CERCLE DE TUBINGEN

Avant le début du XVIIe siècle, on trouve des images de roses associées à des croix, mais c’est un symbole parmi tant d’autres, rien de plus. Tout commence en 1614, à Cassel, avec un manifeste en allemand intitulé: Commune et Générale Réformation de tout le vaste monde, suivi de la Fama Fraternitatis de l’ordre louable de la Croix de Rose, adressé à tous les savants et chefs de l’Europe. Ce texte, aussi poétique par son style que peu original par les idées exprimées, fait de traductions et de compilations, se présente surtout comme une satire de la situation spirituelle, morale et sociale du luthéranisme. L’auteur, bien que protestant, proclame que la rédemption ne se fait pas du dehors, mais de l’intérieur, par la voie du cœur ou l’élan mystique. La Fama Fraternitatis, lettre ouverte aux sages, résume la vie d’un personnage mythique, Christian Rosenkreutz (Croix de Rose); ce magicien, grand voyageur, aurait séjourné à Damas, puis serait rentré en Allemagne pour y fonder un cloître. En 1604, cent vingt ans après sa mort, on retrouva sa tombe qui contenait des formules magiques et des conseils de règle de vie. Toute la biographie est écrite dans le style et avec les expressions des grands mystiques des siècles précédents. Ce manifeste prie les savants d’Europe de se faire connaître, mais ne révèle pas pour autant l’identité de ses auteurs. En 1615, la Fama est rééditée à Francfort avec une Confession de la Fraternité, c’est-à-dire une défense contre les accusations d’hérésie ou d’interventions politiques subversives. Cette Confession promet des secrets merveilleux: santé, jeunesse, commerce avec les esprits. Dieu va rendre aux hommes, avant même le Jugement dernier, la lumière et la splendeur d’Adam perdues par la chute. Un tel texte fait penser évidemment aux nombreuses fraternités alchimiques du XVe siècle et à tous les thèmes répandus alors: règne de l’Esprit, régénération intérieure, apocalypse. À ces deux livres fait suite, en 1616, un fort beau texte en allemand, Les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz, anno 1454, probablement influencé, comme l’a remarqué Paul Arnold, par le chant X de The Faerie Queene d’Edmund Spenser.

L’auteur des Noces est Johann Valentin Andreae (1586-1654), luthérien de Tübingen et diacre depuis 1614. Il a sans doute écrit cet ouvrage dès 1604, et il est certain qu’on peut lui attribuer un rôle essentiel dans l’invention de l’idée comme de la rédaction des fameux manifestes. On appelle « cénacle de Tübingen » le cercle constitué par les personnages qui sont à l’origine de tout ce mouvement, c’est-à-dire Andreae, Christoph Besold et Tobias Hess. Le caractère de ludibrium, de plaisanterie, inséparable de cette affaire, ne peut surprendre de la part d’Andreae, qui sait manier la malice et le mythe. Bien que, de 1615 à l’époque actuelle, quantité de faussaires n’aient cessé de brouiller les pistes, on peut affirmer qu’entre 1614 et 1620 il n’existe pas de «Fraternité Rose-Croix», à moins d’entendre par là qu’une amitié spirituelle rapprochait les amis du cénacle; il y a surtout un jeu d’intellectuels luthériens désireux d’inciter les hommes à faire un retour sur eux-mêmes. Le jeu dégénère vite en abondante polémique, ce qui est normal à une époque aussi troublée. Il est de nature ésotérique; cela n’est pas étonnant non plus, en un temps où l’on publie, toutes proportions gardées, autant de traités d’alchimie qu’aujourd’hui de romans. Dès 1616, Andreae se désolidarise de son petit groupe; mais le mythe, lancé, ne cessera plus de se développer. Des associations plus ou moins solides, intéressées par le thème et le mot «Rose-Croix», se constituent ici et là. Charlatans et plaisantins s’en mêlent : un matin d’août 1623, les Parisiens lisent de curieux manifestes affichés sur les murs de leur ville: des «frères de la Rose-Croix», faisant «séjour visible et invisible» à Paris, se targuent d’enseigner mille merveilles à ceux qui les méritent. Dès lors, tout ce qui se réclamera de la Rose-Croix n’aura plus grand-chose de commun ni avec Andreae ni avec le cénacle de Tübingen.

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