Le livre de Job

Introduction
L'origine
Le caractère
L'action


Introduction

Depuis une trentaine d'années (en 1898) nous possédons en français le livre de Job dans sa beauté originale, ou peu s'en faut.

La traduction de Perret-Gentil réalisait déjà un progrès marqué dans la reproduction de ce chef-d'œuvre du génie sémitique en notre langue.

La même tâche vient d'être reprise par M. Renan et remplie par lui d'une manière qui, à ce qu'il nous parait, atteint à la perfection du genre. La plus sévère fidélité à l'original se concilie partout avec le naturel, le coulant, la pureté de la forme.

Notre langue si prude et si compassée semble s'être assouplie sous la plume du traducteur et lui avoir livré le secret de ressources jusqu'à lui ignorées.

Grâce à la docilité parfaite de ce moule, nous avons aujourd'hui sous les yeux l'antique monument, dans sa majesté grandiose et avec le fini des moindres détails

Le lecteur en jugera lui-même par les citations que nous serons appelé à faire et que nous emprunterons en général à la version de M. Renan.

Nous voudrions pouvoir louer également l'Etude sur l'origine et le caractère du livre de Job , dont l'auteur a fait précéder sa traduction. Louer dans ce travail la netteté de la pensée, le charme de l'exposition, la solidité de l'érudition, serait oiseux.

Mais la question essentielle est à nos yeux celle-ci : Ce travail fait-il avancer d'un pas l'intelligence de l'idée qui est l'âme et la lumière du livre étudié ? Nous en doutons fort.

Nous dirions même que l'Etude préliminaire est plus propre à faire rétrograder que progresser l'interprétation du livre dans son ensemble, si nous ne savions que chaque essai défectueux, en mettant en relief un certain côté de l'erreur, sert en même temps à faire briller un nouvel aspect de la vérité.

A l'Etude de M. Renan, nous désirerions, dans les pages suivantes, en substituer une nouvelle, plus juste dans ses résultats et plus propre à placer le lecteur au vrai point de vue d'où il pourra contempler cette œuvre sublime dans son harmonie et dans sa sainte élévation.

Que ne possédons-nous, pour accomplir ce dessein, la plume même de M. Renan !


Son origine
Début

Nous devons avant tout rechercher l'origine du livre de Job.

Au point de vue traditionnel, elle se perd dans la plus complète obscurité. Une antique opinion juive et chrétienne, mais qui ne paraît pas être autre chose qu'une hypothèse, fait remonter la composition de cet écrit jusqu'à l'époque mosaïque ou anté-mosaïque.

Plusieurs attribuent le livre de Job à Moïse lui-même, qui l'aurait composé dans le temps où, exilé et fugitif, il faisait paître les troupeaux de son beau-père, dans le voisinage du Sinaï.

Cette opinion n'est pas aussi dénuée de fondement que plusieurs le pensent. On se demande en effet comment un écrivain hébreu, postérieur à Moïse, aurait pu faire aussi complètement abstraction de toutes les institutions légales et se transporter artificiellement, sans se démentir jamais durant tout le cours de son écrit, dans un milieu historique si complètement dépassé.

On peut se demander encore si l'état d'oppression du peuple d'Israël, dans cette Egypte où il était entré libre et prospère, n'a pas fourni à l'esprit de l'auteur le substrat historique dont il avait besoin pour poser le problème traité et pour en découvrir la solution.

La langue elle-même pourrait fournir un indice favorable. Cet hébreu saturé d'arabe, comme celui d'aucun livre biblique, n'appartient-il pas à un temps extrêmement reculé, où les dialectes sémitiques, non encore entièrement distincts, ressemblaient à des branches à peine détachées du tronc commun ?

Enfin si, comme l'observe M. Renan lui-même, une foule de traits dénotent chez l'auteur une connaissance parfaite de l'Egypte où il semble avoir voyagé, et du mont Sinaï où sans doute il avait vu les travaux des mines qu'il décrit avec tant de détails, à quel autre écrivain que Moïse pourrait plus exactement convenir une pareille caractéristique ?

Deux raisons cependant nous empêchent de nous ranger à cette opinion sur l'origine du livre de Job.

Avant tout, l'absence de ces archaïsmes nombreux qui distinguent d'une manière si remarquable les livres du Pentateuque et qui en font un corps à part dans l'ensemble de la littérature hébraïque ; en second lieu, le développement très considérable de la réflexion philosophique que suppose un pareil écrit.

Le livre de Job n'est rien moins qu'un traité de théodicée (Justification du gouvernement divin).

L'être incriminé, en réalité ce n'est pas Job ; c'est Jéhovah. Ce qui est en cause, ce n'est pas seulement la vertu de Job ; c'est en même temps, et encore plus, la justice divine.

Il s'agit dans ce livre de rechercher comment cette perfection peut se concilier avec le sort de l'affligé innocent. Or, de pareilles questions n'ont pas pu se traiter à toute heure.

Sans doute il faut se garder d'affirmer avec M. Renan que des faits du genre de celui qui fournit le thème du livre de Job, ne se sont produits que vers l'an 1000 de notre ère ; que ce fut alors que l'on vit des scélérats heureux, des tyrans récompensés,... des justes spoliés et réduits à mendier leur pain.

Comme si le cadavre d'Abel n'était pas gisant sur le seuil même du paradis ! Comme si les temps antérieurs au déluge n'avaient pas été les témoins de scènes de violence et d'extorsion ! Comme si le fait de la vertu opprimée n'était pas le lot quotidien de l'humanité pécheresse !

Mais, pour que de telles expériences devinssent l'objet de la méditation philosophique et que celle-ci se formulât dans un travail littéraire ad hoc, il fallait certainement une époque prédisposée à ce genre de réflexions et de travaux.

Et c'est, si nous ne nous trompons, jusqu'au règne de Salomon que nous sommes forcés de descendre pour rencontrer un pareil temps.

Ce fut alors, non que le cri de l'innocence opprimée monta pour la première fois au ciel, mais que l'on chercha sérieusement et philosophiquement à comprendre pourquoi il y montait, et comment un fait si anormal pouvait se concilier avec la toute-puissance et la justice divines, ces bases du monothéisme israélite.

Il est incontestable que sous l'influence du génie de Salomon s'était formée à sa cour une école de sagesse ou de philosophie morale, et que cette apparition est un fait tout nouveau en Israël.

Tandis que les institutions lévitiques fonctionnaient régulièrement et que les ordonnances mosaïques imprimaient de plus en plus leur sceau à la vie populaire, les esprits d'élite, à la tête desquels se trouvait le monarque lui-même sentaient le besoin de pénétrer plus avant dans la connaissance des choses divines et humaines.

On rechercha alors l'homme dans l'Israélite ; sous le code, mosaïque on voulait retrouver le principe universel de la loi morale dont il est la plus parfaite expression.

On fut ainsi conduit à cette notion de la Sagesse, qui est le trait commun entre le livre des Proverbes, celui de Job et l'Ecclésiaste.

Elle apparaît personnifiée au chapitre 8 des Proverbes. La Sagesse, c'est à dire l'intelligence divine une avec la bonté parfaite y est présentée comme l'objet suprême de l'amour divin ; Dieu se complaît en elle.

Elle est le principe créateur et ordonnateur du monde ; elle a marqué de sa divine empreinte tous les êtres de l'univers ; elle fait ses délices non des Hébreux mais de tous les enfants des hommes. (2 Proverbes 8 : 31)

Se conformer docilement aux lois de cette intelligence suprême, c'est toute la sagesse de l'homme ; y contrevenir, c'est la folie, c'est-à-dire le malheur, un avec le péché.

Voilà l'intuition toute nouvelle qu'évoqua le génie de Salomon, le milieu intellectuel et moral que créa son puissant esprit.

Il n'était pas seul à travailler dans ce sens. Tout génie semble avoir le don d'électriser son siècle et de faire surgir autour de lui une foule de talents homogènes.

Comme les personnalités d'Alexandre et de Napoléon évoquèrent toute une génération de généraux de premier ordre, ainsi Salomon, le Sage par excellence, se vit bientôt entouré d'une espèce d'académie de penseurs et d'écrivains qui faisait le plus bel ornement de sa cour et partageait ses préoccupations élevées et ses nobles travaux.

Les noms de quelques-uns d'entre eux nous ont été conservés. C'étaient Ethan et Héman, deux amis et collaborateurs du père de Salomon ; c'étaient Chalcol et Dardah, les fils de Mahol. (1 Rois 4 : 31)

Dans ce cercle, on humanisait le judaïsme ; on spiritualisait les prescriptions légales, tout en se gardant de les ébranler.

La pensée plongeait ses racines dans ce fond moral de l'âme, où la loi juive se confond avec la loi naturellement écrite dans le cœur.

C'est là ce qui explique l'effet tout différent que produisent aujourd'hui sur nous les ordonnances mosaïques et les préceptes renfermés dans le livre des Proverbes.

N'est-ce point du sein de cette officine salomonienne (qu'on veuille bien me passer cette expression) qu'est sorti ce monumental livre de Job, dans lequel la pensée sémitique paraît avoir pris en tous sens ses plus vastes proportions ?

La pureté et l'éclat de la langue, le souffle universaliste qui anime tout l'écrit, la perfection un peu artificielle du travail littéraire, tous ces traits réclament un foyer originaire tel que celui que nous venons de décrire.

L'ignorance même où nous sommes du nom de l'auteur ne se conçoit qu'à une époque où un tel génie se perdait au milieu d'une pléiade de sages, ses pairs, non moins distingués que lui, et était éclipsé par l'éclat du monarque qui surpassait tout ce qui l'entourait.

M. Renan n'a pas cédé cependant au poids de ces raisons. Il a cru devoir descendre à une époque plus tardive encore. Il date le livre de Job du temps d'Hosias, vers 770 avant Jésus-Christ.

Mais combien est faible la seule raison qu'il allègue : Dans le prologue des Chaldéens (Kasdim) figurent comme un peuple vivant de rapine.

Or les Chaldéens n'apparaissent chez les Hébreux avec ce caractère, que vers l'époque d'Hosias. Mais pourquoi les contemporains de Salomon, qui en savaient apparemment plus que nous, sur les peuples de l'Orient, n'auraient-ils pas connu les Chaldéens comme des pillards, deux siècles avant le moment d'où datent les premières traces de ce fait parvenues à notre connaissance ?

C'est prendre la question par son bien petit côté que de la résoudre d'après un pareil indice.

Quant aux hypothèses qui rapportent la composition du livre de Job à des époques plus récentes encore, au temps de Jérémie, ou même à celui de la domination persane (Vatke), M. Renan nous paraît en avoir fait bonne justice.

Il est difficile de commettre un plus grossier anachronisme littéraire. La langue du livre de Job est l'hébreu le plus limpide, le plus serré, le plus classique. Et l'on ferait de cet écrit le produit d'une époque de décadence !

Après avoir rapporté d'une manière générale le livre de Job à l'époque de Salomon, me serait-il permis de hasarder une supposition plus particulière? Il s'agit de la personne de l'auteur.

Parmi les sages qui formaient la table ronde de cette chevalerie intellectuelle à laquelle présidait le roi Salomon, est nommé Héman, l'un des trois principaux maîtres chantres de David.

Nous possédons de ce même Héman un psaume, le 88 ième, qui présente des analogies très remarquables avec le livre de Job, tellement qu'une fois qu'on a porté sur ce fait son attention, on ne peut s'empêcher de se demander si l'auteur signé du petit écrit ne serait pas aussi l'auteur anonyme du grand.

Voici comment chante le psalmiste :

Mon âme est rassasiée de maux,
Et ma vie est descendue jusqu'au sépulcre ;
On me met au rang de ceux qui descendent dans la fosse,
Et je suis devenu comme un homme qui a perdu sa vigueur...
Tu m'as mis dans la plus basse fosse,
Dans les lieux ténébreux, dans les lieux profonds.
Ta colère s'est jetée sur moi ;
Tu m'as submergé de tes flots. 

Qui ne croirait lire une des plaintes de Job dans ses moments d'attendrissement et de tristesse soumise ?

Le psalmiste ajoute:

Tu as éloigné ceux de ma connaissance;
Tu m'as mis en abomination devant eux. 

Voilà le sommaire de la douloureuse et poignante discussion de Job avec ses amis.

Pourquoi caches-tu ta face de moi ?...
J'ai souffert des frayeurs et je ne sais où j'en suis.
Les ardeurs de ta colère ont passé sur moi...
Elles m'enveloppent toutes ensemble... 

Ainsi s'exprime Job dans les moments de crise où son esprit semble se troubler.

Enfin, le dernier mot du psaume semble destiné à sceller le rapprochement que nous établissons :

Tu as éloigné de moi mon ami, même mon intime ami ;
Ceux dont j'étais connu, sont pour moi dans les ténèbres. 

En lisant de telles paroles, ne sent-on pas que l'auteur cherché n'est pas loin ? Ce psaume est un livre de Job en raccourci.

C'est comme le croquis sur lequel a été composé plus tard le grand tableau.

Ce que le psaume 45 est au Cantique des cantiques, ce psaume l'est à l'autre grand produit de la sagesse salomonienne dont nous nous occupons ici.

Quoi qu'il en soit de cette supposition, une chose paraît aujourd'hui certaine à tous les critiques : c'est que l'auteur du livre de Job ne doit pas être cherché en dehors du peuple juif.

C'est ce que prouvent l'hébreu classique dans lequel il est écrit et le nom purement israélite de Jéhovah employé dans les parties historiques, le prologue, l'épilogue et les transitions narratives dans le corps du livre (38 : 1 ; 40 : 1 ; 42 : 1) ; tandis que dans les discours des amis d'Elihu Dieu est désigné par les noms d'El-Schaddai et Eloah, qui ne sont point spécialement israélites, mais qui sont usités également chez les autres tribus sémitiques.

M. Renan, il est vrai, tout en attribuant la rédaction à un écrivain hébreu, n'en voit pas moins dans ses pages précieuses un écho de l'ancienne sagesse de Théman.

Il semble oublier qu'au point de vue de l'auteur du livre, l'ancienne sagesse iduméenne parle par la bouche des amis et spécialement d'Eliphaz et que cette sagesse finit par être taxée de folie.

Bien loin donc de voir dans ces pages un écho, nous y trouverions bien plutôt une critique de la sagesse si vantée de Théman. Cette sagesse, avec ses lieux communs sur la justice divine, vient se heurter contre un problème que le vivant monothéisme d'Israël, le jéhovisme, si nous osons ainsi dire, a seul le pouvoir de résoudre.


Son caractère
Début

La seconde question préliminaire qui se présente à nous est celle du caractère de cet antique écrit.

Au point de vue du fond, histoire ou fiction ?

Au point de vue de la forme, épopée ou drame ?

Sur le premier point l'on s'accorde aujourd'hui à penser que nous n'avons dans le récit des souffrances et des luttes de Job ni une histoire pure ni une simple fiction.

La poésie, chez les anciens, ne créait pas de toutes pièces. Comme l'observe M. Ewald, l'invention pure et simple d'un personnage ou d'une histoire est un fait étranger à la première antiquité de tous les peuples.

En général la poésie aime à s'emparer de personnages et de faits connus pour les élever à la hauteur et à la transparence de l'idéal.

D'autre part, l'on ne saurait voir dans le récit du livre de Job une histoire à prendre à la lettre. L'empreinte poétique est marquée sur toutes les parties du livre.

Le nom de Job, dont le sens paraît être l'attaquant ou l'attaqué, est probablement symbolique ; la scène céleste dans le prologue peut difficilement être prise au sens littéral ; les nombres symboliques 3 et 7 dominent dans le tableau des richesses de Job avant ses malheurs ; l'entretien de Job et de ses amis se poursuit avec une trop grande régularité (la discussion ouverte par le premier discours de Job, chaque ami lui répond trois fois, et lui-même, répliquant immédiatement à tous trois, parle ainsi neuf fois) pour être strictement historique ; Elihu parle trois fois comme chacun des amis, puis une quatrième pour constater la défaite de Job ; l'apparition de Jéhovah ne saurait guère être ici un fait réel ; dans le tableau de la prospérité de Job après ses malheurs, ne figurent que des chiffres égaux ou doubles par rapport à ceux du prologue (même nombre de fils et de filles ; 14,000 brebis au lieu de 7,000, etc.).

L'histoire réelle ne marche pas avec une semblable régularité. Ce rythme soutenu est l'indice de la poésie.

Il est donc probable que l'auteur hébreu s'est emparé d'un antique récit iduméen, pour y rattacher, au moyen d'une tractation très libre, la discussion du grand problème religieux qu'il se proposait de résoudre.

La conviction de la réalité historique du personnage de Job s'exprime en tout cas dans la parole du prophète Ezechiel, 14 : 14.

Entre les deux genres poétiques auxquels on peut rapporter le livre de Job, il me parait que le choix ne saurait être douteux.

Séduits peut-être par le côté sérieux et triste du sujet et par la prépondérance du dialogue dans la tractation, quelques critiques ont envisagé le livre de Job comme une composition dramatique, une tragédie.

Mais les deux morceaux purement historiques qui ouvrent et ferment le poème s'opposent à cette manière de voir. Il en est de même des transitions narratives et des passages historiques dans le corps du livre. ( Voir 3 : 1 et surtout 32 : 1à 6 )

L'action se déroule bien plutôt sous la forme d'une œuvre épique.

Il s'agit, non sans doute de la possession d'une captive comme dans l'Iliade, mais de la conquête de la vérité sur une question capitale du monothéisme.

Le javelot ailé dans une telle lutte, c'est la parole ; le combat corps à corps sur ce champ de bataille, c'est le dialogue.

Serait-ce porter atteinte au respect dû au livre sacré que d'aller jusqu'à établir le parallèle suivant : Achille, dominé d'abord par son ressentiment, résiste obstinément aux supplications des autres chefs ; il commence cependant à se laisser fléchir par les doux reproches de Patrocle ; enfin quand Zeus intervient en le frappant par le trépas de cet ami, il se rend et, entrant dans les plans du destin, il prend les armes et fait triompher la cause de la Grèce.

Ainsi Job se raidit d'abord à l'ouïe des exhortations de ses amis qui prétendent expliquer à ses dépens l'inexplicable. La douce musique des discours d'Elihu commence à amollir son cœur ; il n'adore pas encore; mais il n'accuse plus et ne réplique même pas.

Enfin, quand la majesté de Jéhovah apparaît et lui découvre son néant, immolant entièrement sa douleur sur l'autel de la foi, il rend gloire au Dieu qu'il ne comprend pas, et fait triompher sa cause de celle de Satan.

Si ce rapprochement n'est pas forcé il prouve suffisamment à quel genre littéraire appartient le livre de Job.

Il y a une œuvre dramatique dans la Bible, une seule : le Cantique des cantiques.

Il s'y trouve deux épopées : celle de la conscience humaine en lutte avec la justice divine, le livre de Job ; et celle du règne de Satan en lutte avec celui de Dieu, l'Apocalypse.


Cours de l'action

Etudions de plus près le cours de l'action.

La narration se compose de cinq parties :

1° Le prologue
2° La discussion de Job avec ses amis
3° Les discours d'Elihu
4° L'apparition et les discours de Jéhovah
5° L'épilogue.

1°) Dans le prologue trois personnages sont en scène : Job, l'Eternel et Satan.

La patrie de Job est le pays de Uts, dont la situation est fixée par quelques passages. (Jérémie 25 : 20 ; Lamentations 4 : 21)

C'était une contrée du désert d'Arabie, adjacente à la partie orientale de l'Idumée.

L'époque à laquelle Job a vécu n'est nulle part indiquée directement ; mais plusieurs traits prouvent que l'intention de l'auteur est de la placer dans les temps des plus reculés. La seule pièce d'argent mentionnée dans tout le livre est la késita, monnaie qui appartient à l'époque patriarcale. (Comparez Job 42 : 11 avec Genèse 33 :19)

Les seuls instruments de musique désignés, le tambourin, la guitare et le hautbois (version de M. Renan), sont précisément ceux dont parle la Genèse (Comparez Job 21 : 12 ; 30 : 31 avec Genèse 4 : 21; 31 : 27)

Les 140 années de prospérité ajoutées aux années précédentes de Job (il avait sans doute 70 ans à l'époque de ses malheurs), conviennent à ce que nous raconte la Genèse de la longévité des patriarches.

Quant à la position sociale de Job, M. Pierre Leroux, dans son fantastique écrit sur le livre qui nous occupe, écrit qui renferme cependant parfois des observations assez sensées, fait remarquer qu'il ne faut point se représenter Job comme un arabe nomade.

C'est un riche propriétaire, établi d'une manière plus stable encore qu'Abraham à Béersébah ou en tel autre endroit de ses pérégrinations.

C'est dans une maison et non sous une tente que sont rassemblés ses fils et ses filles quand la mort les surprend.

Ses bœufs sont occupés à labourer, lorsque les Sabéens les enlèvent (Job 1 : 18 et 15).

Job invoque sur lui-même la malédiction divine : si sa terre crie contre lui ; s'il en mange les fruits sans l'avoir achetée ; et si les sillons de ses champs sont arrosés des larmes de ses ouvriers frustrés de leur salaire.

Voici comment il termine cette imprécation : Qu'au lieu de froment naissent pour moi des épines, au lieu d'orge, l'ivraie. (Job 31 : 38 à 40).

On voit qu'à la richesse du puissant nomade, consistant en troupeaux de toute espèce, Job joint celle du grand propriétaire foncier.

Dieu, dans le prologue, n'est pas seulement le Tout-Puissant, l'Etre Puissant (Schaddaï) ou l'Etre mystérieux, maître des forces de la nature et redouté de tous (Elohim).

C'est l'Etre absolu, unique, devant qui tout est néant, celui qui s'est révélé à Israël, comme son Dieu national, sous le nom de Jéhovah.

Encore inconnu de tous les autres peuples, il n'en est pas moins en relation avec eux, fixant un regard satisfait sur quiconque en toute nation craint Dieu et s'adonne à la justice, comme dit saint Pierre. (1 Actes 10 : 35)

L'emploi du nom de Jéhovah dans le prologue et dans l'épilogue, aussi bien que l'apparition et la révélation de Jéhovah lui-même (chapitres 38 à 41), prélude de sa révélation future aux peuples extra-théocratiques, trahissent dans ce livre un courant universaliste très prononcé.

Satan apparaît ici avec tous les traits qui caractérisent ce personnage dans le monothéisme hébreu, une haute dignité originaire, une perfide malignité, une dépendance craintive, un pouvoir considérable, mais strictement limité par la main de celui qui le lui confie.

M. Renan le reconnaît lui-même : C'est un personnage tout différent de l'Ahrimane de l'Avesta. Ce n'est pas le génie du mal existant et agissant pour lui-même...; il ne fait rien que par l'ordre de Dieu.

Il semble que ce soit de ce tableau du prologue de Job que saint Jacques ait tiré cette parole frappante : Les démons croient en Dieu et ils en tremblent. (Jacques 2 : 19)

A cette scène, comme à nulle autre, s'applique la parole d'un chrétien moderne : Satan ne peut aller que jusqu'à la longueur de sa chaîne. (Jean Newton)

On peut voir par là ce qu'il faut penser de l'assertion vulgaire rationaliste : que les Hébreux ont emprunté leurs notions sur les anges bons et mauvais à la religion persane.

M. Renan dit très nettement : Cette partie de la théologie du livre de Job (la théorie des anges et des démons), si l'on en excepte peut-être le discours d'Elihu, ne dépasse pas le cercle des croyances que nous trouvons chez les Hébreux avant leur contact avec l'Assyrie et la Perse.

Voilà les trois personnages. Quelle est la relation qui s'engage entre eux ?

Dieu, l'auteur, l'appréciateur et le rémunérateur du bien dans l'univers, témoigne en face de l'assemblée céleste sa satisfaction de la piété de Job.

Satan, le représentant du doute à l'égard de tout bien qui n'a pas passé par l'épreuve, ne se rend pas à ce jugement divin. Dieu, au lieu d'étouffer ses soupçons, en provoque lui-même l'expression.

 As-tu remarqué mon serviteur Job ?

Satan, n'ayant pas d'accusation positive à élever contre la conduite extérieure de Job, met en doute la pureté de ses motifs secrets : Est-ce gratuitement que Job craint Dieu ? 

Il n'y a pas grand mérite à adorer fidèlement un maître qui vous comble de bienfaits et vous paie si bien vos services ! Satan semble dire qu'au besoin il en ferait bien autant lui-même.

Cette insinuation malveillante paraît au premier coup d'œil ne tomber que sur Job; mais en réalité elle atteint Dieu même.

Car si le plus pieux des hommes est incapable d'aimer Dieu gratuitement, c'est-à-dire réellement, il en résulte que Dieu est impuissant à se faire aimer. Or, comme la perfection d'un être est d'aimer, sa gloire est d'être aimé.

C'est dans ce sens que saint Paul dit que la gloire de l'homme, c'est la femme. (1 Corinthiens 2 : 7) L'être qui ne réussit pas à exciter un mouvement de sincère amour, fût-il le plus puissant des êtres, n'en est pas moins le plus indigent et le plus humilié.

Le coup le plus sensible que l'on puisse par conséquent porter à l'honneur divin, c'est de prétendre que le plus pieux adorateur de Dieu sur la terre ne le sert qu'avec cette arrière-pensée : Que m'en reviendra-t-il ?

S'il en est ainsi, Dieu n'est plus qu'un puissant flatté par des lâches ; il n'a pas d'amis, pas d'enfants; il n'a que des mercenaires et des esclaves.

Le flambeau de la gloire de Dieu s'éteint à ce souffle sorti d'une bouche impure. Les séraphins n'ont plus qu'à transformer leur cantique et à dire : Les cieux et la terre sont vides de sa gloire.

Satan a donc découvert en Dieu lui-même le point vulnérable. L'instinct de la haine l'a bien servi. nul n'est honoré qu'autant qu'il est aimé ; il le sait bien lui-même par l'expérience du contraire.

En décochant le trait enflammé qui réduit en cendres la piété de Job, c'est au cœur de Dieu qu'il a visé..., et il a frappé au but.

Dès ce moment la position de Dieu devient étrange. Elle ressemble à celle d'un père qui aurait un fils exemplaire, dévoué, qu'il se plairait à combler des marques de son affection.

Tout à coup un hôte soupçonneux lui insinuerait que l'excellente conduite de son enfant n'est que le résultat d'une spéculation très intéressée et qu'en réalité ce jeune homme se sert de lui bien plutôt qu'il ne le sert. Que faire ?

Ecarter purement et simplement l'accusation ? Mais il y a une loi qui dit que tout ce qui est caché doit venir à la lumière.

Or ce qui amène au grand jour le fond caché de toutes choses, c'est l'épreuve seule... Le père accepte le défi que renferme ce soupçon émis par l'étranger; il ôte à son fils tout ce qui faisait sa joie et son plaisir, et lui inflige sans raison apparente le traitement le plus sévère, les mortifications les plus douloureuses.

C'est ainsi que Dieu décide d'en agir avec Job ; et voilà comment s'engage l'action. C'est au fond un solennel pari contracté entre Dieu et Satan, et d'où doit sortir la honte de l'un ou de l'autre.

Satan, confiant en la bonté de sa cause et en la faiblesse de Job, le champion de Dieu, propose la forme de l'épreuve :

Etends ta main; touche à ses biens, et on verra s'il ne te renie pas en face.

Jéhovah accepte la proposition, tout en prenant sous sa sauvegarde la personne de Job.

Les coups de l'ennemi invisible tombent successivement sur les biens et sur la famille du patriarche. En quelques heures Job se voit dénué de tout, réduit à la mendicité, privé d'enfants.

Néanmoins il ne renie pas Dieu ; il se prosterne et il adore la main qui, après avoir tant donné, a jugé bon de tout ôter.

Satan ne se tient pas pour battu. Tant que la personne de Job est intacte, l'épreuve, selon lui, n'est pas décisive:

Etends ta main; touche ses os et sa chair, et on verra s'il ne te renie pas en face.

Jéhovah consent à cette aggravation d'épreuve, tout en réservant la vie de Job. Et voilà le serviteur de Dieu atteint de la lèpre, cette maladie qui, plus que toute autre, passe pour une marque de la malédiction divine, et assis, pleurant, sur la cendre.

A ce surcroît de douleur la foi de sa femme succombe :

Laisse là Dieu, et meurs.

Mais celle de Job tient bon :

Nous recevons de Dieu les biens ; pourquoi ne recevrions-nous pas de lui les maux ? 

Néanmoins l'épreuve n'est pas encore à son terme, ni la victoire définitivement remportée.

Début