1431 : Le bûcher de Jeanne d'Arc par Maria Pia Di Bella
Le personnage de Jeanne d'Arc intrigue par ses
multiples facettes. S'il est si riche et, en outre, si difficile à cerner, cela
tient en grande partie au moment particulier de sa naissance (1412). Côté
politique, la guerre de Cent Ans (1337-1453), avatar d'une vieille querelle
dynastique entre les monarchies anglaise et française, aboutit, après Azincourt
(1415) et par le traité de Troyes (1420), à diviser la France en deux, les
Anglais contrôlant le Nord avec le soutien des Bourguignons, le dauphin le Sud
avec l'appui des Armagnacs, chacun souhaitant conquérir le trône vacant. Côté
religieux, l'Eglise à son apogée traverse néanmoins une série de crises. La
lutte contre les hérésies la pousse d'un côté vers la fondation des tribunaux
de l'Inquisition, institués par Grégoire IX en 1231 et, de l'autre, vers celle
des ordres mendiants, dont la prédication est censée faire taire non seulement
les hérétiques, mais aussi ces femmes mystiques qui ont profité de la brèche
ouverte par les divers courants évangéliques pour faire entendre leur voix.
Sans oublier le transfert de la papauté de Rome à Avignon, suivi par le Grand
Schisme, en 1378, qui amènera des factions ennemies à soutenir, pendant
quarante ans, des papes différents.
Suite à l'intense dévotion mariale suscitée par l'Eglise dès le 12e siècle, les
représentations sociales des femmes se sont focalisées sur la triade vierge,
veuve, femme mariée (1). Triade à laquelle d'autres
représentations viennent s'ajouter, laïques celles-là, qui contribuent à
transformer cette image et permettent de prendre en compte les nouvelles
aspirations qui se font jour dans la société. Il suffit ici de rappeler le «
Roman de la Rose », oscillant entre amour courtois et misogynie, qui donnera
lieu, bien plus tard, à une querelle où Christine de Pisan gagnera ses galons
de « féministe avant la lettre ». Mais c'est surtout Boccace qui, avec
ses « Femmes éclatantes » (« De claris mulieribus », 1360), galerie de
por-traits de cent six femmes « éclatantes », lancera un sujet qui aura de
l'avenir, tant en littérature qu'en art : les femmes illustres et les femmes
fortes. Ces premiers soubresauts laïques ravivent, au sein de l'Eglise, une
hantise toujours plus évidente des inversions.
Jeanne d'Arc vient donc au monde vers 1412 à Domrémy, village au nord de la
Loire, région fidèle au dauphin, à la frontière entre la Lorraine et le royaume
de France. Le passage dans son village d'hommes de guerre, d'un côté, et de
prédicateurs franciscains, de l'autre, contribue à façonner le personnage que
nous connaissons : celui d'une jeune fille courageuse et déterminée, dotée
d'une grande droiture morale, et croyant profondément en une relation
personnelle avec Dieu. C'est à treize ans qu'elle commence à entendre une voix
qui lui apprend « à [se] bien gouverner » et en qui Jeanne reconnaît
celle d'un ange. Par la suite, la voix lui dit d'aller « en France »
pour lever le siège devant Orléans et l'enjoint de se faire conduire auprès du
dauphin. Par trois fois Jeanne va voir le capitaine de Vaucouleurs avant qu'il
n'accepte de l'aider. Accompagnée d'un chevalier et de quatre autres hommes,
elle part vers Chinon à cheval, en habit d'homme et avec une épée.
Une quadruple mission
A Chinon, Jeanne reconnaît le dauphin qu'elle n'a jamais vu et, en
même temps, est reconnue par lui : elle est, selon les bruits qui courent, la «
pucelle qui doit sauver le royaume ». Jeanne réussit à convaincre le
dauphin du bien-fondé de sa démarche et, après avoir subi à Poitiers un
interrogatoire, par les évêques, sur ses motivations et un examen de virginité,
elle est libre de remplir sa mission : chasser les Anglais d'Orléans, faire
sacrer le roi à Reims, obtenir que « Paris revienne en l'obéissance du roi
», enfin, aboutir au retour du duc d'Orléans, prisonnier d'Angleterre. Elle
accomplit les deux premières tâches et laisse à la postérité les deux
suivantes. Le 8 mai 1429, les Anglais, vaincus, lèvent le siège : Orléans est
libre. Le 17 juillet, Charles VII est sacré roi à Reims. Mais, le 8 septembre,
Jeanne échoue devant la porte Saint-Honoré (Paris) et, le 23 mai 1430, elle est
faite prisonnière à Compiègne par les Bourguignons. Vendue aux Anglais après
plusieurs mois de captivité, elle est livrée au tribunal de l'Inquisition pour
être jugée.
C'est à Rouen, le 9 janvier 1431, que s'ouvre le procès, présidé par Pierre
Cauchon, évêque de Beauvais. Le premier des interrogatoires que Jeanne subit,
devant plus de quarante assesseurs, date du 21 février. Du 17 au 27 mars, on
lui relit les questions et les réponses qu'elle a données et on dresse un
réquisitoire comprenant soixante-dix articles. Elle doit y répondre au début du
procès ordinaire, les 27 et 28 mars. Début avril, le tribunal réduit le
réquisitoire à douze articles et décide de l'envoyer à l'Université de Paris
pour avis. Début mai, devant la grande assemblée, Jeanne est avertie des dangers
qu'elle encourt à cause de son orgueil, de son indocilité, de l'indécence de
son habit d'homme, de son audace, de son entêtement et de l'impudence qui
l'amène à prédire l'avenir. Le 9, elle est menacée de torture. Le 23, Jeanne
est de nouveau admonestée après réception des conclusions des théologiens de
Paris, qui l'accusent d'idolâtrie, de schisme, d'apostasie et d'hérésie.
Le 24, au cimetière de Saint-Ouen, après une prédication, Jeanne signe une
cédule où elle désavoue les voix et se soumet à l'Eglise. Les juges lui
conseillent de reprendre ses habits de femme. Mais, quatre jours plus tard, les
même juges retrouvent en prison une Jeanne « vêtue d'habits d'homme ».
Le jour suivant, les juges décident qu'elle doit être réputée hérétique et
laissée à la justice séculière. C'est au Vieux-Marché, l'avant-dernier jour de
mai, à huit heures du matin, que Jeanne est déclarée relapse et excommuniée.
Elle périra, le jour même, brûlée vive sur le bûcher.
Le bûcher de Jeanne d'Arc
Du mythe au culte
La destinée de Jeanne d'Arc coïncide avec la naissance en France d'un
sentiment national, auquel elle contribue avec éclat. Elle coïncide aussi avec
le moment où l'Eglise, persuadée que certaines femmes se muent en sorcières,
déclenche une gigantesque chasse, qui atteint son paroxysme entre 1560 et 1680,
faisant plusieurs milliers de victimes. Elle coïncide enfin avec la dernière
année de la vie de Christine de Pisan, qui célèbre cette destinée dans son
ultime poème. Telles sont les trois approches du personnage qui ont contribué à
forger le mythe Jeanne d'Arc, sans permettre d'en saisir toujours la richesse.
Cette indétermination apparaît avec les représentations du mythe. Les premières
images de Jeanne, nous les retrouvons dans les miniatures. A la Renaissance,
l'héroïne la plus dépeinte est Judith, en sandales et le cimeterre à la main :
elle retourne à son village avec la tête tranchée d'Holopherne, que porte sa
servante. Jeanne est trop « contemporaine » aux yeux des notables, qui
souhaitent que l'on illustre leur ascendance à l'aide de figures bibliques ou
mythiques. Elle va faire pourtant, et d'une manière spectaculaire, son entrée
dans les ateliers d'artistes, au point qu'en 1635 Richelieu l'insère
certainement influencé par Marie de Médicis et Anne d'Autriche, adeptes des
femmes fortes dans sa galerie des héros français, au Palais-Royal,
accompagnée des deux régentes : trois femmes qui, à ses yeux, ont sauvé la
monarchie.
L'image de l'héroïne nationale tarde pourtant à s'imposer. A sa mort, Charles
VII, soucieux de lever tout soupçon « que jadis le roi de France se servit
d'une sorcière » (2), a cherché à la réhabiliter à travers
un second procès (1456), où il sera déclaré qu'elle a été « mal jugée ».
Gerd Krumeich souligne qu'il faudra attendre « le mythe de la Révolution
française » pour que se manifeste « un extraordinaire regain d'intérêt
pour la fille issue du peuple ». Et c'est Napoléon qui utilisera le mythe
de la Pucelle au profit de la Nation, procédé qui sera repris sous la Restauration.
La défaite de 1870 face aux Allemands, la perte de l'Alsace-Lorraine ravivent
la vénération du pays pour Jeanne d'Arc, en qui on voit alors « la
protagoniste de l'idée de revanche » (3). Mais, suite à la
querelle des « deux France », les républicains de gauche renoncent à son culte,
que les nationalistes et les catholiques vont perpétuer jusqu'à nos jours. Les
chrétiens d'abord, les catholiques ensuite lui ont en effet voué un culte
sans attendre sa sanctification en 1920 à partir d'une manière de
canonisation populaire qui était réservée aux martyrs morts dans la dignité du
châtiment. Comme le rappelle Jacques Le Goff, elle est déjà la patronne des
catholiques pendant les guerres de Religion et, à cause de cela, vilipendée par
les protestants (4).
Nous pourrions aujourd'hui, si nous le souhaitions, délaisser le personnage et
nous tourner vers Jeanne d'Arc elle-même, mieux connue désormais grâce aux
travaux de Jules Quicherat, le premier à avoir publié in extenso les
actes des deux procès (1841-1849). Que reste-t-il alors en dehors du mythe ?
Une démarche transgressive par rapport à la représentation des sexes dans la
France du 15e siècle, dont elle ne respecte ni la dimension sociale, ni la dimension
religieuse. Symbole de cette rupture, porter des habits d'homme est en effet
interprété par ses juges comme le signe qu'elle ne souhaite point se soumettre
à l'Eglise.
On peut encore considérer la manière dont elle oppose aux hommes d'Eglise, et à
une hiérarchie dont elle ne saisit pas la fonction, une foi dont elle est tout
à fait pénétrée. Elle ne se renie jamais et se justifie devant ses juges avec
des accents proches de ceux des Frères mendiants « Quant à mes dits et mes
faits je les mets et m'en rapporte entièrement à Dieu, qui m'a fait faire ce
que j'ai fait » (5). Ainsi, nous retiendrons de Jeanne
d'Arc l'image d'une paysanne qui a bravé son destin et trouvé sa propre voie.
C'est le dimanche 12 mars 2000, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, que le
pape Jean Paul II a demandé pardon pour les fautes commises par son Eglise au
cours de l'histoire. Parmi les sept péchés dénoncés, deux concernent notre
propos. Tout d'abord, celui des hommes d'Eglise qui ont servi l'Inquisition et
qui, a précisé le pape par la bouche du cardinal Ratzinger, ont « parfois eu
recours » à « des méthodes non évangéliques en accomplissant leur devoir
de défendre la vérité ».
Ensuite, celui d'une Eglise qui a offensé la dignité humaine et négligé ou
méprisé le sort des femmes, « trop souvent humiliées et marginalisées » (6). A la fin de la cérémonie, une jeune femme vêtue d'un
pantalon blanc et d'une veste de cuir, agenouillée devant le Saint-Père, a reçu
sa bénédiction. Se vêtir, pour une femme, d'un pantalon n'est plus considéré
par l'Eglise comme un acte de transgression.
Maria Pia Di Bella anthropologue, est chercheuse au CNRS (Groupe de Recherches sur l'Europe, CRAL-EHESS, Paris). Elle a dirigé le volume « Vols et sanctions en Méditerranée » (Editions des Archives Contemporaines, Paris, 1998) et publié « La pura verità - Discarichi di coscienza intesi dai Bianchi, Palermo, 1541-1820 » (Sellerio Editore, Palerme, 1999).
Notes
(1) Carla Casagrande, dans « la Femme gardée » (« Histoire des femmes en Occident » : « le Moyen Age » ; Plon, 1991).
(2) Georges et Andrée Duby, dans « les Procès de Jeanne d'Arc » (« Folio »/Gallimard, 1973).
(3) Gerd Krumeich, dans « Jeanne d'Arc à travers l'histoire » (Albin Michel, 1993).
(4) Jacques Le Goff, dans « Jeanne d'Arc » (Encyclopaedia Universalis, 1968).
(5) Régine Pernoud, dans « Jeanne d'Arc » (Fayard, 1986).
(6) « La Croix » du lundi 13 mars 2000.
Nouvel Observateur - HORS-SERIE n° 40
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