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Ces quelques notes sont
essentiellement tirées de The Royal Ark Mariner Degree : Its Origin
and History, du R.F. R.M.Handfield-Jones, M.C., Grand
Bibliothécaire de la G.L.des M.M.M.d'Angleterre, &c., publié en 1968.
Tout chercheur intéressé par l'histoire
et les origines du rituel de ce Grade se reportera avec profit au monumental
ouvrage du T.R.F, le Rév. Neville Barker Cryer, An.G.M.Prov.(Surrey) : The
Arch and the Rainbow (1), traduit en français par le
Professeur Georges Lamoine, sous le titre L'Arche et l'Arc-en-Ciel,
Edition SNES, Toulouse 1999.
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Les premières "Constitutions" manuscrites ou
"Anciens Devoirs" , le Poème REGIUS(2) de 1390 environ
(mais copie d'un texte des années 1350), contiennent à la ligne 537, la
première allusion à Noé et au Déluge :
«... l'effroi restant / après
la fin du Grand Déluge ...»(A.C.) ou « ... Bien après que — chose
effroyable — / Le Déluge de Noé eut déferlé ...» (E.M.).
Vingt ans plus
tard, le manuscrit COOKE (2) , reprend et développe l'épisode.
Noé y est cité six fois et soixante cinq lignes (257 à 320) sont
consacrées, non pas seule ment à Noé et à l'Arche, mais aux causes et
circonstances du Déluge et aux colonnes portant les sciences :
« …dieu voulait / se
venger du péché par le feu ou par l’eau et ils s’efforcèrent de sauver les
sciences qu'ils avaient inventées ... (lignes 257-261)... de faire II
piliers [...] de marbre et de lacerus ...» (279-284) et « ...gravèrent sur
les pierres toutes les VII sciences sachant qu'allait venir un
châtiment...» (300-303).
Ainsi, dès le
milieu du XIV° siècle l'histoire de Noé apparaît associée à la Maçonnerie.
La première édition des Constitutions d'Anderson
(3) nous apprend en 1723 (p. 3) :
« ... qu'enfin Noé, neuvième
descendant de Seth, reçût commandement de Dieu de bâtir une Grande Arche
; bien faite en bois, elle fut fabriquée selon les principes de la Géométrie
et les règles de la Maçonnerie », et plus loin « NOÉ et ses trois fils
JAPHET, SEM et CHAM, tous Maçons authentiques, continuèrent après le déluge
les arts et traditions antédiluviens et les diffusèrent largement à leur
postérité croissante. »
En 1726, le manuscrit GRAHAM (4) ajoute bien
plus encore, rapportant :
«... que Sem, Cham et Japhet
eurent à se rendre sur la tombe de leur père Noé pour tenter d'y découvrir
quelque chose [...] qui les guiderait jusqu'au puissant secret [...] . Ici,
j'espère que chacun admettra que toutes les choses nécessaires au nouveau
monde se trouvaient dans l'Arche avec Noé. »
En 1738, la deuxième édition des Constitutions
d’Anderson (3) est plus précise dans sa partie
légendaire :
«... quand la Destruction du
Monde fut proche, Dieu commanda à NOÉ de construire la Grande ARCHE ou
Château flottant [...]. Cet édifice quoique de bois uniquement, fut
fabriqué selon les règles de la Géométrie
[...] à son bord montèrent
Noé, ses fils [...] et après avoir pris le Chargement d'Animaux selon
l'Ordre divin, ils furent sauvés dans l'Arche, quand tous les autres
périrent dans le Déluge ...» et parle plus loin des « Noachides [Noachida;]
ou Fils de Noé— le premier nom des Maçons selon les antiques traditions ».
et quelques pages plus loin,
dans le premier des "Anciens
Devoirs", il est dit :
«... un MAÇON est tenu par
son Engagement d'obéir à la Loi morale, en vrai Noachide ou fils
de Noé », et plus loin, référence est faite aux «... trois Grands
Articles de. NOÉ ...».
On remarquera en passant que cette légende noachide (ou
noachite) dut certainement servir de canevas au Troisième Grade original et
fut peut-être la base de la légende plus récente de la mort d'Hiram.
Chacun sait la floraison des grades et ordres à partir
des années 1740. Plusieurs de ceux-ci constituent aujourd'hui la base de
notre grade de Nautonier de l'Arche.
En 1871, à Londres, une Grande Loge des Nautoniers de
l'Arche Royale se dota de Statuts comprenant une longue présentation
historique. Ils prétendaient qu'en 1772, une Grande Loge aurait été
reconstituée confirmant ainsi que le Grade fut pratiqué à Londres bien
avant cette date puis, sans interruption, jusqu alors. L ensemble se fonde
sur une Charte de 1793 qui est un faux manifeste. Toutefois, seul le
document est faux. Ce qu'il relate, en inventant les dates et les preuves,
est assez exact dans les grandes lignes. C'est ce que nous allons voir
maintenant.
La première collation authentique et avérée de ce Grade
fut à Bath en 1790, quand un certain William Boyce"prit les grades de
la Croix Rouge et aussi le Nautonier de l'Arche Royale", bien qu'un
faisceau de coïncidences permettent de le penser connu à Portsmouth dès
1778 et peut-être à Londres vers 1772.
Un scandale électoral, relaté en 1830 dans une histoire
locale, nous le montre aussi à Ipswich en juin 1790 quand " une
personne du nom de 'Noé' Sibl[e]y [...] y fonda un club ou association
[...], prétendue branche de la Franc- Maçonnerie, appelé les Bons
Samaritains ou Maçons de l'Arche, dont le serment d'admission faisait
obligation à chacun (d'une entr'aide totale) en toutes circonstances, et
Sir John Hadiey D'OyIy (le candidat à l'élection) était Bon Samaritain.
Leurs processions à travers les rues étaient un vrai spectacle: une
réplique de l'Arche de Noé et toutes sortes de décors et bannières y
étaient promenées.
Ebenezer Sibly, astrologue et plus tard chirurgien,
initié à la Loge n° 79 (Anciens) de Portsmouth en 1784, apparaît lié à ce
Grade par un rituel manuscrit conservé à la G.L.M.M.M. d'Angleterre : « La
Loge d'Arche Royale ou le II [è grade] du Maçon d'Arche,
développé en forme d'Instruction ... , par Ebenezer Sibly, D[éputé] G(rand]
N[oé], 1790 », qui contient, entre autres, une 'Exhortation à la Digne
Fraternité des Nautoniers d'Arche Royale' et un rituel dont les secrets et
mystères sont ceux de ‘ce Grade Suprême de l'Ancienne Franc-Maçonnerie
intitulé Noachite [Noachidia] ou Nautonier d'Arche' et le châtiment, le
même que de nos jours.
A cette période, Thomas Dunckerley était Grand Maître
Provincial pour le Comté de l'Essex où se déroula l'épisode politique déjà
vu. Si rien n'assure absolument que Dunckerley possédait alors ce Grade
gageons que, les deux hommes s'étant rencontrés, peut-être pour des motifs
de discipline maçonnique, "l'infatigable fondateur" ait alors été
fort intéressé.
Quoiqu'il en soit, le "Freemasons ' Magazine"
relate dans sa livraison d'août 1794, à la page 147 :
« 16 AOÛT - L'anniversaire de
son Altesse Royale le Duc d'York fut célébré avec toute la pompe maçonnique
par l'Ordre des Chevaliers Templiers demeurant à Londres, auxquels s'était
jointe la Société des Anciens Maçons de l'Ordre Diluvien d'Arche Royale et
de Marque, réunis à la Taverne du 'Surrey', dans le Strand, sur convocation
de Monsieur Thomas Dunckerley, Grand Maître et Grand Commandeur de ces
Ordres Unis. »
II semble donc bien que Dunckerley ait pris le contrôle
de la Grande Loge des Nautoniers de 1793, devenant chef des Ordres ainsi
unis. Après sa mort en 1794, Lord Rancliffe fut installé Grand Maître des
Ordres Unis du Temple et de Malte puis, par ailleurs, des Ordres de la
Croix Rouge de Rome et de Constantin, ainsi que Grand Commandeur des N.A.R.
en 1796, avec Noé Sibly comme Député Grand Noé et Robert Gill, Assistant
Grand Noé. A la fin Gill, Charles Sinclair, William Jones, William Cooper
et Isaac Mosley d'octroyer Patentes et dispenses aux Nautoniers de l'Arche
régulièrement immatriculés ..». On retrouvera le dernier nommé trois ans
plus tard, aux Amériques.
Un incendie ayant ravagé la demeure de Robert Gill,
rien ne nous est parvenu de ses importantes archives amassées au long de sa
riche carrière maçonnique. Dès 1799, à la mort de "Noé" Sibly, la
Grande Loge des Nautoniers commença à décliner, pour bientôt sombrer dans
l'oubli.
En 1816, puis en 1843, le F. John F.Dorrington, Grand
Commandeur Noé (vraisemblablement en vertu de sa propre autorité) tenta,
sans grand succès, de ressusciter la Grande Loge. Sa ténacité et ses
efforts devaient pourtant, vingt-cinq ans plus tard, porter leurs fruits.
Les membres de la Loge de Marque St.Mark, "assemblés en loge de
Nautoniers de l'Arche Royale", publièrent dans le périodique le
"Freemason" :
« NAUTONIERS DE L'ARCHE ROYALE
- Un vaisseau de la Très Ancienne et Honorable Fraternité des Nautoniers
d'Arche Royale se présenta au large de l'Hôtel George, à Aldermanbury, sur
le coup des sept heures du soir, le lundi 2 mai 1870, sous le commandement
de Père Noé, ayant à son bord les Nautoniers d'A.R. : Marsh comme Sem, Hub
bard comme Japhet et Vesper comme P.N. Le vaisseau dû- ment amarré, l'Arche
fut solennellement ouverte et les frères suivants, ayant prêté l'Ancienne
Obligation de cette Honorable fraternité, montèrent à bord comme Nautoniers
d'A.R., [suivent huit noms]. L'Arche fut ouverte au grade de Sem et Japhet
et ces chaires furent successivement occupées par les Nautoniers d A.R.
Marsh, Lubitt, Church, Levander et M[orton] Edwards. Après une pause, et la
sortie des autres Nautoniers, Hubbard, Levander et Edwards furent passés
dans la Chaire de Premier Principal. Durant ces cérémonies, la Patente
"Gill" de la Fraternité était sur la table du Scribe. L'Arche fut
dûment fermée, le vaisseau prit le large, les Nautoniers d'Arche se
retrouvèrent [au Banquet] et, après une soirée agréablement passée, se
séparèrent. »
Morton Edwards, sculpteur connu, était Grand Officier
de Marque. Le 13 mai 1870, à son domicile, à Londres, John Dorrington le
nommait et investissait comme Député Grand Noé et Grand Scribe de l'Ordre,
au moment même où un comité était constitué par la Grande Loge de Marque
pour « étudier les rituels des grades d'Arche [de Noé], Lien et Lutte (Link
and Wrestle) et Très Excellent Maître. » Le 14 juin, le Chanoine George
Portal, Grand Maître de la Marque, était élevé Nautonier et passé dans la
Chaire de Noé par la Loge Old Kent, en compagnie plusieurs de ses
Grands Officiers.
En août, le comité faisait rapport : le grade semblait
avoir été pratiqué depuis 1790 au moins, au sein d'ateliers autonomes ou de
Loges de Marque de Temps Immémorial ; il ne présentait rien de
préjudiciable à l'Ancienne Maçonnerie ; rien ne semblait empêcher qu'il
soit pratiqué sous l'autorité de la Grande Loge de Marque ; et il
recommandait que les Loges de Marque désirant le pratiquer y soient
autorisées par le Grand Secrétaire, par une Charte spéciale, aux conditions
à déterminer.
La Grande Loge, réveillée en juillet 1870, par patente
de Dorrington, avait maintenant Edwards comme Grand Commandeur Noé ainsi
qu'un collège complet de Grands Officiers et, au moins sur le papier, des
Grands Inspecteurs dans de nombreux pays.
En juin 1871, la Grande Loge de Marque désavouait
Morton Edwards, l'un de ses Grands Officiers, et déclarait prendre le Grade
de Nautonier sous sa protection. Edwards fit la sourde oreille pour ne se
laisser convaincre qu'en 1884. Un rituel du Grade, publié en 1884, encore
en circulation, indique dans l'Obligation l'allégeance due au "Grand
Commandeur Noé".
Depuis 1871, en Angleterre, ce Grade est pratiqué sous
l'égide de la Grande Loge de Marque, où il s'est développé avec dynamisme.
Depuis 1994, il semble acquérir une certaine autonomie et se diriger vers
le statut de Grande Loge agrégée, dont il jouit en France depuis la Constitution
de la Grande Loge le 31 mai 1997.
En Ecosse, il est administré (sous l'égide d'une Grande
Loge des Nautoniers intégrée), par le Grand Chapitre de la Sainte Arche
Royale et pratiqué au sein de 'Loges et Conseils' conjointement avec celui
de Chevalier de la Croix Rouge, Croix Rouge de Daniel ou 'Passe de
Babylone'.
Aux États-Unis, le Grade, reçu d'Ecosse en 1931, est
agrégé depuis 1932 à la série des grades contrôlés par le Grand Conseil des
Grades Maçonniques Alliés et encore pratiqué de manière autonome par
quelques rares Loges, essentiellement situées en Nouvelle Angleterre.
(1) - The Arch and the Rainbow — The Story of the Order of Mark
Master Masons and the Degree of Royal Ark Mariner, Lewis Masonic, lan
Allan Regalia, Addiestone, 1996.
(2) - traduction du Prof. André Crépin
(A.C.) et Edmond Mazet (E.M.) in Travaux de Villard de Honnecourt N°
6, GLNF, Paris, 1983.
(3) - traduction du Prof. Georges Lamoine Les
Constitutions d'Anderson :traductions sur les textes de 1723 et 1738,
SNES, Toulouse, 1995.
(4) - traduction de Gilles Pasquier in Travaux
de Villard de Honnecourt N° 6, GLNF, Paris, 1983.
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