IIe CONCILE DU VATICAN
Le IIe concile œcuménique du Vatican se déroula en quatre
sessions, de l’automne 1962 à l’automne 1965. Il avait été question au début du
pontificat de Pie XI de reprendre le Ier concile du Vatican, interrompu en 1870; et
quelques enquêtes préliminaires furent même faites dans ce dessein, mais le
projet resta sans suite, et c’est dans une perspective toute nouvelle que Jean
XXIII annonça au début de son pontificat son intention de réunir un concile, en
mettant l’accent sur l’aspect pastoral et tout particulièrement sur les
espérances œcuméniques. La création, à cette occasion, d’un secrétariat pour
l’unité des chrétiens, la participation active d’observateurs non catholiques
aux travaux du concile, ainsi que le vote de plusieurs textes dépassant
nettement le point de vue
post-tridentin, ont eu pour conséquence un pas en
avant considérable dans la voie de l’intégration de l’Église romaine au
mouvement œcuménique contemporain.
Par ailleurs, outre diverses décisions d’aggiornamento, en particulier en matière liturgique, l’accent mis par la constitution sur l’Église et par plusieurs autres documents conciliaires sur la collégialité épiscopale, d’une part, et sur une participation plus active des laïcs à la vie ecclésiale, d’autre part, a amorcé un profond renouvellement au sein de l’Église romaine. Les développements en sont encore en cours, mais ils permettent déjà de prévoir que l’incidence et la signification historique du IIe concile du Vatican seront beaucoup plus importantes que pour le premier.
1. La préparation
À peine élu, Jean XXIII annonça, le 25 janvier 1959, son
intention de réunir un concile œcuménique destiné à permettre une meilleure
adaptation de l’apostolat aux situations nouvelles, mais qui constituerait
également «une invitation aux communautés séparées pour la recherche de
l’unité». Quelques jours plus tard, les cardinaux du monde entier furent
invités à donner leur avis, puis, le 17 mai, fut créée une commission
antépréparatoire, composée des secrétaires des principales congrégations
romaines et présidée par le cardinal secrétaire d’État
Tardini, qui choisit Mgr Felici
comme secrétaire. Cette commission était chargée d’organiser une très large
consultation en vue de déterminer les questions à traiter et de mettre sur pied
les commissions qui seraient chargées de la préparation proprement dite. Le 18
juin, les évêques, les nonces et les supérieurs religieux étaient priés
d’envoyer leurs suggestions (il y eut 2 019
réponses), et le 18 juillet fut organisée une consultation plus technique des
facultés de théologie et de droit canonique.
Malgré l’insistance des milieux de la curie en vue de restreindre la
portée unioniste du concile, l’annonce de celui-ci fut en général bien
accueillie dans les Églises non catholiques, en particulier par le patriarche
de Constantinople et par l’Église anglicane, qui fut la première à nommer un
représentant à Rome pour suivre les travaux préparatoires. Du côté catholique,
par contre, les réactions furent relativement minimes durant les deux premières
années (toutefois, la lettre pastorale collective de l’épiscopat hollandais eut
un retentissement international) et, même à partir de 1961, elles ne
dépassèrent guère l’Europe occidentale. L’opinion catholique fut cependant
progressivement sensibilisée, notamment par diverses publications sur le rôle
des conciles dans la vie de l’Église et sur les objectifs à fixer à la future
assemblée (par exemple, les livres du père
Lombardi, jésuite, Il Concilio,
et de Hans
Küng, Konzil und Wiedervereinigung, qui fut traduit en
diverses langues).
Le 5 juin 1960, le motu proprio Superno Dei nutu créa dix
commissions (théologie, gouvernement des diocèses, discipline du clergé et du
peuple chrétien, religieux, sacrements, liturgie, études et séminaires, Églises
orientales, missions, apostolat des laïcs) et deux secrétariats (moyens de
communication et unité des chrétiens), dont le travail devait être coordonné
par une commission centrale, chargée également de mettre au point le règlement
de la future assemblée (formée d’évêques d’une soixantaine de pays, elle tint
sept sessions du 12 juin 1961 au 20 juin 1962). Trois faits retinrent
particulièrement l’attention : la nouveauté que constituait la commission pour
l’apostolat des laïcs, qui était la seule à ne pas correspondre à une
congrégation romaine existante; le démenti que donnait à ceux qui s’étaient
efforcés de minimiser la portée unioniste du concile la création du Secrétariat
pour l’unité des chrétiens, lequel, discrètement soutenu par le pape, se révéla
vite, sous l’impulsion du cardinal Bea, comme un organe essentiel pour le
rapprochement de l’Église romaine avec le mouvement œcuménique; et le choix des
membres des commissions, où prédominait, certes, la tendance conservatrice,
mais où, contrairement à ce qui avait été le cas lors du Ier concile
du Vatican, les autres courants théologiques et pastoraux se trouvaient
également représentés, y compris par des hommes comme le père Yves Congar ou le
père Henri de Lubac, qui avaient été la cible des milieux intégristes au cours
des années précédentes. On regretta, par contre, de divers côtés l’absence de
tout laïc dans ces commissions.
Le 14 novembre 1960 eut lieu l’ouverture solennelle des travaux des
commissions, qui, une fois leur programme fixé, se poursuivirent dans de petits
groupes de spécialistes et aboutirent à la rédaction de soixante-dix schémas
(au total 2 300 pages). Après amendement, ils furent soumis à la
commission centrale, qui en fit corriger et même refaire plusieurs. Une partie
de ces schémas révisés fut envoyée en juillet 1962 aux évêques. Beaucoup
d’entre eux, en particulier ceux qui émanaient de la commission théologique,
étaient médiocres et parfois franchement mauvais, se bornant trop souvent à une
réaffirmation de la doctrine traditionnelle de l’Église en des termes qui
étaient de nature à heurter désagréablement les orientaux ou les réformés et à
susciter, même au sein de l’Église catholique, des réactions négatives dans les
milieux intellectuels.
Le 2 février 1962, le pape annonça que le concile s’ouvrirait le 11 octobre suivant.
2. L’assemblée et ses conditions de fonctionnement
Sur les 2 778 convoqués (80 cardinaux, 7 patriarches, 1 619 archevêques et évêques résidentiels, 975 évêques
titulaires, 97 supérieurs religieux), 2 500
environ assistèrent à la première séance solennelle et 2 399 à la dernière; la présence moyenne évolua entre 2 100 et 2 300.
L’assemblée, qui était encore très européenne lors du Ier concile
du Vatican, frappait cette fois par sa «massivité mondiale» (A. Dupront) et par
le poids des jeunes Églises (Europe occidentale : 33 p. 100; Amérique
du Nord : 13 p. 100; Amérique latine : 22 p. 100; Afrique noire :
10 p. 100; monde arabe : 3,5 p. 100; Asie : 10 p. 100;
Océanie : 2,5 p. 100), mais les pays du bloc communiste étaient relativement peu
représentés.
Ces hommes de culture et de mentalité très diverses, représentant une
grande variété de traditions ecclésiastiques et de familles spirituelles, se
regroupèrent progressivement entre ce qu’on appela la «majorité» et la
«minorité». La première était loin de former un bloc monolithique, et les
différences de tempérament, de formation théologique et de préoccupations
provoquèrent à plusieurs reprises des affrontements en son sein, mais,
encouragée par la conscience d’être dans la ligne voulue par Jean XXIII,
elle était surtout sensible aux réalités du monde et aux nécessités de
l’adaptation, ouverte au dialogue œcuménique, dont beaucoup firent la
découverte au cours du concile, marquant ses préférences pour une théologie
pastorale renouvelée au contact de l’Écriture, plus préoccupée de l’efficience
concrète des décisions à prendre que des précisions doctrinales, et
généralement méfiante à l’égard d’une centralisation excessive de l’autorité
dans l’Église. La seconde, comptant parmi ses leaders les personnalités les
plus importantes de la curie romaine et représentée surtout dans les «pays de
chrétienté» (Italie, Espagne, Amérique latine), était attachée avant tout à la
stabilité de l’Église et à son caractère monarchique, sensible aux risques inhérents
à tout changement, très soucieuse de la sauvegarde du dépôt intégral de la foi,
mais avait tendance à confondre la formulation dogmatique avec la révélation
elle-même. Cette minorité, regroupée durant les dernières sessions dans le
Coetus internationalis
Patrum, a eu souvent un rôle utile, rappelant des
vérités de base un peu négligées et empêchant la promulgation prématurée de
textes qui n’étaient pas au point, mais elle fut souvent aussi un facteur
d’obstruction plutôt que le véhicule d’éclairages complémentaires. En outre, le
poids du dialogue avec la minorité tout au long du concile fit parfois passer
au second plan le dialogue avec le monde; et le souci, très vif des deux côtés
et plus encore chez le pape, de réduire l’écart entre les deux tendances pour
arriver à une quasi-unanimité fut à l’origine d’un certain nombre d’ambiguïtés,
dans les textes comme dans la procédure.
Dans l’impossibilité d’énumérer tous les Pères qui jouèrent un rôle
marquant par leurs interventions publiques ou par leur collaboration, plus
obscure mais aussi importante, au travail des commissions, signalons seulement
quelques noms : du côté de la majorité, les cardinaux Alfrink, Bea,
Frings,
König, Léger,
Lercaro,
Suenens, le patriarche Maximos IV
Saygh,
NN. SS. Butler,
De
Smedt, D’Souza,
Garrone, Silva
Henriquez,
Zoghby; du côté de la minorité,
les cardinaux
Browne,
Ottaviani,
Ruffini,
NN. SS.
Carli, Marcel Lefebvre,
Staffa et le père Fernandez, maître général des Dominicains.
Au concile de Trente comme au Ier concile du Vatican, les «experts» (periti),
théologiens et canonistes, avaient tenu une place notable, mais leur rôle fut
plus important encore à Vatican II, surtout dans la phase initiale du concile.
Il s’agissait des experts officiellement désignés par le pape pour être au
service des diverses commissions (environ 300), mais aussi de beaucoup
d’autres, conseillers personnels d’un évêque ou présents à Rome à titre privé.
Non seulement ils travaillèrent à l’élaboration et à la mise au point des
schémas, ainsi qu’à la rédaction de nombreuses interventions épiscopales, mais
en outre – et surtout – ils contribuèrent largement, soit par les
contacts individuels, soit par des conférences ou encore par leur participation
aux «ateliers de travail» spontanément constitués par certains groupes de
Pères, à alerter ceux-ci sur la portée de certains textes ou de certaines
initiatives et à les aider à renouveler leur pensée, à former leur jugement.
Durant les deux premières sessions, ils furent vraiment les chevilles ouvrières
du concile, mais, sans que cessât jamais cette féconde symbiose entre Pères
conciliaires et docteurs, Vatican II redevint progressivement le concile des
évêques, les techniciens revenant à leur rôle d’auxiliaires, rôle qui pouvait
d’ailleurs être capital, car ce fut plus d’une fois, grâce à des experts qui
avaient à la fois la confiance de la majorité et une expérience personnelle du
milieu curial romain (ainsi Mgr Philips ou Mgr Willebrands), que des textes délicats purent
finalement aboutir.
Une innovation plus spectaculaire par rapport au Ier concile
du Vatican fut la présence d’«observateurs» non catholiques. L’annonce du
concile et surtout la création d’un secrétariat pour l’unité des chrétiens
avaient été suivies de nombreux contacts qui aboutirent à l’invitation adressée
par Rome à la plupart des Églises séparées d’envoyer au concile des
observateurs-délégués, auxquels furent adjointes par la suite un certain nombre
de personnalités conviées à titre personnel par le secrétariat. Pour des
raisons intérieures à l’orthodoxie, le patriarcat de Constantinople n’envoya
d’observateur qu’à partir de la troisième session; mais sept Églises orthodoxes
(dont celle d’U.R.S.S., à la surprise générale), l’Église anglicane, les
vieux-catholiques et neuf confessions protestantes furent présents dès la
première session; et le nombre des observateurs passa progressivement de trente
et un à quatre-vingt-treize (représentant vingt-huit Églises et confessions) à
la fin du concile. Leur statut était très flou au point de départ, d’autant
plus que Jean XXIII avait pris sa décision contre l’avis de la curie, mais,
assez vite, «grâce à la lucidité et à la prudence mais aussi au courage des
membres du secrétariat, le groupe des observateurs fut accepté, prit
consistance et sa présence devint réellement significative» (H. Roux). Non
seulement ils purent assister à toutes les séances, mais surtout ils furent
invités par le secrétariat à faire part de leurs observations lors de réunions
hebdomadaires et furent consultés par certaines commissions et par des groupes
d’évêques et de théologiens, ce qui, outre de nombreux contacts personnels,
leur permit de jouer un rôle essentiel dans l’ouverture œcuménique du concile,
qui, pour la première fois dans l’histoire, tenait ses assises en présence de représentants
officiels des grandes confessions chrétiennes anathématisées par les conciles
antérieurs.
Autre innovation qui intervint à partir de la deuxième session : la
présence d’une dizaine (vingt-neuf à la fin) d’auditeurs laïques, amorcée par
l’invitation personnelle adressée à Jean Guitton le 21 novembre 1962. En 1964,
quinze auditeurs (sept laïques et huit religieuses) leur furent adjoints de
même que trente-huit curés. Plusieurs laïcs prirent la parole au cours de
séances de travail, notamment un couple mexicain, à propos du texte sur le
mariage.
Le Règlement du concile (daté du 6 août 1962 et publié au début de septembre) prévoyait trois sortes de séances : les sessions publiques, présidées par le pape; les congrégations générales, en fait les vraies séances de travail, où les Pères discutaient (sans beaucoup de méthode, ce qui avait l’avantage de favoriser la liberté d’expression) les textes qui leur étaient soumis (instruit par l’expérience de Vatican I, on avait réduit à dix minutes le temps de parole), sous la présidence d’un conseil de dix cardinaux, désignés par le pape; enfin, les commissions, qui avaient à retravailler les textes d’après les observations des Pères. Ces commissions conciliaires, qui étaient au nombre de dix comme les commissions préparatoires et dont les présidents, comme dans ces dernières, étaient les préfets des congrégations romaines correspondantes (ce qui ne facilitait pas l’accueil aux tendances réformistes), comprenaient vingt-quatre membres, dont un tiers à nommer par le pape et deux tiers à élire par l’assemblée. Après un moment de flottement, le Secrétariat pour l’unité fut considéré à l’égal des commissions. Le secrétaire de la commission centrale préparatoire, Mgr Felici, fut désigné comme secrétaire général du concile et, très actif, il devint de plus en plus, au fil des sessions, le véritable délégué du pape pour la réglementation des travaux. Il y avait en outre un «Secrétariat pour les questions extraordinaires», présidé par le secrétaire d’État et chargé d’examiner les éventuels problèmes nouveaux ainsi que d’en référer au pape. Il joua un rôle notable à la fin de la première session mais fut supprimé ensuite, tandis que Paul VI créait, en septembre 1963, un nouvel organisme, le Collège des moderatores; il comprenait les quatre cardinaux Agagianian, Döpfner, Lercaro et Suenens, chargés de diriger les débats à la place du conseil de présidence, dont le rôle aurait dû se borner désormais à assurer l’ordre et la discipline; cette substitution de compétence fut de grande importance pour l’orientation future du concile, mais elle n’allait pas sans risquer de créer certains frottements et devait poser par la suite des problèmes délicats de procédure. D’autres modifications furent apportées par la même occasion au Règlement en vue notamment d’accélérer les débats. À la fin de novembre, une autre décision très importante fut prise par le pape à la demande de la majorité : l’élection de cinq membres supplémentaires par commission, et la désignation dans chacune d’elles d’un nouveau vice-président et d’un secrétaire adjoint, ce qui permit de rendre beaucoup plus difficile la tactique d’obstruction suivie jusqu’alors par la minorité.
3. Le déroulement du concile
Le IIe concile du Vatican comporta quatre sessions, d’une
durée de deux à trois mois chaque automne de 1962 à 1965, mais l’historien doit
tenir compte également de l’activité moins spectaculaire qui se poursuivait à
Rome (et parfois au dehors) durant le reste de l’année. Comme l’a relevé, en
effet, un témoin lucide et particulièrement bien informé, J.
Grootaers,
«Vatican II a connu un certain nombre de moments charnières qui se situaient
généralement durant les périodes entre les sessions conciliaires, en l’absence
donc des évêques, de la masse des experts et de représentants de la presse, à
des moments où certains hommes de la curie avaient le sentiment qu’ils allaient
(temporairement) reprendre la situation en main. L’atmosphère romaine de ces
intersessions a souvent permis d’isoler les représentants de la majorité
conciliaire et d’amender les textes dans un sens restrictif. Le cardinal
Cicognani, qui cumulait les fonctions de secrétaire d’État avec celles de
président de la commission de coordination, a exercé une influence considérable
à cet égard, sans éviter une certaine confusion entre ses différentes
fonctions.»
L’ouverture et la première session (11 oct.-8 déc. 1962)
Jean XXIII inaugura le concile par un discours qui fit sensation,
mettant en garde contre la tentation intégriste de multiplier les condamnations
et rappelant la perspective unioniste qui devait caractériser ce concile
pastoral (perspective que plusieurs commissions préparatoires avaient perdue de
vue au point de refuser de prendre l’avis du Secrétariat pour l’unité). Deux
jours plus tard, à la première congrégation générale, au moment où l’on
s’apprêtait à élire les membres des commissions conciliaires d’après des listes
préparées par la curie, le cardinal Liénart, soutenu par les cardinaux Frings
et Alfrink, demanda l’ajournement du vote afin de permettre aux évêques de se
concerter, ce qui permit d’avoir des commissions beaucoup plus représentatives
des tendances profondes de l’assemblée.
Du 22 octobre au 13 novembre, on discuta le schéma sur la liturgie,
l’un des rares qui avaient été rédigés dans une perspective de renouveau. En
dépit d’un certain nombre de critiques de la part de ceux qui craignaient les
innovations, ses orientations générales furent approuvées le 14 novembre par 2 162 voix contre 46, ce qui permit de se rendre
compte de la tendance générale de la «majorité silencieuse».
On aborda alors un deuxième schéma, sur «les sources de la Révélation»,
qui était inspiré par une conception étroite et notionnelle de la tradition
dogmatique, se révélait de nature à heurter profondément les Églises de la
Réforme et, en ce qui concerne l’Écriture sainte, marquait une régression par
rapport à l’encyclique Divino afflante. L’ampleur de l’opposition qu’il
souleva fut une surprise, et, après huit jours, 1 368 Pères
contre 822 se prononcèrent pour la remise du texte en chantier sur de nouvelles
bases. Bien qu’il manquât une centaine de voix pour avoir la majorité requise
des deux tiers, le pape décida de renvoyer le schéma à une commission mixte,
où, à côté de la commission théologique, dominée par le
Saint-Office, le
Secrétariat pour l’unité, ignoré jusqu’alors par cette commission, serait
présent à égalité.
Après un rapide examen de deux schémas médiocres sur les mass media et
sur l’union avec les orientaux, on aborda le 1er décembre
le schéma sur l’Église qui était le meilleur de ceux qu’avait préparés la
commission théologique, mais qui, sur plusieurs points fondamentaux, était loin
de donner satisfaction. Il fut l’occasion non seulement de propositions de
refonte, mais aussi d’interventions (notamment des cardinaux Léger, Suenens et
Montini) invitant à repenser tout le plan du
concile dans la perspective d’un «concile pour le monde».
Au terme de la première session, il avait été décidé que les schémas
seraient ramenés de soixante-dix à vingt, de nombreuses questions techniques
étant renvoyées à la commission créée pour la réforme du droit canonique; que
les schémas restants seraient repris par les commissions afin d’être adaptés à
l’esprit conciliaire tel que l’avait défini Jean XXIII; et qu’une nouvelle
commission de coordination, où les Pères étrangers à la curie étaient en
majorité, serait chargée de stimuler et de contrôler ce travail d’adaptation.
Dès la fin de la session, les diverses commissions, et bientôt les
sous-commissions, se mirent au travail et celui-ci ne fut guère interrompu par
le changement de pape, Paul VI ayant dès le 22 juin décidé la poursuite du
concile. Tenant compte de l’expérience de la première session, il modifia
toutefois le Règlement en plusieurs points, comme on l’a vu plus haut, et le
choix des moderatores manifesta clairement qu’il entendait appuyer la
tendance favorable à l’élargissement des perspectives qui s’était manifestée de
plus en plus clairement au cours de la première session. Son discours
d’ouverture devait d’ailleurs confirmer le désir du nouveau pape de voir le
concile «jeter un pont entre l’Église et le monde contemporain».
Les combats décisifs : deuxième session (29 sept.-4 déc. 1963)
Tandis que la première session avait été celle des prises de contact et
des premiers déblocages, la deuxième fut celle des combats décisifs, dont les
plus durs furent livrés et gagnés au sein de la commission théologique. Elle
fut dominée par la discussion (30 sept.-30 oct.) du nouveau schéma sur
l’Église (dû au professeur louvaniste G. Philips avec la collaboration étroite
d’un groupe international d’experts). Plusieurs points soulevèrent des
discussions passionnées : l’intégration à ce schéma de celui qui avait trait à
la Vierge Marie (ce qui semblait à beaucoup minimiser la place de celle-ci); la
restauration du diaconat permanent (ce que certains appréhendaient, y voyant
une brèche dans la discipline du célibat ecclésiastique) et surtout la
collégialité épiscopale «de droit divin» (où la tendance curialiste voyait une
remise en question du rôle du pape dans l’Église tel qu’il avait été défini au
Ier concile du Vatican). Pour briser la sourde opposition
de la minorité qui faisait blocage sur ce point au sein de la commission
théologique, les moderatores obtinrent, au terme de tractations
difficiles, de pouvoir organiser le 30 octobre un vote d’orientation. Le
résultat leur fut massivement favorable, mais le principe en fut contesté avec
énergie par l’opposition lorsque la majorité fit observer que le schéma sur
«les évêques et le gouvernement des diocèses» devait être retravaillé
profondément en fonction de cette revalorisation de l’épiscopat. Le débat sur
ce second schéma (5-16 nov.) donna lieu à une vigoureuse intervention du
patriarche melkite Maximos IV contre la prépondérance de la curie romaine dans
l’Église et à une vive controverse entre les cardinaux Frings et Ottaviani à
propos du Saint-Office. On aborda ensuite le décret sur l’œcuménisme (18 nov.-2
déc.), mais on annonça que les chapitres IV (sur les juifs) et V (sur la
liberté religieuse) étaient reportés à la session suivante, ce qui fit craindre
à beaucoup qu’il ne soit question de les supprimer. Le 3 décembre, au cours
d’une cérémonie commémorative du concile de Trente, Paul VI supprima par le motu
proprio Pastorale Munus de nombreuses limites imposées par le droit
canonique aux pouvoirs épiscopaux, allant même au-delà des suggestions
proposées par l’appendice du schéma sur les évêques. Le 4 décembre furent
approuvés définitivement (par 2 147 voix contre 4) la
constitution sur la liturgie, qui avait été progressivement mise au point au
cours de la session, et le décret sur les communications sociales, dont la
version remaniée, aussi décevante que la première, avait été très critiquée au
cours des jours précédents.
La pugnacité, dont avaient fait preuve les dirigeants curialistes de la
minorité, et les nouvelles consignes données en vue de réduire la moitié des
schémas à quelques propositions firent craindre à beaucoup durant les premiers
mois de l’intersession qu’on n’aille vers une «liquidation» du concile, et le
pessimisme fut encore accru par les difficultés à mettre sur pied le fameux
«schéma 13», tant attendu, sur l’Église et le monde. À partir de la fin de
mars, la confiance revint cependant, la commission théologique, où le dialogue
s’était enfin noué de manière constructive, ayant réussi à se mettre d’accord
sur la théologie de l’épiscopat et à faire sortir de l’impasse le schéma sur la
Révélation. Mais, au cours de l’été, Paul VI commença à transmettre à la
commission des corrections destinées à tamiser l’expression de la collégialité
et à accentuer les mentions ayant trait au primat du pape au risque de mettre
en danger la cohérence du texte. Les réticences de la Secrétairerie d’État à
l’égard du projet de déclaration sur les juifs à la suite de l’agitation dans
le monde arabe accentuèrent encore la perplexité de beaucoup.
La troisième session : les textes ecclésiologiques et
œcuméniques (14 sept.-21 nov. 1964)
La troisième session, qui s’ouvrit par une concélébration du pape avec
vingt-quatre Pères, signe manifeste de la mise en application de la réforme
liturgique, et se poursuivit durant les premières semaines dans une euphorie
sans précédent, fut particulièrement fructueuse.
D’une part, elle permit de mettre au point sans grande difficulté les
constitutions sur l’Église et la Révélation, ainsi que le décret sur
l’œcuménisme – ce qui montrait combien les idées avaient mûri en deux
ans –, le schéma remanié sur la charge pastorale des évêques (qui donna
lieu au début de novembre à une manœuvre de la minorité visant à restreindre le
pouvoir du collège épiscopal, mais celle-ci fut déjouée à temps) et un autre
schéma assez médiocre sur les Églises orientales unies (dont la discussion, du
15 au 20 octobre, fut parfois orageuse). La session permit, d’autre part,
d’aborder, malheureusement avec une certaine précipitation, une série de
nouveaux projets : sur l’apostolat des laïcs (7-13 oct.); sur les prêtres (13-15
oct.; ce projet fut rejeté par 1 099 voix
contre 930 pour son caractère superficiel et inadéquat); sur les missions (6-9
nov.; malgré l’appui que le pape lui apporta par sa présence, le projet fut
vivement critiqué pour son manque de perspectives); sur les religieux (10-11
nov.; texte très contesté comme trop juridique et trop occidental); sur les
séminaires (12-17 nov.); sur l’éducation chrétienne (17-19 nov.); sur
le mariage (19-20 nov.); et aussi, alors qu’on avait craint le pire, sur la
liberté religieuse (23-28 sept.) et sur les juifs et les religions non chrétiennes
(28-29 sept.); mais, surtout, le texte dans lequel, de l’avis de beaucoup,
devait culminer ce concile pastoral, le schéma sur l’Église et le monde
(20 oct.-6 nov.), qu’on décida de remanier en faisant appel à des experts
laïcs plus nombreux et plus spécialisés.
Cette session si bien commencée s’acheva cependant dans une atmosphère
de tension et de malaise, particulièrement pénible pour ceux qui étaient
sensibles à la dimension œcuménique des problèmes. Le désir anxieux du pape de
réduire l’opposition conservatrice lui inspira plusieurs initiatives qui furent
diversement appréciées : l’adjonction, dans la constitution sur l’Église, d’une
note explicative situant la collégialité épiscopale par rapport à la primauté
pontificale; l’introduction, après le vote, dans le décret sur l’œcuménisme
d’amendements «inamicaux» (R. Laurentin) à l’égard des non-catholiques; et
la proclamation à titre personnel de la Vierge Marie comme mère de l’Église. En
outre, beaucoup furent très déçus d’apprendre à la dernière minute qu’on reportait
à la session suivante le vote du texte sur la liberté religieuse, qui avait
déjà donné lieu, au milieu d’octobre, à une manœuvre déplaisante de la part des
conservateurs.
Au cours de la session finale, qui fut une réussite au point de vue
liturgique, furent promulgués la constitution sur l’Église (Lumen gentium,
jalon capital dans l’histoire de l’ecclésiologie catholique) et les décrets sur
l’œcuménisme et sur les Églises orientales. Le pape annonça également plusieurs
réformes importantes dans le gouvernement central de l’Église : la création de
commissions chargées de l’application des décisions conciliaires, auxquelles
les évêques seraient étroitement associés; la nomination d’évêques résidentiels
dans les congrégations romaines; et l’institution d’un synode épiscopal que le
pape consulterait périodiquement.
Au terme d’une session harassante, qui s’était achevée pour la majorité
dans un sentiment de frustration, l’impression de beaucoup était que le concile
avait les ailes rognées par une opposition qui profitait de sa situation
prédominante à Rome pour exciter les inquiétudes du pape. Mais on put bientôt
constater que l’esprit conciliaire mûrissait irrésistiblement dans toutes les
commissions et que la plupart des schémas qui leur avaient été renvoyés comme
insatisfaisants en ressortaient nettement améliorés. D’autre part, le
Secrétariat pour l’unité, au terme d’une campagne intensive d’information,
réussit à convaincre les gouvernements arabes de la portée purement religieuse
de la déclaration projetée sur les juifs.
La quatrième session (14 sept.-8 déc. 1965) et la clôture du concile
Après le discours d’ouverture du pape, qui montra qu’il se situait déjà
résolument dans la perspective
postconciliaire, les cinq premières séances de
la quatrième session (15-21 sept.) furent consacrées au projet sur la
liberté religieuse, qui avait été complètement retravaillé par le jésuite
américain C. Murray. Malgré les importantes concessions faites au point de
vue de la minorité, ce projet se heurta de nouveau à une opposition tenace, et
il fallut finalement une intervention de Paul VI lui-même pour débloquer la
situation. Ce fut le dernier grand accrochage du concile, lequel se poursuivit
dès lors dans un climat détendu, la minorité renonçant à la tactique d’obstruction
et souhaitant en finir au plus vite avec cet investissement de Rome par une
assemblée d’étrangers qui remettait tout en question.
Le nouveau projet sur l’Église dans le monde, qui fut l’œuvre, pour
l’essentiel, du Français P. Haubtmann et avait fait l’objet d’un travail
intensif de mise au point au cours de l’intersession, fut accueilli assez
favorablement, bien que certains le trouvassent prématuré et d’autres trop
timide. Après un débat constructif (21 sept.-8 oct.), la mise au point en fut
confiée à Mgr
Garrone. Le schéma sur les missions, refondu lui
aussi, donna lieu à quelques interventions orageuses (14 oct.), mais fut
finalement approuvé massivement, car il amorce une réorganisation complète de
l’activité missionnaire sur des bases scientifiquement étudiées et dans une
perspective franchement œcuménique. Le texte sur les prêtres, notablement
amélioré lui aussi, ne donna lieu, par contre, qu’à un débat assez terne (14-16
et 25-27 oct.), troublé seulement par l’annonce que le pape désaisissait le
concile de la question du célibat.
Le dernier mois fut consacré à la mise au point des textes – rude
épreuve pour les commissions, qui durent mener une véritable course contre la
montre – et aux votes. Cinq textes furent approuvés solennellement le
28 octobre : le décret sur la fonction pastorale des évêques (il tirait
cette fois clairement les conséquences de la doctrine sur la collégialité et
organisait les conférences épiscopales); le décret sur les religieux (texte
notablement amélioré, sous la pression d’innombrables amendements, par une
commission demeurée jusqu’alors rétive à l’aggiornamento); le décret sur
les séminaires; la déclaration sur l’éducation chrétienne, anodine; la
déclaration consacrée aux religions non chrétiennes (dont la pièce essentielle,
concernant les juifs, avait mobilisé jusqu’au dernier moment des oppositions
tenaces). Le 18 novembre furent promulgués le décret sur l’apostolat des laïcs,
qui n’avait jamais rencontré d’opposition sérieuse, et la constitution
dogmatique sur la Révélation (Dei verbum), un très beau texte, dû en
bonne partie au père Betti, dans lequel le pasteur Max Thurian voit «une étape
décisive vers l’unité des chrétiens». Enfin, le 7 décembre, furent publiés les
quatre derniers documents : les décrets sur les missions et sur les prêtres, la
déclaration sur la liberté religieuse et la constitution sur l’Église dans le
monde de ce temps (Gaudium et spes); écartelé entre la théologie et la
pastorale, ce dernier texte, le plus long du concile (82 pages), avait encore
donné lieu à quelque suspense au cours des deux semaines précédentes, mais, en
dépit de certaines insuffisances, il constitue un bon point de départ pour des
recherches ultérieures dans une série de domaines fondamentaux.
Les derniers jours du concile furent fertiles en événements
significatifs : le 4 décembre, cérémonie d’adieu aux observateurs à
Saint-Paul-hors-les-Murs, première célébration commune du pape avec des
non-catholiques; le 6, annonce de la réforme du Saint-Office (qui devait
s’appeler désormais Congrégation pour la doctrine de la foi) dans le sens des
demandes formulées en 1963 par le cardinal
Frings; le 7, proclamation de la
«levée des excommunications» entre Rome et Constantinople par une formule d’un
ton évangélique saisissant; enfin, le 8, séance de clôture solennelle, mais
exempte de «triomphalisme», sur la place
Saint-Pierre, en présence des
délégations de quatre-vingt-un gouvernements et de neuf organismes
internationaux.
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