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Pour la Kabbale il y a toujours un sens sous le sens sous le sens...*
Et le piège ultime est de se prendre au sérieux
Par Daniel Béresniak
Daniel Béresniak, est
né Paris, a étudié l'hébreu à l'Ecole des Langues Orientales de cette ville,
l'histoire de l'art à Pise et la philosophie avec Vladimir Jankélévicht, mais
dit avoir fait son "école essentielle" au cours de sa vie de bohème
et sa longue errance à travers l'Europe. Il est l'auteur d'une trentaine
d'ouvrages sur l'ésotérisme et la franc-maçonnerie, dont Les Bas-Fonds de
l'Imaginaire (Paris, Détrad, 1994), Le Labyrinthe, image du monde (Paris,
Détrad, 1996), et La Kabbale vivante (Paris, Trédaniel, 1995), dont le texte
qui suit est une adaptation, avec l'autorisation de l'auteur.

La Kabbale, qui peut s'écrire aussi Cabale, Cabbale ou Qabale, vient de la
racine hébraïque KBL, "recevoir". Le maître, "celui qui
sait", donne, et l'élève, celui qui questionne, reçoit. Le kabbaliste se
perçoit comme l'élève.
La Kabbale est une manière de regarder le monde, de se regarder voir le
monde. Cette "manière" est originale parce qu'elle associe
l'attente d'une révélation fulgurante (la voie mystique, ou intuitive) à
l'étude patiente (la voie rationnelle). Autrement dit, le kabbaliste cultive
l'art de comparer et de rendre compte de ses observations tout en
intériorisant l'expérience de l'Unité retrouvée. Il fait travailler en même
temps les deux hémisphères de son cerveau. Ses exercices ont pour effet d'établir
des connexions entre la raison, l'intuition et l'imagination. Sa démarche est
à la fois intellectuelle et spirituelle.
Le kabbaliste voit dans le discours parlé ou écrit un sens qu'il faut
décrypter. Le récit biblique, clair pour l'esprit simple, est pour lui obscur
et surchargé de sens. Il a l'intuition qu'une "certaine" structure
cachée le sous-tend. Que tout ce qui est différencié et palpable, procède,
par émanation, d'une source primordiale, indéfinie, homogène.
En hébreu, un seul mot désigne le mot et la chose: davar. Les choses existent
dans la mesure seulement où elles sont nommées. L'enseignement kabbalistique
postule que le mot porte la réalité, que la vibration infinie de la voix
porte l'univers. Dieu a dit: "Que la lumière soit" et la lumière
fut. La parole crée.
Faut-il en déduire qu'au commencement était le verbe? Pas tout à fait. Le
commencement (rechit) était vide et silencieux. Mais alors, comment l'Univers
a-t-il surgi de cet espace vide et silencieux? C'est la grande question qui
hante tout kabbaliste.
Selon Isaac Luria (1534-1572), le premier acte de Dieu
aurait été non pas un déploiement vers l'extérieur (impossible puisqu'il est
tout) mais un repli, une contraction. Au commencement, Dieu se serait retiré,
rétracté, permettant ainsi la naissance du monde, sous la forme, en tout
premier lieu, des vingt-deux lettres de l'alphabet hébraïque. Ce repli, ce
"manque à être", autrement dit ce vide autorisant autre chose à
être, est nommé le tsimtsoum, un concept essentiel dans la Kabbale.
Pour
un kabbaliste
un texte, même clair,
est obscur
et doit être décrypté
Pour
le kabbaliste, la langue hébraïque est donc la matière même du monde. Tout
élément d'un texte, chacune de ses lettres, chaque élément de la forme d'une
lettre, les espaces entre les mots et entre les lettres, doivent être compris
et décryptés: aucun élément n'est dû au hasard, chaque élément a un sens et
une place dans la cohérence de l'ensemble.
La Kabbale a donc imaginé, entre autres, une méthode d'interprétation qui met
en rapport les uns avec les autres des mots en fonction de leur valeur
numérique, calculée comme dans la numérologie moderne. Cette méthode, la
Guématria (du grec gematria, "art de mesurer tout ce qui est dans le
ciel et sur la Terre", qui a donné notre mot géométrie) suscite des
rapprochements de mots d'une grande portée philosophique, et répond au désir
le plus vif du kabbaliste, qui est d'expliquer la langue par elle-même et non
par l'intermédiaire des concepts qu'elle véhicule.
Cette méthode a permis aux talmudistes des premiers siècles de l'ère
chrétienne (le Talmud est un recueil de traditions rabbiniques interprétant
la loi de Moïse) de répondre à certaines questions fort anciennes qu'ils se
posaient: le sens littéral du texte biblique est-il le sens tout court ou
bien n'est-il que l'enveloppe d'un sens qui, lui, doit être décrypté? Et dans
cette seconde hypothèse, pourquoi le "vrai" sens serait-il caché?
La vérité serait-elle terrible? Faudrait-il, pour l'entendre, être préparé?
D'ailleurs, où sont les clefs des portes à ouvrir? Et comment ouvrir ces
portes? Et pourquoi?
La Kabbale désigne l'effort produit pour poser ces questions et pour y
répondre.
Le
kabbaliste voit
dans un texte
jusqu'à 12 niveaux
de signification...
La
lecture de la Thora (les cinq premiers livres de l'Ancien Testament, où sont
racontés l'histoire du monde, l'histoire des hommes, les commandements divins
et les rapports entre l'homme et le divin) exige un apprentissage d'autant
plus long qu'il s'agit d'un texte saturé de significations, en raison de son
origine divine et de sa rédaction en hébreu, la "langue sainte".
Cet apprentissage est décrit par Abraham ben Samuel
Aboulafia, né à Saragosse en 1240, dans l'un de ses ouvrages:
"L'Epître des sept voies". Ces sept voies (de la sagesse) sont sept
manières de lire la Thora.
"La première voie consiste en une lecture et en une compréhension
littérale de la Thora... C'est ainsi que la Thora doit être présentée à la
foule du peuple, hommes, femmes et enfants. Chacun sait que tout être humain,
dans les premiers temps de son existence, pendant son enfance et sa prime
jeunesse, fait partie de cette foule."
La deuxième voie consiste à décrypter les allégories de la Thora. Aboulafia
donne l'exemple suivant: dans le Deutéronome (X, 16), il est écrit " et
vous circoncirez le prépuce de votre coeur". Le lecteur de la deuxième
voie percera à jour cette figure de rhétorique, incompréhensible au niveau
strictement littéral.
La troisième voie consiste à se poser des questions à propos d'un texte, et à
leur chercher des réponses dans le contexte. Pourquoi, par exemple, le second
jour de la création, selon la Genèse, Dieu ne dit-il ce qu'il avait dit le
premier jour, à savoir que son oeuvre était bonne? Réponse du lecteur de la
troisième voie: parce qu'au deuxième jour, Il n'avait pas encore terminé la
création du monde aquatique. L'expression: "Il vit que c'était
bien" n'est utilisée en effet que pour conclure un ensemble cohérent et
indépendant à l'intérieur de la création. Le lecteur de la troisième voie est
particulièrement attentif. Il remarque les ruptures et les différences à
l'intérieur d'une construction cohérente; il interroge alors le texte,
réfléchit au contexte et trouve une explication.
La quatrième voie consiste à interpréter les symboles et les allégories. Le
lecteur de la quatrième voie ne croit pas à la réalité de l'histoire telle
qu'elle est racontée. Il sait qu'elle est métaphorique et qu'elle porte un
enseignement à décrypter.
Aboulafia fait remarquer que " ces quatre voies sont ouvertes à toutes
les Nations". La multitude accède aux trois premières voies, dit-il.
Quant aux érudits, ils s'installent dans la quatrième voie et ignorent
ordinairement qu'il en existe d'autres.
Le désir de savoir peut mener jusqu'à la quatrième voie. Au-delà, il faut une
énergie plus forte: la rage de savoir, la furie de connaître. A partir de la
cinquième voie, on pénètre les enseignements de la Kabbale.
Le lecteur de la cinquième voie analyse tous les éléments du texte. Il
s'interroge même sur la forme des lettres. Sur les rapports entre tous ces
éléments et le sens des mots. Pourquoi y a-t-il vingt-deux lettres? Pourquoi
la première lettre de la Thora est-elle un beith? Aboulafia dit que les lecteurs
des quatre premières voies se moquent de la cinquième, au prétexte que les
problèmes de graphie sont dénués de signification et qu'une science de la
combinaison des lettres est dépourvue de tout
intérêt.
La cinquième voie exige des connaissances de psychologie et d'histoire. Elle
jette des ponts entre la raison, l'imagination et l'intuition. Elle est une
pédagogie de l'Eveil. Grâce à elle, la réflexion se structure et se libère
des désirs futiles, des passions, des préjugés. Le lecteur de la cinquième voie
prend l'habitude de voir, dans un texte, la simple enveloppe d'une
signification véhiculée autrement que par les mots eux-mêmes. Difficilement
manipulable, il ne se laisse pas prendre au charme d'un discours bien
construit. Il est libéré des idées reçues; les idéologies ne peuvent plus le
piéger. Sa quête le porte toujours au-delà de l'apparence immédiate. Il est
mal vu de tous les pouvoirs, y compris de celui de la Synagogue.
"La sixième voie est d'une profondeur plus grande encore", dit
Aboulafia. Il ajoute: "Qui saura s'y engager? Car de cette voie il est
dit: "Elle est plus étendue en longueur que la Terre, plus vaste que
l'Océan." Elle est la voie de ceux qui s'isolent dans leur volonté de se
rapprocher du Nom "de façon que son action soit perceptible en
eux-mêmes". Le lecteur de la sixième voie s'interroge sur la relation du
nom et de la chose, du signifié et du signifiant. Il pratique
l'introspection. A ce niveau de réflexion, ce qui est "formule" est
nécessairement "vécu". La logique formelle éclate, laissant surgir,
en pleine lumière, une autre rationalité, où l'Esprit se confond avec le
Coeur.
La septième voie? " Cette sphère englobe toutes les autres", dit
Aboulafia. "Celui qui y pénètre reçoit la Parole divine." Cette
voie ne peut être enseignée par écrit. Elle est exclusivement transmise de
vive voix par ceux qui la vivent.
En hébreu, les quatre premières voies sont nommées Pschatt
("simple", c'est-à-dire lecture littérale), Remez
("allégorique"), Drach ("la voie") et Sod ("le
mystère" et, aussi, "l'essentiel"). Les initiales de ces mots,
PRDS, forment le mot Pardès, qui veut dire Paradis. Comme le dit une histoire
hassidique, le Paradis est l'état vécu ici et maintenant par celui qui sait
lire.
Il faut noter que Moïse Cordovero (1522-1570), le
maître le plus important d'Isaac Luria, proposait, lui, douze niveaux de
lecture.
Les écrits kabbalistiques ne proposent pas un enseignement dogmatique. Ils
procurent des clés pour ouvrir des serrures et des portes. Il appartient au
"cherchant" de trouver les serrures correspondant aux clés reçues.
Pour cela, il lui faut travailler le texte et méditer.
Babyloniens et Grecs étudiaient déjà le sens des mots en considérant la
valeur numérique des lettres qui les composent. Cette méthode a été
introduite en Israël sous le nom de Guématria à l'époque du second Temple
(dont la construction a débuté vers l'année 20 av. J.-C. et s'étendra sur
plus de quarante ans).
La Guématria la plus ordinaire consiste à attribuer aux lettres les valeurs
suivantes:
Valeur numérique Lettre/Nom Hiéroglyphe originel
1 Aleph taureau
2 Beith maison
3 Guimel chameau
4 Daleth porte
5 Hé fenêtre
6 Vav crochet
7 Zain sexe masculin, semence
8 Khet clôture
9 Teth serpent
10 Yod main
20 Kaf paume de la main
30 Lamed aiguillon (pic pour faire avancer le bétail)
40 Mem eau
50 Nun poisson
60 Samekh appui, tuteur
70 Ayïn oeil
80 Peh bouche
90 Tzaddé hameçon
100 Kof nuque
200 Resch tête
300 Schin dent
400 Tav signe
Plus cinq lettres déjà mentionnées mais qui, situées à la fin d'un mot,
prennent une forme et une valeur numérique propres:
500 Kaf
600 Mem
700 Nun
800 Peh
900 Tzaddé
Utilisant cette méthode, les kabbalistes disent par exemple que "Dieu
est Amour et Unité". En effet, Amour se dit en hébreu Aavah (Aleph, Hé,
Beith, Hé), ce qui produit 1 + 5 + 2 + 5 = 13. Unité se dit Ekhad (Aleph,
Keth, Daleth), soit 1 + 8 + 4 = 13. Les deux mots Amour et Unité sont
"donc" équivalents. Or le tétragramme Dieu ou Yahvé (Iod, Hé, Vav,
Hé) vaut 26, soit 13 + 13.
Pour pénétrer plus avant les arcanes des mots, Moïse Cordovero, nommé plus
haut, l'une des plus grandes figures du centre kabbaliste de Safed, en
Galilée, propose huit Guématrioth (Guématrioth est le pluriel de Guématria).
La première, juste mentionnée, additionne simplement la valeur des lettres
d'un mot, et tire des conclusions du résultat obtenu.
La deuxième ne tient pas compte des dizaines et des centaines. Ainsi Yod =
Aleph = 1, ou Tav = Daleth = 4.
La troisième met les nombres au carré. Ainsi, pour le tétragramme divin Iod,
Hé, Vav, Hé (Yahvé, Dieu), la première Guématria donne comme valeur 26 . Dans
la troisième Guématria, la suite 10 + 5 + 6 + 5 devient 102 +52+62+52= 186.
Cette Guématria permet de rapprocher la tétragramme d'un autre nom divin, "Makom"
(le lieu), dont la valeur est également 186.
La quatrième ajoute à la valeur de toute lettre la valeur des lettres qui
précèdent. Ainsi, Aleph vaut 1, Beith vaut 1 + 2 = 3, Guimel vaut 1 + 2 + 3 =
6, Daleth vaut 1 + 2 + 3 + 4 = 10, etc. On obtient de la sorte la suite: 1,
3, 6, 10, 15, 21, etc., qui est également celle des nombres triangulaires
pythagoriciens.
La cinquième attribue aux lettres la somme des valeurs des lettres qui
composent le nom de la lettre. Aleph, qui s'orthographie Aleph, Lamed, Pé
final, vaut donc 1 + 30 + 800 = 831. Beith, qui s'orthographie Beith, Iod,
Tav, vaut 412. Etc.
La sixième ne prend en compte que quatre lettres finales au lieu des cinq
usuelles; elle ne tient pas compte du Kaph final.
La septième additionne le nombre des lettres d'un mot à la valeur numérique
du mot lui-même. Ainsi le Nom divin Iod, Hé, Vav, Hé vaut 26 + 4 parce qu'il
compte 4 lettres = 30. Cette septième Guématria peut se combiner avec toutes
les autres.
La huitième ajoute 1 à la valeur du mot. Elle peut également être associée à
toutes les autres.
Il existe, évidemment, d'autres Guématrioth. Qui en connaît le nombre?
D'ailleurs, pourquoi ce nombre devrait-il être définitivement arrêté? Chacun
peut composer sa Guématria. N'importe quel système permet d'associer les mots
et de rapprocher les idées.
Le
kabbaliste joue à la numérologie
pour casser
les associations d'idées banales
Un
tel exercice permet d'échapper aux associations d'idées hantant notre mental,
suggérées par des analogies de propriétés (le Soleil, par exemple, nous fait
penser à lumière ou à chaleur), des homonymies, des synonymies, des
souvenirs, un savoir appris, une éducation, des préjugés.
La Guématria, amusante et peu coûteuse, permet de découvrir des analogies
surprenantes, auxquelles nous n'aurions jamais songé autrement. Et, plus
surprenant encore, les analogies suggérées par la Guématria semblent avoir au
moins autant de justification que nos analogies coutumières.
Il est intéressant d'observer que le texte qu'analyse le praticien de la
Guématria n'est qu'une matière première sans forme. Au lecteur ordinaire, ce
texte dit quelque chose de clair, raconte une histoire, exprime une idée.
Pour le kabbaliste, en revanche, il est obscur, incompréhensible, chiffré.
Pour en découvrir le sens, il va devoir le décrypter. Ce n'est pas une
opération simple.
Pour le kabbaliste, le sens se mérite.
La Kabbale a joué un rôle important dans l'effervescence intellectuelle de la
Renaissance: elle opposait en effet à la vision scholastique d'un monde figé,
créé une fois pour toutes, la vision d'un monde en création perpétuelle. Le
kabbaliste a en effet l'habitude de regarder les "systèmes" avec
une certaine hauteur, convaincu qu'ils se rejoignent à un niveau plus élevé.
A l'heure des querelles provoquées par la Réforme de Luther, le kabbaliste,
répugnant à prendre parti, s'efforce de jouer les conciliateurs, à l'image de
Paulus Ricius, qui ne réussit de la sorte qu'à
s'attirer des ennuis des deux parties.
Car
dire
"Je sais", "J'ai compris",
c'est la mort
Le
kabbaliste rompu aux divers "niveaux" de lecture (que ce soit les
douze niveaux de Cordovero, les sept d'Aboulafia, détaillés plus haut, les
quatre de Pic de la Mirandole ou les trois de Ricius)
considère qu'un texte peut toujours être lu autrement, que les récits et les
thèses peuvent toujours être pénétrés au-delà de leur sens littéral -ce qui
permet et encourage évidemment la tolérance. Or encourager la tolérance,
c'est vivifier le désir d'en savoir plus, c'est apprendre la disponibilité de
l'esprit. La bienveillance à l'égard de l'autre en découle.
Mais le succès de la Kabbale dans toute l'Europe de la Renaissance tient
aussi au fait qu'elle est un abri sûr (ou à peu près sûr) pour l'esprit
libre. Sa complexité, les interprétations infinies auxquelles elle donne
accès, permettent au chercheur d'explorer la Bible librement, à une époque où
la liberté est encore perçue négativement.
A cette époque, le conformisme ambiant imposait à tous l'idée que la Vérité
avait déjà été dite dans tous les domaines. Personne ne se voulait donc
libre. Tous étudiaient les Anciens, convaincus que la Connaissance réside
dans le passé. Si Copernic a osé exposer l'idée que la Terre tourne autour du
Soleil, c'est qu'il l'a trouvée dans des textes grecs antiques. Pour obtenir
droit de cité, le neuf devait toujours être cautionné par l'ancien.
L'intérêt de la Kabbale était d'offrir une caution traditionnelle formidable
à ceux qui désiraient développer une nouvelle manière de voir le monde. Pour
atteindre à cette vision nouvelle, il leur suffisait en effet de commenter
"ad libitum" la vision antique... D'autant que, pour la Kabbale, le
divin (l'inchangeant) n'exclut nullement le mouvement (et son corollaire le
progrès), et la nécessité d'aller "au-delà" de toute certitude (de
tout "niveau" de lecture) est inscrite dans l'ordre éternel des
choses.
Pour la Kabbale, si la vérité première peut être figurée, voire nommée, elle
ne peut être contenue dans une explication. Le texte, les discours, les mots
disent tout, mais ce qu'ils disent, en dernier ressort, est inaccessible.
En revanche, le jeu sur les lettres apporte, comme on l'a vu, des surprises.
Certaines associations étranges, peuvent, à la réflexion, devenir éclairantes
-jusqu'au vertige parfois. Et certaines associations subtiles faire percevoir
des évidences simples et merveilleuses qui, autrement, fussent passées
inaperçues.
Il ne s'agit pas, bien sûr, de regretter la rationalité, mais de l'affiner et
de l'élargir en reconnaissant la légitimité du rêve et des impressions.
Reste toutefois un dernier piège, un piège mortel: celui de se prendre au
sérieux. Pour la Kabbale, toute explication, kabbalistique ou scientifique,
est en dernier ressort une farce que nous jouent le langage et la raison.
Raison pour laquelle l'humour doit régner collégialement avec la raison,
l'intuition et l'imagination.
L'humour prévient. L'ambiguïté de l'humour est consubstantielle à l'ambiguïté
des choses et des idées. L'humour permet de vivre avec la multiplicité des
significations. L'humour manifeste l'énergie vitale.
Quiconque ne cultive pas l'humour s'arrête en chemin. Rétrécit dans ses
certitudes. Pontifie. Condamne. Puis, inévitablement, tue. Se prendre au
sérieux, c'est transformer la loi d'Amour en code de haine et de mépris.
C'est dire: "Je sais". C'est dire: "J'ai compris". Rien
ne saurait être pire. Là réside le mal suprême.
Bibliographie
* Cet article est paru dans Le Temps stratégique, No 73, décembre 1996.