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Après les nouvelles
découvertes de l’archéologie
Ce qu’il faut croire
de la BibleUn livre crée la polémique: selon deux
archéologues, l’un israélien, l’autre américain, une grande partie des
événements relatés dans la Bible n’ont sans doute jamais eu lieu,
notamment des épisodes aussi célèbres que le voyage d’Abraham, le Déluge,
l’esclavage du peuple juif en Egypte, l’Exode, la chute de Jéricho ou la
conquête de la Terre promise. Depuis longtemps les historiens savent que
la Bible n’est pas un livre d’histoire. Israël Finkelstein et Neil Asher
Silberman vont plus loin: pour eux, des chapitres entiers du Livre ont été
rédigés au VIIe siècle avant J.-C. dans un but politique et sont
légendaires. Quelle est la réalité historique de la Bible? Ces découvertes
sont-elles fiables? Remettent-elles en question la valeur du texte? La
force morale et spirituelle de la Bible dépend-elle, au fond, de sa
véracité?
Victor Cygielman, Jean-Luc Pouthier et Sophie Laurant ont mené
l’enquête.
1-A la recherche du Déluge perdu
Lorsque les archéologues britanniques qui fouillent la ville de Ninive, en
Mésopotamie, découvrent en 1872 sur des tablettes d’argile un récit du
Déluge très proche de celui de la Bible, c’est un bouleversement:
l’histoire de Noé a donc des racines babyloniennes, et même sumériennes,
si l’on en croit la plus ancienne des versions découvertes, qui fait
remonter le mythe aux alentours du troisième millénaire avant J.-C.!
Aujourd’hui, pour la grande majorité des biblistes et des archéologues,
cela constitue simplement un indice supplémentaire des influences des
civilisations mésopotamiennes voisines des Hébreux sur la lente et tardive
rédaction du récit de la Genèse. Cette vision a l’inconvénient de ne pas
prendre le récit du Déluge au pied de la lettre, ce qui désarçonne une
partie de l’opinion et même certains chercheurs. Dans les années
1950-1960, les missions se multiplient sur le sommet du mont Ararat, en
Turquie, où l’Arche de Noé se serait échouée. Las! Les débris découverts
ne sont pas assez antiques pour avoir un lien quelconque avec le
patriarche. En 1997, deux géologues américains, William Ryan et Walter
Pitman, publient un livre très médiatisé: «le Déluge de Noé» où ils
défendent la thèse d’un remplissage de la mer Noire vers 5 500 avant J.-C.
par un débordement brutal de la Méditerranée. Devant ce cataclysme, les
populations locales auraient pris la fuite... jusqu’en Mésopotamie, où
leur récit, d’abord transmis oralement, aurait fini par être couché par
écrit. Plus fort encore: en l’an 2000, et après avoir lu «le Déluge de
Noé», l’explorateur Robert Ballard (qui a fouillé l’épave du «Titanic») a
retrouvé des traces d’habitations humaines datant du néolithique (entre –
10 000 et – 6 000 avant J.-C.) au fond de la mer Noire. Si l’hypothèse
climatique explique de façon cohérente la formation de la mer Noire, son
lien avec le récit du Déluge semble tiré par les cheveux : d’un côté, des
paysans d’une vallée d’Anatolie sont chassés de chez eux par un
gigantesque raz de marée, vers 5 500 avant J.-C. De l’autre, les premiers
citadins, habitants de la ville d’Ur en Mésopotamie trois mille ans plus
tard, gravent dans l’argile un mythe fondateur où il est question d’un
déluge...
Sophie Laurant, chef de rubrique au «Monde de la Bible».
2-Abraham : aucune trace de pas
Tenter de prouver qu’Abraham a vraiment
existé est, selon Israël Finkelstein, «une cause désespérée». Les
rédacteurs de la Genèse ont placé l’histoire des Patriarches de la Bible
dans le contexte des anciens royaumes et empires de Mésopotamie et
d’Egypte, à une période que la tradition situait vers le XVIIIe siècle
avant notre ère. Or des anachronismes comme la présence de chameaux – qui
n’ont été domestiqués qu’après le Xe siècle – montrent, entre autres,
qu’il s’agit bien d’une recomposition. Avec Abraham, la Bible quitte le
mythe (le paradis terrestre ou le déluge) pour se projeter dans la
géographie et dans l’histoire. Il est possible de suivre sur une carte la
migration d’Abraham, d’Ur en Chaldée vers l’Egypte et enfin à Hébron, en
terre de Canaan. Le cadre du récit se fait plus précis, le ton plus
concret. C’est le véritable début de l’histoire d’Israël. Et à travers
l’épisode du sacrifice d’Isaac, Abraham joue un rôle capital dans la
promesse faite aux Hébreux d’une terre et d’une descendance, et dans
l’Alliance que Dieu conclut avec son peuple. Avec Abraham, les juifs
rentrés de leur exil à Babylone – moment de la rédaction du texte – se
dotent en fait d’un nécessaire Père unique. Dans le Croissant fertile, à
Ur, Mari, Ougarit, les archéologues ont mis au jour nombre de vestiges de
l’époque à laquelle Abraham est censé avoir vécu. Tous montrent que les
migrations et les échanges étaient nombreux, au deuxième millénaire avant
notre ère, entre Canaan et l’Egypte, ainsi qu’avec le monde araméen (au
chapitre 26 du Deutéronome, l’ancêtre des Israélites est qualifié
d’«Araméen errant»). De traces d’Abraham, en revanche, point. De la même
façon, le Tombeau des Patriarches d’Hébron, où se déchirent aujourd’hui
juifs et musulmans, est un lieu de commémoration de traditions beaucoup
plus tardives. Personnage décisif, Abraham est avant tout celui qui rompt
pour la première fois dans la Bible avec le polythéisme de ses pères pour
donner sa confiance au Dieu unique. C’est ce geste qui le fait revendiquer
aujourd’hui aussi bien par les juifs que par les chrétiens et les
musulmans.
Jean-Luc Pouthier
3-Ramsès II : l’Exode, connais pas...
L’esclavage des Hébreux puis leur sortie d’Egypte sous la conduite de
Moïse et les dix plaies divines qui s’abattent alors sur les Egyptiens
fascinent l’Occident depuis des siècles. Devant un récit aussi
circonstancié, faisant apparaître un pharaon, des paysages et des noms de
lieux bien attestés, comment résister à la tentation de rechercher des
traces historiques du passage des Hébreux en Egypte? Après tout, cette
civilisation a laissé tant de textes et de vestiges... Malheureusement, la
richesse des détails ne doit pas masquer l’absence totale de documentation
extra-biblique pour confirmer le récit de l’Exode. En se basant très
approximativement sur la chronologie biblique et sur la mention d’une
ville fondée par Ramsès II, on situe cet épisode sous son règne, au milieu
du XIIIe siècle avant J.-C. Les seules assurances que les égyptologues ont
pu donner aux biblistes, c’est que le contexte égyptien est très bien
rendu par la Bible, ce qui prouve une bonne connaissance des mœurs de
leurs voisins par ses rédacteurs. Ainsi, l’enfance de Moïse (un nom
égyptien), sémite éduqué à la cour de Pharaon, s’inscrit dans une
tradition égyptienne tout à faitbanale et, du coup, impossible à dater
avec précision. De même l’emploi plus ou moins contraint de populations
sémites sur les chantiers des pharaons est attesté à diverses époques. Il
a toujours existé des mouvements de populations entre ces deux régions,
qu’il s’agisse de trouver un refuge, une terre plus fertile, ou avec des
intentions de conquête. Longtemps, les Hyksos, ces mystérieux envahisseurs
venus d’Orient, ont été assimilés aux Israélites. Mais les Hyksos ont été
chassés du Delta du Nil au XVe siècle avant J.-C... soit bien avant la
date supposée de la naissance de Moïse. Un autre argument est
régulièrement avancé à l’appui de l’historicité de l’Exode: le monothéisme
du roi Akhénaton (XIVe siècle avant J.-C.), que Moïse aurait repris à son
compte. Après Sigmund Freud et bien d’autres, un livre, «les Secrets de
l’Exode», paru l’an dernier, a relancé avec succès cette hypothèse qui
fait hurler les spécialistes de la religion égyptienne: pour eux, il n’y a
rien de commun entre la pensée religieuse solaire égyptienne – sa version
monothéiste n’en est que l’épure – et l’idée d’une alliance quasi
juridique, d’un contrat entre un Dieu unique et le peuple qu’il a élu. Il
faut aussi souligner la parenté très forte entre le récit de Moïse sauvé
des eaux et celui de la naissance du roi Sargon Ier d’Assyrie (vers 2 500
avant J.-C.) ou entre l’épisode de Joseph et ses frères (situé une
génération avant Moïse) et un conte égyptien très connu. Il s’agirait là
d’influences littéraires normales entre civilisations qui se côtoyaient et
échangeaient constamment. Bref, pour beaucoup de chercheurs aujourd’hui,
il est vain de tenter de retrouver les traces d’un événement dont on n’est
pas du tout sûr qu’il ait eu lieu et qui, s’il s’est bien produit, a sans
doute concerné un si petit groupe de personnes, de si petite condition,
que, pour les Egyptiens de ce temps-là, il n’a pu s’agir, pour reprendre
les termes de l’égyptologue Jean Yoyotte, professeur honoraire au Collège
de France, que d’un «non-événement» qui ne méritait pas d’être consigné.
Sophie Laurant
4-Le mont Sinaï : plutôt toute une chaîne...
La localisation
du mont Sinaï (ou Horeb), où Moïse reçut de Dieu les Tables de la Loi, a
été longtemps l’objet de recherches et de discussions. Selon la façon dont
sont interprétés les textes qui racontent l’exode et les quarante années
d’errance des Hébreux dans le désert, sa situation géographique ne sera
pas la même. La plus ancienne tradition remonte à l’époque byzantine. Elle
identifie l’Horeb au Djebel Moussa, à l’extrême sud de la péninsule du
Sinaï. Ce lieu de pèlerinage toujours fréquenté abrite le monastère
Sainte-Catherine. Mais depuis les années 1930 une dizaine de «monts Sinaï»
potentiels se sont ajoutés à ce haut lieu. La dernière hypothèse est celle
menée par un préhistorien italien, Emmanuel Anati. Le chercheur, qui
fouille depuis 1980 le mont Har Karkom, à l’est de la péninsule du Neguev
en Israël est persuadé qu’il a retrouvé le vrai Horeb. Partant du principe
que cette montagne est un lieu sacré depuis les origines, comme en
témoignent des des rochers peints préhistoriques et d’étranges sculptures
anthropomorphes, Emmanuel Anati estime que les Hébreux, qui connaissaient
parfaitement le désert et ses pistes caravanières, ne pouvaient ignorer la
réputation sacrée d’Har Karkom. A partir de cette localisation, il
réinterprète les textes des livres de la Bible et découvre qu’ils
«collent» avec les outils et vestiges découverts à Har Karkom... à
condition de vieillir l’Exode de mille ans par rapport à la chronologie
traditionnellement admise: il situe cet épisode au XXIIIe siècle, époque
correspondant à l’Ancien Empire en Egypte et au Bronze ancien en Israël,
plutôt qu’au XIIIe siècle, époque ou régnait Ramsès II et qu’on appelle
aussi le Bronze récent. Le hic, aux yeux de la majorité de ses collègues,
c’est qu’Anati utilise les textes bibliques comme des sources historiques
fiables, alors que nous n’avons accès qu’au dernier assemblage très tardif
de textes de diverses époques et différents auteurs dont le but n’était
pas de rapporter fidèlement l’histoire au sens moderne du terme.
Sophie
Laurant
5-Jéricho : ni trompettes ni murailles
Les murailles de Jéricho
s’effondrant au son des trompettes sont une des images les plus connues de
la Bible. Après quarante ans passés dans le désert, Josué conduit les
Hébreux à la conquête de la Terre promise. Forts de cette représentation,
les archéologues sont partis à la recherche des vestiges des fameuses
fortifications. Las ! Il leur a fallu déchanter. A l’époque supposée de la
prise de la ville (XIIIe siècle avant Jésus-Christ), celle-ci n’existait
tout simplement pas. Aujourd’hui, le débat sur l’arrivée des Hébreux en
Canaan est un des plus vifs et des plus délicats, tant son arrière-plan
politique est aisé à imaginer. Entre Israéliens et Palestiniens, l’enjeu
est d’identifier les « premiers occupants » de cette terre. A ce jour,
l’archéologie n’a pas repéré d’établissement de nouvelles populations dans
la région au XIVe ou XIIIe siècle avant notre ère. L’émergence d’une
communauté politique et religieuse nouvelle aurait donc pris d’autres
formes et aurait duré beaucoup plus longtemps que ne le laisse supposer la
lecture du livre de Josué. Deux hypothèses souvent avancées évoquent la
sédentarisation progressive de semi-nomades, ou une révolte de paysans
contre les cités cananéennes. Le récit de la conquête n’en a pas moins une
fonction importante dans la Bible, même si sa divergence d’avec les
apports des fouilles archéologiques est plus importante que les historiens
ne le pensaient au départ. C’est une sorte de moment « parfait », d’âge
d’or dans l’histoire d’Israël : Israël est fidèle à son Dieu et observe la
loi de manière exemplaire, ce qui explique le succès de la conquête. «
Israël sert Yhwh pendant toute la vie de Josué et toute celle des anciens
qui, vivant après lui, ont connu toute l’œuvre accomplie par Yhwh pour
Israël. » (Livre de Josué, 24, 31).
J.-L. P.
6-Saba, oui ; sa reine, non
La Bible rapporte à deux reprises, au premier Livre des Rois et au
deuxième Livre des Chroniques, la visite de la reine de Saba au roi
Salomon. Le récit évoque des cadeaux somptueux, « des chameaux chargés
d’aromates, d’or en énorme quantité et de pierres précieuses ». La porte
s’ouvre sur le rêve... et sur la légende dans la légende. Des amours de la
reine et Salomon serait né le premier Roi des Rois, Ménélik, fondateur
d’une dynastie éthiopienne qui n’a quitté le pouvoir qu’au XXe siècle avec
Haïlé Sélassié. Hélas ! si un royaume de Saba a bien existé entre le VIIIe
siècle av. J.-C. et le IIIe siècle de notre ère, aucun historien ne croit
plus à l’existence de sa reine. La découverte des vestiges du royaume de
Saba, au milieu du XIXe siècle, est due à un pharmacien français, Thomas
Joseph Arnaud. En juillet 1843, Arnaud se joint à une caravane qui part de
San’â, la capitale du Yémen, et il visite les monuments de Marib, le
berceau du royaume de Saba, au sud de la péninsule arabique. Il rentre
après avoir copié 56 inscriptions. Dans ses « Antimémoires », André
Malraux trace de Thomas Joseph Arnaud un portrait d’aventurier dans lequel
il projette sans doute ses propres fantasmes, lui qui avait succombé à son
tour à la fascination de la reine de Saba. Après Arnaud, d’autres
expéditions se succèdent, à un rythme régulier, aux XIXe et XXe siècles.
Elles ramènent divers matériels, d’où émerge l’histoire de la civilisation
sabéenne. Saba était sans doute la plus puissante d’un ensemble de
cités-Etats d’Arabie du Sud. Elle est mentionnée dès le VIIe siècle av.
J.-C. dans des textes perses et babyloniens. Ses relations avec la
Mésopotamie d’abord, puis le Levant, l’Egypte et la Grèce ont été très
précoces. Les caravanes transportaient vers le nord des métaux, des
pierres précieuses et, bien sûr, de l’encens et des aromates. La visite de
la reine de Saba à Salomon semble bien attester un commerce avec la
Palestine aux alentours du VIe siècle. Gaza sera longtemps le débouché de
la route de l’encens.
J.-L. P.
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