Article paru dans Science et Vie Micro de décembre 1997
Paru en France en mai dernier, " La Bible - le code secret " (Ed.
Laffont) n'est, depuis lors, jamais sorti des dix meilleurs ventres de
livres : 30 000 exemplaires vendus dans l'Hexagone, et 2 millions dans le
monde. De quoi s'agit-il ? Grâce à l'informatique, des chercheurs
israéliens seraient parvenus à décrypter un " code secret " qui,
d'après eux, serait inscrit dans " La Bible ". D'où il ressort que
tout y est écrit, des assassinats de Kennedy et de Rabin jusqu'à la date de
l'Apocalypse... Nous avons analysé leur méthode, finalement très classique, et
l'avons reproduite. Ce n'était pas si compliqué. Et nous aussi avons tenté
d'asseoir nos prédictions... Nous vous donnons les outils pour faire les
vôtres. Une nouvelle science, l'ordinomancie, serait-elle née ? En
attendant, nous nous sommes bien amusés... À votre tour.
Par Frédéric
Dardel
L'un des best-sellers de cet été, La Bible - le code secret, de Michael
Drosnin, expose comment à l'aide d'un micro-ordinateur et d'une méthode
découverte par un mathématicien israélien, le Dr Rips, on peut trouver un
" message codé " dans La Bible. Ce code secret - dissimulé par
une main divine dans le texte de l'Ancien Testament - annoncerait rien de
moins que tous les grands événements de l'histoire de l'Humanité :
assassinats de chefs d'état, séismes... et jusqu'à l'holocauste nucléaire,
prévu pour 2003 ! Vous voulez en savoir plus ? Pas de
problème : nous vous proposons de jouer, nous aussi, les Nostradamus
informatiques et de prédire l'avenir, tel qu'il est caché dans les grands
textes, via un simple PC.
Mais ne brûlons pas les étapes. Au commencement
est un gigantesque je de mots croisés : La Bible, où sont cachés dates,
descriptions d'événements et noms de personnalités ou de lieux dissimulés dans
le texte des différents livres de l'Ancien Testament. Par exemple, les mots
" Kennedy " et " Dallas " apparaissent côte à côte, une
référence claire au drame du 22 novembre 1963. De même, le nom d'Itzhak Rabin
croise le mot " Assassin ", allusion directe à la fin tragique du
dirigeant israélien. L'analyse détaillée réalisée par Michael Drosnin dans son
livre montre que des événements très divers seraient ainsi
" révélés " par le code secret de La Bible. Une nouvelle science,
l'ordinomancie (divination par ordinateur) serait-elle née ? C'est ce que
nous allons voir en utilisant à notre tour la même méthode, qui n'est guère
compliquée.
Tout d'abord, il faut choisir le texte sur lequel va s'asseoir notre analyse. Pas question de prendre un vulgaire roman de comptoir ou la gazette du quartier, sinon la crédibilité de nos prédictions en prendrait un sacré coup. Non, il faut du solide, un texte chargé d'une valeur symbolique taillée dans le bronze et jouissant d'une notoriété universelle. De ce point de vue, La Bible, c'est l'idéal... et il paraît difficile de faire mieux. Nous pourrions certes, chercher dans les autres grands textes religieux, avec cependant le risque de restreindre notre auditoire aux adeptes de telle ou telle religion. Alors quoi ? Eh bien, pour rester fidèle à l'esprit démocratique et laïc qui est le ciment de notre communauté nationale, une possibilité s'offre à nous : puiser dans les textes fondateurs de nos institutions républicaines. Nous pourrions ainsi étudier la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Mais il s'agit là d'un texte assez bref et l'analyse risque de tourner court, faute de " matière " à se mettre sous la dent. Il faut donc un document présentant un corpus relativement important ; à ce titre, La Constitution de la Ve République, avec ses 92 articles et multiples alinéas, est indéniablement source de possibilités intéressantes. On pourra y découvrir toutes sortes d'informations codées concernant la vie publique passée, présente et à venir de notre beau pays.
Une fois le texte choisi, il est nécessaire de lui faire subir quelques traitements cabalistiques pour lui faire cracher ses mystères. D'abord, il faut le nettoyer de tous ses ornements inutiles, c'est à dire supprimer tous les signes de ponctuation, chiffres, espaces entre les mots et autre signes diacritiques. Pour rendre le tout homogène, les lettres sont ensuite converties en majuscules... Malgré ce procédé barbare, le texte de notre Constitution reste encore lisible et intelligible, moyennant certains efforts. C'est toutefois là un vrai handicap comparativement à l'analyse de La Bible dans son texte original. En effet, celle-ci est rédigée en langue hébraïque ancienne, ce qui, pour la plupart des gens est... de l'hébreu ! Or, le caractère incompréhensible de ce texte original contribue grandement à impressionner le candide : nul doute que l'aura de mystère qui entoure l'usage d'un alphabet différent et d'une langue inconnue renforce d'autant la présomption d'un message caché. Si nous voulons donner de la crédibilité à notre analyse du code secret qui se dissimule dans la Constitution de 1958, il faut donc aussi la rendre inintelligible au lecteur. Il existe ici une solution toute simple, laquelle présente, en outre, l'avantage de se rapprocher au plus près de la méthode employée pour l'étude de La Bible : l'éradication des voyelles. Dans l'hébreu moderne, comme en arabe, les voyelles sont en effet figurées par des signes diacritiques (points...) placés au-dessus ou au-dessous des consonnes. Il s'agit là d'un ajout récent, l'hébreu ancien étant, en revanche, une langue sans voyelles ni césure entre les mots. La Bible est donc écrite seulement avec les vingt-deux consonnes qui composent l'alphabet hébraïque. De ce fait, chercher à savoir si le nom d'une personnalité vivante ou morte y est codé oblige à débarrasser celui-ci de toutes ses voyelles. Pour Napoléon, par exemple, il faudrait chercher en hébreu l'équivalent de NPLN.
En ce qui concerne notre analyse de la Constitution, il suffit d'adopter la même stratégie et se supprimer les voyelles, tant dans le texte analysé que dans le mot recherché. Une fois soumis à toutes ces opérations de dégraissage, le texte, initialement composé de plus de 45 000 signes, se réduit à une longue ligne indigeste d'environ 20800 caractères. Ce processus de nettoyage peut être effectué à l'aide d'un petit programme de quelques lignes écrites en langages Basic, Pascal ou C, voire avec un vulgaire traitement de texte, moyennant bien sûr de multiples " Rechercher/Remplacer ", de façon à substituer tous les caractères et à supprimer les sauts de lignes, les espaces, les voyelles et autres signes de ponctuation superfétatoires.
Nantis de notre longue suite de consonnes, il ne nous reste qu'à y traquer les mots codés. Selon la méthode du Dr Rips, ceux-ci apparaissent sous une forme qu'il appelle des " séquences de lettres équidistantes " (" Equidistant Letter Sequences "). En d'autres termes, les lettres du mot recherché n'ont pas besoin d'être contiguës, il suffit qu'elles soient séparées par des intervalles réguliers. La taille de cet intervalle peut être quelconque pourvu qu'elle soit la même pour toutes les lettres d'un même mot. Par exemple, on peut lire une lettre, en sauter soixante, lire la 121e, et ainsi de suite, jusqu'à la dernière lettre du mot, toujours en respectant cet intervalle de soixante caractères. Si, dans le cas précédent, on affiche le texte étudié selon des lignes de soixante caractères exactement, c'est à dire la taille exacte de l'intervalle, on obtient un tableau rectangulaire de lettres où le mot caché apparaît sous forme d'une ligne verticale, à la manière d'un acrostiche. Dans une représentation à 59 ou à 61 caractères par lignes, ce même mot apparaîtra diagonalement - à l'instar de ces jeux où il faut retrouver une liste de mots cachés dans une grille de lettres.
D'une manière générale, les mots cachés forment des alignements dans un grand tableau constitué par toutes les lettres du texte analysé. Comment choisit-on la taille de l'intervalle entre les lettres ou la longueur des lignes du tableau, ce qui revient au même ? ... Eh bien, justement, on ne choisit pas : on essaye toutes les possibilités - et il y en a énormément ! Pour les puristes, on peut calculer exactement le nombre, approximativement égal à : L2/(2(m-1)) où L est la longueur du texte et m celle du mot recherché. Ainsi, chercher un mot de cinq consonnes, par exemple GiSCaRD (1) , dans la Constitution, qui comporte 20 800 consonnes, revient à essayer plus de 54 millions de positions. Et si l'on veut soumettre des fragments de La Bible à cette recherche, la combinatoire devient explosive : rien que le texte hébreux de " La Genèse " fait état de près de 80 000 caractères, et le nombre de combinaisons pour un mot de cinq lettres approche alors le milliard ! Pour l'Ancien Testament - dont " La Genèse " n'est qu'une petite partie -, inutile de dire que cela prend aussitôt des proportions astronomiques. Cette constatation appelle deux commentaires : d'abord, on ne peut envisager sérieusement une recherche exhaustive sans l'aide d'un ordinateur et d'un programme adapté ; en revanche, comme il existe un nombre très important de combinaisons, nous aurons, statistiquement parlant, beaucoup de chances qu'un mot donné apparaisse dans le texte, et cela d'autant plus que l'on a supprimé toutes les voyelles, ce qui raccourcit le mot recherché et augmente donc sa probabilité d'occurrence.
Après cet exposé de la méthode, nous sommes maintenant armés pour analyser les messages qui, immanquablement, sont codés dans notre Constitution. Pour s'échauffer, on peut commencer par rechercher les noms des divers Présidents de la Ve République. Miracle, ils apparaissent tous : Pompidou 924 fois, Chirac 130 fois, Giscard 73 fois, Mitterrand 1 fois ; enfin, à tout seigneur tout honneur, le record d'occurrences revient à De Gaulle, dont le nom se trouve codé 1 223 fois dans la Constitution... Ceci ne peut être un hasard et il nous faut admettre que les rédacteurs de ce texte fondateur de nos institutions étaient omniscients et connaissaient déjà les noms des futurs Présidents.
Pour aller plus loin dans l'analyse, il nous faut rechercher les occurrences croisées, là où deux mots apparaissent à des positions très voisines dans notre textes, arrangé sous forme d'un tableau de lettres. Là encore, pas d'espoir de passer au crible toutes les combinaisons sans un ordinateur, mais les résultat en vaut la chandelle : si on se met enquête des occurrences voisines d'un Président de la République et de l'un de ses Premiers ministres, c'était écrit, on en trouve un grand nombre : Juppé surgit à proximité de Chirac, Fabius à côté de Miterrand, et ainsi de suite. La conclusion cule de source : dès 1958, la Constitution prédisait l'élection des divers Présidents ainsi que la nomination de leurs Premiers ministres.
Il y a plus fort : juste à côté de l'une des occurrences voisines de Chirac et Juppé apparaît le mot " DiSSoLuTioN ". Ainsi, la décision de Jacques Chirac de dissoudre l'Assemblée Nationale en mai dernier, qui a débouché sur la démission du gouvernement Juppé, était-elle inscrite dans la Constitution. Bref, non seulement les personnalités, mais les grands événements de notre vie politique y sont codés, et il suffit d'un micro-ordinateur et d'un programme adapté pour les y découvrir. Grâce à eux, mais aussi à une bonne dose de patience et à un peu de jugeote, c'est démontré, il est possible de prédire les événements politiques à venir.
Arrivés là, nous avons préféré vous laisser le loisir de faire vous-même vos prédictions. Avec un brin d'intuition et un peu d'esprit d'à propos dans le choix de vos questions, vous pourrez assez rapidement à arriver à des conclusions renversantes. Par exemples, à en croire nos analyses, ni Dominique Strauss-Kahn, ni Nicols Sarkozy ni Antoine Waechter ne seront jamais Président de la République. La raison ? Il n'y a pas de K ni de W dans notre Constitution... En ce qui nous concerne, pas de doute : il ne nous reste plus qu'à écrire le best-seller de l'hiver : La Constitution - le code secret. Succès assuré.
En fait, sous les nouveaux atours de l'informatique e de l'analyse
scientifique, La Bible - le Code secret est un cocktail de vieilles
recettes : le millénarisme (la fin du monde est pour demain) et la
recherche de messages mystérieux, dans la plus pure tradition de la Kabbale et
Nostradamus. Ici, le reocus à l'ordinateur et à des justifications
mathématico-techniques vise à donner à ces constructions une crédibilité
inoxydable : " l'ordinateur l'a dit ; or, l'ordinateur
appartient au domaine scientifique, et la science s'occupe de la vérité ;
donc voici la Vérité révélée... ". Pais la Science n'est pas infaillible
et fourmille d'exemples d'erreurs, y compris dans les publications les plus
sérieuses (voir le roboratif ouvrage de J.-P. Lentin, Je pense donc je me
trompe, Ed. Albin Michel). Dans bien des cas, cers erreurs sont dues à des
idées préconçues qui faussent la stratégie ou le jugement des
chercheurs. La méthode du Dr Rips est, de ce point de vue, l'archétype de ce
qu'il ne faudrait pas faire : poser le résultat du problème dans son
énoncé. Avec sa méthode, on ne trouve par définition que ce que l'on cherche,
ne serait-ce que parce que le choix des mots recherchés est forcément très
subjectif (" Kennedy "-" Dallas ",
" Chirac "-" Mitterrand ", pourquoi pas
" Tartempion "-" Trifouillis-les-Oies " ?)... Le
nombre impressionnant de combinaisons de codage avec un texte de l'ampleur de
l'Ancien Testament fait qu'on peut y découvrir n'importe quoi sitôt que l'on
se donne un peu de mal quand les justifications statistiques fournies sont à
tout le moins discutables. Et puis, bien d'autres questions restent en
suspens : par exemple, le choix du texte de La Bible, dont il existe
plusieurs versions avec de petites variantes. Ce point est crucial, car le
moindre décalage d'une lettre détruit aussitôt tous les alignements, et donc
le fragile édifice des prédictions réalisées.
(1) Valéry Giscard d'Estaing - président français de 1974 à 1981