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Ce que les
dernières recherches nous apprennent sur lui
Jésus : Le vrai et la légende
Il y a Jésus le Nazaréen –
Ieshoua ben Iosseph. Et puis il y a le Christ, proclamé fils
de Dieu et Dieu lui-même, dont la vie et l’enseignement nous
sont rapportés par les Evangiles, textes apologétiques – et
lacunaires – rédigés cinquante ans après sa mort sur la base
de témoignages de seconde main. Où est la vérité? 2000 ans
plus tard, que sait-on de ce jeune rabbin de Galilée dont la
parole a révolutionné le monde? Jean-Luc Pouthier, rédacteur
en chef du «Monde de la Bible», fait le point
L’inscription
est gravée sur un ossuaire: «Jacques, fils de Joseph,
frère de Jésus.» Elle a été déchiffrée et publiée en
octobre 2002 par un chercheur français, André Lemaire, dans
la «Biblical Archeology Review» («BAR»)**. André Lemaire
est directeur d’études à la Ve section (des sciences
religieuses) de l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Le
«BAR» est le magazine américain de référence en matière
d’histoire biblique. Aussitôt les esprits se sont
enflammés. Qui sont ces trois personnages? Tous ceux qui
connaissent un peu d’histoire sainte n’ont pas de mal à
établir la relation entre Joseph et Jésus. Et Jacques?
Cela signifierait-il que Jésus avait des frères de sang?
Pour l’avoir affirmé dans son «Jésus» paru en 1994,
Jacques Duquesne s’était attiré les foudres de
l’épiscopat français. La virginité «dans la naissance»
et «après la naissance» de Marie, mère de Jésus, est en
effet un dogme de l’Eglise catholique, qui fit l’objet
d’âpres débats aux Ve et VIe siècles et dut encore être
confirmé au concile de Trente (1545-1563). L’article
d’André Lemaire a relancé la controverse, et le
quotidien «le Monde» – entre autres – s’en est tout de
suite fait l’écho. Les questions soulevées par
l’article du «BAR» étaient aussi d’une autre nature.
Elles portaient sur l’objet lui-même, un ossuaire, sorte
de boîte de pierre dans laquelle des familles juives,
vers le 1er siècle de notre ère, déposaient les os d’un
défunt un an après sa mort. Les archéologues en ont
retrouvé un grand nombre, mais celui-ci est la propriété
d’un collectionneur privé de Tel-Aviv qui ignore,
semble-t-il, son lieu de provenance. La discussion entre
spécialistes a alors évolué entre la mise en doute
radicale – «c’est un faux!» – et la certitude
tout aussi radicale de Herschell Shanks, directeur du
«BAR» et spécialiste des manuscrits de la mer Morte,
pour qui aucun doute n’est permis: le Jésus mentionné
ici est bien le Jésus des chrétiens. André Lemaire, qui
s’est livré à une étude statistique sur le nombre de
familles où se retrouvaient ces trois noms à Jérusalem
dans la première moitié du 1er siècle, conclut pour sa
part qu’il s’agit probablement du «vrai» Jésus, mais que
ce n’est pas certain… La polémique va connaître à
coup sûr maint développement au fur et à mesure que
l’ossuaire sera de nouveau analysé, scruté, étudié. Elle
est révélatrice de la curiosité que le personnage de
Jésus continue de susciter. Le succès de «biographies»,
comme celles de Daniel-Rops dans le passé ou de Jacques
Duquesne plus récemment, est là pour l’attester. Tout le
problème est de distinguer entre ce qui peut être établi
par le recours à une méthode historique rigoureuse et ce
qui relève d’un Jésus revisité par les premières
communautés chrétiennes ou la tradition de l’Eglise.
Quelles sont d’abord les sources disponibles? Dans la
littérature romaine, une allusion chez Tacite (vers 55 –
vers 120) à un Christ que, «sous le principat de
Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au
supplice». Et une lettre de Pline le Jeune à Trajan,
datée de 111 environ, où il apprend à l’empereur que des
chrétiens de Bithynie pratiquent une vénération
cultuelle envers Christus. C’est peu! Côté juif,
un passage des «Antiquités juives» de l’historien
Flavius Josèphe (né à Jérusalem vers 37 – mort à Rome
aux environs de l’année 100), connu sous le nom de
Testimonium Flavianum, dont l’authenticité a été mise en
question par de multiples commentateurs depuis le XVIe
siècle; et une mention de Jacques «frère de Jésus
appelé le Christ». Restent enfin les textes
chrétiens eux-mêmes. Les plus anciens sont les lettres
de Paul, expédiées à diverses communautés entre l’an 50
et l’an 60 de notre ère. Nous sont-elles parvenues dans
leur état premier ou retouchées au siècle suivant, en
particulier par un dénommé Marcion, condamné pour
hérésie parce qu’il incitait les chrétiens à rejeter
l’Ancien Testament juif? La critique philologique et
exégétique n’a pas encore rendu son verdict. Quant
aux Evangiles, leur rédaction serait postérieure d’une
vingtaine d’années à celle des lettres de Paul.
Quiconque lit aujourd’hui le Nouveau Testament dans sa
présentation traditionnelle doit d’ailleurs opérer une
sorte de renversement chronologique. Le Nouveau
Testament s’ouvre sur les Evangiles (en l’occurrence
celui de Matthieu) et les lettres de Paul viennent
après, alors qu’elles auraient en fait été écrites
avant! Paul est mort avant d’avoir pu lire les
Evangiles, même s’il avait eu connaissance d’un certain
nombre de propos de Jésus repris dans les rédactions
ultérieures. Celles-ci, dans la version officielle
(canonique) de l’Eglise, sont au nombre de quatre
(Matthieu, Marc, Luc et Jean) et composent autant de
portraits de Jésus, jamais ramenés à un seul. Non
seulement le christianisme s’est accommodé de cette
diversité, mais il l’a même revendiquée. Il existe aussi
quantité d’autres Evangiles, dits «apocryphes», truffés
d’épisodes merveilleux, qui ont exprimé, pendant les
premiers temps du christianisme, les particularités
culturelles de tel ou tel groupe de croyants ou qui ont
tenté de répondre aux questions les plus difficiles que
soulevait la foi nouvelle, en particulier les
préoccupations liées à la divinité de l’homme Jésus et à
la virginité de sa mère, Marie. Certains textes, comme
l’Evangile de Thomas, trouvé en 1945 à Nag Hammadi, en
Haute-Egypte, sont des recueils de paroles de Jésus et
peuvent donner lieu à d’intéressantes confrontations
avec les Evangiles canoniques. L’imaginaire chrétien
s’est nourri tout autant des récits apocryphes que du
canon des Ecritures, qu’il s’agisse de traditions
populaires comme la crèche (pas d’âne ni de bœuf dans le
canon!) ou d’épisodes tels que la Fuite en Egypte, dont
Lucette Valensi a montré dans un livre récent comment il
s’est enrichi d’apports successifs. Sommés de se
prononcer sur Jésus, les historiens soulignent
immanquablement que, faute de pouvoir confronter les
Ecritures chrétiennes à d’autres documents, ils ne
peuvent exprimer de certitudes. Dans un gros livre
savant sur «l’Orient romain (31 av. J.-C. – 235 apr.
J.-C.)», Maurice Sartre, membre de l’Institut
universitaire de France, consacrait en 1991 moins de
30pages (sur 640) aux débuts du christianisme dans cette
région. Ce choix reflétait à la fois le poids relatif
des sources disponibles et l’ampleur réelle du phénomène
telle qu’elle peut être évaluée à l’époque, une fois
écarté l’effet déformant produit par le succès ultérieur
de la religion chrétienne. Cela ne signifie pas pour
autant que les Ecritures ne sont qu’affabulations des
disciples de Jésus, soucieux de donner corps à leur
croyance. Au début du XXe siècle, Albert Schweitzer, qui
fut un théologien reconnu avant de partir soigner les
lépreux de Lambaréné, au Gabon, avait conclu à
l’impossibilité d’écrire une biographie de Jésus et
souligné que tous ceux qui avaient tenté de le faire au
XIXe siècle avaient en fait peint un Jésus reflet de
leurs propres conceptions philosophiques. Cent ans
plus tard, il est possible de porter une appréciation
plus nuancée. S’il n’a pas été découvert de nouveaux
documents sur Jésus lui-même, en revanche la
connaissance de la société où il a vécu a fait de
singuliers progrès. Des découvertes archéologiques, au
premier rang desquelles les manuscrits de la mer Morte
et l’exploration du site de Qumrân, ont contribué à
mettre au jour la variété du judaïsme au 1er siècle de
notre ère. Effervescence messianique, attente des
derniers temps, rejet politique de l’occupation romaine
agitaient alors la population juive et ont amené les
spécialistes à évoquer des «judaïsmes» au pluriel.
Flavius Josèphe distinguait quatre tendances dans le
judaïsme de son époque. Le plus ancien, celui des
pharisiens, s’est développé dès le retour des Juifs de
leur exil à Babylone. Les pharisiens prônaient un strict
respect de la Loi – écrite et orale – et faisaient un
lien entre le mérite sur la terre et la vie éternelle:
«Acquérir les paroles de la Torah, c’est acquérir la
vie du monde à venir» était leur précepte par
excellence. Les sadducéens, sorte de caste sacerdotale,
apparaissent au IIe siècle avant notre ère après la
révolte des Maccabées contre la monarchie syrienne des
Séleucides, qui avaient tenté d’éradiquer la religion
juive. Ils empruntent leur nom au grand prêtre Sadoq, à
qui David et Salomon avaient confié la gestion du Temple
de Jérusalem. Ils nient la vie éternelle et veulent un
retour à l’Ecriture seule. Quant aux zélotes, leur
mouvement est une réaction à l’occupation romaine de la
Galilée (–63). En rébellion active contre l’autorité
politique, ils pratiquent une sorte de grève de l’impôt,
avant de se révolter vraiment à partir de l’an 66. Les
esséniens enfin nous sont connus par les manuscrits de
la mer Morte (voir encadré). Les zélotes et
surtout les pharisiens étant très influents en Galilée,
Jésus a souvent dû prendre position par rapport à eux,
généralement pour s’en démarquer – ainsi le célèbre
«Rends à César…» peut-il s’interpréter comme un
refus de cautionner la politique d’insubordination
défendue par les zélotes; tandis que les attaques contre
les docteurs de la Loi, majoritairement pharisiens,
visent à dénoncer leur formalisme et le décalage entre
leurs paroles et leurs actes. En même temps, une
multitude de prédicateurs, de groupes prophétiques de
toute sorte s’étaient multipliés sous l’occupation
romaine et étaient en rupture à la fois avec le Temple
et la monarchie d’Hérode, mise en place par les
Romains. Alors que l’exégèse européenne est restée
longtemps marquée par une approche très théologique des
écrits chrétiens, des chercheurs américains les ont
replacés de manière systématique, à partir des années
1970, dans leur environnement juif et hellénistique (la
culture grecque apportée par la conquête d’Alexandre à
partir de 333 av. J.-C.), pour tenter d’en mieux
distinguer l’authenticité. Non sans certains excès,
frôlant parfois le ridicule: ainsi d’un séminaire de
recherches dans lequel se côtoyaient théologiens et
acteurs de Hollywood, le Jesus Seminar, où les paroles
de Jésus étaient mises aux voix pour savoir s’il les
avait ou non vraiment prononcées… Le portrait de Jésus
qui se dessine alors emprunte beaucoup plus au judaïsme
que celui qui a longtemps été transmis par la tradition
chrétienne. Jésus était juif, ses disciples étaient
juifs, et l’émergence d’une nouvelle religion chrétienne
fut l’aboutissement d’un lent, et vraisemblablement
difficile, processus de séparation entre Juifs et
chrétiens, qui est aujourd’hui l’objet d’un vif intérêt.
Tel est sans doute l’apport le plus neuf des travaux
menés depuis une trentaine d’années et qui associent
désormais chercheurs américains et européens. La
réfutation des miracles ou du surnaturel qui avait
beaucoup préoccupé un XIXe siècle rationaliste, à
commencer par Ernest Renan, semble du coup passer au
second plan. Il devient plus intéressant de situer Jésus
par rapport aux divers courants du judaïsme de son temps
et de tenter d’identifier la spécificité de son message.
La confrontation entre les résultats de telles
démarches et le dogme qui s’est constitué au fil des
siècles dans l’Eglise catholique ne peut manquer d’être
délicate. Le tout-historique fait l’impasse sur la
révélation – et la résurrection – qui est, pour les
croyants, le cœur des Evangiles. Il relativise la foi,
ramenée au contexte social dans lequel elle s’exprime.
La distinction commode établie par les exégètes entre le
Jésus de l’Histoire et le Christ de la foi semble même
avoir fait long feu. Elle ouvre la porte à un Jésus
maître de sagesse, «doux rêveur galiléen», dont la
divinité se dissout dans l’éther. L’un des plus sévères
critiques américains du Jesus Seminar, Luke Timothy
Johnson, a consacré un livre aux limites de
l’investigation historique sur Jésus, estimant qu’elle
aboutissait à un reclassement perpétuel des mêmes
éléments. Le «Jésus réel» se situe selon lui à
l’articulation de l’Histoire et de la tradition, de la
même façon que chaque historien recrée son objet d’étude
en le mettant en récit. Les études historiques sur Jésus
n’en ont pas moins de beaux jours devant elles, même en
l’absence de découvertes spectaculaires, tant la
curiosité reste forte à l’égard de «cette sublime
personne, qui chaque jour préside encore au destin du
monde» (Ernest Renan).
Jean-Luc
Pouthier
Dans cette rubrique :
Les 10 mystères du Christ
Bibliographie
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NOTE : Il s'avère aujourd'hui (juillet 2003), après
expertise approfondie, que cet
ossuaire est un faux habile
"fabriqué" par un marchand d'antiquités peu
scrupuleux.
(JCP) |