TEXTES sur la Réforme à Genève (XVIe siècle)
LA REFORME en Suisse romande
Les Bernois furent les grands promoteurs de la Réforme dans notre région.
Ils en retireront beaucoup d'avantages politiques.
Avec l'appui de Berne, Guillaume Farel et Pierre Viret réforment Neuchâtel en
1530.
Genève, menacée par le duc de Savoie qui veut l'annexer, fait alliance en 1526
avec Fribourg et Berne. Berne fait pression pour que Genève laisse les
réformateurs prêchés librement. Ainsi, Farel vient à Genève. Il est d'abord
chassé de la ville, mais Antoine Froment poursuit son oeuvre. En 1533, Froment
est aussi chassé. Berne exige leur retour ; Farel , accompagné de Viret revint
à Genève. L'évêque de Genève quitte la ville et ne reviendra plus. Fribourg,
mécontente des progrès de la Réforme, rompt son alliance avec Genève.
En 1535, la messe catholique est interdite à Genève. A la fin de cette année,
le duc de Savoie ordonne un blocus de la ville. Berne attaque le Pays de Vaud
et s'en empare ; Genève est débloquée.
En 1536, Lausanne devient protestante et le 21 mai les bourgeois de Genève
reconnaissent le protestantisme comme la seule religion autorisée (ceux qui
veulent rester catholiques doivent s'exiler). Genève devient par cet acte une
République. Berne souhaitait faire de Genève une ville sujette comme Lausanne.
Les Genevois refusent. La situation est trouble.
Un humaniste et réformé genevois
Vie et œuvre de François Bonivard (1493-1570)
Après une formation classique à l'abbaye de Pignerol (Piémont), Bonivard
poursuivit des études de droit à l'université de Turin, puis de
Fribourg-en-Brisgau. En 1515, à Genève, il devient prieur de Saint-Victor
(responsable d'un monastère). Il se distingue comme opposant à la mainmise du
duc de Savoie sur la ville et s'oppose à l'évêque de Genève. A ses heures, il
est aussi un bon poète. Emprisonné de 1519 à 1521, il perdra son prieuré.
De 1530 à 1536 il sera prisonnier du duc au château de Chillon, où il sera
délivré lors de la prise du château par les Bernois, alliés des Genevois.
[Bonivard sera rendu célèbre au XIXe siècle par le grand poète anglais, Lord
Byron, qui immortalisera ce prisonnier et son animal familier, une hermine
(poème "Le prisonnier de Chillon"). ]
Délivré, Bonivard séjourne à Berne où il rédige le premier dictionnaire
entre deux langues vivantes (Français-Allemand-Latin) ainsi qu'une grammaire
allemande. Il retourne définitivement habiter à Genève en 1543, et va soutenir
de sa plume la recherche de la légitimité de la nouvelle République à la
demande du gouvernement ("Chroniques de Genève" rédigées entre 1542
et 1551). Il soutient également Calvin contre les opposants à sa politique de
rigueur morale et écrit des traités de doctrine calviniste. Mais aucun des ces
ouvrages ne sera publié de son vivant, bien que lus sous forme manuscrite.
L'imprimerie et la Renaissance
"Dans son introduction aux "Chroniques de Genève"
(manuscrit de Turin), François Bonivard évoque les bienfaits que l'imprimerie a
apportés à sa génération, spectatrice de son essor et première à en profiter.
Après avoir rappelé les moyens que Dieu a mis à la disposition des humains pour
leur permettre de communiquer entre eux : la parole et l'écriture, il poursuit
: (orthographe d'époque)
"Et nous ha encores donné, le bon Pere celeste, un autre avantage non
loing de nostre temps. Qu'est de ce faire à meilleur marché et plus commodement
par l'invention de l'art d'imprimerie. Duquel nous recevons au temps present tel
fruict qu'il n'y ha chose en terre, en mer, aer, feu ni celeste ni terrestre
que ne nous soit mise devant les yeux, voire en lenguage de touttes nations. Et
à tel marché que ce que eust jadis cousté cent escuz, n'en couste pas
maintenant un. Et veritablement c'est chose à l'humain lignage tressalutaire de
pouvoir apprendre si ayseement et à si bon marché touttes sciences divines et
humaines".
(extrait de Micheline Tripet, "Bonivard et les livres" , in Mémoires
et Documents de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève, vol LVII,
Genève, 1995, p. 363)
La réforme à Genève
- Extrait des "Chroniques de Genève" de François
Bonivard.
En 1527, une députation de citoyens vient demander au prieur de Saint-Victor
d'adopter la réforme. Bonivard qui connaît bien ses compatriotes leur répondit
:
" Pour un bon grain, que d'ivraie dans cette pauvre Eglise ! Pour un
citoyen qui se réforme sincèrement, que de gens veulent la liberté de tout
faire ! (...) Comment pourriez-vous vous réformer, vous qui êtes si corrompus ?
Vous dites que les prêtres et les moines sont joueurs. libertins, ivrognes;
mais vous l'êtes comme eux. Vous voulez chasser tout le clergé du pape, et
mettre en son lieu et place des ministres de l'Evangile : ce sera un grand bien
en soi-même, mais un grand mal en regard de vous qui mettez votre félicité à
jouir de vos plaisirs, qui sont désordonnés; vos prêtres vous le permettent
aujourd'hui, au lieu que, si vous aviez des prédicateurs, ils permettraient ce
que le pape défend, et demanderaient l'observance des lois de Dieu, qui sont
autrement difficiles que celles de Rome. Ces ministres vous donneront une
réformation par laquelle il faudra punir le vice, ce qui vous irritera fort.
Vous haïssez les prêtres, parce qu'ils sont à vous trop semblables : vous
haïrez les prédicateurs, qui seront à vous trop dissemblables; vous ne les
aurez pas gardés deux ans, que vous les renverrez, sans les payer de leurs
peines, à grands coups de bâton. Ainsi, faites de deux choses l'une : si vous
voulez être corrompus comme vous l'êtes, souffrez la pareille chez vos prêtres;
ou si vous voulez vous réformer, commencez à devenir meilleurs, puis en envoyez
quérir les ministres, qui vous réformeront tout à fait."
(cité dans Genève 1536, L'Indépendance et la Réforme , publié par le
département de l'instruction publique, Genève, 1986, p. 100)
Après l'adoption de la Réforme (21 mai 1536) les Sujets de la campagne genevoise résistent.
"Les gens de la campagne tenaient pourtant encore bon pour la religion
catholique. Le magistrat en assembla tous les prêtres, qui dépendaient de leur
ressort, et le premier Syndic portant la parole, leur dit, en présence de Farel
et de Bonivard, qu'avant le dimanche de Quasimodo, ils eussent à montrer par la
Sainte Ecriture que la messe et les autres institutions du pape étaient
approuvées par Dieu, sinon que tout exercice leur en serait défendu. Le plus
ancien, qui parla pour tous, fit une fort belle répartie en ces termes:
"Certainement, très honorés Seigneurs, nous sommes extrêmement surpris
d'un si prompt commandement que vous nous faites d'abandonner sans une mûre
délibération une religion annoncée depuis tant de siècles, reçue pour juste,
sainte et salutaire, et cela sans nous convaincre du contraire. Vous l'avez, à
la vérité, quitté vous-mêmes, mais non pas en un instant, comme vous voudriez
que nous fissions, puisqu'on vous a longtemps prêché pour vous instruire. Nous
sommes vos très humbles sujets, mais néanmoins Chrétiens rachetés par le sang
de Notre Seigneur comme vous, et passionnés par notre salut, comme vous l'êtes
pour le vôtre. Nous vous supplions donc pour l'honneur de Jésus-Christ Notre
Père et Sauveur commun, que vous souffriez que nous nous instruisions comme
vous l'avez été. Envoyez-nous des Prédicateurs qui nous enseignent et nous
montrent en quoi nous errons; et alors, si on nous peut convaincre, nous
n'aurons plus de peine à suivre votre exemple et à nous soumettre entièrement à
vos volontés."
Le premier Syndic, ayant ouï cette réponse, les fit retirer pour opiner sur
cette affaire. Bonivard fut du sentiment qu'il fallait leur accorder leur
demande et qu'on ne devait pas forcer leurs consciences, mais les éclairer, car
s'ils se montraient si légers à passer d'une religion à l'autre, il ne faudrait
pas s'assurer qu'en une autre occasion ils ne retournassent à la première.
Farel, au contraire, moins modéré que lui, prenant la parole:
"Voulez-vous, lui dit-il, vous opposer présentement à l'ouvrage de Dieu ?
" et poursuivant ses exhortations, il fit consentir les Seigneurs à son
avis. On rappela les prêtres et on leur fit le même commandement. Quelques-uns
qui disaient secrètement la messe dans la ville furent épiés et menés à Farel,
qui leur fit de rudes répréhensions. Les paysans en furent irrités et auraient
maltraités les ministres, qui allaient prêcher dans les villages, s'ils ne
fussent sortis bien accompagnés."
Remarque : le dimanche de Quasimodo est situé 8 jours après Pâques.
(extrait de Jacob SPON, "Histoire de Genève", publié en 1680.
Orthographe et ponctuation modernisées, tome II p. 11-14)
Note : l'Histoire de Genève de Jacob SPON, humaniste lyonnais, est la
première histoire imprimée de Genève, publiée à Lyon d'abord en 1680, puis
rééditée à Genève en 1730.
LA ROME PROTESTANTE
De passage à Genève, Jean Calvin (1509-1564) y est retenu par
Farel qui veut en faire le chef de l'Eglise protestante de la ville. Calvin va
organiser et consolider la religion nouvelle. Très sévère, Calvin veut imposer
des règles de conduite très strictes à toute la population sans avoir toujours
le soutien du gouvernement. Par exemple : la fréquentation du culte est
obligatoire, danse et jeux de hasard sont interdits. Cela ne plaît pas à tout
le monde et il existe un parti, les Libertins, qui s'oppose fortement à Calvin,
qui doit même s'exiler de 1538 à 1541 avant d'être rappelé. Dès lors, malgré
les difficultés, Calvin put imposer son autorité morale sur la cité avec
l'accord du gouvernement grâce, notamment, au Consistoire (assemblée des
pasteurs et de douze laïcs qu'il a créée) qui veille sur les bonnes moeurs.
Calvin a créé une nouvelle forme de protestantisme : le calvinisme ou Religion
réformée . Grâce à lui, Genève devint la Rome protestante. L'Académie et le
Collège furent fondés en 1559. Théodore de Bèze succéda à Calvin.
Calvin et la prédestination
"Nous appelons Prédestination le conseil [ = décision] éternel
de Dieu par lequel il a déterminé ce qu'il voulait faire d'un chacun homme. Car
il ne les crée pas tous en pareille condition, mais il ordonne les uns à vie
éternelle , les autres à éternelle damnation .
Ainsi selon la fin à laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est
prédestiné à mort ou à vie (...). Selon donc que l'Ecriture montre
clairement, nous disons que le Seigneur a une fois constitué, en son conseil
éternel et immuable, lesquels il voulait prendre à salut et
lesquels il voulait laisser en ruine . Ceux qu'il appelle à
salut, nous disons qu'il les reçoit de sa miséricorde gratuite, sans avoir
égard aucun à leur propre dignité. Au contraire, que l'entrée de vie est
forclose [= fermée] à tous ceux qu'il veut livrer en damnation, et que
cela se fait par son jugement occulte et incompréhensible, combien [ = bien]
qu'il soit juste et équitable (...). Or comme le Seigneur marque ceux qu'il a élus
en les appelant et justifiant, aussi, au contraire, en privant les
réprouvés de la connaissance de sa parole ou de la
sanctification de son Esprit [ = la grâce de Dieu], il démontre par tel signe
quelle sera leur fin et quel jugement leur est préparé."
(extrait de "L'Institution chrétienne" de Calvin, édition
de 1541)
La République de Calvin
- Extrait des "Ordonnances ecclésiastiques" de Genève, 1541.
"On vous fait assavoir [ = savoir] à toutes manières de gens [ =
à tout le monde] que un chacun soit tenu de venir les dimanches ouïr la
parole de Dieu (...).
Item, que nul ne doive jurer ni blasphémer le nom de Dieu, et ce sur la peine
la première fois de baiser terre [ = embrasser le sol], la seconde fois
de baiser terre et trois sous, et la tierce d'être mis en prison trois jours.
Item, que personne n'ait à jouer à [ = avec] or ni argent.
Item, que personnes n'ait à aller par la ville passé neuf heures sans
chandelle, sous peine d'être mis en prison 24 heures.
Item, que personne n'ait à danser, sinon aux noces, ni chanter chansons
deshonnêtes, ni se déguiser (...), et ce sur la peine de 60 sous, et d'être mis
en prison 3 jours au pain et à l'eau...
Item, que chacun soit tenu de révéler à messieurs ceux ou celles qu'il aura
trouvé délinquants aux articles susdits (...)"
(cité dans Jacques Dupâquier et Marcel Lachiver, Les Temps modernes,
classe de 4e, nouvelle collection d'histoire Bordas, Paris, 1970, p. 51)
- Extrait du Réglement de l'Hôpital général en 1552 (transcription libre)
"De l'aumône générale
29. Item qu'il plaise à nous, Seigneurs et supérieurs, de choisir un lieu
propice pour distribuer ladite aumône, afin que les pauvres doivent s'assembler
tous les dimanches, l'été à six heures du matin et l'hiver à sept. Et que
lesdits pauvres doivent se trouver là avec un sonneau, qui leur aura été
distribué le samedi par un des seigneurs procurateurs (...), lequel prendra
note des noms et surnoms desdits pauvres et les transmettra le dimanche suivant
au bureau pour que l'on puisse retirer les sonneaux en prévision du samedi
suivant. (...)
30. Item que, quand lesdits pauvres seront rassemblés tous ensemble, le
Ministre de l'Hôpital doive faire une prière afin que les pauvres reconnaissent
qui envoie le bien qu'on leur distribue ainsi que ceux qui le maintienne. Et
que cela soit fait avant que l'on ne distribue ladite aumône. (...)
31. Item que lesdits sonneaux qui seront distribués pour recevoir ladite
aumône, soient faits de marques de pain entier, de demi pain et de quartier de
pain. (...)
Des passants et repassants
32. Item que l'hospitallier ne soit tenu de loger nul pauvre passant sinon
qu'il lui soit porté par ledit pauvre un billet ou bulletin, lequel il devra
prendre chez l'un des seigneurs procureurs et le porter audit hospitallier,
afin de lui distribuer l'aumône qui sera établie par nous Seigneurs et supérieurs.
Et que ledit hospitallier doit retirer lesdits bulletins ou billets afin de
rendre compte au bureau combien il aura logé de pauvres dans la semaine. (...)
Que Monsieur l'hospitallier les reçoive avec discrétion et ne loge pas ceux qui
n'ont pas nécessité, et que le magistrat de service les enregistre toutes les
nuits et rapporte le tout le dimanche au bureau, et qu'on n'en loge point deux
nuits."
Rappel : sonneaux = sorte de coupon distribué par le procureur, donnant
droit à l'aumône.
- Extraits des lois somptuaires, 1560. Orthographe d'époque.
"Des habits.
Est defendu à tous citoyens, bourgeois, habitants et subjects de ceste cité,
tout usage d'or ou d'argent en portefilleures, broderies, passements,
canetilles, fillets, ou autres tels enrichissements d'habits en quelque sorte
et manière que ce soit. (...)
Est defendu aux hommes de porter de longs cheveux, avec passefillons, et bagues
aux oreilles.
Est defendu aux femmes et filles toute frisure, relevement et entortillement de
cheveux, et de porter aucuns grenats ou pierreries en leurs coiffures et
cornettes. (...)
Leur est defendu de porter plus de quatre anneaux d'or, excepté aux espouses le
jour et le lendemain de nopces.
Pareillement est defendu aux femmes des artisans mecaniques de porter aucuns
anneaux d'or. (...)
Item, lesdits artisans mecaniques, ni les paysans, ne devront porter aucunes
bandes de velours ni d'autre soye en leurs habits, ni aucuns chappeaux ou
collets de manteaux doublés de velours, ou d'autre soye.
Les servantes ne s'accoustreront d'aucun drap de grand prix, et
particulièrement d'aucune couleur pourpre ou autre cramoisie (...).
Et en general, que chacun ait à se vestir honnestement et simplement selon son
estat et qualité, et que tous, tant petits que grands, monstrent bon exemple de
modestie chrétienne les uns aux autres, estant aussi defendu aux pères et mères
de vestir et parer leurs enfans contre ce qui est permis par la presente
ordonnance. Le tout sous peine aux contrevenans pour la première fois de cinq
florins, la seconde de dix, et la troisième de vingt-cinq, et confiscation
desdits vestemens ou bagues qui seroyent portées contre la presente defense, et
autre peine arbitraire. (...)
Des noces et autres banquets. (...)
Item, sont defendues ausdites nopces ou banquets toutes sortes de confitures
seches, excepté la dragee, le tout à peine de soixante sols, pour celuy qui
aura fait le banquet. (...)
Est defendu d'inviter et assembler doresnavant aux nopces plus d'une tablee de
dix personnes pour les moindres, deux pour les médiocres, et trois pour les
autres, et ce une fois pour toutes, sans qu'il soit loisible de continuer aux
autres jours suivans, sans congé de la Seigneurie, et qu'ils ne puissent avoir
pour les plus aisés que six servans et six filles. (...)
Des bouquets.
Est defendu de donner ausdites fiançailles, nopces ou baptisailles, des
bouquets liés d'or ou canetilles, ou garnis de grenats, perles, et autres
pierreries. (...)"
(cité dans Genève 1536, L'Indépendance et la Réforme, publié par le
département de l'instruction publique, Genève, 1986, pp. 87-89)
- Extrait des "Ordonnances sur le mariage", 1561.
"Que nul père n'ait à contraindre ses enfants à un tel mariage que
bon lui semblera, sinon de leur bon gré et consentement : mais que celui ou
celle qui ne voudrait point accepter la partie que son père voudrait donner
s'en puisse excuser, gardant toujours modestie et révérence; sans que pour tel
refus le père lui en fasse aucune punition."
(cité dans Genève 1536, L'Indépendance et la Réforme , publié par le
département de l'instruction publique, Genève, 1986, p. 92)
Les boute-peste : l'affaire des engraisseurs de 1545.(la peste en 1545)
"La peste commença de se faire sentir, ayant été communiquée par des
soldats suisses, qui allaient en Italie au service du roi de France. Un nommé
Lentilles, qui avait été serviteur de l'Hôpital, ..., mettant la peste partout
où il pouvait avec des linges qui avaient touché les charbons des pestiférés.
Il avait gagné presque toutes les femmes qui nettoyaitent et parfumaient les
meubles des pestiférés. Elles avaient mis à la peste le sobriquet de la
"Clauda" et elles se réjouissaient quand elle s'augmentait.
Lorsqu'elles venaient à se rencontrer, elles se demandaient : "comment se
porte la Clauda ?" La réponse était : "elle ne vaut rien, elle est
toute endormie" ; ou s'il y avait quelque maison nouvellement attaquée,
elles disaient : "elle se porte bien, elle fait grand chère en un tel
lieu" . Un nommé Bernard Tallent, complice de Lentilles, fut saisi par le
bailli de Thonon, à qui il avoua tout. Il envoya à Genève une copie de sa
confession. Ils saissirent Lentilles et l'examinèrent, mais il ne voulut rien
avouer, quelque tourment qu'on lui fit souffrir. On l'envoya à Thonon pour être
confronté à son complice, qui lui soutint le crime; il ne laissa pas de le
nier, malgré la question qu'on lui donna, jusqu'à ce qu'il eut l'épaule cassée,
dont étant mis à bas et dans le lit, il mourût quelques heures après sans dire
autre chose, si ce n'est que si on voulait tout nettoyer, on se saisit de tous
ceux qui servaient l'Hôpital. Ce qui fut fait, et la plupart ayant tout avoué
furent brûlés tout vifs au nombre de 7 hommes et de 24 femmes. Ils déclarèrent
que Lentilles les avait fait obliger par des serments exécrables d'exécuter
leurs mauvais desseins, d'engraisser les portes et de multiplier la Peste,
jusqu'à ce que ceux de Genève fussent réduits à telle extrémité qu'on les put
nourrir d'une coupe de blé. On aurait eu de la peine à se persuader, qu'un si
grand nombre de personnes eussent consenti à une si détestable méchanceté, si
elles n'avaient fait la même confession, sans savoir rien l'une de l'autre. Le
chirurgien et deux autres furent tenaillés et écartelés; et ce qui est de plus
étonnant, on en surpris quelques uns sur le fait, au même temps qu'on menait
leurs compagnons au supplice. Après cela, la peste cessa peu à peu vers la
Toussaint, y étant mort 2000 personnes."
(extrait de Spon, Histoire de Genève, 1680, tome II p. 41-44)
Conflit politique à Genève
- Calvin contre les Libertins.
"Le 12 avril 1546, une société nombreuse se trouvait réunie à
Bellerive; on dansa, contrairement aux Ordonnances, et tous les assistants
furent emprisonnés. Traduits, au bout de trois jours, devant le Consistoire, la
plupart nièrent absolument le fait reproché. Seul le syndic Amblard confessa
ses torts, écouta les remontrances de Calvin et n'en demeura pas moins son
fidèle ami. Il déclara même "qu'il était juste que les grands fussent
châtiés aussi bien que le commun peuple". Mme Perrin ne fut pas d'aussi
bonne composition : à peine Calvin lui eut-il adressé quelques paroles, qu'elle
s'emporta et se répandit en injures : " Méchant homme, dit-elle, vous voulez
boire le sang de notre famille; mais vous sortirez de Genève avant nous."
Calvin lui répondit :" Souvenez-vous que vous êtes une femme, et que de
tels propos vous déshonorent. Vous avez banni de votre âme et de vos manières
tout sentiment de pudeur; mais votre pétulance [ agitation ] n'empêchera
pas le Consistoire de faire son devoir; et quand vous auriez dans votre famille
autant de couronnes qu'il y a de têtes folles, vous n'entraverez pas le cours
de la discipline ecclésiastique. Bâtissez une ville nouvelle si vous voulez
vivre à votre fantaisie; mais tant que vous serez à Genève, vos efforts seront
vains pour secouer le joug de l'Evangile." Un emprisonnement de quelques
jours fut la conséquences de cette scène, et dès lors une haine violente
remplaça dans le coeur de Perrin [ le mari ] la franche amitié qui
l'avait uni au réformateur."
Récit de J. Gaberel, historien du XIXe siècle, paru dans "Histoire
de l'Eglise de Genève" en 1858, écrit sur la base des registres des
Conseils de Genève des 12, 16 et 19 avril 1546.
(cité dans Genève 1536, L'Indépendance et la Réforme, publié par le
département de l'instruction publique, Genève, 1986, p. 96)
Michel Servet
En août 1553 ...
"Sur ces entrefaits Michel Servet, qui s'était sauvé des prisons de
Vienne [ = en France], vint à Genève, où il commença à dogmatiser. Il
avait composé un livre intitulé " Christianismi restitutio" [ =
restauration du Christianisme], plein d'hérésie exécrables. Il anéantissait
la distinction des trois personnes, disant que le Fils et le Saint Esprit,
avaient été créés au commencement du monde. Que l'essence de Dieu était commune
à toutes les créatures, même inanimées, laquelle produisait en l'homme le franc
arbitre et n'empêchait pas néanmoins que la science du bien et du mal ne fut
suffoquée jusqu'à l'âge de 20 ans, avant lesquels on ne commettait point de
pêché mortel. Qu'il suffisait de croire que Jésus Christ était fils de Dieu
sans qu'il fut nécessaire d'embrasser ses promesses, tous les hommes, les Juifs
et les Païens [ = Musulmans], étant justifiés par la bonne vie qui
venait du bon naturel. Que le Baptême des petits enfants n'était qu'une
sorcellerie. Il eut au commencement quelque appui de certains magistrats, qui
haïssaient Calvin : de sorte, qu'outre qu'il était très malicieux, il s'obstina
tellement à maintenir ses blasphèmes, que dans une dispute, il donna plus de
cinquante démentis formels à Calvin, l'appellant autant de fois méchant ou
Simon magicien. Le Conseil ne put souffrir son effronterie, le mit prisonnier,
et lui instruisit son procès, qu'il communiqua aux quatre cantons protestants,
après la réponse desquels il fut brûlé tout vif sans montrer aucun signe de
repentance, mais seulement une grande frayeur de la mort. Il y en eut plusieurs
qui furent bien aise qu'on eut exterminé un homme si dangereux, qui semait
depuis 30 ans ses impiétés parmi les Chrétiens. D'autres dirent, qu'il y avait
trop de rigueur de punir un homme pour des opinions, qui n'était au fond qu'un
mélange de Judaïsme et d'Anabaptisme, et qu'il valait mieux attendre son
repentir ; ce qui produisit un livre, "de non puniendis gladio
haereticis" [ = sur le fait qu'il ne faut pas condamner à mort les
hérétiques], composé par Castellion sous le nom supposé de Martin Bellius,
auquel Théodore de Bèze répondit.
(extrait de Spon, Histoire de Genève, 1680, tome II p. 60-68)
Genève et les Juifs
Rappel : avant la Réforme, au XVe siècle, les Juifs furent relégués dans un
ghetto en 1428 et expulsés de la ville en 1490 par décision de la Commune des
Bourgeois.
En 1582 ...
"(...) le Sieur de Candolle revenant d'Allemagne apporta une requête
des Juifs, qu'on méditait de chasser de l'Empire. Ils s'offraient de venir à
Genève au nombre de huit à dix mille, d'y bâtir à leurs dépens vers Saint Jean
ou Saint Victor et d'enfermer de murailles leurs quartier, où la ville
tiendrait garnison bourgeoise à leurs frais. Ils promettaient de plus de se
présenter les premiers au combat quant on les employerait, de payer un tribut
annuel à la République et de subir les autres lois qu'on leur imposerait, se
contentant d'avoir ce lieu pour retraite et pour leur négoce du Valais, et du
Piémont. Quelque uns opinaient à accepter leurs propositions, représentant
qu'ils apporteraient de grandes richesses et qu'ils seraient autant de bons
soldats qui ne coûteraient rien, que la ville en deviendrait plus marchande et
que personne ne s'en pourrait formaliser, puisqu'ils étaient soufferts par
toute l'Italie. Ceux qui ne l'approuvaient pas alléguèrent que les Etats
protestants le trouveraient mauvais ; qu'on ne pouvait dans le besoin se fier à
ces gens ; qu'ils causeraient une grande cherté de vivres ; qu'ils écumeraient
par leurs usures le plus liquide des Bourgeois ; qu'on les avait chassés de
France pour cela, et que pour le même sujet le voulait-on encore faire
d'Allemagne. Ce dernier avis prévalut, et eux de leur côté s'accommodèrent avec
les Allemands, qui les laissèrent où ils étaient."
(extrait de Spon, Histoire de Genève, 1680, tome II p. 137-139)