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La
Réforme à Genève
Post Tenebras Lux
.
1536 fut une année
marquante dans l'histoire de la Réformation à Genève. Ville jalouse
de sa souveraineté, démocratique dans ses institutions, la cité
demanda au peuple de prendre position pour ou contre les idées
nouvelles. Le dimanche 21 mai, en sa cathédrale réunie, la
population décida de s'attacher d'un même cœur à ce qu'elle pensait
être la seule vérité : celle de Dieu, prêchée par les réformateurs.
Un soir du mois de juillet suivant, Jean Calvin arrivait à Genève.
Il voulait simplement y passer la nuit avant de poursuivre son
voyage vers Bâle. Dieu, par la voix de Guillaume Farel, arrêta
Calvin, comme il avait autrefois arrêté Saul sur le chemin de Damas.
L'auteur de "L'institution chrétienne", obéissant à l'appel divin,
s'installa dans la ville quelques semaines plus tard. Comment Genève
devint par la suite "la Cité de Calvin" n'est pas le propos de ces
lignes. Les événements qui préparèrent l'étonnante décision
populaire du 21 mai 1536 vont plutôt retenir notre attention.
Une cité éprise de liberté
Au XVIe siècle, Genève est une ville prospère.
Carrefour commercial sur les routes d'Europe, elle constitue un lieu
de rencontre où des marchands allemands font connaître les idées de
la Réforme luthérienne dès 1525.
On prête une oreille attentive à ces discours, non pas
seulement à cause de leur contenu religieux, mais aussi parce qu'ils
véhiculent un message libérateur sur le plan politique.
Genève, ville du Saint Empire romain germanique
(l'aigle de son blason), n'a d'autre seigneur que son évêque (la
clef sur ses armoiries). Ce dernier, allié au duc de Savoie, a perdu
sa popularité : on le considère en ennemi, car le duc nourrit
l'ambition de devenir maître à Genève.
Des patriotes, comme Philibert Berthelier et François
Bonivard, ont ravivé un esprit d'indépendance dans la cité. Menacés
par le duc de Savoie, trompés par leur évêque, les Genevois
cherchent des alliés du côté des villes suisses. Tourner ses regards
vers la Suisse, c'est se rapprocher de la Réforme luthérienne et
repousser la menace de mainmise savoyarde.
L'urgence d'une réforme
A ces raisons locales particulières de s'intéresser à
la Réforme, s'ajoutent des motifs plus généraux.
Au début du XVIe siècle, le malaise était devenu
général au sein de l'Eglise régnante : elle avait glissé sur une
pente dangereuse. Ses hauts dignitaires, ambitieux et despotes,
n'avaient plus devant les yeux l'exemple de Jésus- Christ, dont tous
auraient dû s'inspirer. L'urgence d'une réforme apparut plus
clairement à tous ceux qui lisaient la Bible et les Pères de
l'Eglise. La Renaissance avait, à cette époque, créé un regain
d'intérêt pour la littérature ancienne. Facilitée par l'invention de
l'imprimerie, l'approche des livres anciens amena de nombreux
intellectuels à étudier non seulement des ouvrages profanes mais les
Ecritures saintes, l'Ancien et le Nouveau Testaments dans leur texte
original.
C'est ainsi que des circonstances religieuses et
politiques ont joué un rôle important et ouvert Genève à des
influences nouvelles.
Guillaume Farel
Avant Calvin, Guillaume Farel – de 20 ans son aîné –
est le réformateur de Genève comme de plusieurs autres localités de
Suisse et de France. Noble et simple évangéliste, son génie fut
moins grand, son nom moins illustre que celui de son successeur,
mais il ne cessa d'exposer sa vie dans de rudes combats pour le
Sauveur.
En octobre 1532, Farel arrive
à Genève. Il revient d'un voyage aux vallées vaudoises du
Piémont. Il y a rencontré ces réformés de vieille date que sont les
descendants spirituels de Pierre Valdo. D'apparence chétive,
Guillaume a le nez aquilin, le teint hâlé, la barbe rousse. Ses yeux
petits, noirs, mobiles, expriment tour à tour une violence de
sentiments, une passion difficilement contenue et une bonté chaude,
pénétrante.
Accompagné d'un ami, Guillaume Farel arrive à la
Tour-Percée. L'aubergiste, méfiant, les toise : "Dites-nous, nobles seigneurs, sans aucun fard de
langage, si vous n'êtes point, comme je le suppose, prédicants de
l'Evangile. Si j'ai conseil à vous donner, ne tardez pas à passer
plus outre, car si Messieurs d'Eglise vous savent ici, demain serez
jetés au Rhône".
Le bruit de l'arrivée du réformateur se répand en un
moment dans toute la ville. "Allons l'entendre, disait-on, c'est
l'homme qu'on a surnommé "le fouet des
petits prêtres".
Au matin, les plus notables d'entre les huguenots se
rendent à la Tour-Percée. Farel se place devant une petite table, y
pose la sainte Ecriture et commence à parler. Il ne va pas laisser
passer une occasion aussi importante d'annoncer l'Evangile.
Bientôt l'alarme est donnée dans le camp de l'évêque.
Les autorités s'en émeuvent et Farel doit s'expliquer devant elles,
à l'Hôtel de Ville. Accusé "de trompetter partout la rébellion", le
réformateur se défend : "J'annonce simplement la
vérité. Je suis prêt à prouver par la Parole de Dieu que ma doctrine
est vraie et, ajoute-t-il d'une voix plus émue, non seulement à
sacrifier mon repos mais à répandre pour elle jusqu'à la dernière
goutte de mon sang".
On crie au blasphème; dehors, la révolte gronde. Le
réformateur échappe de peu à un coup d'épée puis à une décharge
d'arquebuse. Les hallebardiers parviennent à éviter que Farel et ses
compagnons ne soient jetés au Rhône.
Le lendemain, le 4 octobre 1532, Farel quitte la
ville. Point de lâcheté dans ce départ, mais le désir de ne pas
nuire aux débuts de l'Evangile dans Genève.
Quatorze mois plus tard, Farel reviendra, appelé par
un noble, capitaine du guêt. Il ne quittera plus la ville avant que
la Réforme y soit fermement ancrée.
Antoine Froment
Farel, chassé de Genève, le coeur plein d'amour pour
ceux qu'il avait dû quitter, songeait aux moyens de leur faire
entendre quand même la Bonne Nouvelle. En ce début d'octobre
1532, il arrive à Yvonand, sur le bord méridional du lac de
Neuchâtel. Il raconte son voyage aux vallées du Piémont et décrit la
réception orageuse qu'on lui a faite à Genève.
Un auditeur est plus particulièrement attentif : c'est
Antoine Froment, le pasteur du
village. Comme Farel, il est natif du Dauphiné et de la même
génération que lui. Antoine est vivement impressionné. Lorsque Farel
l'enjoint d'aller le remplacer à Genève, il reste troublé, interdit.
Il n'a pas cette fermeté de caractère, cette hardiesse, cette
persévérance qui caractérisent Farel. "Hélas !
mon père, comment affronter les ennemis devant lesquels vous avez dû
fuir ?" Farel revient à la charge. Finalement Froment accepte
humblement la tâche qui l'attend. Il n'a que 22 ans ! Il nous
rapporte dans son journal qu'il tomba à genoux : "O Dieu, pria-t-il,
je ne me fie à nulle puissance humaine, je me remets entièrement à
toi. A toi, je remets la cause, te priant de la conduire puisqu'elle
est tienne."
Quelques jours plus tard, dans les rues de Genève, on
pouvait lire en divers endroits de petites affichettes manuscrites,
ainsi libellées : "II est venu un homme en cette
ville, qui veut enseigner à lire et à écrire, en français, dans un
mois, à tous ceux et celles qui voudront venir, petits et grands,
hommes et femmes, même à ceux qui jamais ne furent en école..."
Ainsi donc, alors que quelques semaines auparavant,
Farel avait été expulsé aux yeux de tous, Dieu pourvoyait à
l'enseignement de sa Parole par les humbles débuts d'un instituteur
qui promettait aux gens de ne rien demander pour sa peine si, au
bout d'un mois, ils ne savaient lire et écrire. Il faut ajouter, en
effet, qu'à la fin de chaque leçon, avant de congédier son
auditoire, Antoine ouvrait le Nouveau Testament et en lisait
quelques versets qu'il expliquait d'une manière pleine d'intérêt.
Les succès de cette simple instruction dépassèrent bientôt les
espérances du maître.
Le 1er janvier 1533, la salle louée par Froment se
trouva trop petite pour contenir les nombreux auditeurs qui
désiraient l'entendre. La foule emporta le maître d'école sur la
place du Molard, où se tenait un marché aux poissons. Elle le hissa
sur l'un des bancs afin que tous puissent l'entendre. "Prêchez-nous, prêchez-nous la Parole de Dieu !"
Il leur fit signe de se calmer. "Invoquez Dieu avec moi",
dit-il. Puis, ému aux larmes, il se mit à genoux par terre, invoqua
le Seigneur, et remontant sur le banc se mit à prêcher.
La réaction du clergé fut immédiate. On apprit que des
hommes en armes s'approchaient. Le lendemain, le Conseil interdit
toute prédication sans autorisation de MM. les syndics et de M. le
vicaire. Froment avait été imprudent. Il se rendit compte que sa
présence compromettait les amis chez qui il avait trouvé refuge et
quitta Genève.
Le séjour de Froment ébranla
les traditions romaines dans la ville, sortit de l'oubli la sainte
Ecriture et y jeta les premiers fondements de l'Eglise.
Les progrès de l'Evangile
Il serait trop long de narrer tous les événements qui
marquèrent encore l'an 1533. Notons pourtant la date du jeudi saint,
10 avril. A l'aube, 80 personnes sont réunies dans un jardin, à
l'extérieur de la ville. Elles prient ensemble et partagent la cène
sous les deux espèces du pain et du vin. Dès que cela fut connu on
en parla beaucoup. Malgré la fâcheuse expérience de Farel et de
Froment, les "amateurs du saint Evangile" célébrèrent leur culte
sans chercher à se dissimuler. Mais leurs assemblées étaient
illicites.
Le 14 juillet au petit jour, l'évêque savoyard quitta
Genève pour ne plus y revenir. Son départ contribua au succès de la
Réforme, car beaucoup de fidèles furent choqués de voir leur pasteur
s'en aller comme un malfaiteur alors que "le bon
berger donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire... délaisse
les brebis et s'enfuit".
A cette époque, un fidèle huguenot délivré des geôles
où sa foi l'avait mené, conjura Froment de revenir à Genève. Antoine
ne se fit pas prier. L'évangéliste qui avait eu pour église la place
du marché et pour chaire le banc d'une poissonnière continua son
ministère de prédicateur, en privé et sur les places de la ville.
Les prêtres alarmés protestèrent auprès des autorités. Mais les
magistrats qui avaient été indisposés par la fuite lâche de l'évêque
laissèrent la nouvelle doctrine se répandre. Mieux, le Conseil
édicta, le 24 octobre, un texte qui donnait gain de cause à la
Réformation : "Prêchez l'Evangile et ne
dites rien qui ne se puisse prouver par la sainte Ecriture."
La joie fut grande parmi les réformés. Ce décret
faisait du christianisme évangélique une religion licite dans
Genève. En décembre, Farel revenait.
Un trio décidé
Dans les premiers jours de 1534, un homme sans
apparence entrait à Genève : Pierre
Viret. Faible et languissant, il souffrait encore d'une
blessure reçue quelque temps auparavant. Viret, Froment et Farel,
ces trois hommes à la foi vivante, au zèle infatigable, allaient
faire de 1534 une année décisive pour l' Evangile.
Une urgente nécessité s'imposait : trouver un lieu de
culte. Ce fut d'abord une salle prêtée par un bourgeois bernois qui
transforma sa maison. Le 22 février, devant une assistance curieuse
et recueillie de trois cents personnes, Viret présidait à la
première cérémonie d'un baptême d'adultes selon l'ordonnance
réformée. Avec la sainte cène de 1533, cet
acte peut être considéré comme la première manifestation officielle
d'une Eglise indépendante de Rome.
Bien des gens n'avaient pu assister au culte. Les
huguenots résolurent de ne pas se contenter plus longtemps de ces
locaux étroits qui ne permettaient pas à tous ceux qui aimaient la
Parole de Dieu de l'entendre. Farel demanda un temple. Les
autorités, embarrassées, déclarèrent qu'il n'était pas de leur
compétence de donner une chaire aux prédicateurs réformés. Ce refus
indigna les évangéliques.
La pression populaire – personnifiée par un noble
riche et généreux huguenot de Genève qui avait ouvert sa maison et
son cœur à l'Evangile, le bouillant Baudichon de la Maisonneuve –
la pression populaire donc, poussa les réformés à s'emparer du
cloître d'un couvent franciscain du quartier de Rive le 1er mars
1534. On était en Carême. Pour bien marquer leur décision de
s'installer dans la place, deux ou trois huguenots montant au
clocher sonnèrent à toute volée pendant une heure ce qui, pour le
moins, était incongru durant cette période de jeûne.
L'Evangile pouvait dès lors être annoncé devant un
auditoire de quatre mille à cinq mille personnes ! Le jour de
Pâques, quatre cents communiants recevaient la sainte cène en ce
lieu. La Réforme faisait de rapides progrès.
Le jour de Pentecôte,
un autre événement fit sensation. Farel terminait une puissante
prédication conjurant l'assistance massée dans le cloître de prier
afin que l'Esprit leur fût donné. Son discours fini, Farel se
prépara à célébrer publiquement la cène du Seigneur. Un prêtre,
officiant d'ordinaire en la cathédrale de Saint-Pierre, se trouvait
dans l'assemblée, revêtu de ses vêtements sacerdotaux. Il s'approcha
de la table.
Prétendait-il dire la messe ? Avait-il été converti ?
Chacun attendait ce qui allait se passer. Le prêtre arrivé devant la
table s'arrête et, ô surprise, jette loin de lui la chasuble et
l'étole et dit à haute voix : "Je me
dépouille du vieil homme et me déclare captif de l'Evangile du
Seigneur". Farel le reçut comme un frère et lui tendit la
coupe.
Plusieurs Genevois commençaient alors à penser et à
vivre autrement que leurs pères, ce prêtre était un type frappant de
cette transformation.
Si 1533 s'était terminée par une prise de position
nette des autorités en faveur de la prédication évangélique, on peut
affirmer que 1534 fut l'année qui connut une large adhésion
populaire au message des réformateurs.
1 5 3 5
L'année commence mal. A l'extérieur, tout semble se
liguer pour étouffer la Réforme genevoise. Berne même lâche son
allié du bout du lac en acceptant une décision des autres cantons
suisses : l'évêque et le duc doivent être réintégrés dans leurs
droits.
Mais la petite cité de 12 000 âmes, galvanisée par
l'opposition, va résister aux puissances qui veulent l'écraser.
L'unité est loin d'être établie sur les moyens de
lutter. Les anciens huguenots veulent vaincre en usant même de
violence s'il le faut; les magistrats prônent la négociation; les
évangéliques savent que la solution sera trouvée spirituellement et
pacifiquement.
Le 7 février, le peuple élit aux premières charges de
l'Etat des syndics, amis de l'indépendance et de la Réforme. Avec
Farel, Viret et Froment dans ses murs, avec la protection divine, la
transformation définitive de Genève paraît imminente. Mais elle ne
va pas se produire sans opposition. Au mois de mars, les trois
réformateurs échappent à la mort : on tente de les empoisonner. Seul
Viret en pâtira dans sa santé, Farel et Froment n'ayant pas touché à
la soupe frelatée servie par une servante à la solde des ennemis.
En juin, un ami des évangéliques
est torturé et brûlé vif au château de Peney, haut lieu de la
résistance savoyarde. Mais une action si cruelle révolta tous les
coeurs et fit dire aux prêtres : "Cela va nous faire plus de tort
que vingt sermons de Farel".
Pourtant une lame de fond allait décider d'un
mouvement irréversible. Dès le printemps, les réformateurs avaient
décidé la tenue d'une "disputation publique". Lors de cette
conférence, partisans et adversaires de la Réforme viendraient
défendre leurs idées.
Le frère du prêtre converti de la Pentecôte 1534,
Jacques Bernard, est chargé de rédiger cinq thèses qui serviront de
base au débat :
-
II faut chercher la justification de ses
péchés en Jésus-Christ SEUL.
-
II faut rendre l'adoration religieuse à
Dieu SEUL.
-
II faut régler la constitution de
l'Eglise par la Parole de Dieu SEULE.
-
II faut attribuer l'expiation des péchés
au sacrifice de Christ, fait une SEULE fois et qui procure une
rémission pleine et entière.
-
II faut reconnaître un SEUL médiateur
entre Dieu et les hommes : Jésus-Christ.
Ces thèses furent distribuées dans toutes les églises
et les monastères de la ville. Les laïques en reçurent aussi : il
n'y avait ni boutiques, ni réfectoires où l'on ne lût et ne
commentât ces propositions.
Le héraut annonça que la dispute aurait lieu dès le 30
mai dans le grand auditoire de Rive et que toutes sortes de savants,
soit de la ville soit de l'étranger, étaient invités avec pleine
liberté de parler.
Réaction étonnante :
la majorité des prêtres de Genève et alentours refusèrent de
participer, souvent sur ordre de leurs supérieurs.
Un secours inattendu parut alors. Un docteur de la
Sorbonne, fort épris de lui-même puisqu'il se faisait appeler
évêque, arriva à Genève et se déclara prêt à disputer. Caroli, ce
Parisien expert dans les détours de la chicane, avait été interdit
en Sorbonne et se trouvait curé d'Alençon. Farel connaissait Caroli,
il lui savait la langue bien pendue mais sans principes fermes.
Caroli serait accompagné d'un Genevois tout de même : Jean Chappuis,
le plus savant des prêtres de la place, prieur du couvent de
Plainpalais. Le dimanche 30 mai, fête de Pentecôte, jour où les
débats devaient s'ouvrir, arriva. Amis et ennemis se rendaient ce
jour-là au couvent de Rive, animés des plus vives et des plus
diverses émotions.
Jacques Bernard, Farel, Viret et Froment, déçus du
faible effectif de leurs contradicteurs, allaient tenir tête aux
deux champions catholiques. La dispute dura tout le mois de juin. Il
est intéressant de noter que c'est durant ce même mois de juin que
parut à Neuchâtel la première Bible française de la Réformation : la
traduction d'Olivétan.
Le succès des réformés s'affirmait de jour en jour.
Caroli et Chappuis ne purent résister à
l'argumentation serrée des réformateurs s'appuyant sur la Bible.
Ils abandonnèrent la partie.
La victoire fut facilement obtenue, trop facilement
même, disaient les partisans de Rome qui déploraient la mauvaise
qualité de leurs champions. On leur rétorqua que la disputation
étant publique, ils auraient dû venir y défendre plus hardiment
leurs points de vue.
Lorsque les conclusions du débat furent connues, les
réformés eurent peine à contenir leur enthousiasme. II leur semblait
évident que les autorités imposeraient la réforme de l'Eglise,
conformément à la Parole de Dieu. Mais le Conseil remit à plus tard
toute décision.
Les réformés impatients demandent de pouvoir célébrer
leur culte dans les principales églises de Genève. Le Conseil
hésite. Sans attendre l'autorisation demandée, le peuple de Genève,
entraîné par Baudichon de la Maisonneuve et d'autres, investit
l'église Sainte-Marie-Madeleine et la "purifie de toute idolâtrerie", selon
l'expression de l'époque. Elle deviendra le temple de la Madeleine,
encore en fonction 450 ans plus tard.
Quelques jours après, le peuple réformé s'emparait de
l'église de Saint-Gervais et y appelait Farel. Restait Saint-Pierre, cathédrale symbole dont les
tours visibles loin à la ronde s'élevaient encore comme un bastion
invaincu.
Le dimanche matin 8 août, une foule de Genevois
réformés gravissaient les rues qui conduisent à ce sanctuaire. Ils
s'en approchaient avec la ferme intention d'y remettre la lumière
sur le chandelier. Etant entrés dans le noble édifice, les réformés
mirent en branle la grande cloche pour appeler le peuple à l'écoute
de l'Evangile : la "Clémence" sonnait alors la dernière heure du
Moyen Age. Farel arriva et monta en chaire : une époque nouvelle
commençait.
La confirmation politique suivit de quelques jours :
le 10 août, le Grand Conseil fut convoqué. Les deux cents sénateurs
et plusieurs autres notables étaient rassemblés pour entendre Farel,
Viret et Jacques Bernard. Les débats furent longs, mais tout se
passa avec ordre et chacun put exprimer son opinion en toute
liberté. Les réformateurs, rappelant les conclusions de la dispute
de Rive, demandèrent qu'elles fussent adoptées par le Conseil. En
conséquence, la messe devait être abolie et l'Eglise de Genève
réformée conformément à la Parole de Dieu. On prit ce jour-là une
décision provisoire, on voulait encore convoquer les prêtres devant
le Conseil pour leur demander s'ils avaient quelque chose à dire
pour justifier leurs positions.
En fait, la Réforme avait triomphé. Genève avait cessé
d'être catholique, une page de son histoire était tournée. La date
du 10 août 1535 est considérée par de nombreux historiens comme
celle de la Réformation à Genève.
Post Tenebras Lux
Genève utilisait encore la monnaie savoyarde. Le
Conseil voulant affirmer l'indépendance de la cité fit frapper
monnaie en décembre 1535. Les pièces d'argent devaient porter
l'emblème de la ville : l'aigle et la clef. Mais ces symboles furent
complétés par un soleil levant surmontant l'écu. En son centre
brillent les trois lettres grecques I H
S .
On trouve déjà ce trigramme dans les catacombes de
Rome, gravées comme un signe vainqueur par les premières générations
chrétiennes persécutées : ce sont les trois premières lettres qui
forment le nom JÉSUS.
Aux armoiries, on ajouta encore la devise : Post Tenebras Lux. Il y avait quelque
hardiesse à proclamer en ces temps de famine et de souffrance pour
le peuple tout entier que les ténèbres étaient du passé et que la
lumière brillait désormais à Genève. Mais cette lumière n'était pas
la prospérité matérielle, c'était la lumière de l'Evangile du
Christ.
En juillet 1536, Calvin, de passage à Genève, fut
retenu par Farel...
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La cité s'organise
Nous avons laissé Genève au lendemain du 10
août 1535. En ce jour mémorable, l'intention des autorités
s'était clairement manifestée : la cité allait désormais
vivre selon les principes de la Réforme. Néanmoins, un long
chemin restait à parcourir jusqu'à la réalisation de cette
noble ambition. Suite à un décret de ses magistrats, Genève
n'était plus catholique. Cela pourtant ne suffisait pas à en
faire une ville où la Parole de Dieu inspire les mœurs privées
et publiques.
A l'intérieur, beaucoup de citoyens avaient
vu dans la Réforme un moyen de
lutte politique contre les ambitions du duc de Savoie
de même qu'une libération à l'égard de règles gênantes.
La Réforme, loin d'être une émancipation de toute autorité,
était un retour à celle de la Parole de Dieu, un acte d'obéissance
envers une autorité plus exigeante : celle du Dieu saint qui
nous appelle à une vie sainte.
A l'extérieur, la maison de Savoie ne
desserrait pas son étreinte. La ville était étroitement
bloquée : le bois, la viande, le beurre et en général tous
les produits de la campagne étaient hors de prix.
C'est pourtant dans ces circonstances que Genève
orna son blason de la devise qui est encore sienne quatre siècles
et demi plus tard : POST TENEBRAS
LUX. Si la lumière devait succéder aux ténèbres,
l'une des façons d'assurer sa victoire était d'instruire la
jeune génération. Farel et ses amis demandèrent que
l'instruction fût universelle, pour tous les enfants. Le
livre de lecture choisi ? La Bible d'Olivétan. Bien des
petits Genevois de l'époque balbutièrent devant les pages de
cet ouvrage qui venait de sortir de presse !
Les citoyens aussi devaient entendre
l'enseignement biblique. Même quand la population était sur
les remparts pour veiller à la sécurité de la ville, les prédicateurs
s'y rendaient pour instruire et enseigner la crainte de Dieu.
Les syndics agissaient avec sagesse, secondant
les efforts de leurs pasteurs. Une des premières tâches
qu'ils entreprirent fut la réorganisation des hôpitaux. Les
chrétiens doivent prendre soin de leurs malades et de leurs
pauvres. Un Hôpital Général fut donc fondé dans un couvent
délaissé; on lui attribua les biens devenus vacants par le départ
des ecclésiastiques. Claude Salomon, l'un des plus fervents
évangéliques, mit toute sa vie et sa fortune au service des
malades. La doctrine de la justification par la foi était
loin de tarir la source des bonnes oeuvres !
Comme on le voit, l'Eglise et l'Etat
s'organisaient. La Réforme prouvait tout de suite qu'elle
allait donner une âme à la cité désemparée.
Le secours de Berne
De nos jours, un monument fameux fait face à
l'Université de Genève : le Mur des Réformateurs. Au pied
des quatre statues qui en constituent le centre sont disposées,
sur le sol, des armoiries marquetées en granit de couleur. Le
touriste du XXe siècle y remarque celles de Berne. Qu'est-ce
qui justifie donc cet hommage rendu à nos "très
chers combourgeois et singuliers amis".?
Revenons à la Genève de l'hiver 1535. Nous
avons vu que son acceptation de la Réforme a provoqué contre
elle l'ire de la maison de Savoie. Le duc Charles III veut à
tout prix étouffer la révolte contre son autorité et celle
de Rome; il serre la ville dans un cruel étau pour l'amener
à sa merci.
L'épouvante commence à gagner la population;
les conseils délibèrent, mais en vain, sur ce qu'il convient
de faire pour sauver la ville. Des groupes se forment çà et
là dans les rues. "Hélas ! dit-on,
que d'infortunes! Tout autour de la ville empêchements de
vivre, pilleries, incendies, assauts de guerre. Dans la ville
même, grandes intelligences en faveur de nos ennemis. Comment
une poignée de gens résisteraient-ils à de telles
multitudes ?..."
En 1526, un traité
de combourgeoisie avait été scellé entre Fribourg, Berne et
Genève. Le contenu de ce pacte était simple : si
l'une des villes était attaquée, les deux autres devaient
lui porter secours. C'est dix ans plus tard que ce traité
allait prendre toute sa valeur pour Genève. Dès le mois de
septembre 1535, d'éminents citoyens s'étaient rendus à
Berne pour faire valoir le pacte d'alliance.
Or, il y avait à Berne des hommes dont le
seul désir était de rendre gloire à Dieu : ils mettaient
leur force au service de la cause évangélique. Ils seraient
partis sur-le-champ apporter aide à leurs frères menacés,
quels que soient les dangers de l'entreprise. A côté d'eux,
des politiciens faisaient passer la question des sentiments au
second plan. Ils ne voulaient pas s'engager dans une aventure
si les circonstances politiques ne leur paraissaient pas
favorables.
Le 16 janvier 1536
enfin, Berne déclara la guerre au duc Charles III. Son
intervention fut rapide et décisive. On rappelle la grande
discipline régnant dans les rangs bernois. Entrés en
campagne "pour l'honneur de
Dieu", ils ne voulaient pas souiller leur cause
par des rapines et des effusions de sang inutiles.
L'armée bernoise, placée sous le
commandement de Franz Naegeli arracha à l'emprise savoyarde
tout le Pays de Vaud, le Pays de Gex qui borde Genève au
nord-ouest, ainsi que le sud du lac Leman jusqu'à Thonon. La
dernière place forte des Savoyards était le fameux château
de Chillon. Les Bernois le prirent le 29 mars avec l'aide d'un
contingent genevois. Plusieurs prisonniers, détenus dans les
cachots du château, furent délivrés. De leur nombre était
François Bonivard qui paya de six ans de captivité son
ardeur à défendre l'indépendance de Genève.
De son côté, la France avait attaqué la
Savoie et occupé le reste du duché. Genève respirait. Elle
avait devant elle près de cinquante ans de paix pour
organiser la république protestante qui avait remplacé la
principauté épiscopale.
Le Conseil Général du
21 mai 1536
Nous avons rappelé plus haut la journée
marquante du 10 août 1535. C'est alors par un décret de ses
autorités que Genève avait choisi de vivre selon les
principes réformés. S'il était concevable de voir des
magistrats prendre une décision politique engageant l'Etat,
il en va tout autrement en ce qui concerne le domaine de la
foi où la conscience individuelle de chacun est concernée :
un peuple tout entier ne se convertit pas réellement à Dieu.
Qu'on se souvienne de la décision prise par
tout le peuple d'Israël rassemblé au pied du mont Sinaï :
trois mois auparavant c'était la merveilleuse délivrance du
joug égyptien puis les dons divins de la manne et de l'eau du
rocher, enfin la victoire sur Amalek. Moïse redescend de la
montagne avec les lois et ordonnance dictées par Dieu. "Le
peuple entier répondit d'une seule voix : Nous ferons tout ce
que l'Eternel a dit." Quelques jours plus tard,
une partie de ces gens construisaient le veau d'or…
Farel avait probablement à l'esprit cet épisode
biblique. Sous ses yeux venait de naître une cité
globalement réformée. Subsistaient néanmoins dans beaucoup
de consciences individuelles les traces et habitudes héritées
de l'ancienne tradition. Il était décidé à mettre en
oeuvre, par la prédication, la puissance de changement de l'Evangile
plutôt que toute autre force humaine de contrainte. Malgré
la crainte qu'il pouvait nourrir de voir Genève construire
plus tard un veau d'or, il lui parut essentiel que l'Eglise
nouvelle composée de membres épars, peut-être opposés les
uns aux autres, se rassemblât en un seul corps. Farel désirait
donc qu'il se fît dans Genève une profession publique de foi
à l'Evangile.
C'était à l'assemblée de tous les citoyens
qu'appartenait la souveraineté dans les choses de l'Etat;
Farel croyait qu'à plus forte raison c'était à ce peuple réuni
selon les anciennes coutumes, qu'il appartenait de proclamer
la doctrine évangélique. Il obtint donc des sénateurs la décision
d'assembler tous les Genevois en Conseil Général pour cette
confession de foi, le dimanche 21 mai 1536. Ce jour tant désiré
et tant redouté arriva. Les cloches sonnaient. La Clémence
jetait au vent ces paroles inscrites sur son airain : "J'appelle
le peuple. Jésus, Sauveur des hommes, Fils de Marie, Salut du
monde ! Sois-nous propice et clément !" L'émotion
semblait générale dans la grande église où étaient
rassemblés, outre l'ensemble du peuple, les ambassadeurs de
Berne avec, à leur tête, le chef de l'armée libératrice :
Franz Naegeli.
Claude Savoye, premier syndic, préside. Il
invoque Dieu. Puis ajoute d'une voix qui retentit dans toute
la nef : "Citoyens,
voulez-vous tous vivre selon l'Evangile et la Parole de Dieu
telle qu'elle nous est prêchée chaque jour ?... Si quelqu'un
sait et veut dire quelque chose contre la doctrine qui nous
est prêchée, qu'il le fasse !" Il y eut alors un
grand silence, on était dans l'attente. On se demandait si
quelque voix, amie de Rome ou du plaisir, n'allait pas
protester contre la Réforme.
Mais personne à Genève ne songe à revenir
en arrière. Tous ont confiance en leurs réformateurs. Ils
l'affirment en faisant serment, la main droite levée,
"de vivre en cette sainte loi évangélique et selon la
Parole de Dieu... de vivre unis les uns avec les autres, en obéissance
de justice". Massés dans leur chère cathédrale, les
Genevois ont agi en hommes libres, en citoyens conscients de
leurs responsabilités, en chrétiens courbés devant Dieu et
devant sa Parole.
Jean Calvin
Farel était alors
presque seul à Genève. Son collaborateur Froment
avait été appelé à Aigle; Viret s'était rendu à Neuchâtel.
Farel ployait sous la tâche et demandait à grands cris du
secours. Il était plutôt de ceux qui fondent les sociétés
que de ceux qui les organisent; il le sentait, et désirait
remettre à d'autres mains l'établissement définitif de l'Eglise
dans Genève. Où trouver l'homme de Dieu qui devait achever l'œuvre
? Un soir du mois de juillet 1536, une voiture de France
arrivait à Genève. Il en descendit un homme jeune encore, 27
ans, petit, maigre, le visage pâle, la barbe noire et
pointue. Son front haut, son oeil vif et sévère, ses traits
réguliers et expressifs indiquaient un esprit profond, une âme
élevée, un caractère indomptable. Son intention était de
"passer par Genève légèrement, sans s'arrêter plus
d'une nuit en la ville". C'était Calvin faisant escale
sur la route de Strasbourg. Au mois de mars venait de paraître
à Bâle l'édition latine de son Institution chrétienne. Il
se rendait en Alsace afin d'y poursuivre ses études.
Calvin respectait Farel depuis longtemps comme
le plus zélé des évangélistes, mais il ne semble pas que
les deux hommes se soient rencontrés jusqu'alors. Farel, qui
avait lu l'Institution chrétienne,
avait reconnu dans l'auteur de cet écrit le théologien le
plus scripturaire, l'écrivain le plus éloquent du siècle.
Aussi la pensée que cet homme était à Genève l'émut et le
ravit. Il se hâta donc de le rencontrer. Farel se doutait-il
en entrant qu'il allait faire vivre à Calvin ce jour-là des
moments dont l'intensité peut être comparée à ceux que
Saul de Tarse vécut sur le chemin de Damas ?
Laissons Calvin raconter lui-même cette
rencontre. Il la décrivit plus tard dans sa préface aux
Commentaires sur les Psaumes.
"Finalement, maître
Guillaume Farel me retint à Genève, non pas tant par conseil
et exhortation que par une adjuration épouvantable, comme si
Dieu eût d'en haut étendu sa main sur moi pour m'arrêter...
Après avoir entendu que j'avais quelques études particulières,
auxquelles je me voulais réserver libre, quand il vit qu'il
ne gagnait rien par prières, il vint jusqu'à une imprécation,
qu'il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité
d'études que je cherchais, si, en une si grande nécessité,
je me retirais et refusais de donner secours et aide. Lequel
mot m'épouvanta et ébranla tellement que je me désistai du
voyage que j'avais entrepris."
Ce n'était pas seulement l'œuvre qu'on lui
demandait d'entreprendre qui effrayait Calvin, c'était aussi
le lieu dans lequel il devait la poursuivre : il craignait de
comparaître devant les assemblées de Genève. On parlait
beaucoup de la violence, des tumultes, de l'esprit indomptable
des Genevois. Au travers des paroles de Farel, il sembla
pourtant à Calvin "que la main de
Dieu descendait du ciel, qu'elle le saisissait, et qu'elle le
fixait irrévocablement à la place qu'il était si impatient
de quitter". Dès la deuxième quinzaine d'août,
il s'établit à Genève.
Calvin, venant après Luther et Farel, était
appelé à compléter l'œuvre de l'un et de l'autre. Le grand
Luther, auquel appartiendra toujours la première place dans l'œuvre
de la Réformation, avait prononcé avec puissance les paroles
de la foi; Calvin devait les coordonner et montrer l'imposante
unité de la doctrine évangélique. L'ardent Farel, le
missionnaire le plus actif de cette époque, avait détaché
les hommes de l'erreur romaine, et en avait uni plusieurs à
Christ, mais sans les grouper; Calvin devait réunir ces
membres épars et constituer l'assemblée. Doué d'un génie
organisateur, il accomplit la tâche que Dieu lui avait assignée;
il entreprit de former une Eglise placée sous la direction de
la Parole de Dieu et sous la discipline du Saint- Esprit.
L'œuvre de Calvin
Calvin a tout d'abord voulu faire de Genève
une ville chrétienne où tout serait à la gloire de Dieu
dans la vie publique.
Son action fut immense et s'étendit à tous
les domaines : non seulement religieux mais aussi culturel
(fondation de l'Académie) politique et économique. Il est
faux de voir en lui un dictateur qui s'imposa par la force. Sa
seule fonction officielle fut la présidence de la Compagnie
des pasteurs. Mais son génie était tel que les magistrats
recouraient à ses lumières à tout propos. Et les occasions
ne manquaient pas en ces temps difficiles où il s'agissait de
reconstruire un Etat sur des bases nouvelles. Il rédigea pour
l'essentiel les Edits civils de 1543, qui servirent de
constitution à la République, tâche à laquelle sa
formation de juriste le rendait mieux apte que les membres du
gouvernement, dont aucun n'avait fait d'études.
A Genève, tout devait être à la gloire de
Dieu également dans la vie privée des citoyens. Calvin lutta
pour une discipline de vie sévère. Les mœurs devaient être
surveillées de près. Il eut de redoutables adversaires dans
tous les "gaudisseurs de
table, friands qui cherchent quelque lippée pour farcir leur
ventre". Il combattit aussi le luxe vestimentaire.
Un tribunal, le Consistoire, comprenant des pasteurs et des laïcs,
fut chargé de punir les infractions.
A mesure que croissaient les persécutions
contre les protestants de France et d'Italie, Genève
vit son attrait grandir pour des milliers d'exilés. C'était
une élite qui enrichissait la cité sur les plans moral et
spirituel. Cependant, on déplorait un déclin économique qui
poussa les vieux Genevois mécontents à vitupérer contre
"ces chiens de Français". Pourtant que de gens
illustres ont trouvé à Genève un refuge et une patrie.
Citons seulement Théodore de Bèze, le successeur de Calvin.
Le réformateur-législateur dirigeait aussi
de ses conseils les destinées de la Réforme en Suisse, en
France, en Ecosse, aux Pays-Bas et jusqu'en Hongrie. Un tel
rayonnement valut à Genève l'hostilité des puissances
voisines. Le duc de Savoie qui avait relevé la tête après
sa défaite de 1536, le roi de France, le pape lui-même
guettaient l'occasion favorable de s'emparer de la Rome
protestante. Tous les citoyens s'unissaient alors pour défendre
la cité menacée.
Tout ne doit pas être mis sur le même plan
dans la vie et l'œuvre de Calvin. Homme du XVIe siècle, il
resta parfois prisonnier des idées de son temps. L'Eglise
catholique usait de violence contre ses adversaires. Calvin en
fit autant contre Michel Servet. Il faut observer que Servet,
en niant le dogme de la Trinité, s'était rendu haïssable à
toutes les Eglises. Il avait déjà été condamné par
l'Inquisition catholique et n'avait échappé au châtiment
que par une évasion. Cependant le bûcher qui s'éleva sur le
plateau de Champel constitue une tache sombre dans l'histoire
de Genève.
Il n'en demeure pas moins que Dieu a parlé
par Calvin. Il dépasse son siècle et reste un des géants de
la pensée et de la foi. Lorsqu'il mourut, le 27 mai 1564 à
55 ans, épuisé par le travail et la maladie, Calvin avait
accompli, lui le timide, le "pusillanime", une
oeuvre que les siècles ne pourront détruire, tant que des
hommes et des femmes, demeurant dans l'obéissance à la
Parole de Dieu, resteront fidèles comme lui à l'enseignement
de son Seigneur. Calvin a continué l'œuvre de ses
devanciers, dressé un mur, une forteresse de Dieu, une ville
sur la montagne : la Genève de la Réforme. Aux chrétiens du
XXe siècle la responsabilité de la voir se perpétuer.
Compilation et rédaction :
André Jaquet
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André Jaquet (sources : J.-H. Merle d'Aubigné
"Histoire de la Réformation en europe au temps de Calvin", Paris
1869. D. Buscarlet "La Réformation à Genève", Genève 1936)
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