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PAROLE DU POUVOIR, POUVOIR DE LA PAROLE |
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On ne peut saisir tout à fait les enjeux et
les conflits du seizième siècle sans avoir en tête ce que
représentait, pour les hommes de cette époque, le sentiment, les
pratiques et les institutions religieuses. De bout en bout, le
siècle est traversé par la question religieuse. Mais on ne peut
comprendre tout à fait l'homme religieux de ce 16ème siècle qui
débute, sans saisir l'importance de la PAROLE . "Nous ne sommes
hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la Parole" dit
Montaigne dans ses Essais (Livre Premier) C'est un des paradoxes de
ce temps qui va voir pourtant le fantastique développement de
l'écrit. Et c'est au nom du LIVRE que la révolte religieuse va
gronder.
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UNE SOCIÉTÉ RELIGIEUSE |
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La société du seizième siècle est une société
religieuse. L'Eglise et le dogme chrétien sont le référent suprême.
Si le Roi et l'Etat commencent à dominer de plus en plus
l'organisation de la société y compris dans sa hiérarchie
religieuse, (voir concordat) la pensée, elle, reste soumise au
religieux. Le petit peuple de la Renaissance demande à ses prêtres
peu de chose. Mais ce sont à ses yeux des choses fondamentales : un
bon prêtre doit savoir administrer les sacrements et doit savoir
prêcher. Pourquoi le prêche ? Sans doute parce que comme le fait
remarquer Montaigne, y a dans toute société la nécessité d'adhérer à
un certain nombre de croyances, de tisser des liens sociaux et de
ritualiser ces liens sociaux. La messe n'est qu'un de ces rites,
et le prêche est cette parole qui soude la communauté, qui donne un
sens à son activité en renforçant sa foi dans son avenir et dans ses
croyances communes. : "s'il faut un joug pour lier des bœufs, il
faut des paroles pour lier les hommes…". C'est d'ailleurs le sens du
mot Religion: (religiare = relier) et c'est par le VERBE que Dieu
crée le monde, lit-on dans la Bible. La CHAIRE TRANSPORTABLE
(illustration) est un des objets insolites de l'époque, qui marque
bien l'importance de cette Parole qui se met en scène partout, en
ville comme dans les campagnes les plus reculées. On notera au
passage que la concurrence entre l'écrit et la parole va aussi se
jouer sur ce plan là, puisqu'on trouve dès le 16ème siècle des Imprimeries transportables.
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DES PROFESSIONNELS DE LA PAROLE |
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La fonction de prêcheur est, de fait, la
plus importante de toutes les autres fonctions. C'est même une
spécialité. Prêcher, c'est affirmer la ligne de l'Eglise, de la même
manière que quatre siècles plus tard les Commissaires Politiques
"prêcheront" aux masses prolétaires la ligne du Parti. Prêcher
consiste à annoncer la "bonne parole", celle du Christ. Mais pas
n'importe comment, ni n'importe laquelle. Pour être un prêcheur
autorisé au seizième siècle, il est indispensable d'être passé par
les écoles théologiques, dont la Sorbonne est la plus importante en Europe. On
s'y bouscule en venant parfois de loin . C'est ainsi qu'Ignace de Loyola, fut interdit de prêche en
Espagne parce que non diplômé et décida de s'expatrier vers Paris
pour étudier. Pour les adeptes de la Réforme, il s'agit de diffuser
une "parole véritable", dont Farel, qui fut prêcheur avant d'être le
protecteur de Calvin, s'estimait en être "le Glaive". C'est dire
l'impact supposé de la Parole. Et l'importance du
prêche.
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UNE DOCTRINE INTOLÉRANTE |
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Les professeurs, docteurs en théologie de la
Sorbonne, jouissent d'une renommée et d'un pouvoir importants. Ils
sont habilités à examiner et analyser toute parole, écrite,
professée, dite (ou non-dite) religieuse ou pas (le problème ne se
pose d'ailleurs pas puisque tout est pensé, jugé en fonction de la
religion), et en estimer la validité ou l'hérésie par rapport à la
doctrine de l'Eglise. Cette Doctrine ils en sont tout à la fois les
gardiens mais aussi les créateurs, par une glose sans fin des textes
sacrés existants et par leurs commentaires. Ce pouvoir peut
s'exercer sur le passé (les auteurs anciens Grecs ou Latins) tout
autant que sur le présent. Une condamnation peut être aussitôt
suivie d'effet grâce au soutien des rouages judiciaires et
répressifs de l'appareil d'Etat (le Parlement de Paris, les forces
de polices, bourreaux etc) , mais aussi par les tribunaux
ecclésiastiques. Les condamnations vont du percement de la langue
(et on comprend maintenant mieux pourquoi) jusqu'à l'autodafé. Le
coupable est condamné à être brûlé avec ses textes, et il arrive que
le tribunal fasse disparaître dans le même bûcher les actes du
procès afin que l'histoire n'en retienne rien. Cette pratique du
déni d'existence qui était celle réservée aux sorcières s'étend donc
aussi aux hérétiques.
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