TEXTE sur la Révocation de l'Édit de Nantes
en France (1685)
Avec la Révocation de l'Édit de Nantes par
l'Édit de Fontainebleau en 1685, Louis XIV tente de convertir de force les
protestants du royaume.
Les critiques de Saint-Simon
"La révocation de
l'édit de Nantes sans le moindre prétexte et sans aucun besoin et les diverses
proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent furent les fruits de ce
complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui
l'affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public
et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels
ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout sexe par milliers, qui
ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les
parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim ;
qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs
États aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna
le spectacle d'un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans
crime, cherchant asile loin de sa patrie ; qui mit nobles, riches, vieillards,
gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens
aisés, faibles, délicats, à la rame, et sous le nerf très effectif du comité
pour cause unique de religion ; enfin, qui, pour comble de toutes horreurs,
remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilèges, où tout
retentis- sait des hurlements de ces infortunées victimes de l'erreur, pendant
que tant d'autres sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos,
et achetaient l'un et l'autre par des abjurations simulées d'où sans intervalle
on les traînait à adorer ce qu'ils ne croyaient point et à recevoir réellement
le divin corps du Saint des saints, tandis qu'ils demeuraient persuadés qu'ils
ne mangeaient que du pain qu'ils devaient encore abhorrer. Telle fut
l'abomination générale enfantée par la flatterie et la cruauté. De la torture à
l'abjuration, et de celle-ci à la communion, il n'y avait pas souvent
vingt-quatre heures de distance, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs
et leurs témoins.
Le roi recevait de tous les côtés des nouvelles et des détails de ces
persécutions et de toutes ces conversions. C'était par milliers qu'on comptait
ceux qui avaient abjuré et communié : deux mille dans un lieu, six mille dans
un autre, tout à la fois, et dans un instant. Le roi s'applaudissait de sa
puissance et de sa piété. Il se croyait au temps de la prédication des apôtres,
et il s'en attribuait tout l'honneur. Les évêques lui écrivaient des
panégyriques ; les jésuites en faisaient retentir les chaires et les missions.
Toute la France était remplie d'horreur et de confusion, et jamais tant de
triomphes et de joie, jamais tant de profusion de louanges. Le monarque ne
doutait pas de la sincérité de cette foule de conversions ; les convertisseurs
avaient grand soin de l'en persuader et de le béatifier par avance. Il avalait
ce poison à longs traits. Il ne s'était jamais cru si grand devant les hommes,
ni si avancé devant Dieu dans la réparation de ses péchés et du scandale de sa
vie. Il n'entendait que des éloges, tandis que les bons et les vrais
catholiques et les saints évêques gémissaient de tout leur cour de voir les
orthodoxes imiter, contre les erreurs et les hérétiques, ce que les tyrans
hérétiques et païens avaient fait contre la vérité, contre les confesseurs et
contre les martyrs. Ils ne se pouvaient surtout consoler de cette immensité de
parjures et de sacrilèges. Ils pleuraient amèrement l'odieux durable et
irrémédiable que de détestables moyens répandaient sur la véritable religion,
tandis que nos voisins exultaient de nous voir ainsi nous affaiblir et nous
détruire nous-mêmes, profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins
sur la haine que nous attirions de toutes les puissances protestantes."
Mémoires de Saint-Simon, in RICHARDT, Aimé, Le soleil du
grand siècle, Paris, Tallandier, 2000, p. 213-4