Arthur est-il mort ?
Danielle Quéruel
Les rois de Bretagne du XIIe siècle ont besoin quant à eux d’un héros prestigieux, mais qui ne soit pas susceptible de revenir et de ranimer éventuellement le désir des Gallois, voire des Bretons de Petite Bretagne, de ne pas reconnaître la légitimité des Plantagenêts. Ceux-ci firent tout pour s’emparer de ce mythe arthurien et pour l’exploiter comme mythe familial. Découvrir sa sépulture et exhumer ses restes fut l’un des objectifs de ces rois bretons.
La tombe d'Arthur
Une histoire de l’abbaye de Glatonsbury, De Antiquitate Glastoniensis Ecclesiae rédigée en 1130 par Guillaume de Malmesbury, mentionne la découverte de la tombe de Gauvain, neveu du roi Arthur, ajoutant que la recherche de celle d‘Arthur était restée vaine. A la même époque une Vie de Gildas d’un certain Caradoc de Llancarfan raconte l’enlèvement de la reine Guenièvre par un roi du Somerset, Melwas, et son emprisonnenment à Glastonbury. L’association de ce site avec la légende arthurienne est donc faite dès le début du siècle.
Mais c’est à la demande du roi Henri II que l’on entreprit des recherches qui aboutirent en 1191, sous le règne de Richard Cœur de Lion, à la découverte des prétendues tombes d’Arthur et de Guenièvre par des moines de cette abbaye de Glastonbury. Cette abbaye est alors en Angleterre la rivale de l’abbaye de Saint-Denis en France. L’abbé de Glastonbury, Henri de Sully, est complice. Les circonstances de cette exhumation sont relatées par un clerc contemporain, Giraud de Barri, chapelain du roi Henri II :
Arthur a été retrouvé de nos jours à Glastonbury, entre deux pyramides de pierre élevées jadis dans le cimetière, gisant profondément en terre dans un tronc de chêne creusé et, solennellement transféré dans l’église, il y a été pieusement déposé dans un tombeau de marbre. Une croix de plomb placée sur une pierre, non pas à l’endroit [comme c’est notre usage], mais à l’envers [je l’ai vue et j’en ai touché l’inscription, taillée non pas en relief, mais en creux, et tournée du côté de la pierre], disait : "Ici gît l’illustre roi Arthur, enseveli avec Wenneveria, sa seconde femme, dans l’île d’Avallonie".
Giraud de Barri, De principis instructione, vers 1193.
Giraud de Barri identifie Glastonbury avec l’île d’Avallon. Située au Sud-Ouest de l’Angleterre, l’abbaye se trouvait sur un lieu marécageux, et aurait tiré son nom d’un ancien toponyme breton "Inis Avallon" signifiant "l’île aux pommes" ou de "Inis Gutrin" signifaint "l’île de verre".
D’autres rois ont plus tard entretenu cette légende : Edouard 1er qui visita l’abbaye en 1275, puis Edouard III qui aurait aimé vers 1331 découvrir à son tour la tombe de Joseph d’Arimathie. Le premier petit-fils d’Henri et d‘Aliénor, né en 1187, il reçut le nom d‘Arthur et fut considéré comme l’héritier futur de la Bretagne jusqu’en 1203, date où il fut assassiné. Quant à Richard Cœur de Lion, lors de la 3e croisade, il portait une épée que certains témoignages présentent comme "l‘épée d’Arthur, l’illustre roi breton des temps anciens, que les Bretons nomment Excalibur" [d’après Roger de Howden], épée qu’il offrit au roi de Sicile Tancrède en échange de l’argent qui lui manquait. Mythe et réalité se confondent désormais et la légende arthurienne est alors complètement assimilée par les rois d’Angleterre et intégrée à leur désir d’exalter un sentiment national.

La cour d’Angleterre au XIIe siècle et au début du XIIIe siècle est puissante. Henri II quand il prend le pouvoir en 1154 est roi d’Angleterre, duc de Normandie et d’Aquitaine, comte d’Anjou ; à partir de 1160 il soumet une partie de l’Irlande, longtemps rebelle. Geoffroy de Monmouth décrit les velléités d’expansion d’Arthur sur toute la Bretagne insulaire, mais aussi comment il partage la Gaule entre ses fidèles, donnant la Neustrie [la Normandie] à son échanson Bédoier, l’Anjou à son sénéchal Keu. Henri pouvait dès lors se servir d’un récit qui faisait remonter ses possessions insulaires et continentales à l’esprit de conquête du roi Arthur. Quant à la cour d’Angleterre, elle attire alors les poètes et les philosophes, les clercs et les romanciers, exaltant un milieu raffiné et cultivé, prônant une idéologie chevaleresque et courtoise qui n’est pas sans rappeler celle qui règne à la cour d’Arthur dans les siècles antérieurs. Le souvenir d’Arthur et de l’histoire de la Bretagne permet ainsi non seulement de réhabiliter les Bretons et leurs exploits passés, mais aussi de justifier une politique d’expansion nécessaire pour garder à l’Angleterre sa puissance.
L’invention littéraire de La Mort le Roi Arthur
Les textes racontant l’histoire de la Bretagne et le règne d’Arthur au cours du XIIe siècle passent sur le continent où ils inspirent des auteurs qui n’ont pas le même souci d’exalter une idéologie politique, mais pensent d’abord à célébrer la grandeur de la chevalerie occidentale ou à donner au règne arthurien une place de plus en plus grande dans l’histoire de la chrétienté. Les enjeux sont différents. L’un des textes qui réfléchit sur la finalité de ce mythe arthurien est La Mort le Roi Artu.
Pourquoi un tel destin pour le roi Arthur ? Faut-il y voir une condamnation d’une royauté trop puissante qui se place au-dessus du monde féodal ? Dans le royaume de France l’affermissement du pouvoir royal voulu depuis Philippe-Auguste aux dépens de la féodalité n’est pas du goût de tous. La Mort le roi Artu est écrite aussi pour dire que la chevalerie terrienne est remise en cause par les passions et la violence des sentiments et que seule mérite d’être exaltée la chevalerie célestielle qui oublie la vaine gloire et les valeurs mondaines pour se consacrer à la quête du Graal et de la sainteté.




