MARTHE ROBIN
APPROCHE PSYCHANALYTIQUE
D'UNE MYSTIQUE DU XX° SIÈCLE
Marthe Robin serait-elle, au dire de tous ceux qui l'ont approchée, le personnage le plus grand de notre siècle, ou le plus étrange, ou la femme mystique la plus surprenante ?
Quelle est ici l'acception de ce terme "mystique"?
D'après mon étude des écrits autobiographiques de femmes dont la sainteté a été reconnue par l'Eglise (1), devient authentiquement mystique la femme qui, plus ou moins consciemment, abandonne les mythes religieux, intuitionne certaines déviations dans la Révélation Evangélique, s'oriente avec une hardiesse étonnante dans l'adhésion à la seule personne du Christ-Jésus reçu comme seule Parole du Dieu-Trinité.
Avec Marthe Robin retrouve-t-on ce parcours psychique et spirituel ? Cette capacité d'orienter toutes les énergies libidinales sur le divin, tout l'humain dans le divin? Après la traversée intérieure des mythes décryptés par Freud : l'infini de la fusion avec l'imago maternelle, l'infini encore du jeu du désir entre le père et la fille.
Pour déchiffrer quelque peu la destinée de Marthe, je propose d'en tracer l'anamnèse, de rétablir la mémoire des liens qui unissent les événements de sa vie, avec elle-même, son entourage et la société de son siècle.
Marthe, née le 13 mars 1902, dans la ferme familiale des Moilles, au plateau de la Galaure proche de la vallée du Rhône, y est morte le 6 février 1981. Là, elle a vécu toute son existence sans jamais avoir voyagé, sa santé l'ayant immobilisée définitivement.
Dès 1930, jusqu'à sa mort "son passage en Dieu", elle ne peut ni boire, ni manger, ni dormir. Elle maintient cependant - pendant ces cinquante années - une activité de pensée, de paroles et de création d'œuvres nouvelles.
Pour ce vingtième siècle scientifique, elle est "le cas" qui pose des questions actuellement insolubles, à la biologie, à la médecine, à la psychanalyse.
(1) Gertrude d'Helfta, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Julienne de Norwich, Claire d'Assise, Thérèse d'Avila, Marguerite Marie Alacoque, Thérèse Martin...
ANAMNESE
La dernière d'une fratrie de six enfants, elle situe ainsi son rapport aux aînés, " Tout le monde me commandait et puis je marchais ". Elle note d'un trait l'excès de cette docilité : " Même quand je n'étais pas coupable, j'acceptais bien la punition des autres " (2)
Très vite, le tragique entre dans
son existence. A 20 mois, elle voit sa sœur de 4 ans, Clémence, mourir
de la typhoïde (12.XI.1903), alors qu'elle-même est atteinte de la même
maladie. A cette époque, cette fièvre très grave laissait des fragilités dans
l'organisme.
A 20 mois, un enfant devient sujet parlant, ses étonnements se traduisent par des "pourquoi ?" "Pourquoi n'est-elle plus là ?" Dans ce milieu paysan et chrétien, quels sont les mots entendus par Marthe au sujet de la mort et de la douleur ? Dans son propre corps, elle a lutté contre le danger mortel, ressenti l'angoisse de ses parents. Désormais, ainsi qu'on le voit en cure psychanalytique, sa vie est liée quelque part à Clémence, l'enfant qui n'a pas survécu. " Sa santé restera fragile " (3).
Sans doute faut-il rattacher à cette expérience son amour extrême des malades : " J'aurais franchi monts et vaux, si on m'avait laissé faire, pour aller voir un malade, non pour le soigner mais pour l'aimer " (4). L'enfant qui survit reste quelque part le fantôme ou un double de l'enfant mort.
A six ans, elle vit deux événements qui bousculent les repères de sa première enfance :
- elle commence sa scolarité, en bas du village;
- elle voit sa sœur Céline, de 13 ans son aînée, quitter la maison pour se marier.
Elle perd une deuxième sœur et en ressent un profond chagrin, ce qui est naturel puisque Céline, par ses fonctions de petite mère, participe à " l'imago " (5) maternelle de Marthe. En même temps, elle découvre une réalité de l'amour humain, dans sa propre génération et non par rapport au père.
A l'école communale, par suite de sa mauvaise santé, elle manquera souvent, ne passera pas le Certificat d'Études, arrêtera sa scolarité à 14 ans (1916). Son intelligence vive se traduit en questions nombreuses au Catéchisme. Confirmée en 1911, elle fait sa Première Communion le jour de la Fête de Marie, le 15 août 1912. Son affectivité semble déjà très orientée vers le divin. " Ma communion privée a été quelque chose de très doux dans ma vie " (6). " j'ai toujours aimé Dieu comme petite fille " (7).
(2) Marthe Robin, L'Alouette
(août-septembre 1981), n° spécial (ci-dessous cité Alouette).
(3) Alouette 4.
(4)Alouette, 10.
(5) Ma définition d'IMAGO : "Structure archétypique qui fonctionne
toute la vie et modèle les pulsions".
(6) Alouette 6.
(7) Alouette 7.
PIÉTÉ
Dans un gros vespéral de son grand père, elle trouve des prières et les récite à Marie. Sa mémoire étant excellente, c'est le style de ces prières du 19ème siècle que l'on retrouve dans celles qu'elle dictera plus tard, prières ne représentant donc rien d'original ni dans la forme, ni dans le contenu théologique; je ne cite qu'un passage, marqué du subjectivisme de certains courants religieux : " Mon Dieu, vous connaissez ma fragilité et l'abîme sans fond de ma misère... si je devais un jour être infidèle à votre souveraine volonté, faites-moi la joie de mourir à l'instant " (15.X.1925) (8)
Selon les coutumes de son milieu de paysans et de chrétiens, elle récite le chapelet et participe aux pèlerinages marials.
CARACTÈRE
D'après les témoins, son caractère était agréable. Serviable et rieuse, elle aimait les distractions et la danse.
Toute petite, elle pleurait "pour un rien"; ce qui en psychologie signifie que ce n'était pas pour rien; elle "tapait du pied" donc était capable d'opposition. Elle restera sensible à la beauté de la nature, à l'espace immense, visible de ce plateau que les gens appellent "La Plaine".
Avant de poursuivre la chronologie de cette longue existence, je vais situer ici une étude de ses relations affectives envers ses parents, car elles semblent intenses et vont moduler la suite de son existence.
LA MÈRE
Elle ne pouvait se résoudre à quitter sa mère quand celle-ci était malade. "Je pensais qu'on ne la soignerait pas assez bien, qu'on ne lui donnerait pas ce qu'elle voulait". Le pronom "on" représente ici le papa et les cinq aînés, les amis. Avec sa finesse (son insight) Marthe s'accusera plus tard : "c'était de l'égoïsme". Or la clinique psychanalytique a éclairé cet excès de sollicitude amoureuse, comme étant le renversement pulsionnel d'une agressivité inconsciente; on la rencontre chez les enfants handicapés ou gravement malades. Ressentant dans leur chair comme un manque vital, ils le fantasment comme une incapacité d'origine maternelle. Dans ce climat de surprotection réciproque, la mère de Marthe sera quotidiennement prête à la soigner pendant de longues années. Dans la petite chambre, le lit de la mère sera tout près du divan de sa plus jeune enfant. Dans le système familial, la psychanalyse a souligné le désir de l'enfant d'accaparer un parent, de se l'attacher et en conséquence de provoquer des séparations entre les époux, de perturber l'épanouissement du désir conjugal.
Cette lecture psychanalytique doit être adoucie par la considération des réalités biologiques, les maladies organiques. Certains enfants succombent sous leur poids, telle Clémence qui en meurt, tandis que d'autres y résistent marqués par des séquelles, telle Marthe.
La mère et Marthe sont unies dans la même foi, dans la même compréhension des choses de la religion. Ainsi lors de la stigmatisation : "c'est sa maman la première qui vit que le sang avait coulé" (9). Elle en fut effrayée mais d'après le commentateur : "elle s'est bien rendu compte que cet état venait de Dieu et de l'acceptation par son enfant de la volonté divine" (10); le courant expiationniste de la théologie chrétienne leur fournissait des bases d'explication. Leur intelligence entrait ainsi dans une dogmatique tracée d'avance. Que devient l'intuition maternelle face au pouvoir d'une idéologie qui manipule le sacré et le sang ?
La communion entre mère et fille devint si profonde qu'en 1940, Marthe paralysée employa son "don de voyance", comme tout être humain en a la potentialité, pour assister sa mère malade à Lyon lors d'une intervention pour une occlusion intestinale.
De sa chambre, Marthe suivait tous les détails. Le vendredi 22 novembre, Madame Robin fut ramenée près de sa fille alors en extase profonde comme chaque vendredi. La mère mourut aussitôt après avoir reçu L'Extrême Onction. A ce moment, les témoins (11) virent Marthe reprendre connaissance et parler avec la morte. "Les assistants n'entendaient que les paroles de Marthe qui, après 12 minutes, devait dire à l'âme de sa mère : "Partez maintenant dans les demeures éternelles"...et Marthe retomba dans un grand silence"(12)
Ce fait peut rejoindre les études parapsychologiques et médicales qui, aujourd'hui, cherchent à éclairer les étapes de la mort.
Au niveau de la théologie spirituelle, je remarque qu'au contraire de nombreux saints (tel Louis-Marie de Montfort si dur, si distant vis-à-vis des siens et qui exigea la même attitude de Marie-Louise Trichet), Marthe Robin a mis au service de ses très proches la richesse de ses dons parapsychiques (voyance) et mystiques (assistance dans le passage qu'est la mort). Elle n'a pas fait que "recevoir" de sa famille, elle a su leur "donner". Sur le plan psychanalytique, la relation avec sa mère, aux données fusionnelles et ambivalentes, semble se résoudre partiellement par un soutien actif dans ce qu'il y a de plus secret et de plus douloureux;
(8) Alouette 15.
(9) Alouette 21.
(10) Alouette 21.
(11) Hélène Fagot, Marie-Ange Dumas, Maître Lautru, son fils Henri, le Père
Finet..
(12)Alouette, 41.
LE PÈRE
La relation de Marthe à Joseph Robin reflète le mode habituel des échanges d'une fillette à un père bon. Il l'appelait "ma mimi". Enfant, elle était peureuse, près de lui elle recouvrait le sentiment de sécurité : "papa aimait tant quand j'allais le chercher dans les champs le soir". Elle souligne entre eux une sensibilité semblable : "Lui aussi aimait la nature", et l'affinité dans la communication : " C'était mon grand confident".
En 1918, lorsqu'elle ne peut plus marcher, avant qu'elle ne soit complètement paralysée, son père l'emmène en voiture à cheval voir sa sœur aînée à Saint-Sorlin. A 34 ans, elle a la douleur de perdre son père " à qui elle ressemblait beaucoup physiquement". Le 23 juin 1936, il meurt alors que son épouse est très malade. Dans une lettre adressée à une amie, Marthe a dicté : "Je n'essayerai pas de vous dire dans quelles tortures morales, j'ai vécu pendant quelques semaines auprès de mes pauvres parents si malades, sans pouvoir leur donner le moindre secours matériel".
Dans cette épreuve redoutable pour un cœur de fille, elle reçoit de son père un exemple, un modèle de comportement chrétien qu'il faut souligner parce qu'il la marquera et dépeint la foi de son milieu : "Il passait ses jours et ses nuits en prière, les mains continuellement croisées sur sa pauvre poitrine... il répétait sans cesse : "Seigneur ayez pitié de nous"...Mon cher papa a vraiment fait la mort d'un saint. "grande Joie", dit-elle, qui adoucit ma douleur". (13)
Chez tout être humain, les effets psychiques sont très différents selon qu'il s'agisse de la mort du père ou de la mort de la mère.
Si Marthe éprouve la sainteté de son père mourant, elle connaît des sentiments fort différents à la mort de sa mère. Le rédacteur de la revue de Châteauneuf ajoute qu'après la mort de Madame Robin, Marthe "dut néanmoins vivre elle-même dans les semaines suivantes le purgatoire de sa mère". Le départ de cette mère de famille si dévouée, si travailleuse, si effacée devant la destinée de sa fille, éveille en celle-ci une nouvelle nécessité d'expier. Le chroniqueur précise : "peines des sens et peine du dam", vocabulaire théologique qui n'appartient pas à Marthe mais qui lui est donné pour lui fournir une raison à sa souffrance : "peines des sens" expiation des désordres dans les registres sensoriel et sensuels; "peine du dam" privation de la consolation de Dieu. En psychanalyse, cet état est la suite de l'ambivalence agressive de la fille envers sa mère, car il s'agit dans ses profondeurs pulsionnelles de son identification de femme, au corps de la mère, épouse du père.
En quatre ans, elle est privée à jamais de la tendresse de ses parents. Il lui reste à durer encore quarante ans, désormais soignée par des mains étrangères (jusqu'en 1981).
Ayant éclairé la teneur affective de ses liens avec ses parents, je reprends la chronologie si chargée de cette existence apparemment monotone, en réalité d'une complexité infinie.
(13)Alouette, 35.
ADOLESCENCE
A l'orée de la puberté, ses douze ans de fillette sont marqués par les bruits de guerre.
Le 4 août 1914, la guerre éclate. Heures d'angoisse et de mort dont les échos vont accompagner son adolescence, retentir dans la vie quotidienne de son village et de sa famille : un beau-frère sera tué. En avril 1917, au Chemin des Dames, des centaines de mille d'hommes meurent dans une hallucinante boucherie. Qui dira ce qu'adolescente généreuse, trop sensible, Marthe a intériorisé de cette époque ?
En 1918, son frère Henri était parti à l'armée (14). Elle fatigue et ne peut plus faire de longues marches. En mai, de la même année, de violents maux de tête la font souffrir.
En août, au moment des battages, elle est malade.
L'armistice est prononcée le 11 novembre. Dans la quinzaine qui suit, elle fait une chute et le 25 une paralysie partielle s'ensuit (15). Le diagnostic est celui d'une encéphalite léthargique qui va durer plus de deux ans, jusqu'en avril 1921.
Quand je demande à mes jeunes amies docteurs en médecine ce qu'elles savent de ce diagnostic, elles répondent qu'il représente une vieille entité très vague. Jeunes médecins, elles s'indignent.
Elles réclament des résultats d'examens neurologiques : "Puisque Marthe Robin est morte en 1981, on devrait avoir tout un dossier de mesures très exactes, l'étude du liquide céphalo-rachidien, les examens biologiques indispensables".
En parcourant l'œuvre autobiographique (16) du Docteur Ronald Laing, psychiatre célèbre pour son action d'antipsychiatrie, je découvre son approche de cette même maladie. En 1955, à Glasgow, il était interne au service psychiatrique de l'hôpital général de Stohill. Ce service, écrit-il,
...abritait environ quatre-vingt hommes et femmes atteints de ce qu'on avait pris pour une "grippe" en 1927 et qui s'est révélé une "encephalitis lethargica". Ces malheureux avaient survécu à une épidémie qui ravageait alors l'Europe. cette maladie se déclarait comme une grippe mais c'était une inflammation du cerveau qui vous emportait subitement ou vous condamnait à végéter pendant des années dans la démence, le radotage, les contorsions et la paralysie. Leur cas s'explique tout à fait. Le système nerveux central de ces malades était détruit physiquement, organiquement, par une infection virale du cerveau. Une lésion profondément organique, structurelle, accompagnée d'une déficience du métabolisme cellulaire et moléculaire qui reste encore à élucider. Un état horrible à voir.
Les malades dont parle Laing sont quasi-abandonnés dans un hôpital psychiatrique, leur état s'est aggravé et détérioré. Marthe Robin est restée dans sa famille; des soins constants, une cure à Saint-Peray, ont adouci le mal pendant les premières années; l'attention de sa famille, de ses amis, ne lui a jamais manqué, lui permettant de développer en elle des forces de dégagement neuro-psychiques. D'autre part, pour une même nosographie, les degrés d'atteinte sont fort différents ainsi que les réaction individuelles.
Si l'on veut utiliser les grilles psychiatriques et les données psychanalytiques pour étudier son état, il faut d'abord tenir compte du substrat organique, ensuite considérer les déviations psychiques à deux niveaux :
1. Comme conditionnées par l'organisme malade, de même que l'on observe l'apparition d'un syndrome hystérique chez les grands épileptiques; or l'hystérisation d'un état n'est ni la névrose ni la psychose hystériques.
2. Comme déterminées par le tissu social considéré dans sa pathologie : climat de guerre, religion de l'expiation.
Il serait léger d'attribuer toutes les déviances psychiques de Marthe Robin au seul Oedipe psychanalytique : fixation au père, agressivité fusionnelle à la mère, car les données cliniques de son histoire familiale sont communes. Cette manière de faire, simpliste, trop scolaire à mon gré, permet à certains de conclure trop uniment à une hystérie majeure.
(14) Quelle est la
date exacte du départ de ce frère qu'elle aimait tendrement ?
(15) Les renseignements sont contradictoires sur la date de la chute et il n'y
a pas de précision sur la partie du corps atteinte (Alouette, 13)
(16) Ronald Laing, Sagesse, Déraison et Folie, Seuil 1986, 107.
L'IDENTIFICATION EN DEVENIR
Avril 1921 - Marthe est très malade Elle reçoit L'Extrême Onction. Quelque temps après, elle est beaucoup mieux.
Novembre 1921 - Sa santé s'améliore. Elle peut sortir de chez elle. Dernière visite de Marthe à son église paroissiale; elle ne le sait pas. La cure à Saint-Peray ne donne pas d'amélioration. Elle brode pour gagner sa vie, payer ses médicaments, de l'aspirine surtout.
Elle entend beaucoup parler de Thérèse de Lisieux béatifiée en 1923 et dont la canonisation suivra rapidement, en 1925. A cette époque, Marthe, âgée de 23 ans, se sent attirée par cette jeune religieuse morte à 24 ans. Le curé de la paroisse, ainsi que toute la chrétienté, souligne "l'Acte d'Offrande comme Victime d'holocauste" prononcé par Thérèse de l'Enfant-Jésus, deux ans avant sa mort, alors qu'elle ressentait les premiers affaiblissements dus à la tuberculose qui allait l'emporter.
Cet été 1925 trouve Marthe "dans son fauteuil, placé devant la fenêtre de la cuisine dont les volets sont à demi-fermés" (17) car elle supporte mal la lumière vive.
Le jour de la fête de Thérèse d'Avila, la patronne de Thérèse de Lisieux, le 15 Octobre 1925, elle fait son "Acte d'Abandon et Offrande à l'Amour et à la Volonté de Dieu" (18). Ce texte renvoie en miroir les accents de cette époque religieuse, ceux de Thérèse de Lisieux, d'Elisabeth de la Trinité et d'autres. Est-ce une décision nouvelle dans son amour ? Quelle en est la coloration ?
1926. Étant plusieurs semaines entre la vie et la mort, Marthe reçoit L'Extrême Onction. C'est alors que Thérèse de l'Enfant-Jésus lui apparaît par trois fois. Ces visions surviennent lorsque le corps est engagé dans une lutte entre vie et mort. Pierre Janet a de même constaté que les extases de Madeleine, sa patiente, surviennent après un épuisement physique important : "Mes douleurs physiques et morales semblent augmenter au point de devenir insupportables, dit-elle, puis tout d'un coup, elles disparaissent et mon être entier se trouve plongé dans un abîme de volupté inconnue" (19).
Dans cet état de dépression des forces, les malades passent facilement à un autre niveau de leur personnalité; ce qu'ils y rencontrent dépend énormément de leur éducation et de la société dans laquelle ils vivent : "Madeleine a depuis longtemps considéré comme réel le monde intérieur; s'y réfugier ce n'est pas, pour elle, se jeter dans le néant" (20).
Que sur le plan psychiatrique, ces visions soient considérées comme des hallucinations, il faut remarquer que Marthe y puise des forces nouvelles de vie, une intelligence de ce qu'elle peut réaliser avec ce qu'elle est. En elle, se précise alors ce que, en théologie, on nomme "sa Mission", ceci au moment où ses jambes étant complètement paralysées, elle ne pourra plus se déplacer.
1927 : Elle ne peut plus manger, elle suce
encore des bonbons acidulés.
1928 : Sa mère lui prépare quelques petits bouts d'orange et quelques
petites cuillerées à café.
(17) Alouette,
13
(18) Alouette, 14
(19) P. Janet, De l'angoisse à l'extase, Sorbonne, Paris 1978, 404.
IDENTIFICATION A MARIE DOULOUREUSE
Le 25 mars 1928, la paralysie s'installant progressivement, les jambes se trouvaient paralysées, recroquevillées (selon le Dr Ricard de Lyon).
"En 1929, la paralysie
va devenir totale pour les quatre membres. Les articulations restent souples,
il n'y a pas d'atrophie musculaire encore que les membres soient contracturés.
Les jambes sont repliées sous le corps, la main gauche est immobilisée sous la
cuisse gauche, la main droite sur le ventre. La malade apparaît donc dans son
lit comme si elle n'était qu'un tronc"(21)
. Dès le début de 1928, sentant son mal s'établir, elle a
commandé son fauteuil à roulettes, avec beaucoup de précision, prévoyant même
l'espace des coussins.
Elle apparaît comme une grande batailleuse en face de la progression du mal, en face aussi des débordements de sa sensibilité.
Il semble que les dates du 25 mars 1928 et du 2 février 1929 aient été des étapes plus dures dans l'augmentation de la paralysie. ce sont deux fêtes de Marie; la première célèbre l'Annonce d'un enfant et le consentement, le "fiat" de Marie; la seconde, la Présentation de L'Enfant Jésus au Temple selon le rite juif et la parole d'un vieillard, Siméon, annonçant à Marie "le glaive de la douleur" à propos de Jésus. Sur le plan psychique, que s'est-il passé en Marthe? Selon les prédications de l'époque, dont elle avait des échos, tout l'éclairage de ces fêtes portait sur le "fiat" de Marie et sur "le glaive". En face de l'imago maternelle toute-puissante, que représente la Vierge-Mère pour une jeune femme, Marthe a-t-elle pour marquer ces fêtes, abandonné la lutte contre la maladie? A-t-elle voulu rejoindre plus complètement Marie dans la douleur alors que ce sont des Fêtes de Joie? Cette hypothèse n'est étonnante que si on oublie l'extrême pouvoir de mentalisation que possède déjà Marthe, ce qui peut expliquer en partie la longueur stupéfiante de sa vie avec si peu de moyens physiques.. " On saura par Monsieur le Curé qu'elle avait offert ses mains à Dieu"(22)
. Mais n'offre-t-elle pas ce qu'elle sent advenir? Au lieu de se révolter contre ce sort de grabataire, elle y donne un sens et un consentement religieux, c'est là que la psychanalyse peut voir s'élaborer le processus de dégagement qui empêche la survenue d'un état dépressif grave.
D'après sa mère "elle voit souvent Marie". Spirituellement, elle vivra de plus en plus en communion avec elle.
La vie quotidienne n'est pas modifiée; Marthe garde simplicité, intérêt pour son entourage, facilité à plaisanter.
Toussaint 1928 : des capucins de Lyon lui proposent d'entrer dans le Tiers-Ordre capucin, ce qu'elle fait le 2 novembre. Quelle spiritualité lui ont-ils présentée? Quel était le rituel de la cérémonie? Car, la nuit suivante, la maman est réveillée par un cri terrible de Marthe qui dit avoir reçu un coup de poing; deux de ses dents sont cassées (23).
Bien que son entourage parle du démon, on peut voir ici en psychiatrie, une réaction d'automutilation au cours d'un cauchemar; peut-être réactivation de la culpabilité profonde, angoisse aussi en face de ce que devient "sa Mission" à peine entrevue. Dans la cure psychanalytique, le symbolisme des dents se révèle très important. Faute de documents, il n'est pas possible d'analyser davantage. Cependant, il faut noter que c'était le jour des Morts. Or, son existence était liée à sa sœur Clémence, morte alors qu'elle-même avait survécu.
(21) Raffont,
Rapport confidentiel.
(22) Alouette, 16.
(23) Je n'ai pas pu vérifier la source de ce fait.
L'INEDIE (1930)
Au cours d'une conférence, le 12 février
1961, le Père Finet (son directeur spirituel) précise : "Depuis 1930,
Marthe Robin ne mangeait pas et ne prenait aucun liquide, pas même une simple
goutte d'eau". Par cette inédie (in : négation; edo, edere : manger), il
ne s'agit pas d'un vœu ni d'un jeûne volontaire, ainsi que des journalistes
l'ont écrit. "Eut-elle voulu (manger ou boire) elle ne le pouvait pas.
Tout mouvement de déglutition était impossible". A sa mort, le phénomène
durait depuis cinquante ans (1930-1981). Puisqu'elle était paralysée de tous
ses membres, aucune simulation n'était possible.
Marthe recevait la communion une ou deux fois par semaine. De nombreux prêtres ont pu se rendre compte que l'hostie était absorbée sans aucun mouvement de déglutition et Marthe entrait en extase. C'est la raison pour laquelle elle ne communie d'ordinaire que le dimanche soir; l'état dans lequel la jette la communion l'empêcherait de recevoir les personnes désireuses de lui demander conseil. Un prêtre écrit : "Je n'ai pas fini de déposer la Sainte Hostie sur la langue de Marthe qu'elle disparaît en un clin d'œil sans que la communiante ait fait fait le plus petit geste de déglutition... .Je récite l'oraison qui suit la communion; à ce moment un léger cri; Marthe vient d'entrer en extase. La tête s'est inclinée à gauche ainsi qu'elle le fait toujours, le souffle à peine perceptible; on a l'impression que seul le corps est présent, mais un corps duquel se serait échappée la vie" (24). il ne s'agit donc pas de l'anorexie constatée quotidiennement en psychiatrie, dans laquelle il n'y a aucune paralysie, aucune atteinte organique; les troubles sont alors fonctionnels par suite de troubles psychiques. Or l'anorexie sévère - non soignée - conduit inexorablement à la mort. Marthe n'est pas morte. Le diagnostic psychiatrique doit en tenir compte. Avec ce jeûne absolu, que devient le corps? Quelles sont les observations médicales qui différencieraient le cas de Marthe des anorexies connues?
"A en juger par le visage, la peau apparaît à l'état naturel et les médecins précisent que tout le corps est dans le même état. La peau n'est pas parcheminée, on ne relève ni plaies, ni escarres" (25). Ces derniers détails posent une question jusqu'à présent insoluble autant à la médecine qu'à la psychanalyse.
Quant au fait de ne plus boire, Le Docteur Ricard fait remarquer que "les jeûneurs grévistes de la faim ou autres, et dont le jeûne se poursuit plusieurs jours, boivent ne serait-ce qu'un verre d'eau; cela suffit pour un temps à soutenir l'organisme alors qu'on se contentait d'humecter les lèvres de Marthe avec un peu de café" (26), ceci pour la soutenir pendant les longues heures où elle reçoit.
Une inédie aussi absolue et aussi longue n'a jamais été observée. Louise Lateau, pendant 7 ans, Thérèse Neumann, pendant 14 ans, ont pratiqué un jeûne sévère et parfois absolu. Or, de leur part, c'était une décision d'ordre ascétique. Les psychiatres Janet et Richet ont remarqué que les psychotiques hystériques, observés en institution, prenaient peu de nourriture. Ce qui n'est pas le cas des psychoses hystériques que j'ai eu à suivre en libéral.
Faut-il noter ici que Marthe ne pouvait supporter qu'on fermât la porte, sinon elle se sentait étouffer ? l'oxygénation devait être plus importante que chez la plupart des sujets. Les connaissances actuelles ne peuvent relier : inédie absolue, oxygène de la respiration et maintien en vie.
Lorsque les centres sensori-moteurs sont sérieusement touchés, le malade cherche à se développer sur d'autres plans. Les centres du langage, où s'élabore la pensée symbolique nécessaire à l'expression verbale, ne sont pas atteints. L'activité supérieure du système nerveux est maintenue et permettra à Marthe de jouer un rôle important. "L'intelligence, l'affectivité, la personnalité constituent des structures psychiques qui résultent d'un fonctionnement global du système nerveux, de l'intégration historique dans le temps, de la construction personnelle des expériences et des valeurs qui dépassent l'organisation spatiale du système nerveux" (27). Le Gros, Clark et W.Penfield ont souligné que l'auto-construction psychique est la cause et non l'effet des modèles mécaniques du cerveau et de la pensée. Cette position est controversée par d'autres écoles de psychiatrie qui, elles, n'ont pas l'armature conceptuelle pour approcher la survie de Marthe. A partir de ces potentialités neuro-psychiques d'abord, puis de son investissement libidinal absolu sur Dieu, Marthe va réaliser en son être ce que la théologie mystique nomme "spiritualisation de l'être en L'Esprit Saint". En elle, la matière devient matrice de Dieu; son secret traverse le Moi psychique car il est au plus profond de son être. "Je n'existe pas, je suis existée", disait S. Weil. Dans ce contexte, son rapport au corps du Christ, donc à l'Eucharistie, Dieu Incarné, est primordial.
(24)
Rapport confidentiel.
(25) Rapport confidentiel.
(26) Rapport confidentiel.
(27) Henry EY, Manuel de psychiatrie, Masson, Paris 1978, 16.
STIGMATES (1930)
Marthe Robin présentait des stigmates "au front, au cœur, aux mains et aux pieds... . Dès l'impression des stigmates, il y a eu des marques de sang qui ont apparu... . Quand les stigmates furent lavés pour la première fois (par la mère de Marthe), ils apparurent d'un rouge bleuâtre, tantôt ouverts, tantôt pas ouverts" (28). "Même la plaie du front s'ouvrait de temps en temps et saignait...". Les marques rouges-bleuâtres "durèrent... plusieurs mois... . Elles réapparurent quelques temps après, mais sans s'ouvrir comme une simple marque rouge-bleuâtre; ils disparurent de nouveau quelques mois après" (29). A l'heure de sa mort, des traces de sang étaient visibles. On peut avancer, sur le plan psychique, que ces variations sont en rapport avec des mouvements intérieurs, avec le désir et des forces nouvelles. Le texte dit simplement : " A la supplication de Marthe, Notre Seigneur consentit à les effacer... . Marthe a redemandé à Notre Seigneur de les faire disparaître à nouveau" (30). Elle s'appuie sur celui qui est sa force pour se dégager de cette extériorisation; or, les modulations au niveau de la peau reflètent étroitement les avatars de l'angoisse. Des médecins ont constaté cet état : le Docteur Ricard, chirurgien à Lyon; le Docteur Dechaume, professeur de psychiatrie à Lyon. Elle a été également vue par le Docteur Couchoud.
En 1981, lors de la mort de Marthe Robin, la presse a fait état d'un compte-rendu du Professeur Bolgert à l'Académie de Médecine, sur la question des stigmates. Dans la plupart des cas, ces plaies ne s'enflamment ni ne suppurent.
Tout a été bien étudié à propos des stigmates constatés dans la chrétienté catholique romaine depuis François d'Assise.
Parmi mes patients, un homme d'environ quarante ans pouvait se faire apparaître des stigmates dans les mains quasiment à volonté. Il le faisait sous l'effet d'un désir intense et démesuré d'obtenir un amour impossible, celui de sa mère, déesse glaciale, in-atteignable.
La stigmatisation présente cliniquement les signes d'un débordement pulsionnel : le sujet, acculé à une situation limite, se trouve devant une faille dans l'organisation de l'Eros et de l'Agressivité. Dans un autre langage, il y a défaut de symbolisation, des structures symboliques existentielles étant impossible à intégrer.
La stigmatisation se produit donc chez des personnes d'une fragilité psychique extrême ou chez des personnalités plus fortes, mais ayant à vivre des périodes tragiques de leur existence. François d'Assise, au retour d'un voyage en Terre Sainte, a reçu le choc de l'anéantissement de son œuvre (par le Frère Elie soutenu par le Cardinal Hugolin) avant que de se trouver configuré à la souffrance du Christ en Croix, aimé passionnément. Son œuvre est déniée, ce qui a fait retour en lui fut l'échec de celui qu'il aimait passionnément, le Christ mis en Croix par les siens; le débordement émotionnel a été tel que son corps physique a dû se marquer de ce que ses possibilités psychiques ne pouvaient intégrer.
Marthe Robin a connu des dépassements pulsionnels dans sa première enfance. Elle a été située entre "être ou ne pas être", vivre, ou mourir comme Clémence.
La deuxième problématique est celle de son adolescence : elle n'a pu intégrer les différents niveaux de sa sexualité féminine, son désir d'amour hétérosexuel, à cause des atteintes neuro-motrices (qui, dans mon analyse, sont antécédentes aux troubles psychiques).
Les composantes mêlées : mort-sexualité, ou Thanatos-Eros, se retrouvent d'une façon insistante sinon écrasante dans le texte de la stigmatisation, tel que l'aurait transcrit le Père Finet sous la dictée de Marthe (31).
En lisant ce texte, il est clair que n'ont pu s'élaborer les deux opérations :
- la vie plus forte que la mort;
- la position "être fille de".
Tout ce qui est loi de la vie et système de parenté doit être métabolisé à travers les fonctions multiples du corps charnéité, pulsionnel, imaginaire, relationnel, corps-en-devenir.
Ces fragilités expliquent en partie le fait de la stigmatisation.
(28) Alouette,
21, 22.
(29) Alouette, 21, 22.
(30) Alouette, 21, 22.
(31) Alouette, 19.
TEXTE DE LA STIGMATISATION
La psychanalyse des textes ne peut s'exercer que sur des écrits autobiographiques où les termes, la syntaxe, le discours ne sont l'œuvre que du sujet analysé. Jusqu'à ce jour, il n'y a pas d'édition critique concernant les dictées de textes ou les paroles attribuées à Marthe Robin. Il existe des piles de cahiers écrits par les uns ou les autres membres de son entourage; plus une cinquantaine de dictées émises par Jésus ou Marie, reçues par Marthe qui les redictait à sa secrétaire ou à d'autres personnes.
Ici, j'analyserai donc le texte "de la stigmatisation" tel qu'il est, dégageant les processus psychanalytiques qu'il contient et leurs implications qui me paraissent lourdes.
Paru dans la Revue de Chateauneuf-de-Galaure en 1981, il reflète la mentalité et la théologie de ce centre, origine des Foyers de Charité, donc de ce que des milliers de personnes ont reçu. A cause de cette influence, il relève de la plus élémentaire justesse d'en faire la psychanalyse, comme Freud a analysé des textes littéraires, d'en souligner les composantes majeures.
Il a été remarqué que la scène de la stigmatisation s'est déroulée deux ans après l'entrée de Marthe dans le Tiers-Ordre Capucin, c'était au début octobre 1930, lorsque la chrétienté fête Saint François d'Assise.
Quelque temps auparavant, on lui aurait lu un livre sur la stigmatisation. En lisant ce texte, on remarque le rôle de l'Eros, la répétition des mots :
"dard de
feu";
"trait de feu",
"traits plus violents, plus forts,"
"traits de feu me couvrant tout entière"-
expressions érotisées qui rappellent le dard de Thérèse d'Avila et la
"transverbération" célèbre.
Il faudrait dans une étude complète, compter la répétition et analyser le contenu des termes de douleur : atteinte, traverser, brûler, s'enfoncer, transpercer, etc.
Il serait nécessaire également d'étudier le rapport au temps :
"pour
toujours",
"sans en connaître ni le temps, ni la durée",
"définitif",
"un très grand nombre de fois"... etc.
LA VISION (octobre 1930)
"Jésus m'était apparu d'abord en croix, puis je l'avais vu se détacher presque aussitôt de la croix".
A ce moment, commence ce qu'il est convenu d'appeler "la stigmatisation". Marthe met ses bras (paralysés depuis janvier/février 1929) en croix, puis ses jambes repliées dans la position du crucifié. Dans les rêves profonds, le sujet se voit et se sent bouger, souffrir, voyager. Il n'y a donc pas lieu de penser à une impossible modification de la paralysie. Et il faut remarquer que cette scène n'a eu aucun témoin. Marthe est dans un état crépusculaire; son corps n'a pas changé de position. Sa sensualité profonde vit toute entière une image pulsionnelle de son corps : "Jésus m'invita encore à offrir mes pieds. Ce que je fis instantanément comme pour les mains ... les étendant comme Jésus sur la croix" (32).
Des traits de feu partant du cœur de Jésus ont traversé d'abord les mains de Marthe. Je remarque qu'ils sont couleur rouge sang et brûlants, et je pense au symbolisme du sang et du feu chez la femme en cure psychanalytique.
Le dard unique se divise en deux pour frapper : "une même douleur intense que pour les mains brûle les pieds" (33).
Avant de poursuivre cette lecture, il me semble indispensable de tracer un parallèle entre la passion de Jésus et la vision de Marthe.
ANALYSE DES COMPOSANTS
Jésus |
Marthe |
Dans quel état est la victime avant la passion? |
Dans quel état est la victime avant la passion? |
|
Jésus est en pleine santé. Il n'est ni doloriste, ni ascète par la douleur (Jn. 17,13; 18,8). |
Marthe est très malade. Elle est ambivalente, doloriste et vivante : "La souffrance sera ma destinée", lui font dire ses biographes à l'âge de l'adolescence. |
Qui crucifie? |
Qui crucifie? |
|
Des ennemis réels, les Romains tortionnaires, manipulés par les juifs (Jn. 19,6). |
Celui qu'elle aime, un être invisible, selon un donné religieux doloriste. |
Où est celui qui crucifie? |
Où est celui qui crucifie? |
|
Dehors, à l'extérieur du corps de Jésus (Jn. 19,1). |
Dedans , dans l'imaginaire, dans le secret de l'être. |
Où est Dieu le Père? |
Où est Dieu le Père? |
|
Il ne décroche pas le fils, car il est crucifié avec lui (Jn. 17,1). |
Jésus n'est pas crucifié avec elle. Il se détache de la croix pour la crucifier. Le Christ devient l'agresseur. |
|
C'est le Dieu bon qui torture et non les puissances mauvaises. |
|
Combien de fois? |
Combien de fois? |
|
Jésus n'a été qu'une fois en croix. |
"Jésus m'a remise en croix, un très grand nombre de fois pendant des années". |
La répétition d'une même situation de douleur est une indication négative en psychanalyse.
Relation au persécuteur |
Relation au persécuteur |
|
Jésus ne s'attache pas à l'objet qui le persécute (Jn. 19,9; 19,11). |
Elle s'attache au persécuteur. |
Jouissance |
Jouissance |
|
Il ne lutte ni ne jouit avec ses
persécuteurs. |
C'est une imposition (amoureuse?); ce n'est pas un partage. Elle n'a pas d'issue en dehors de celui qui la torture "et renouvelle et avive toutes les douleurs". |
Ouverture aux autres |
Ouverture aux autres |
|
Il se préoccupe des autres, de Jean, de Marie, du "bon larron". |
Elle reste évanouie pendant des heures, est absente aux autres dans la réalité. |
Temps et rythme |
Temps et rythme |
|
Les temps sont ceux du réel pour le couronnement d'épines, la crucifixion, le cœur n'est atteint qu'après la mort (Jn. 19,34). Il ne peut y avoir reprise psychique et spirituelle entre chaque étape tragique. |
Les phases se succèdent sans interruption, sans qu'il lui soit possible de se refaire (34) |
Relevons les expressions de Marthe à propos de la douleur
imposée par sa vision :
"on pourrait dire une torturante douleur".
"au point que je croyais que la vie s'en allait";
Malgré cet état grave son Dieu avive sa douleur :
"jésus néanmoins m'invita à lui présenter mon cœur, plutôt ma
poitrine".
"Une douleur mortelle envahit aussitôt mon cœur et tous mes membres".
Je souligne qu'il s'agit du cœur, centre de l'amour,
de la poitrine, réalité au féminin :
"Je succombais comme à un évanouissement";
"J'étais plus morte que vive".
Notons bien ce qui suit :
"C'est dans cet état que Jésus m'invita encore à recevoir sa couronne
d'épines qu'il avait prise dans ses deux mains".
Notons la gestuelle :
"Jésus plaça sa couronne d'épines autour de ma tête en pressant très fort
dessus".
Cela rappelle une certaine littérature, celle de la
mystique des ténèbres, de la jouissance noire :
"Un redoublement de souffrance m'envahit alors tout entière et je
succombais sous ce fardeau".
Je ne peux faire ici l'analyse de tout le texte (faute
de place), mais relevons la répétition de ces scènes, en songeant à une
ritualisation et à ce que ça représente de morbide :
"je te mets de nouveau en croix" (35)
"Me broyant toujours davantage".
"j'étais toujours transpercée d'une manière plus forte" (36).
"Jésus renouvelait et avivait toutes les douleurs de la couronne d'épines
comme l'enfonçant toujours davantage" (37).
(32)
Alouette, 21.
(33) Alouette, 21.
(34) Alouette, 21.
(35) Alouette, 23.
(36) Alouette, 23.
(37) Alouette, 23.
LA MADELEINE DE JANET ET MARTHE
Faudrait-il évoquer ici les réactions d'une femme masochiste écrasée par l'homme qu'elle aime?
Pourquoi ne pas songer à Térésa de Cepeda ou Marguerite Alacoque qui, séduites par un Christ douloureux, ont su s'en dégager, transformer leur vision de Dieu? Pourquoi Marthe n'a-t-elle pu se dégager, créer dans le bonheur, comme le Christ Ressuscité donnant à ses disciples la Paix et les préparant à la Pentecôte de Joie?
En cure psychanalytique des psychoses, j'ai traité des bouffées mystiques masochistes comme relevant de l'image paternelle négative, du dia-bolon, des forces de séparation, la relation particulière à la mère et l'environnement ayant préparé ce terrain.
La psychiatrie nous donne ici des indications précieuses. Est-il si étonnant de trouver dans la bouche de Marthe les mêmes expressions qu'a notées le Professeur Pierre Janet à propos de sa célèbre malade "Madeleine". "Je sens un fer rouge qui traverse mes pieds" ... dit Madeleine dans son délire mystique. Or cette image de métal je la lis dans le récit de Marthe : "Il est arrivé que le crucifiement ne s'est pas renouvelé en traits de feu, mais en coups de lance dans mes pieds, mes mains, mon cœur. Je sentais la douleur du fer dans mes membres" (38).
Madeleine "devient" Jésus, ce que sent également Marthe. Or dans la mystique authentique, c'est-à-dire structurante, un tel langage existe : "Depuis longtemps, je ne fais réellement plus qu'un et sans cesse avec la Croix de Jésus et avec Jésus en croix", dit Marthe.
"Elle est elle-même comme Jésus, elle sent les épines s'enfoncer sur son front; elle est crucifiée et reste toute la nuit les bras en croix", écrit Janet à propos de Madeleine. Pierre Janet a insisté sur "ce bonheur perpétuel et quelquefois sublime" qui donnait aux extases de Madeleine un caractère si frappant.
(38) Janet, De l'angoisse à l'extase, 277.
DISCERNEMENT
Il y a en nous de nombreuses
instances psychiques, des terrains fort différents, s'ignorant les uns les
autres. L'effet du dialogue intérieur peut venir d'une division interne, de la
partie Moi - Surmoi négatif, de la survivance de l'illusion narcissique au plan
de l'Idéal du Moi, pour assurer une toute-puissance infantile, même dans une
position apparemment passive.
Le discernement nécessaire pour distinguer folie et expérience mystique authentique peut se faire à partir de la lecture des composantes psychiques de la vision : vont-elles dans le sens d'une structuration de vie, de création, de santé? ou dans une perspective théologique, correspondent-elles à une spiritualité de Résurrection et de Joie?
La théologie mystique catholique a
louangé longuement les positions masochistes. Après cent ans de psychanalyse et
d'éclairages profonds sur le fonctionnement de l'inconscient, il n'est plus
possible de maintenir cette position; elle est déjà une cause nouvelle du
déclin des christianismes. Il n'est plus possible de présenter sans critique,
comme le fait François Varillon (39),
cette phrase de Thérèse Martin dont l'optique a tant influencé Marthe :
"J'ai trouvé le bonheur et la joie sur la terre mais uniquement dans la
souffrance...".
La Madeleine de Janet est étonnante par sa prise de conscience, sans doute à cause du contact fréquent avec son psychiatre, philosophe. Lorsqu'elle est crucifiée toute une nuit, elle dit : "Comme je suis honteuse d'être si heureuse à ce moment-là". Sans doute, a-t-elle une intuition que la jouissance masochiste n'est pas la Joie : celle du Christ sur la Croix qui parle du bonheur de Dieu à son compagnon de torture, le "bon larron".
La jouissance est effloraison directe de la libido, forme psychique de l'instinct sexuel. La joie de Jésus martyr suppose d'abord toute une métabolisation des énergies libidinales, un abandon de la quête de la jouissance narcissique, un engagement des richesses de toute la personne dans le témoignage.
C'est pourquoi toute une littérature de l'intelligentsia occidentale, concernant la jouissance chez les femmes mystiques, ne dépeint qu'une étape de la mystique authentique ou sinon que des effets de la pathologie dans les préoccupations dites mystiques (40).
Marthe n'a pas nos soucis de vérité psychologique ni nos connaissances plus ou moins éclairées par la psychanalyse. En toute innocence, elle vit ces états qui la surprennent, essaie de les intégrer dans le courant religieux de son époque, entraînée par son entourage, par le clergé de ce vingtième siècle.
L'image du Dieu de la Révélation est mêlée fortement en elle à l'image paternelle négative et destructive, c'est-à-dire au Dieu de l'inconscient tel que Freud l'a dénoncé. Dans les profondeurs de sa psyché, ce que la psychanalyse nomme l'Oedipe vit en elle, selon la loi du code dicté par les instances parentales et archaïques.
Les témoins de la Révélation ont tous entendu et vécu ce code, mais leur jugement, leur discernement a pu s'exercer; ils ont choisi la libération car si, par la loi selon l'Oedipe, on peut atteindre à un degré de justice, il faut obligatoirement savoir s'en libérer, au moins en partie, à travers les nuits psychiques, pour recevoir en soi une autre Paternité. Pour cette raison, étudier l'évolution psychique de Marthe paraît fondamental, afin de mieux mesurer ce que sa destinée a de vraie coïncidence avec l'Evangile du Christ-Jésus, où la dominante est l'Amour, le dévoilement du Vrai Père, absolument pas la souffrance et la douleur infligées par Dieu lui-même.
(39) François
Varillon, La souffrance de Dieu, Le Centurion, Paris 1986, 114.
(40) Tels Lacan, Vuarnet, Combet, etc.
EXTASE ET ÉTATS PARAHYPNIQUES
Après la communion et pendant la Passion de chaque vendredi, Marthe connaît des états crépusculaires.
Chaque semaine, le Père Finet est là à son chevet, prenant des notes, saisissant au vol les prières, les paroles ou offrandes prononcées par Marthe dans son extase douloureuse. Et lorsque l'une ou l'autre de ses paroles échappe à son oreille, alors il laisse la place en blanc sur le papier, certain que, revenue à elle, "Marthe reconstituera exactement et à un mot près. ... L'extase n'a rien de calme ni d'apaisant d'ailleurs; même les extases qui suivent la communion ne sont pas toujours tranquilles, celles de la Passion sont toujours rudes" (41)
En psychiatrie, le sujet sous hypnose ne se souvient absolument pas des paroles qu'il a dites ou entendues. Dans l'état de l'extase, Marthe garde la mémoire de tous les mots entendus par elle intérieurement ou prononcés par elle. Ceci est à noter pour mesurer les degrés de conscience de Marthe (42). Elle connaît cependant un état parahypnique, puisque le Père Finet devra user de sa voix et de son autorité pour l'éveiller et la ramener à la pleine conscience. "Le Père Finet s'assied à côté d'elle et d'une voix forte il lui commande : "Au nom du Père, du Fils du Saint-Esprit, par Marie Notre Mère, mon enfant, je vous l'ordonne, je vous le commande, revenez à vous". Rien, pas un mouvement, pas un cri... . De nouvelles injonctions suivent. Alors, on perçoit un léger cri ... Marthe revient progressivement à la réalité" (43). Donc la scène de l'éveil avec ses difficultés rappelle les réveils dans l'hypnose. Or, Marthe garde la mémoire des paroles élaborées dans ses états crépusculaires, ce qui correspond plus à l'hypnose profonde.
Lors des états extatiques de la Passion du vendredi, Marthe émet une sorte de plainte pendant de longs moments, plainte coupée d'interjections, d'exclamations, de protestations. Parfois, son corps est agité comme sous l'effet d'une lutte violente, projeté à droite et à gauche, donnant l'impression d'une force étrange et décuplée.
En psychiatrie, les hallucinations motrices sont constatées. "Souvent, il s'agit de mouvements que les malades effectuent réellement, sans pouvoir s'en empêcher, alléguant qu'ils sont mus par une force 'étrangère'. Les hallucinations deviennent alors psychomotrices" (44) . Ceci rappelle les sensations de mouvements imaginaires que Marthe a eu pendant la "stigmatisation". "Les malades ont l'impression de mouvements partiels ou globaux alors qu'en fait il n'en est rien. Dans cette rubrique entreraient les illusions des amputés; les malades croient accomplir un mouvement avec tel ou tel membre qu'ils n'ont plus" (45).
Aujourd'hui, les avancées de la clinique psychanalytique font une place de plus en plus grande à une traduction de la pulsion par le mouvement interne plus ou moins inhibé. Gibello, parmi les représentants de la pulsion, parle du représentant-moteur. Déjà H. Ey parlait du rôle du mouvement "à la racine de tous les phénomènes psychiques... vrai moteur de l'acte perceptif, de la pensée et de l'image à leurs divers niveaux".
(41) Rapport
confidentiel.
(42) Les documents faisant défaut, je ne peux aller plus avant dans cette étude
de son état parahypnique.
(43) Rapport confidentiel.
(44) Henri Faure : "Pour une séméiologie des états hypniques et
parahypniques", Bull. de psychologie, Sorbonne, 26 (1978-1979),
308.
(45) H. Hecaen et J. Ajuriaguerra..
DÉMON
L'entourage de Marthe considérait tous les phénomènes moteurs concernant Marthe comme venant du démon. Ma position psychanalytique ne supprime pas la considération de la lutte avec des puissances de ténèbres; elle donne à l'organisation psychique sa véritable dimension, extraordinaire chez Marthe Robin et permet une lecture théologique des événements plus ouverte quant à la lutte avec les forces du mal.
Lorsque le P. Finet dit : "Le démon lui a tordu la colonne vertébrale" (46), le fait se situe à la Toussaint 1980, fête liée au culte des Morts, sensible au cœur de Marthe, nous l'avons vu.
Ne faudrait-il pas plutôt considérer que cette aggravation se situe peu de mois avant la mort, lorsque la maladie progresse? Il y a sans doute eu nouvelle atteinte des centres nerveux concernant l'axe vertébral. D'autre part, il n'y avait pas de témoin. Parler du "démon", c'est s'engager dans le domaine de l'interprétation.
A sa mort, le Père Finet "est arrivé, a ouvert la chambre fermée à clef par lui et a trouvé coussins à terre, chaises renversées, et son corps jeté hors du divan" (47)
Il y aurait donc eu déplacement des objets dans l'espace autour de son corps. En psychologie, il s'agirait d'une action cinétique à distance, comme si une décharge motrice directe ne pouvant se faire par suite de sa paralysie, elle avait lieu sous l'effet d'une mentalisation (48). Ces phénomènes sont étudiés en parapsychologie.
Marthe Robin est étonnante par la puissance de son hypermentalisation (activité du système nerveux central dans ses traductions supérieures différentes du cerveau primitif). Cette hypermentalisation positive est une hypothèse pour étudier sa capacité de vivre tout entière dans l'Eucharistie. Cela ferait qu'une lutte morale intense, vécue naturellement dans le corps, exploserait par attaque des objets et déplacement à distance.
En psychanalyse, ceci serait une traduction directe des pulsions agressives. Marthe Robin, comme tout sujet, connaît en elle le destin des pulsions agressives, dans lesquelles il est nécessaire de distinguer l'agressivité nécessaire et l'agressivité destructive, selon le psychanalyste Anthony Storr.
Dans la même problématique "agressivité" et "démon", peuvent être situées d'autres manifestations : des soubresauts jettent le corps dans tous les sens ... Elle a confié ... que ce sont les démons, qu'ils sont légion, qu'ils rôdent autour d'elle et tentent de l'étrangler (49). En psychiatrie, on trouve ce genre d'hallucinations. Une de mes patientes voyait un ou plusieurs hommes l'assaillir et sa gorge, vécue symboliquement au féminin, était le lieu de l'agression.
On rencontre ici le difficile problème des rapports : pathologie et mystique authentique. Dans les nuits psychiques, la lutte pour rejoindre la Vérité spirituelle choisit d'emblée le terrain le plus fragilisé dans le sujet, c'est-à-dire les processus psychiques pathologisés.
La qualification de "démoniaque", à propos de phénomènes connus en clinique psychiatrique ou psychanalytique, provient d'une non-compréhension de la création, du projet du Père Trinitaire. L'organisation psychique est une potentialité de forces insoupçonnées. Le Ça, chaos pulsionnel, ignore le bien et le mal : "il s'emplit d'une énergie venant des pulsions mais il n'a pas d'organisation, il ne promeut aucune volonté générale" (50). Le contradictoire y subsiste sans suppression de l'un ou de l'autre. L'émergence est longue, très délicate, dans la genèse de l'individu. Sa continuité mène du besoin biologique au Ça (traduction pulsionnelle des instincts et des besoins) et de celui-ci au Moi aussi bien qu'au Surmoi, résonnant dans toutes les autres instances de l'appareil psychique ou les envahissant.
Le psychanalyste refuse donc la position du moraliste lorsqu'il situe la définition des processus, ici, pour Marthe, dans le pathologique, un éventail de l'ordre de l'hystérique et du pervers. Les processus psychiques déviants sont donc la traduction de forces qui se sont trompés de direction par suite de pressions erronées de la société, de la famille, des événements. En conséquence, l'action, actuelle, de la Présence divine, Création continuée au présent de l'indicatif, aide l'être humain à redresser ces forces. Elles se transmuent en vraie Force. Ainsi ai-je rappelé, pour certains milieux chrétiens, que la psyché est œuvre de Dieu, avec la coopération de l'homme, autant que le soma et le "nous". Elle devient le lieu de combat : forces chaotiques et vraie Force.
(46) In : "Marthe
de la Passion", Les Moissons de la Charité, Ed. Soceval, 31.
(47) Ibid., 32.
(48) La mentalisation évoque l'utilisation des potentialités psychiques
particulièrement dans l'idéation et n'est pas à confondre avec le mentisme.
(49) Rapport confidentiel.
(50) S. Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse, S.E.XXII, 73;
TF, 103. <BR
ORIGINE DU MASOCHISME
En face de cette vie extrêmement douloureuse une question se pose, celle de l'origine du masochisme et de la référence constante à la souffrance. S. Freud étend cette notion au-delà de ce qu'en disent les sexologues. Il y reconnaît des éléments de la sexualité infantile et le rôle de la culpabilité inconsciente dans le "masochisme moral" où le plaisir sexuel n'est pas directement impliqué.
Psychiquement, d'où viennent ces excès de souffrance de Marthe? En certains sujets, telle Madeleine, les excès sont tantôt dans la jouissance, tantôt dans la souffrance. Tout se passe comme si en eux ne fonctionnait pas un seuil neurophysiologique, une limite de sécurité. Freud parle du "pare-excitation" (protective shield), fonction qui protège l'organisme contre les excitations, spécialement celles du monde extérieur, qui, par leur intensité risqueraient de la détruire.
Ce modèle biophysique de fonctionnement ne néglige pas la transcription dans le psychisme. Marthe, blessée organiquement, n'a jamais pu se dégager de la répétition de souffrances intenses. Elle se définit justement : " petite âme ensanglantée" (51). Elle donne à cette condition irrémédiable le seul sens qui puisse se définir pour elle : "Jésus m'a dit maintenant, je t'appellerai ma petite crucifiée d'amour" (52).
Lorsque la jouissance dans la douleur vient à une femme par l'homme aimé, le processus psychique est dit pervers.
Lorsque la femme mystique, ou dite mystique, jouit par le persécuteur, qu'il soit démon ou Dieu, le processus relève d'une configuration psychique perverse; la souffrance devient alors le chemin principal de l'existence, le lieu de la jouissance.
Les grands malades, qui sont voués à une souffrance continue, doivent être aidés pour trouver d'une manière ou d'une autre des images et une signification de Vie. Marthe, dans une partie de sa personnalité, a su trouver un dégagement par la création d'une œuvre de vie : Les Foyers de Charité.
Cependant, la question se pose : comment des mécanismes psychiques dits pervers peuvent-ils se former dans une personnalité comme celle de Marthe?
L'origine du Moi freudien se fait à partir des sensations, perceptions, concernant la peau, celle-ci doit être considérée dans son rôle d'interface : l'extérieur et l'intérieur s'inscrivant en elle. A partir de ce Moi-Peau s'organise la "gestalt" de l'image du corps, gestalt qui établit le Lien entre les parties et le tout. Et la signification, de chaque partie et du tout, s'organise peu à peu. Dans le cas de stigmatisation, d'hémorragies cutanées, il est clair que la fonction du Moi-Peau a été atteinte prématurément; de plus, il y a comme une erreur dans l'établissement du sens de certaines parties de l'image du corps : par exemple la paume des mains, le front n'ont pas pour fonction programmée de saigner; d'autre part, Marthe n'a jamais souffert d'escarres. Les fonctions du Moi-Peau y sont donc bouleversées.
Dans sa toute première enfance, Marthe, gravement malade, a été réduite à une position encore plus passive que celle du bébé bien portant. Soumise à des soins douloureux, infligés par les mêmes adultes qui lui prodiguaient sourires et tendresse, elle a établi en elle inconsciemment une confusion et un lien entre amour et douleur; ils étaient reçus en elle par le même canal.
Dans le Moi-Peau, ces événements précoces se sont inscrits, fixés, conditionnant l'avenir libidinal.
(51) Alouette,
24.
(52) Alouette, 23.
DÉGAGEMENT PSYCHIQUE
L'œuvre nouvelle lancée par Marthe Robin, avec la coopération entière du Père Finet, est une preuve du dégagement partiel qu'elle a pu réaliser, à travers son corps et sa personnalité blessés.
L'énergie, liée au principe de Réalité de la psychanalyse, s'est manifestée en elle par les processus dits secondaires : vigilance de la pensée, attention aux détails des choses et à la vie des êtres humains, jugements, raisonnement, action contrôlée. Ses biographes ont détaillé l'effloraison de cette fondation;
Je soulignerai ce qui pour moi la fait sœur d'une mystique bien solide de nos montagnes de France : Odile d'Alsace. Comme elle, Marthe ne veut ni Règle, ni Constitution, ne se fiant qu'au renouvellement quotidien dans la source de l'Amour, dans l'Eucharistie avec Marie. Ainsi elle allégeait le poids du Surmoi et d'une sainteté formelle dans un cadre.
A l'instar de la vie de famille qu'elle a connue jusque vers 40 ans, elle demande la mixité dans les Foyers de Charité, sous la direction d'un Père. C'est l'aurore de nouvelles relations Hommes-Femmes, chastes, possibles uniquement dans l'écoute quotidienne de "Esprit-Saint". "Le problème théorique et pratique de l'achèvement de la co-naissance (dans la quête de Dieu) a trouvé son 'climat' naturel dans le problème de la sublimation de l'Amour" (53)
En Marthe, les pulsions de procréation se sont transposées en maternité spirituelle. Cette dernière catégorie est tant refusée aujourd'hui (par crainte des déviations?), alors qu'il y a urgence et nécessité absolue chez la femme, célibataire ou mère de famille, de métaboliser ses puissances de transmission de vie en réelle maternité : ouvrir la Vie chez les Autres, nourrir d'une vraie nourriture, leur apprendre la liberté, l'invention, vibrer avec eux à la beauté.
PROPHÈTE ET TÉMOIN
Contrairement à ce qu'assure une certaine littérature en cette fin du XX° siècle, assoiffée de sacré, le mystique, le voyant-Dieu-dans-le-réel, ne l'est pas une fois pour toutes. Le gourou du New Age, ou d'autres mouvements, obtient ses pouvoirs à force de discipline, de technique d'ascèse. "Il tient son affaire mais il ne tient pas Dieu". Marthe Robin, comme les vrais mystiques chrétiens, était un appel permanent, en attitude de communion au fond d'elle-même, à Dieu.
Dans ce siècle d'efficacité, de rendement, il est étrange de reconnaître que la vie mystique ne se mérite pas; le don de Dieu, comme à la Samaritaine, est un don de commencement, un don initial. de même qu'un enfant ne "mérite" pas le lait de sa mère. En psychanalyse, cette attitude est l'annulation des conduites du Surmoi, (instance en nous, de compétition, de récompense), annulation donc de la morale nietzschéenne du Surhomme (54).
Marthe s'est située en face de son réel, très
lourdement chargé par la maladie.
Ce qu'elle n'avait plus, et ce qu'elle avait, elle l'a investi : totalement sur
la personne de Jésus-Christ.
(53) P. Teilhard de
Chardin, l'évolution de la chasteté, unpublished, 1934, XI.
(54) Pour de plus amples informations sur le rapport entre le phénomène religieux
(mystique) et la psychanalyse, de même que sur Marthe Robin, voir, entre
autres, les ouvrages suivants :
- EY Henri, Traité des hallucinations, 2 Vols., Ed. Masson et Cie, Paris
1979.
- FAURE Henri, Hallucinations et réalité perceptible, PUF, Paris 1965,
1969².
- FREUD S. , Etudes sur l'hystérie (1895), PUF, Paris, 1956, 255 p.
- GONNET Marie-Pascale, "Marthe Robin, prophète du renouveau", in Nouveaux
Cahiers marials, 19 (1990), 21-26.
- HUERTA (Monique de), Marthe Robin la stigmatisée, Centurion, 1990.
- JANET Pierre, L'automatisme psychologique, Alcan, Paris 1989.
- LHERMITTE J., Mystiques et faux mystiques, Bloud et Gay, Paris 1952.
- LESCOFFIT-LORENZO Bernadette, "Alice James, Thérèse Martin, et le sacré,
à travers l'imago paternelle", in Le supplément, n°157, Paris 1986.
- MOTTET Gonzague, Marthe Robin. La stigmatisée de la Drôme, Toulouse
1989.
- PEYRET R., Marthe Robin. La croix et la Joie, Ed. Peuple libre,
Valence 1981.
- PEYRET R., Prends ma vie Seigneur. La longue messe de Marthe Robin,
Ed. Peuple libre, DDB, 1985.
- RENARD Hélène, Des prodiges et des hommes, Ed. Philippe Lebaud, 1989.