Nouvel Observateur   N° 1967   (18/7/2002)


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Un entretien avec Israël Finkelstein

«Une grande partie de la Bible est légendaire»

ll n’y a pas trace de Moïse ou de l’Exode dans l’Histoire, le royaume de Salomon était minuscule, le voyage d’Abraham est fictif : le directeur de l’Institut d’Archéologie de Tel-Aviv remet en question les croyances les mieux établies.


De notre correspondant Victor Cygielman Le Nouvel Observateur.

N.O.– Vous dirigez l’Institut d’Archéologie de l’université de Tel-Aviv. La recherche et les fouilles, surtout à Megiddo (Israël). Qu’y a-t-il de neuf dans votre démarche d’archéologue? 
Israël Finkelstein. – L’archéologie biblique classique était dominée par le récit de la Bible. Le texte se trouvait au centre des préoccupations de mes prédécesseurs, qu’ils le tiennent ou non pour sacré. Les fouilles devaient illustrer, confirmer l’histoire rapportée par la Bible. Jusqu’aux années1960, pas un archéologue ne doutait de l’historicité des pérégrinations des patriarches. Il s’agissait seulement de savoir quelles trouvailles archéologiques confirmaient le mieux l’épisode décrit dans la Bible. Nous avons radicalement changé d’approche. L’archéologie se trouve désormais au centre du débat. Après seulement, l’archéologue se tourne vers la source biblique et essaie de voir dans quelle mesure les deux témoignages correspondent. 

N. O. – Voilà une première différence essentielle. Y en a-t-il d’autres? 
I. Finkelstein. – La seconde est encore plus importante. La plupart des chercheurs ont étudié l’histoire des Hébreux, des Israélites, en s’appuyant sur la chronologie biblique: la période des patriarches, l’arrivée en Egypte puis l’Exode, la conquête du pays de Canaan (la Terre promise), l’établissement dans le pays, les Juges et enfin l’époque des royaumes d’Israël et de Juda. Nous faisons le chemin inverse: du plus récent au plus ancien. Nous nous efforçons de regarder l’histoire des anciens Hébreux vivant en Israël en partant du point de vue de ceux qui ont écrit cette histoire ancienne bien plus tard. Les fouilles ont permis de connaître les conditions de vie des gens de l’époque. A partir de là, on peut essayer de comprendre pourquoi et comment ils ont écrit telle ou telle partie du texte. 

N. O. – Quels sont vos résultats? 
I. Finkelstein. – D’abord que le texte a très probablement été rédigé vers la fin du royaume de Juda, sous le roi Josias, c’est-à-dire au VIIesiècle avant Jésus-Christ, et complété pendant l’exil à Babylone et le retour en Israël sous Cyrus, au VIesiècle. Ensuite, qu’une grande partie de la Bible est légendaire. Sur la base de témoignages extra-bibliques, par exemple en s’appuyant sur des textes assyriens ou sur une stèle relatant la victoire d’un pharaon sur le peuple d’Israël, nous savons, et pas d’aujourd’hui, qu’on ne peut prendre à la lettre le récit biblique. Cela vaut pour le voyage d’Abraham d’Ur (en Mésopotamie) vers la Terre promise, pour la conquête triomphale du pays de Canaan, pour l’Exode d’Egypte, etc. Mais nous ne pensons pas non plus que les auteurs du récit biblique aient inventé cette histoire de toutes pièces. 

N. O. – Pourquoi pas? 
I. Finkelstein. – Parce qu’une invention pure et simple n’aurait pas été crédible. L’histoire sert toujours une idéologie. Les textes écrits au VIIesiècle avant Jésus-Christ, sous le roi Josias, devaient justifier ses conquêtes qui agrandissaient le royaume de Juda. Pour être crus, ces textes, bien qu’écrits bien plus tard que les événements relatés, devaient être fondés sur les souvenirs de faits réels, même transformés, anoblis par la patine du temps. Ils devaient s’appuyer sur des mythes bâtis autour de héros anciens, transmis oralement, de génération en génération. 

N. O. – Quel était le projet politique que la Bible devait justifier? 
I. Finkelstein. – Nous lisons dans la Bible que le roi Josias avait ordonné une rénovation du Temple. A cette occasion, un grand prêtre trouva, par hasard, un ancien manuscrit traitant de l’époque des rois David et Salomon. Or nous sommes au VIIesiècle avant Jésus-Christ et le «manuscrit retrouvé» traite d’événements survenus aux XIe et Xesiècles avant J.-C. Que s’était-il passé? En nous fondant sur les dernières fouilles et aussi sur des témoignages extra-bibliques, tels d’anciens documents assyriens d’époque, on arrive aux conclusions suivantes: le roi Josias voulait étendre la domination de Juda vers le nord, où le royaume d’Israël n’existait plus et où l’influence de l’empire assyrien avait reculé. L’Egypte, le grand empire du Sud, était absorbé par des problèmes internes. Le moment était opportun pour les projets du roi Josias. Il entendait aussi consolider son pouvoir, restaurer la centralité de la capitale, Jérusalem, et l’unicité du Temple de Jérusalem, qu’il entreprit de rénover. Pour justifier les conquêtes du roi et sa théologie, l’idéologie régnante, pouvait-on trouver mieux que le précédent des formidables conquêtes de David et des splendeurs du pays sous Salomon, relatées dans un vieux texte miraculeusement «retrouvé»? 

N. O. – Les royaumes de David et de Salomon ont-ils réellement existé? 
I. Finkelstein. – Pas comme ils sont présentés dans la Bible. Les dernières découvertes archéologiques nous apprennent que David et Salomon étaient plutôt les roitelets d’un Etat-cité, Jérusalem, qui était à l’époque une ville assez misérable, située sur une colline, entourée de villages. La population était clairsemée et, dans l’ensemble, illettrée. 

N. O. – Pourquoi est-ce dans le petit royaume de Juda qu’on a écrit ces textes extraordinaires, alors que les empires assyrien, babylonien ou égyptien, qui avaient développé une civilisation raffinée, n’ont rien produit de comparable? 
I. Finkelstein. – Effectivement, c’est une chose fascinante. Ce récit se trouve à la fondation des trois religions monothéistes, alors que les auteurs ont grandi dans un minuscule royaume provincial, où une population peu nombreuse menait une vie précaire. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’Ancien Testament comprend à la fois des éléments d’histoire, des légendes, des mythes, mais aussi un code légal ainsi que des prescriptions sociales et des exhortations éthiques, dont les enseignements ont influencé une grande partie de l’humanité, pendant des siècles. 

N. O . – S’agissait-il d’une nouvelle manière de voir la vie en société? 
I. Finkelstein. – Nous le pensons. Prenez ce remarquable fragment de poterie trouvé, en 1960, au sud de Tel-Aviv dans les ruines d’une ancienne forteresse. Sur ce fragment, daté de la fin du VIIesiècle avant J.-C., un travailleur avait écrit en hébreu, à l’encre noire, une plainte contre son supérieur direct, plainte adressée au commandant de la garnison. L’homme demandait justice, contre un autre homme, au nom de la Loi. Le geste était révolutionnaire pour l’époque. La région ne connaissait pas les droits de l’individu. Les gens s’appuyaient uniquement sur la force du clan pour garantir les droits de ses membres. C’est probablement la preuve archéologique la plus ancienne de la nouvelle attitude. Pour la première fois, on évoque les nouveaux droits accordés à individu par les lois du Deutéronome, rédigées sans doute sous le roi Josias. 

N. O. – Pouvez-vous nous donner d’autres exemples? 
I. Finkelstein. – Nous savons maintenant que la conquête du pays de Canaan ne fut pas le blitzkrieg décrit dans la Bible, mais la longue et pénible migration de tribus sémitiques qui mettront un siècle à s’établir dans ce qui deviendra la Terre promise. Les ossements de chameaux retrouvés nous ont montré que le récit d’Abraham conduisant une caravane de chameaux correspond à la description des caravanes utilisées seulement des siècles plus tard, sous l’empire assyrien. 

N. O . – Vous remettez en question l’exactitude du récit biblique qui, pour des millions de croyants, est la vérité révélée et donc intouchable. N’êtes-vous pas attaqué en Israël? 
I. Finkelstein. – Les milieux religieux m’ignorent. L’étude critique de la Bible ne les intéresse pas. Ils s’en tiennent au texte, un point c’est tout. En revanche, ce que j’appellerais les vieux sionistes, ceux qui ont vécu la fondation de l’Etat d’Israël, sont scandalisés par notre approche. Pour eux, l’archéologie doit – comme du temps d’Igal Yadin, le chef de l’école archéologique classique – apporter des preuves du récit biblique, jamais le contredire ou le mettre en doute. Ils ont tort. L’archéologie moderne n’affaiblit pas le message de la Bible. Au contraire, elle montre le génie et la force de cette création littéraire et spirituelle unique. Propos recueillis par VICTOR CYGIELMAN (*) «La Bible dévoilée», écrit en collaboration avec l’archéologue américain Neil Asher Silberman, vient de paraître en français, aux Editions Bayard.