|
"
Autres
curiosités et caractéristiques de la cathédrales d'Amiens
LA
CATHÉDRALE D'AMIENS

Quand os visitez
l'vill'dAmiens,
Qu'os
sayèch's juif ou ben chrétien,
Maroumétan,
boin catholique
Ou
z'hérétique ;
Os courez
tertous vir d'abord
Et
j'prétends qu'os n'avez mi' tort,
El
construction monuméntale
De
l'Cathédrale.
Louis Seurvat.
Une des plus belles de tout nostre royaume. (Louis XI)
Dans sa simplicité, une
telle affirmation marque l'admiration en excluant toute comparaison. On peut
en dire autant de Chartres ou de Strasbourg, de Reims ou de Bourges. Chaque «
grande église » a sa personnalité : on n'établit pas de concours entre les
chefs-d’œuvre.
Il faut voir Notre Dame d'Amiens avec un esprit neuf
et la prendre comme elle est en suivant l'heure et le mois, dans l'âpreté
d'un matin de janvier lorsque la bise vous secoue du côté de la statue de
Saint Christophe, ou dans la douceur d'un après-midi de mai qui vous laisse
vous asseoir bien en face, au delà du parvis, et admirer sans rien dire,
comme C1audel regardait la Vierge Marie. Il faudrait la voir en chaque saison,
dans la lumière diffuse, sous un ciel bas et gris fréquent en Picardie, et
sous le soleil attiédi de l'automne dont les rayons obliques font surgir le
moindre relief et se creusent un chemin jusqu'au fond des portails, jusqu'aux
parties hautes des tympans.
Même un jour de pluie ou de brouillard, la
cathédrale d'Amiens se montre pleine de caractère : belle sans vanité, grave
sans austérité, grande sans orgueil.
EN L'AN DE GRACE MIL IIe ET XX
FUT L'OEUVRE DE CHEENS
PREMIEREMENT ENCOMMENCHIE
Basilique pour la gloire
de Dieu, église pour le peuple chrétien, la cathédrale marque spécifiquement
la résidence de l'évêque. Celle d'Amiens, d'abord bâtie hors les murs sur le
tombeau de Saint Firmin fondateur du diocèse, est transportée assez tôt avec les
reliques à l'intérieur de la cité, où, à peu près tous les cent ans, elle est
victime d'un incendie (1019, 1137, 1213 ....) avant de faire place à celle
que nous connaissons.
II nous est difficile de retrouver l'esprit du XIIIe
siècle - à l'époque des croisades et des pèlerinages - pour comprendre la
portée d'un événement - en 1206, Walon de Sarton, chanoine de Picquigny,
rapporte à Amiens une partie du chef de Saint Jean-Baptiste. À cette relique
insigne, il faut un reliquaire incomparable.
Lettre de Louis XI (octobre 1470). Archives
départementales de la Somme. Chapitre d'Amiens, 4. G.676
A cette époque, toutes les
cités épiscopales des environs, Paris, Arras, Noyon, Laon, Senlis.... ont
achevé de somptueux édifices religieux. Affranchi par la Commune en 1117,
Amiens, avec son commerce florissant, ses manufactures de draps, ses
teintureries et son trafic de la guède *, connaît alors une prospérité
économique presque comparable à celle des Flandres. Le besoin d'une église
nouvelle, la richesse du chapitre et des bourgeois, l'assistance du roi et
des seigneurs, le souffle religieux qui anime l'évêque et la population, et
peut-être aussi, avec un grain de chauvinisme, le désir de faire mieux que
les voisins, poussent les architectes à se surpasser. Et ces derniers,
devenus maîtres dans l'exploitation des ressources de l'art, peuvent élever
plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois cette voûte
irréprochable, incomparable.
___________________________________________________________________________________
*guède : en picard waide, terme d'origine
germanique. Le sol crayeux de Picardie était particulièrement favorable à la
culture de cette plante dont les feuilles fournissaient le bleu pastel
_______________________________________________________________________________________________
Pour bâtir la plus vaste des églises de France, il
faut libérer le terrain : on déplace un hôtel-Dieu, un évêché, on recule
les remparts et on ne garde que provisoirement l'église de Saint Firmin le
Confesseur, ce qui oblige les maîtres d’œuvre à commencer non par le chœur,
comme d'ordinaire mais par la façade occidentale.
En 1220, l'évêque Evrard de Fouilloy pose la
première pierre ; seize ans plus tard la nef est occupée. Si l'on
considère que dès 1247 on a terminé les chapelles de l'abside, que dès 1258
on entreprend les parties hautes du chœur et du transept et que les verrières
sont posées dès 1269, on constate qu'il n'a pas fallu cinquante ans pour
mener à bien le plus gros de l'édifice. Et ceci coïncide avec la belle époque
du gothique. Il en résulte une unité de style qui n'est pas le moindre mérite
de la Cathédrale d'Amiens, et ce mérite revient tout entier au premier maître
de l’œuvre : Robert de Luzarches a vu grand et loin, et dans son esprit sont
entrés Thomas et Renaut de Cormont qui ont poursuivi ses plans.
Quelle pureté de lignes ! Quelle sobriété dans
le détail ! Les traits verticaux marquent bien la disposition des trois
nefs. Mais, au contraire du gothique anglais pointé vers le ciel comme une
flèche, la façade d'Amiens est humanisée par des barres horizontales et la
galerie des Sonneurs (de Viollet-le Duc) et la galerie des Rois viennent
encadrer la grande rose qui éclaire l'intérieur à plus de 40 mètres du sol.
La décoration est suffisamment discrète pour ne troubler en rien cette
ordonnance bien française, cet équilibre logique.
On pourrait reprocher aux
deux tours de manquer d'élévation par rapport à la massivité de l'ensemble.
Mais en fait, s'agit-il bien de tours ? Il fallait, pour maintenir en
équilibre une voûte de pierre hissée à 42,30 mètres du sol, quatre énormes
piliers s'avançant en contreforts sur le devant du parvis. Les intervalles
rectangulaires ont été légèrement haussés et astucieusement aménagés comme
des tours *, Quoi qu'il en soit l'intérêt se porte rapidement vers la base où
les maçons ont su admirablement tirer partie de l'absence de narthex pour
donner une profondeur inaccoutumée aux trois portails proposant ainsi aux
sculpteurs un espace aéré où loger un admirable ensemble de statues et de
quatre feuilles en ronde-bosse.
__________________________________________________________________________________
* La tour Nord, plus haute
et moins originale, fut achevée au XVe siècle, alors que la tour Sud, plus
élégante l'était déjà au milieu du XlVe
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
UNE LEÇON
MAGISTRALE EN IMAGES
Aucun détail n'est laissé au hasard dans le choix et
la disposition des sujets. La pensée directrice des sculpteurs est empruntée
à l'Evangile où le Christ se compare à la Porte par laquelle les brebis
entrent dans le bercail. Avant de parvenir à Lui, le cheminement est
nécessaire. En tout premier plan, et de droite à gauche, exactement dans
l'ordre où ils se présentent dans la Bible, les douze petits prophètes
s'adressent au peuple, sur la place. Ils le " recentrent " vers
l'intérieur du grand portail, le dirigent vers les quatre grands prophètes
présentés face à face, deux à deux . Isaïe et Jérémie à droite, Daniel et
Ézéchiel à gauche. Ceux-ci ont prédit plus explicitement la venue de Messie.
Mais derrière les pieds-droits, les lignes se brisent pour converser vers le
Christ présentant les douze apôtres qui ont annoncé Celui qu'ils ont vu.
LE BEAU
DIEU D'AMIENS
|

|
Debout sur le lion et le dragon dont
parle David, Il se dresse avec une indicible majesté pour enseigner et pour
bénir. Plus haut que ses disciples, Il domine et Il accueille les pauvres
de la terre, dans le monde des vivants. La noblesse grave et sereine de son
visage et de son geste met de la clarté entre les vierges sages et les
vierges folles, entre les vertus et les vices.
|
LE JUGEMENT DERNIER
|
Le tympan offre une toute autre vision,
qui se prolonge d'ailleurs de chaque côté à la retombée des voussures.
Toute une cour céleste d'anges, d'archanges, de martyrs, de vierges et de
rois assiste au jugement dernier.
Le Christ, assis, élève ses deux
mains, la droite pour récompenser, la gauche pour condamner.
Les anges sonnent le rappel ; les
morts se relèvent ; au centre, Saint Michel pèse les âmes et ne refuse
pas son appui au pauvre pécheur, puis chacun va vers son destin.
La gravité du sujet n'exclut pas un
certain humour : le premier bénéficiaire du paradis est un cordelier
dont l'ordre venait juste de se fixer à Amiens, en 1244, quand la statuaire
fut exécutée.
|

|
LE PORCHE DE LA MÈRE DIEU ET CELUI DE SAINT FIRMIN
|

|
Pour obtenir l'entrée de
la maison de Dieu, on peut demander la médiation de la Sainte Vierge ou du premier
évêque du lieu. Le portail de droite est à la fois royal et marial. La Mère
de Dieu, couronnée, exprime sa puissance en écrasant le serpent dont les
méfaits sont racontés au-dessous d'elle, sur le socle. La reine de Saba et
Salomon, les rois mages et même le roi Hérode rehaussent par leur présence
sa princière dignité. Et vis à vis, par contraste, les groupes de
l'Annonciation, de la Visitation et de la Présentation au temple expriment
dans la simplicité et le recueillement la grandeur du « mystère de
Marie ».
|
|
Au portail de gauche, Saint Firmin
préside. Le premier qui ait apporté l’Evangile à Amiens, aidé de ses
successeurs, de ses disciples, il continue à montrer le chemin au peuple
picard. Son visage respire la paix, tandis qu'à ses pieds, sur le double
registre des quatre feuilles, le cycle des mois continue de façon
remarquable la ronde incessante du temps et le retour des saisons.
|

|
VERS LA
FACE SUD
|

|
En contournant la cathédrale par la droite, on
salue au passage, sur un pan coupé, une statue colossale à demi engagée de Saint
Christophe portant l'Enfant-Jésus., Nous sommes loin d'un chef-d’œuvre.
Mais les pèlerins accourus près de Saint Firmin et de Saint Jean-baptiste,
ou de passage pour Rome ou Saint-Jacques-de-Compostelle, avaient besoin de
se rassurer avant de ressaisir leur bâton.
Il faut prendre un peu de recul pour distinguer
plus haut, à une vingtaine de mètres, l'ange de l'horloge qui, les ailes
entrouvertes, sourit délicatement, désignant d'un doigt le ciel et
l'éternité, de l'autre la terre et le temps qui s'inscrit sur le cadran
solaire.
Un peu plus loin, une élégante Annonciation
voisine avec les deux marchands de waide qui, par-dessus leur sac, se
demandent si, oui ou non, on se souviendra d'eux et de la chapelle qu'ils
ont offerte.
|
LE PORTAIL
SUD
|
Au tympan est célébré le culte de
Saint Honoré, évêque d'Amiens, et patron des « pastichiers ». Ses
miracles et ses vertus lui méritaient une place de choix, mais il a aussi permis
l'achèvement de la cathédrale. En 1240, par manque de crédits, les travaux
furent suspendus pour dix-huit ans. L'évêque et le chapitre pensèrent
réveiller la générosité des fidèles en faisant circuler à travers le
diocèse les reliques de Saint Firmin. Mais les risques que courait un tel
trésor étaient trop grands et ils préférèrent mettre sur les chemins la
châsse de Saint Honoré. Parmi de nombreux miracles, on a retenu celui du
calvaire : au passage de la procession, le Christ aurait incliné la
tête pour saluer son serviteur.
Selon certains, la Vierge dorée,
dans cet. ensemble réservé au saint pontife, fait figure d'intruse, Mais
elle le fait si gentiment, si gracieusement, qu'on ne saurait lui manquer
de courtoisie. Son port de tète est tellement distingué et son sourire
tellement léger ! La recherche d'équilibre pour compenser le poids de
l'Enfant provoque un déhanchement qui reste harmonieusement discret. Elle
renonce à l'irréel statisme hiératique du grand portail pour se montrer
plus proche et plus humaine.
|

|
LA FLÈCHE
|

|
De la place Saint Michel où Pierre
l'Hermite s'obstine à prêcher la croisade, la perspective sur l'abside et
ses chapelles rayonnantes est stupéfiante. L'ordonnance de l'ensemble est
tellement parfaite dans le respect des volumes et la simplicité de ses
lignes qu'elle a attiré nombre d'imitateurs. Les architectes de
Clermont-Ferrand à Narbonne, de Limoges à Rodez, ont pris du sien et celui
de Cologne l'a littéralement copié.
On observe aisément l'agencement des
arcs-boutants, plus tardifs, donc plus raffinés que ceux de la nef. Ils
entraînent le regard jusqu'au sommet de la flèche, de bois et de plomb,
autrefois doré, qui porte la croix là-haut, tout là-haut en plein ciel.
|
Jean DESOBRY

SOUS LES VOÛTES
|

|
Le visiteur qui pénètre dans la cathédrale
par le portail de saint Firmin (l'ouverture du grand portail n'étant
réservée qu'à des personnages de marque) se dirige instinctivement
vers le milieu de la nef, le dos tourné à la tribune du grand orgue. Alors,
il s'arrête; frappé d'une intense impression d'immensité, il ne peut
s'empêcher de proférer un « Oh ! » d'admiration.
L'alignement de ces
immenses piliers qui s'élèvent vers le ciel sont comme les chênes d'une
forêt séculaire dont les branches taillées en charmille couronnent une
vaste allée. Cette allée vous conduit vers le chœur, chemin très engageant
parce que très lumineux, mais il nous fait regretter l'absence de vitraux,
ce magnifique élément de décoration dont Chartres, par exemple, est si
riche. Toutefois, en dehors de quelques fragments qui subsistent encore,
mutilés ou incomplets, la cathédrale d'Amiens peut s'enorgueillir de
posséder trois belles rosaces : une à la façade principale, une à
chaque extrémité du transept.
Donc, après avoir
longuement subi « l'envoûtement » de cette nef aux grandioses
proportions, le visiteur se dirigera vers le chœur. Sur sa route, son
attention sera attirée, à droite et à gauche, par deux œuvres d'une grande
valeur : ce sont les tombeaux en bronze, coulés d'une seule pièce, de
deux prélats durant la vie desquels commencèrent les travaux de
construction de l'église. L'un, Evrard de Fouilloy, mort en 1222, fit jeter
les fondements de la basilique. L'autre, Geoffroy d'Eu, continua l'édifice
jusqu'aux voûtes et mourut en 1236.
Ces prélats sont
représentés en relief, revêtus de la chasuble et coiffés de la mitre basse
en usage au XIIIe siècle. Ils paraissent reposer sur un lit de parade dont
la bordure porte leur épitaphe en vers latins. Leur masque reflète une
sereine gravité qui inspire le respect et incite à la prière.
|


|
Un peu plus loin, le visiteur, s'il
ne baisse pas les yeux vers le sol, ne remarquera pas un élément décoratif
important : le labyrinthe, non seulement intéressant au point de vue
artistique - son curieux tracé est très étudié - mais aussi historique, car
il nous rapporte de précieux renseignements sur la construction de
l'édifice. Au milieu du labyrinthe se trouvait une dalle de forme
octogonale, qui était à l'origine entourée d'une inscription gravée sur une
lame de cuivre ; mais déjà usée par les ans, elle a disparu au cours
de différentes restaurations et fut remplacée par un fac-similé. Grâce à
Dieu, le texte a pu être conservé. Il nous indique l'année du commencement
des travaux et les noms des trois maîtres qui les poursuivirent
successivement jusqu'en 1288. Voici ce texte :
|
EN LAN DE GRACE MIL IIe
ET XX FU LEUVRE DE CHEENS
PREMIEREMENT ENCOMMENCHIE
ADONC YERT DE CHESTE EVESQUIE
EVRART EVESQUE BENIS
ET ROY DE FRANCE LOYS
QUI FU FILZ PHELIPE LE SAGE
CHIL QUI MAISTRE YERT DE LOEUVRE
MAISTRE ROBERT ESTOIT NOMMES
ET DE LUZARCHES SURNOMMES
MAISTRE THOMAS FU APRES LUY
DE CORMONT ET APRES
SES FILZ MAISTRE REGNAULT QUI METTRE
FIST A CHEST POINT CHY CESTE LETTRE
QUE L'INCARNACION VALOIT
XIII ANS XII EN FALOIT.
|

|

L'ensemble du
monument est entièrement pavé d'un dallage divisé en compartiments de
pierres noires et blanches, aux dessins tous différents, mais on ne peut
réellement juger de leur variété et de la valeur de leurs dessins que si on
les contemple du triforium.
Jetons un coup d’œil, en passant, à la chaire
adossée à un pilier aux trois-quarts de la nef. Ce monument un peu lourd,
surchargé de décorations, est le don, en 1773, de Monseigneur de la Motte,
évêque d'Amiens. Cette chaire très XVIIIe au milieu d'un joyau du gothique,
« jure » quelque peu, ce qui est grave dans une église. Remarque
du même genre pour la « Gloire », datant de la même époque, et
qui, placée derrière le maître-autel, masque la perspective des chapelles
qui clôturent l'abside.
|

|
Mais revenons devant le chœur et
retournons-nous pour goûter, en sens inverse cette fois, l'enchantement de
la grande voûte. A l'extrémité de ceux-ci se trouve le grand orgue dont la
tribune est suspendue avec tant de hardiesse au-dessus du grand portail.
Cette tribune date du XVe siècle et l'établissement du grand orgue de 1422.
On peut dire « grand orgue », car il comporte 2500 tuyaux, nombre
considérable pour l'époque.
|

|
LES
STALLES
|
Les stalles d'Amiens passent à bon droit pour un
chef-d’œuvre unique. Elles sont sorties de l'ébauchoir et du ciseau
d'humbles « huchiers » dont heureusement les noms sont parvenus
jusqu'à nous Jehan Turpin, Arnould Boulin, Alexandre Huet, Antoine
Avernier. Ces tailleurs d'images étaient plus animés par l'amour de leur
art que par l'appât du gain, car le travail n'était pas garanti par un
salaire minimum mais un salaire bien minime. Sans doute pour réaliser une
œuvre aussi cohérente, étaient-ils guidés par un maître d’œuvre, mais ils
donnaient ensuite libre cours à leur imagination.
Commencées le 3 Juillet 1508, ces stalles étaient
complètement achevées et placées à la Saint Jean de 1522. Elles étaient
alors au nombre de 120, mais depuis deux siècles, elles ne sont plus que
110 par suite de travaux pour l'élargissement de l'entrée du chœur.
|
|
Toute la partie architecturale
appartient au style flamboyant, mais la partie décorative est encore plus
digne de fixer l'attention. Elle consiste en représentations de scènes
empruntées à l'Ancien Testament et à l'Evangile. Ainsi donc, si le visiteur
dispose d'un peu de temps, il pourra, en admirant les sculptures, revivre
toute l'histoire Sainte, d'Adam et Eve jusqu'à Job, puis l'histoire de
Joseph et ses démêlés avec ses frères et la femme de Putiphar, enfin les
vies de Moïse et de David
L'histoire de la Vierge se trouve
naturellement mêlée aux mystères de la vie de Jésus, depuis sa conception
immaculée jusqu'à son couronnement au Ciel.
Après avoir cherché dans l'histoire
sacrée les motifs d'ornementation, les imagiers ont puisé dans la vie
quotidienne de leurs contemporains d'autres sujets non moins intéressants,
ni moins curieux. pour en garnir les accoudoirs des stalles, les pendentifs
des dais, où l'historien et l'archéologue trouveront de nombreuses
indications sur les mœurs, les usages, les costumes et l'ameublement des
premières années du XVIe siècle.
|

|
|
Les accoudoirs ou appuie-main, en
particulier, représentent souvent des petits personnages, hommes et femmes,
dans l'exercice de leur profession. Ces figurines rappellent les santons de
Provence. Nous trouvons par exemple l'apothicaire, le boulanger, le moine,
le bourrelier et enfin Turpin, l'un des huchiers qui s'est représenté
lui-même en plein travail, son gros maillet à la main. Dans les pendentifs
se succèdent aussi des scènes grotesques ou satiriques, ou bien des
tableaux qui mettent sous les yeux d'une façon très spirituelle et très
piquante les enseignements de la morale en montrent parfois des scènes qui
ne suivent pas ses règles.
Les huchiers auraient été
d'excellents fabricants de " cabotans ", ces marionnettes
picardes qui existent encore aujourd'hui.
Le nombre total des sujets
représentés dans les stalles, dépasse 400 ; le nombre de figures
d'hommes, d'animaux, de monstres fantastiques s'élève, dit-on, à plus de
4000. On pourrait passer des jours entiers à étudier cette étourdissante
réalisation. Comme un livre de bois sculpté, on aimerait pouvoir le
feuilleter à loisir.
|
LES
GRILLES
Si l'art du bois est représenté d'une façon
exceptionnelle, la ferronnerie ne doit pas être passée sous silence.
La grille d'entrée du chœur est un bel ouvrage en
fer forgé, rehaussé d'ornements en tôle repoussée d'après les dessins de
Michel-Ange Slodtz architecte du Roi, par Jean Veyren, dit le Vivarais,
serrurier à Corbie.
Entre les stalles et la balustrade du sanctuaire
se trouvent aussi deux grilles qui méritent une attention particulière à
cause de leur légèreté et de l'élégance de leur dessin.
LE
POURTOUR DU CHŒUR
|
Les stalles sont adossées à des
murailles qui clôturent le chœur. Ces murailles ont reçu une décoration des
plus riches et des plus originales grâce à la munificence du doyen Adrien
de Hénencourt dont la statue, le représentant agenouillé et revêtu de ses
habits de chœur, surmonte une colonnette appuyée contre le pilier du
transept.
Sur le mur de droite en regardant le
maître-autel, ont été creusées huit niches aux arcades ogivales, qui
abritent des groupes de personnages polychromes. Ces groupes représentent
des scènes dont l'action s'enchaîne pour nous raconter une histoire
(oserions nous dire qu'elles sont, en pierre, les ancêtres de la bande
dessinées). Cette histoire, c'est celle de l'apostolat et du martyr de
Saint Firmin, premier évêque d'Amiens. Nous voyons sa prédication, puis son
arrestation et enfin son exhumation et la translation de ses reliques à
Amiens.
Il faut prendre le temps de
détailler ces scènes si habilement composées et l'attitude des personnages
qui se pressent les uns contre les autres, l'expression de leur visage.
Ici, durant la prédication du saint, un homme à la bonne
« trogne » de Picard bon vivant jette un regard de reproche à sa
femme sans doute trop bavarde. Là, au contraire, une belle dame nonchalamment
accoudée sur son siège et profondément endormie, ne s'aperçoit pas que
l'homme qui se tient à côté d'elle, fasciné par la parole de l'orateur, a
sans façon posé sa main sur son épaule.
Ce « film » hagiographique
est sous-titré sous la forme de petits quatrains en vieux français.
Enfin, sur le soubassement, comme en
surimpression se trouvent treize quadrilobes qui relatent les faits
saillants de la vie de Saint Firmin avant son arrivée à Amiens. Ils donnent
des renseignements très intéressants sur la ville telle qu'elle était au
XVe et XVIe siècles.
|

|
|

|
Cette production eut sans doute un
grand succès car une cinquantaine d'années plus tard (1530) on demandait au
« metteur en scène » de « tourner » sur la muraille de
gauche la vie de Saint Jean-Baptiste. Dès le début, le réalisateur se
trouva embarrassé car il lui fallait faire un extérieur : le désert.
Le Sahara était bien loin et bien inaccessible. Qu'importe ! Notre
homme sans complexe, prend comme toile de fond une partie très touffue bien
de chez nous, mais il l'anime en y faisant folâtrer des bêtes sauvages
sangliers, cerfs, oiseaux... enfin un petit extrait de « La vie des
animaux ». C'est dans cette atmosphère sylvestre que nous voyons Saint
Jean-Baptiste prêcher et baptiser le Christ.
Les foules de la vie de Saint Firmin
ont dû coûter cher, aussi cette fois on a moins de figurants. Il est vrai
que la tragédie qui va suivre exige que les acteurs principaux apparaissent
bien en relief, c'est le cas de le dire ! Le décor change, nous voici
dans un beau palais, celui d'Hérode, où nous tombons en plein drame. Les
scènes de violence se succèdent, si réalistes même que Salomé, la fille
d'Hérodiade, tombe en pâmoison dans les bras d'un valet.
Comme pour Saint Firmin, sous les
gros plans, une série de quadrilobes, en courts métrages, complète le récit
par d'autres épisodes relatifs au Précurseur depuis la vision de Zacharie
jusqu'à la réception à Amiens du chef de Saint Jean.
|
|
En raison de l'importance et de la
qualité de la statuaire extérieure, l'intérieur de la cathédrale semble
assez pauvre dans ce domaine, en dehors de l'ornementation du pourtour.
Mais comment ne pas parler d'une petite statue qui jouit d'une renommée
mondiale (un Anglais en aurait offert son poids en or !) : l'ange
pleureur, « ch l'einfant brayeux », comme on dit en picard.
Assis sur le tombeau de Messire
Guislain Lucas, un saint chanoine bienfaiteur de l'enfance malheureuse, cet
angelot doit pleurer moins sur la disparition de ce bon prêtre que sur son
propre et triste sort. En effet, sa vie courte ne fut pas très gaie. La
famille du défunt avait commandé à Nicolas Blasset, sculpteur célèbre, un
somptueux mausolée en marbre. Mais celui-ci une fois en place, les
héritiers trouvèrent que si sa facture était bonne, celle qu'on leur
présentait l'était encore davantage. Alors procès ! dont notre artiste
ne sortit qu'en ajoutant le fameux petit ange qui, dirions-nous
aujourd'hui, fut donné « en prime ». Le pauvre ne s'est jamais
consolé de cet affront ! Sans doute, de l'avis des critiques d'art,
" ce petit monstre sacré " (certains le vénèrent comme un saint)
n'est pas sans mérite artistique. Mais d'autres œuvres du même Blasset lui
sont très supérieures.
|

|
La cathédrale possède un nombre
incalculable d'inscriptions funéraires d'épitaphes, mais certaines nous
touchent de plus près, Elles commémorent le passage dans notre ville de
troupes françaises et étrangères, de généraux célèbres qui la défendirent
au cours des deux dernières guerres où, par miracle, le monument fut
épargné. Citons en particulier celle dédiée au maréchal Leclerc de
Hauteclocque, un Picard de pure souche dont nous sommes fiers.
LE TRÉSOR
|
Comme toute cathédrale, celle
d'Amiens, possède un trésor,
En dehors d'une croix
processionnelle toute en filigrane, ornée de nielles et de pierres gravées,
et d'une couronne (reliquaire en argent doré du XIVe siècle), la pièce
maîtresse est la très belle châsse de Saint Firmin en argent estampé. Elle
date du début du XIII e siècle.
Enfin, les Amiénois
ont l'insigne honneur de posséder le chef de Saint Jean-Baptiste dont une
importante étude a été faite par des historiens et des savants pour en
garantir l'authenticité. Cette face, placée sur un plateau d'argent, est
présentée tous les ans, le 24 Juin à la vénération du public et il est très
impressionnant d’approcher de si près le chef du baptiseur du Christ.
Comme le remarquait si justement
Louis Seurvat, le chansonnier de la cathédrale, athées ou croyants ne
peuvent rester insensibles devant un aussi prestigieux monument qui doit
leur apporter bien des sujets de réflexion et de méditation.
|
|
On dit volontiers actuellement
" Nous ne sommes pas au Moyen Age ". C'est vrai. Il est un peu
affligeant de voir la copie d'une cathédrale gothique en plein cœur de New
York, écrasée au milieu des buildings les plus modernes. De même que le
langage a évolué, Ronchamp et Conventry peuvent être taxés de "
révolutionnaires ". Le style gothique ne l'a-t-il pas été après l'art
roman ?
Avec la pierre ou le béton, les
bâtisseurs de cathédrales se doivent de manifester la foi d'un peuple. Le
temps se chargera de prouver la qualité de leurs formules. Le nombre des
visiteurs continue à témoigner de la perfection à laquelle sont parvenus
les constructeurs de la " Grande Eglise " d'Amiens. Dressée au
cœur de la cité, elle lui donne une âme depuis plus de sept siècles.
Jacques BRANDICOURT
|
Composition
montage Georges PRACHE
Impression
:
Guy CALAIS
Corentin SEZNEC
(Recteur de la Cathédrale)
Dépôt légal du 3è trimestre 2002
Reproduction interdite
|