Quand
est-il né
?
Selon toute vraisemblance,
Jésus est né en… 6 av. J.-C.! Le début de l’ère
chrétienne selon notre calendrier actuel a été mal
calculé au Moyen Age. Matthieu et Luc, les deux seuls
évangélistes qui nous parlent de cette naissance, la
situent en effet sous Hérode le Grand, roi de Judée,
mort en 4 av. J.-C. Comme les spécialistes s’accordent
pour penser que Jésus a été crucifié en avril de l’an
30, à l’âge de 35 ans, l’an –6 est l’année de naissance
la plus convaincante. Luc, pourtant, brouille les pistes
et se contredit: Jésus serait né à Bethléem en raison du
grand recensement de Quirinus, un gouverneur de Syrie en
poste seulement vers 6 ou 7 apr. J.-C.! Joseph aurait
alors été obligé de se rendre de Nazareth (en Galilée) à
Bethléem (en Judée), car il était «de la lignée de
David», donc originaire de cette ville. En dépit des
détails qu’il donne, Luc semble «remplir les vides» de
sa documentation pour faire de Jésus un nouveau David.
Il n’est toutefois guère logique de faire se déplacer
des habitants pour un recensement destiné à mieux
collecter l’impôt, et encore moins les femmes enceintes!
L’épisode de la visite des Rois mages et de l’étoile
de la Nativité n’apparaît que dans Matthieu. Très bref,
il a pourtant donné lieu à une tradition populaire très
riche. Pour les exégètes, Matthieu veut, par ce récit de
rois qui viennent adorer un nouveau-né inconnu, montrer
que la Bonne Nouvelle s’adresse à tous. Il cherche aussi
à démontrer l’accomplissement des prophéties de l’Ancien
Testament annonçant la venue d’un Messie. D’ailleurs,
chez tous les peuples de l’Antiquité, les événements
prodigieux étaient annoncés par des signes célestes.
Cependant, des astronomes ont découvert qu’une
conjonction assez rare des planètes Mercure, Jupiter et
Saturne s’est justement produite en l’an –6. Peut-il
s’agir de l’étoile de Bethléem, ou celle-ci n’est-elle
qu’un effet littéraire destiné à souligner le caractère
exceptionnel de la naissance de Jésus? Nous ne le
saurons peut-être jamais, mais il n’est pas
invraisemblable que les proches de Jésus aient retenu –
sans au départ y attacher de sens particulier – qu’il
était né «l’année de l’étoile». C’est seulement sous
l’empereur Constantin, au IVe siècle, que Noël fut fixé
au 25 décembre, c’est-à-dire au solstice d’hiver. Outre
la volonté probable de remplacer là une fête païenne, la
symbolique de la lumière renaissante coïncidait
parfaitement avec la célébration de la naissance du
Messie.
Était-il fils unique ?
Les Evangiles sont unanimes: Jésus avait des
frères et même des soeurs! Quatre d’entre ses frères sont
nommés: il s’agit de Jacques, Joset, Jude et Simon. En
ce qui concerne Jacques, sa parenté avec Jésus apparaît
également dans les Actes des Apôtres, les lettres de
Paul et même dans un texte de l’historien juif Flavius
Josèphe. Pourquoi avons-nous l’impression de découvrir
la «famille nombreuse» de Nazareth aujourd’hui
seulement? Parce que la tradition, depuis 2000 ans, a
gommé cet aspect, pour accentuer en revanche le rôle de
Marie, mère de Jésus, qui n’apparaît que furtivement
dans les Evangiles, sauf chez Jean, qui lui accorde une
place un peu plus importante pendant les années de
prédication de son fils et près de la croix.
A
partir du IVe siècle, le culte marial se développe de
façon très importante, en même temps que s’impose l’idée
de la virginité perpétuelle de la Vierge. Les Pères de
l’Eglise, d’abord divisés, finissent par l’affirmer:
Marie n’a pu avoir d’autre enfant que Jésus, fils de
Dieu «adopté» par Joseph, son père terrestre. Dans cette
optique, les «frères» de Jésus seraient alors de simples
cousins, appelés ainsi faute d’un terme hébreu pour
désigner les cousins germains. Or les Evangiles ont été
écrits en grec, une langue qui fait parfaitement la
distinction entre les deux termes. Aujourd’hui, la
plupart des exégètes – y compris catholiques –
reviennent à une traduction plus littérale et plus
simple du mot «frère».
Pour Michel Quesnel, directeur
du département de la recherche de l’Institut catholique
de Paris, «l’attitude constante de Jésus, telle
qu’elle apparaît au travers des Evangiles, est de
prendre ses distances avec sa famille. C’est d’autant
plus frappant que nous sommes dans une société orientale
où l’on vit habituellement en "clan". Il a justement
choisi des disciples qui ne lui sont pas liés par le
sang, et ce comportement, inhabituel, presque
provocateur, intrigue les évangélistes». Voilà
pourquoi nous en savons si peu sur la famille de Jésus:
elle n’avait pas tellement d’importance à ses propres
yeux !
Qu’a-t-il fait avant 30 ans
?
Que faisait Dieu avant de créer le
ciel et la terre? Saint Augustin répondait qu’Il
préparait des supplices pour les curieux qui posent des
questions dépassant leur intelligence. Que faisait Jésus
avant d’entreprendre son ministère en Galilée et d’être
baptisé par Jean? Les informations sur les années
d’enfance et de jeunesse de Jésus sont plus que rares.
Certes, il croissait en sagesse et en intelligence; mais
entre la fuite en Egypte quelques jours après sa
naissance pour échapper au massacre des nouveau-nés
décidé par Hérode (épisode manifestement légendaire et
qui ne figure d’ailleurs que dans Matthieu) et un
pèlerinage au Temple de Jérusalem avec ses parents à
l’âge de 12 ans, les Evangiles canoniques (ceux qui ont
été retenus officiellement par l’Eglise) sont peu
diserts. Les Evangiles apocryphes (non officiels) sont,
eux, plus bavards. C’est qu’ils tentent de combler des
lacunes de la biographie de Jésus, et surtout de montrer
sa divinité dès son plus jeune âge. Le jeune Jésus est
donc capable d’insuffler la vie à des oiseaux de terre
cuite, de foudroyer sur place un de ses camarades de
jeux et de bien d’autres actions extraordinaires.
Que
retenir de tout cela? Que l’enfance et l’adolescence de
Jésus se sont sans doute passées à Nazareth, dès lors
que les Evangiles indiquent de diverses façons que c’est
sa ville d’origine. A-t-il travaillé avec son père,
artisan charpentier? Rien ne le confirme, mais un
certain nombre de paraboles montrent une connaissance de
ce milieu. A-t-il fréquenté les élites culturelles de la
Galilée urbaine et reçu une formation religieuse? C’est
plus que probable, vu la teneur des débats qui
l’opposent aux autorités religieuses juives. Mais tout
cela est du domaine de la conjecture; soumis au supplice
ou pas, bien malin qui pourrait en affirmer davantage…
Était-il un disciple de Jean le
Baptiste ?
Dans ses «Antiquités juives»,
Flavius Josèphe évoque un «Jean surnommé
Baptiste». C’était «un homme de bien qu’Hérode
avait fait mettre à mort. Il exhortait les Juifs à
pratiquer la vertu, à agir avec justice les uns envers
les autres et avec piété envers Dieu, pour être unis par
un baptême». Et comme les Juifs «étaient exaltés
au plus haut point en écoutant les paroles de Jean»,
Hérode estima préférable «de prendre les devants et
de le supprimer avant que quelque trouble surgisse».
Flavius Josèphe ne parle pas de Jésus en relation avec
ce «Jean surnommé Baptiste».
Le portrait du même
personnage donné par le Nouveau Testament est un peu
différent. Jean est présenté comme un cousin et
précurseur de Jésus, qu’il baptise et auquel il a
préparé le chemin, ne s’estimant «pas digne de délier
la courroie de ses sandales». C’est un baptiseur
«avec de l’eau», pour le «repentir» et «la rémission des
péchés». Il vit retiré dans le désert, dans le
dénuement, et se nourrit de sauterelles et de miel
sauvage.
Les mouvements baptiseurs semblent avoir
rencontré un grand succès en Judée, au Ier siècle de
notre ère. Celui de Jean nous est le mieux connu en
raison de ce que rapporte le Nouveau Testament. Sa
prédication le rapproche des esséniens, pour lesquels
les rites d’eau avaient une importance considérable. Ni
Flavius Josèphe ni les Evangiles ne mettent toutefois
l’accent sur deux problèmes qui se posent à son sujet.
D’abord, Jean, dont le ministère dure sans doute de la
fin de l’an 27 au début de l’an 29, constitue de
facto par le baptême un groupe de disciples, à la
marge – voire en dehors – des différents courants du
judaïsme de l’époque. Le rite introduit en effet les
baptisés dans une autre communauté. Ensuite, en venant
se faire baptiser par Jean, Jésus approuve sa démarche
et devient un de ses disciples. Un disciple qui, après
avoir lui-même baptisé, s’est écarté toutefois de la
pratique du maître, en remettant les péchés sans passer
par le rite d’eau. En revanche, les chrétiens ont
conservé le principe d’un baptême administré par un
autre comme rite d’entrée dans leur communauté.
Jésus était-il essénien ?
La
découverte des rouleaux de la mer Morte, à partir de
1947, souleva beaucoup d’espoirs chez les spécialistes
de l’histoire «intertestamentaire» – la période située
entre la fin de la rédaction de l’Ancien Testament et
les premiers textes chrétiens. Les manuscrits retrouvés
dans les grottes de Qumrân, à 20 kilomètres à l’est de
Jérusalem, étaient nombreux et miraculeusement
préservés. Ils remontaient au IIe siècle av. J.-C. pour
les plus anciens et à la chute du Temple de Jérusalem,
en 70 apr. J.-C., pour les plus récents. S’agissait-il
enfin de témoignages directs sur une époque cruciale, à
la fois pour le judaïsme alors partagé entre divers
courants, et pour le christianisme naissant?
Il fut
assez vite établi que ces rouleaux provenaient d’une
bibliothèque rassemblée par des esséniens. Cette secte
juive – dont une partie des membres avait choisi de
vivre en communauté dans cet endroit isolé – prônait une
obéissance très stricte de la loi de Moïse, mais
refusait de sacrifier au Temple, car elle ne
reconnaissait plus les grands prêtres de Jérusalem. Le
recours permanent des esséniens à la purification des
péchés par l’eau, leur vocabulaire annonçant la fin du
monde et opposant le monde des ténèbres à celui de la
lumière, leur attente d’un Messie, leur choix du célibat
et de la retraite au désert ont fait penser pendant
longtemps qu’il était possible que Jean le Baptiste et
Jésus lui-même aient été influencés par cette
communauté, voire qu’ils en aient fait partie. Cela
expliquerait pourquoi les esséniens ne sont jamais
mentionnés dans les Evangiles, contrairement aux
pharisiens, le plus important courant juif de l’époque:
on ne se nomme pas soi-même!
Cependant, les
dernières recherches sur les textes de Qumrân, désormais
entièrement publiés, reviennent sur cette
interprétation. Bien sûr, des esséniens furent les
contemporains des tout premiers Juifs convertis au
christianisme (les «judéo-chrétiens»). Il existe donc
entre eux un contexte religieux commun indéniable. En
revanche, lorsque Jésus s’oppose aux pharisiens, c’est
justement parce qu’il conteste le respect à la lettre
des obligations rituelles comme par exemple le repos du
shabbat. Tout le contraire des esséniens qui, eux,
considéraient les pharisiens comme trop laxistes! Les
«qumrânologues» rapprochent aujourd’hui Jésus des
esséniens sur un autre plan: sa dimension messianique.
Ils tentent de montrer que le «Maître de Justice», le
fondateur anonyme de la secte de Qumrân, aurait déjà
rassemblé en sa personne les fonctions que les
Evangélistes ont reconnues en Jésus par la suite,
c’est-à-dire de «messie» annonçant la fin des temps, de
«prêtre» et de «fils de Dieu». Il est attesté, grâce aux
manuscrits, que ces différents aspects sont bien
présents dans le contexte culturel juif de l’époque.
Toutefois, pour la majorité des spécialistes, en déduire
que le chef des esséniens aurait été un «Messie avant le
Messie» est une analyse influencée a posteriori par la
personnalité de Jésus.
Un agitateur
galiléen ?
Dans les premières décennies de
notre ère, la Galilée (le nord d’Israël aujourd’hui)
était administrée, pour le compte de Rome, par Hérode
Antipas, fils d’Hérode le Grand, celui qui régnait à
Jérusalem au moment de la naissance de Jésus. Elevé à
Rome, à la cour impériale, Antipas a fait construire en
Galilée la cité-forteresse de Sepphoris et la ville de
Tibériade, sur les bords du lac, appelée ainsi du nom du
nouvel empereur, Tibère.
Les fouilles menées sur ces
deux sites, depuis une vingtaine d’années, ont fait
apparaître une culture où se mêlent à la fois la
présence juive et l’influence hellénistique et romaine.
La génération de Jésus a assisté à une profonde
transformation de cette contrée, avec un pouvoir local
fort, prélevant l’impôt, et une urbanisation renforcée.
De fortes tensions sont alors apparues. Elles
déboucheront à partir de l’an 66 sur une véritable
révolte contre l’occupant romain.
Historiens et
archéologues divergent sur l’origine de ces troubles.
S’agissait-il d’un mouvement né dans la paysannerie,
écrasée par une fiscalité trop lourde? D’un affrontement
social et culturel entre villes et campagnes? D’une
opposition entre Juifs en recherche d’identité et
populations hellénisées? Les Evangiles ne citent jamais
la ville de Sepphoris, pourtant l’une des plus
importantes de la région, et Jésus semble bien avoir
prêché surtout en milieu rural. De là à en faire un
agitateur paysan, se battant pour la rénovation du
judaïsme galiléen face à une «classe dirigeante» juive
de Galilée et de Judée inféodée à Rome, il n’y a qu’un
pas, franchi en particulier par l’historien américain
Richard Horsley. Certains de ses confrères avancent au
contraire que la Galilée, pendant les années 10 à 30, a
connu une période de calme relatif et de prospérité,
mais qu’en revanche les aspirations identitaires des
juifs de cette région étaient fortes et que Jésus a pu
les exprimer.
Quoi qu’il en soit de l’issue de ces
débats, les recherches menées sur la Galilée sont d’ores
et déjà celles qui ont fait le plus «bouger», dans la
période récente, nos connaissances sur le Jésus de
l’histoire.
Qui l’a condamné à mort
?
Jusqu’au concile Vatican II, l’accusation de
déicide portée contre les Juifs a nourri l’antisémitisme
chrétien. Elle était fondée sur la lecture des récits de
la Passion dans les Evangiles, en particulier celui de
Jean. Selon cette lecture, Jésus avait été arrêté,
condamné à mort et exécuté par les autorités juives; le
gouverneur romain, Pilate, s’était contenté de ratifier
cette condamnation.
Exégètes et historiens proposent
aujourd’hui une présentation sensiblement différente de
l’événement. A l’époque, la Judée était sous
administration directe de Rome. Une assemblée religieuse
juive, en l’occurrence le Sanhédrin (l’institution
suprême chargée du gouvernement du peuple juif,
compétente en matière de respect de la Loi), ne
disposait pas du droit d’exécuter quelqu’un. Il semble
même peu vraisemblable qu’il ait pu prononcer des
condamnations à mort. Le procès de Jésus a eu lieu
devant Pilate. C’est l’autorité romaine qui l’a condamné
et qui a fait exécuter la sentence.
Les raisons de
l’arrestation de Jésus restent en revanche obscures.
A-t-il prononcé des paroles contre le Temple qui
auraient provoqué des désordres et suffisamment inquiété
les grands prêtres pour qu’ils le fassent appréhender et
le remettent à l’autorité romaine? Et celle-ci
aurait-elle été assez méfiante à l’égard des risques
d’agitation politique liés à la multiplication des
prophètes juifs pour ne pas hésiter à recourir à la
peine capitale? C’est ce que pensent désormais bon
nombre d’exégètes. Pourquoi dès lors faire porter aux
Juifs la responsabilité de la mort de Jésus? La réponse
suppose un déplacement dans le temps, c’est-à-dire vers
la fin du Ier siècle, quand les Evangiles sont mis en
forme. A ce moment-là, le conflit – à l’intérieur du
judaïsme – entre les autorités religieuses et les
disciples de Jésus est devenu tel qu’il aboutira à une
séparation entre juifs et chrétiens dont chacun voudra
faire porter la faute à l’autre.
Le
premier apôtre était-il une femme ?
Au matin
de Pâques, selon l’Evangile de Jean, une femme se rend
au tombeau où Jésus a été enseveli trois jours plus tôt.
Le tombeau est vide. Cette femme, c’est Marie de
Magdala, connue de nous comme Marie-Madeleine. Un peu
plus tard, elle croise dans les environs un homme,
qu’elle prend d’abord pour le jardinier, avant de
reconnaître Jésus.
Marie-Madeleine est la première
personne à voir le Ressuscité. Celui-ci l’envoie
annoncer la nouvelle à ses disciples. Marie-Madeleine
est donc la première «envoyée» par Jésus pour annoncer
la résurrection. Le premier apôtre au sens étymologique
du terme (du grec «envoyé»). C’est elle aussi qui répand
du parfum sur les pieds de Jésus à Béthanie. Cette
onction est désignée en grec par le mot khristos,
«oint, consacré pour une mission». Cette onction donnera
son nom à la religion chrétienne. D’après les Actes des
Apôtres, c’est à Antioche que les disciples de Jésus
reçurent pour la première fois le nom de
«chrétiens».
Le rôle de Marie-Madeleine ne se limite
donc pas à l’image de la pécheresse repentie qui
deviendra l’un des principaux modèles de la peinture
religieuse (et même profane) occidentale. Elle est
présente aux moments essentiels de la vie de Jésus. Les
Pères de l’Eglise en seront d’autant plus intrigués
qu’ils auront du mal à identifier Marie-Madeleine entre
au moins trois Marie évoquées par les Evangiles. C’est
le pape Grégoire le Grand, au VIe siècle, qui en fera un
seul et même personnage: «Cette femme que Luc appelle
"pécheresse", que Jean appelle "Marie", nous croyons
qu’elle est cette Marie même dont Marc affirme qu’elle
fut délivrée des sept démons.» Une seule
Marie-Madeleine destinée à susciter moult dévotions et
fascinations.
Paul a-t-il inventé le
christianisme ?
La prédication de Jésus,
telle qu’elle est rapportée par les Evangiles, se situe
à l’intérieur du judaïsme. Toutefois, à la fin de
l’Evangile de Matthieu, il exhorte les apôtres:
«Allez donc, de toutes les nations faites des
disciples.» Un prosélytisme bien peu
juif.
D’après le Nouveau Testament, un Juif a joué un
rôle primordial dans la propagation du message de Jésus
vers les non-Juifs: Paul. Né en Asie Mineure et venu se
former auprès des meilleurs maîtres pharisiens de
Jérusalem, Paul (Saul) se serait d’abord illustré dans
la persécution des premiers disciples de Jésus, avant de
recevoir la révélation du Christ sur le chemin de Damas
et de partir évangéliser les «gentils» dans le monde
gréco-romain. Il aurait de la sorte été à l’origine de
la rupture entre juifs et chrétiens. C’est lui qui
aurait proclamé que le christianisme n’était pas une
simple réforme du judaïsme, mais une religion à part
entière. Il serait donc, en fait, le véritable fondateur
du christianisme.
Cette idée est aujourd’hui mise en
doute aussi bien par les historiens que par les exégètes
chrétiens et juifs. Faire de Paul le fondateur du
christianisme suppose que la séparation entre juifs et
chrétiens soit intervenue dès la première moitié du ier
siècle, thèse qui n’est plus guère défendue. L’émergence
du christianisme hors du judaïsme s’est jouée sur trois
ou quatre générations, au fur et à mesure que se
réduisait aussi, sous l’influence du judaïsme
rabbinique, l’effervescence et la variété des judaïsmes
préexistant à la première Guerre des Juifs contre Rome
(66-70) et à la destruction du Temple de Jérusalem. Paul
a pu être, jusqu’à sa mort au milieu des années 60, l’un
des éléments de cette diversité, en débat avec la pensée
hellénistique, sans s’éloigner pour autant du judaïsme.
En revanche, sa théologie, peu connue d’ailleurs jusqu’à
la fin du iie siècle, a été ensuite un des éléments
majeurs sur lesquels l’Eglise de Rome a fondé sa
spécificité, dans un nouveau rapport à la Loi et à
l’universel.
Qui a écrit les
évangiles ?
Selon la tradition, les auteurs
des Evangiles sont deux apôtres de Jésus, Matthieu et
Jean, et deux proches ou disciples, Marc et Luc. Trois
des Evangiles, dits synoptiques, ceux de Matthieu, Marc
et Luc, présentent de fortes similitudes. Le quatrième,
celui de Jean, d’inspiration plus philosophique, est
classé à part. Tous nous sont parvenus en grec. D’autre
part, Matthieu et Luc semblent s’inspirer d’une source
commune, dite source Q (initiale de Quelle, «source» en
allemand), dans leurs citations des paroles de Jésus. A
quelles conclusions sont alors parvenus les très
nombreux historiens, philologues, exégètes qui, depuis
le XVIIIe siècle, ont tenté d’en savoir davantage sur la
rédaction de ces textes?
– Matthieu. Le Matthieu
percepteur et apôtre n’a pas écrit l’Evangile qui porte
son nom. L’enracinement de l’Evangile de Matthieu dans
l’Ancien Testament semble indiquer que son auteur est
juif d’origine, vivant sans doute à la fin du Ier siècle
(la rédaction peut-être située entre 80 et 90), et qu’il
était un polémiste virulent à l’encontre des
représentants officiels du judaïsme. L’auditoire auquel
il s’adresse est vraisemblablement une communauté
majoritairement judéo-chrétienne.
– Marc. Marc aurait
été, à Rome, l’interprète de l’apôtre Pierre, et c’est
là qu’il aurait rédigé son Evangile. En fait, il s’agit
d’une oeuvre qui s’est voulue anonyme (le récit n’affiche
aucun «je» qui parle), postérieure à la destruction du
Temple (70), évoquée au chapitre 13. Ses destinataires,
au vu de l’absence de réflexion profonde sur la Torah,
seraient plutôt des pagano-chrétiens.
– Luc. C’est le
plus narratif et «historique» des Evangiles. Son auteur
possède une grande maîtrise de la Bible dans la
traduction grecque des Septante. Etait-il juif lui-même?
Les avis divergent. Il écrit un excellent grec, tout en
étant familiarisé avec l’historiographie juive. Le texte
est postérieur à celui de Marc, qu’il utilise en partie,
et daterait donc des années 80-85. L’auteur et les
destinataires sont localisables dans la partie orientale
du Bassin méditerranéen, sans qu’il soit possible d’être
plus précis.
– Jean. L’Evangile de Jean n’est pas
l’oeuvre d’un seul auteur, mais celle d’une école,
l’école johannique, se rattachant peut-être au «disciple
bien-aimé». Sa composition s’est sans doute étalée sur
plusieurs décennies, pour être parachevée à la fin du
Ier siècle. Des communautés johanniques étaient
implantées en Syrie et en Asie Mineure. La visée
théologique de l’Evangile de Jean témoigne d’une grande
parenté avec le judaïsme hétérodoxe (esséniens, cercles
baptistes) et le situe au confluent de plusieurs
courants philosophiques juifs et hellénistiques.
La
recherche sur le contexte dans lequel les Evangiles
apparaissent, en particulier le judéo-christianisme, est
aujourd’hui en plein développement. Nul doute qu’en ce
domaine les hypothèses émises jusqu’ici sont appelées à
«bouger» dans un avenir proche.
Jean-luc
Pouthier (avec Sophie Laurant)