ÉGLISES ET SECTES    (voir Encarta)

Les termes d’Église, de confession, de dénomination, de secte appartiennent au langage ecclésiastique et théologique. En tant que tels, ils sont chargés de normativité.

D’abord utilisé de façon uniquement et sommairement péjorative et sans contenu précis dans le domaine religieux, le vocable «secte» a été souvent employé pour désigner soit un petit groupe qui a fait sécession d’un plus grand (l’étymologie supposée étant ici secare, couper), soit l’ensemble des disciples d’un maître hérétique (sequi , secutus , suivre). Dans les deux cas, on se trouve en face de désignations chargées de normativité et de mépris. Par contre, le vocable «Église» est, dans l’usage courant, toujours valorisant et toute secte (au sens sociologique) se veut Église (au sens théologique), taxant de secte (au sens vulgaire) les Églises qui ne répondent pas à son idéal. Les sociologues emploient ces deux termes de façon non normative pour désigner des structures sociales particulières.

L’Église : la prétention universaliste

Weber et Troeltsch

Max Weber a, le premier, tenté de donner un contenu sociologique aux vocables antithétiques d’Église et de secte. Pour lui, l’Église s’oppose à la secte comme une institution de salut à un groupe contractuel. Son ami le théologien allemand Ernst Troeltsch reprit et amplifia cette dichotomie, en l’enrichissant de son expérience de l’histoire chrétienne. Pour lui, l’Église est une institution sacerdotale et hiérarchique de salut, préexistant à ses membres, tirant sa légitimité de sa fondation et de la succession régulière de ses chefs; elle ne s’oppose pas au monde, mais tend plutôt à valoriser et à régler la conduite de la société globale en avalisant la lex naturae  dans sa relativité; de cette attitude naît une dualité morale qui englobe et distingue (dans le catholicisme et l’orthodoxie) une voie de perfection (religieux, prêtres) et une voie suffisante au salut (laïcs). L’Église est liée aux États ou aux classes sociales gouvernantes. Cette vue de l’Église comme phénomène sociologique n’est pas une définition, mais un type idéal à la façon wébérienne, antithétique d’un autre type, celui de la secte. Dans la réalité, et de l’aveu de Weber comme de Troeltsch, aucun de ces types n’apparaît de façon pure.

De Niebuhr à Wach

La dichotomie secte-Église a été reprise par différents auteurs, qui ont tenté avec plus ou moins de bonheur de préciser les contours du type Église. Mais leurs efforts ont abouti à faire un élément de classification de ce qui n’était que type idéal. Une certaine confusion est alors apparue dans la recherche. H. Richard Niebuhr voit dans l’Église une institution à laquelle ses membres appartiennent par la naissance. Pour Gustav Mensching, elle est une «communauté nationale  religieuse à laquelle on appartient par la naissance». Elle est «la forme d’organisation la plus marquante et la plus caractéristique de la religion»; toutes les religions évoluées tendent, selon lui, vers cette forme.

Joachim Wach s’est montré beaucoup plus fidèle à la pensée de Weber et de Troeltsch. Son effort particulier a consisté à faire entrer dans un cadre comparatiste le concept du type Église. Celui-ci marque pour lui le point d’aboutissement d’une évolution qui part du cercle de disciples en passant par la fraternité. Judaïsme, bouddhisme du Mahayana, islam, christianisme connaissent cette évolution.

Pour affiner le concept de type Église, certains, comme Milton Yinger, ont voulu distinguer une Église universelle , conjuguant l’action du prêtre et celle du prophète (Église catholique), de l’Ecclesia , moins universaliste (Églises autocéphales, anglicanisme, etc.). Peut-être inspirée par des soucis apologétiques, cette multiplication des concepts ne s’impose pas à la réflexion scientifique. Dans la réalité, les Ecclesia peuvent se révéler plus universalistes ou prophétiques que l’Église universelle.

La sociologie de langue française utilise ces concepts. Mais elle a, un moment, tenté elle-même d’élaborer, sans succès véritable, un concept d’Église: ainsi Émile Durkheim, pour qui la religion se distingue de la magie par son caractère social. La vie religieuse s’exprime donc toujours dans les Églises, ou «communautés morales» de ceux qui adhèrent à certaines croyances et pratiques sacrées définies. Ce concept est, on le voit, trop vaste et trop restreint à la fois.

Confession et dénomination

La confession : de la secte à l’Église

Le vocable «confession», outre le sens d’aveu des fautes, de sacrement du pardon, de proclamation de la foi ou de document symbolique, revêt une signification sociologique. 

À partir du traité de Westphalie (1648), on appelle confessions les diverses communautés chrétiennes de l’Empire. En ce sens, l’expression «confession d’Augsbourg» désigne la communauté luthérienne.

Certains sociologues appellent confession une étape typologique dans l’évolution de la secte vers l’Église. Chez Howard Becker et Léopold von Weise, la confession, ou culte, tend surtout à favoriser l’expérience mystique individuelle. Milton Yinger voit dans la confession une «Église de classe». Le méthodisme ou le congrégationalisme actuels seraient des confessions, par leur recrutement social (classes moyennes et supérieures) et par leur acceptation du pluralisme religieux. L’acceptation des normes de la culture ambiante semble être aussi une des caractéristiques de la confession, dont certains auteurs font un synonyme de dénomination.

La dénomination : l’acceptation du pluralisme

Le vocable «dénomination» est emprunté par les sociologues au langage ecclésiastique anglais et américain; il désigne une Église ou un groupe chrétien particulier en évitant de se prononcer sur sa qualité (théologique) d’Église. Niebuhr voit dans la dénomination un type sociologique du développement de la secte vers l’Église. Toute Église ayant été d’après lui secte en ses débuts, c’est-à-dire mouvement de protestation socio-religieuse en rupture avec la société globale, tend à se réconcilier avec cette dernière. Le premier stade de ce processus est celui de la dénomination. Il se place à la seconde génération de ses membres. Il se caractérise par l’abandon en tous les domaines de la spontanéité primitive, par la création de ministères professionnels, l’adoption de confessions de foi, par une attitude positive par rapport à la société globale et par l’acceptation du pluralisme. Cette transformation est parallèle à l’accès des membres du groupe à un statut de respectabilité sociale. Le phénomène a été décrit par Liston Pope, dans un cas particulièrement caractéristique. Cependant les auteurs parlent plus volontiers en ce sens de confession. L’un comme l’autre concept semble recouvrir des réalités surtout nord-américaines. Bryan R. Wilson ne pense pas qu’ils soient d’application universelle. De même, il n’est pas évident, à notre avis, que la dynamique sectaire comporte nécessairement un passage au type Église. La secte est plus plastique que Niebuhr ne semble l’imaginer. Enfin, toute Église n’a pas nécessairement commencé par être une secte.

La secte comme type sociologique

Historiens et sociologues se sont efforcés de définir la secte de façon moins sommaire: ainsi Paul Alphandéry ou Gustave Le Bon. Mais leurs efforts restaient tributaires de données historiques partielles ou d’une psycho-sociologie contestable. Il fallut attendre Weber et Troeltsch pour voir naître une analyse correcte du concept de secte. Il s’agit en l’occurrence d’un type idéal s’opposant à celui d’Église. Comme dans ce dernier cas, il ne faut pas espérer trouver dans la réalité un ou des phénomènes correspondant parfaitement à la description de ces auteurs. Cela n’enlève cependant rien à la valeur heuristique de la dichotomie ainsi instituée.

Weber voit dans le type secte un groupe contractuel. Troeltsch précise les contours de cette ébauche trop sommaire, mais pénétrante. Pour lui la secte s’oppose à l’Église (comme type sociologique) et s’en distingue de plusieurs façons. Elle constitue un groupement contractuel de volontaires qui ont choisi, après certaines expériences religieuses précises, de s’agréger à d’autres chrétiens ayant fait les mêmes expériences. Le corps ainsi formé tient sa légitimation des liens volontairement créés entre ces croyants et entre eux et Dieu. Le salut est ici affaire de vie personnelle, et non pas de relation à un organisme porteur de grâce. Dans la pratique, cette conception mène à la naissance de groupes généralement petits (mais qui peuvent aussi être importants). La vie religieuse de la secte tend à l’intensité plus qu’à l’extension. Les exigences éthiques y sont les mêmes pour tous les membres. Le souci de maintenir, par la «discipline» et l’excommunication, la pureté de la communauté se révèle ici d’autant plus nécessaire que la sainteté est celle de ses participants, et non pas une qualité inhérente à sa légitimité. D’ailleurs, les sacrements (baptême, en général des seuls adultes, et cène) ne sont pas censés apporter une grâce particulière, mais témoigner, par les signes, d’une grâce déjà reçue. Contrairement à ce qui se passe dans les Églises, y compris les moins catholicisantes, les sectes pratiquent au maximum le principe du sacerdoce universel, bien que, chez elles aussi, il puisse être oublié ou obnubilé avec le temps. Les liturgies fixes et solennelles sont également repoussées, au profit de la spontanéité du culte. Enfin, la secte se montre indifférente à l’État ou à la culture. Cependant, certaines d’entre elles (les sectes millénaristes militantes) peuvent désirer renverser les gouvernements en place, mais leur visée s’inscrit dans une perspective théocratique ou eschatologique, où l’indifférence se mue en hostilité. Pour Weber et Troeltsch, les sectes se développent principalement dans les classes sociales défavorisées.

Ces deux auteurs ont limité leur investigation aux groupes d’origine chrétienne. Depuis, diverses tentatives ont été faites pour élargir cette analyse. On retiendra celle de Joachim Wach, de loin la plus structurée. Pour lui, le type secte est une des possibilités d’évolution de tout corps religieux, chrétien ou non, lorsqu’il connaît une période de protestation , c’est-à-dire une mise en cause de ses structures, de ses croyances ou de ses pratiques. La protestation peut se manifester à l’intérieur d’un groupe (protest within ) et y demeurer (ecclesiola in Ecclesia , collegium pietatis , ordre religieux, etc.); ou bien elle peut conduire à la dissidence (protest without ). Dans ce cas-là, on assiste souvent soit à la formation de corps ecclésiastiques (type Église), soit à celle de corps semi-ecclésiastiques (du genre Églises libres), soit à celle de sectes. Pour Wach, toutes les religions fondées (judaïsme, islam, christianisme, bouddhisme du Mahayana) connaissent la protestation sectaire.

Pour Troeltsch, le christianisme de l’évangile contenait en germe l’évolution qui s’est manifestée au cours de l’histoire postérieure, et sous la pression des forces sociologiques, dans les structures de la secte et de l’Église. Niebuhr a interprété Troeltsch en prétendant que l’Église chrétienne fut d’abord une secte. Gustav Mensching se montre d’accord avec lui et extrapole ce principe à toutes les religions fondées. Avec raison, Wach a mis en garde contre ce genre de généralisation. Pour lui, la secte suppose la protestation contre le corps ecclésiastique ou semi-ecclésiastique. Cette position paraît pleine de bon sens. Cela n’empêche pas le cercle de disciples, puis la fraternité, qui précèdent la fossilisation en type Église, de présenter des traits sectaires prononcés. Sans doute à ce niveau faut-il aussi retenir la suggestion de Milton Yinger selon laquelle la secte, d’abord en forte réaction contre la société globale, devient rapidement une secte établie  quand une seconde génération accède aux leviers de commande. Néanmoins, comme Bryan R. Wilson l’a montré, il ne faut pas trop insister sur ce problème des générations: il y a toujours une «première» génération dans une secte qui continue de se recruter.

Les sectes médiévales

Dans le christianisme apparurent très vite des protestations du type sectaire. Néanmoins, elles se rapprochent d’autant plus du type sectaire décrit par Troeltsch que l’on s’éloigne des origines chrétiennes. Le marcionisme, le montanisme, le novatianisme, le donatisme, qui sont les quatre dissidences protestataires les plus connues des premiers siècles, appartiennent nettement au type Église, fût-ce peut-être sous la forme de corps semi-ecclésiastiques, selon la terminologie de Joachim Wach. Cependant, la dernière d’entre elles revêt déjà un caractère sectaire, en faisant dépendre la sainteté du corps de celle de ses membres et de ses ministres. Les hérésies médiévales, liées ou non aux «mouvements de pauvreté» contemporains de la réforme grégorienne (disciples d’Arnaud de Brescia, pétrobrusiens, partisans d’Henri de Lausanne, vaudois, etc.), ressemblent plus à des confréries dissidentes qu’à des Églises ou à des sectes. Par contre, les mouvements millénaristes ou spiritualistes de Tanchelm et d’Eudes de l’Étoile, certaines formes du Libre-Esprit, etc.,  rappellent des organisations d’un type très différent: croisades permanentes ou sporadiques autour d’un chef charismatique, etc. Le catharisme, souvent qualifié de secte chrétienne, est en réalité une nouvelle religion, de type Église, mais présente de nombreux traits sectaires. Spirituels, fraticelli, béguins, etc., ne répondent qu’imparfaitement au type secte. Le joachimisme qui les inspire est un spiritualisme participant à la fois des types secte et Église. Pourtant, dans sa lignée on trouvera des sectes véritables, surtout militantes (ségarellistes, par exemple). Les taborites tchèques, à la croisée d’influences joachimites, wycliffites et hussites, valdésiennes aussi, semblent former la secte militante type du Moyen Âge finissant.

Les sectes en contexte protestant

Avec la réforme radicale, contemporaine de l’avènement des Églises protestantes, le type secte atteint sa plénitude, en particulier dans le mouvement anabaptiste-mennonite et dans l’antitrinitarisme. Désormais, il ne va cesser de se développer en marge du protestantisme proprement dit. Au XVIIe siècle, il donne naissance dans l’Angleterre cromwellienne à un grand nombre de formations dont les plus connues sont celles de la cinquième monarchie, les levellers , les diggers  et les quakers.  Ces derniers survivront seuls, s’ajoutant aux congrégationalistes et aux baptistes fondés précédemment à la fin du règne d’Élisabeth Ire. À partir de l’établissement des premières colonies d’Amérique du Nord, dont naîtront bientôt les États-Unis, les sectes trouveront dans ce pays un terrain d’élection. D’une part, les sectes européennes y rencontreront une tolérance inconnue ailleurs. D’autre part, l’ambiance propre à la vie ecclésiastique dans ces parages aidera à la multiplication des protestations sectaires. Cela deviendra vrai surtout après l’avènement du piétisme, qui, européen et germanique d’origine, connaîtra un développement spectaculaire en Amérique du Nord. De cette protestation à l’intérieur des grandes Églises protestantes sont sortis un piétisme ecclésiastique, du genre ecclesiola in Ecclesia  ou de celui du collegium pietatis , et un piétisme sectaire, sécessionniste, dont une branche a été influencée par les prophètes cévenols exilés en Angleterre et en Allemagne après la guerre des camisards. De là sont issus et les sectes à vie commune de l’Amérique et de l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles, et le mouvement eschatologique dont l’adventisme est le plus connu, ainsi que les darbystes, les témoins de Jéhovah, etc. Le méthodisme, fruit d’une rencontre entre l’anglicanisme évangélique et le piétisme communautaire de Zinzendorf, exerça une influence considérable sur l’ensemble des mouvements sectaires. Les mouvements de sainteté (holiness movements ) et le pentecôtisme sont particulièrement représentatifs de ce croisement. L’Armée du Salut, fille du méthodisme, allie la recherche du salut et de la sanctification avec le souci du relèvement social. De nos jours, le motif sectaire est loin d’être épuisé. Non seulement les grandes familles radicales des siècles passés demeurent représentées dans le monde actuel, mais de nouvelles sectes naissent constamment. C’est le cas aux États-Unis, en particulier mais pas exclusivement en milieu noir. L’Afrique au sud du Sahara connaît présentement de nombreux messianismes de forme sectaire. La plupart des sociologues admettent l’existence de sectes dans toutes les religions fondées.

Sectes et classes sociales

De façon générale, historiens et sociologues se retrouvent pour affirmer un rapport entre frustration socio-culturelle et phénomène sectaire. Les sectes attirent généralement des défavorisés, mais les riches et les intellectuels peuvent aussi éprouver des frustrations dans des ordres autres qu’économiques. D’où l’existence de groupements sectaires de pauvres et aussi d’intellectuels, de gens aisés, et cela à toutes les époques (Libre-Esprit médiéval, antitrinitariens du XVIe siècle, darbystes du XIXe, etc.). Dans la conjoncture actuelle, les couches les plus basses de la classe moyenne semblent, en Europe, les plus sensibles au phénomène. En Amérique du Nord, les classes effervescentes, comme le prolétariat noir, forment la clientèle la plus nombreuse des sectes. En Afrique, celles-ci prennent souvent un caractère de protestation socio-religieuse (violente ou pacifique) liée aux phénomènes de la colonisation et de la décolonisation. De façon générale, on retiendra que la secte représente une volonté de restructuration d’une société ébranlée dans ses fondements.

On notera que la plupart des «mouvements religieux nouveaux», vulgairement désignés par le vocable «sectes», correspondent mal, peu, ou pas du tout au type idéal ici décrit. Des auteurs comme Roy Wallis et Bryan R. Wilson ont tenté de pallier cette difficulté en élargissant le concept de secte.

Sectes    Encarta

Groupes religieux qui se définissent, ou sont définis, comme dissidents par rapport aux religions orthodoxes ou traditionnelles. Le terme peut avoir des acceptions très différentes selon qu'il est utilisé par la science des religions, par les médias ou par le grand public.

Dans le contexte de l'étude sociologique des religions, le mot «secte» désigne, en général, un groupe qui s'est séparé de la religion dominante ou orthodoxe pour des raisons doctrinales. Il peut également signifier «partisan» ou «parti» : ainsi dans l'islam le terme «shiite» (de shia, «les partisans») désigne-t-il (en Iran et ailleurs) les disciples d'Ali, gendre du prophète Mahomet. Dans le bouddhisme japonais, «secte» sert souvent à désigner les traditions intransigeantes du Nichiren pour les distinguer du bouddhisme mahayana plus éclectique et des autres traditions syncrétiques.

En revanche, dans l'usage courant, les termes «secte» et «sectaire» dénotent la déviance; l'adhésion à une secte est perçue comme un signe d'aliénation et de désordres psychologiques et émotionnels.

Historiographie du mot

L'usage savant du terme «secte» et de ses dérivés renvoie aux travaux du sociologue allemand Max Weber et du théologien Ernst Troeltsch (1865-1922). Ils définirent la secte par opposition à l'Église, sans toujours tenir compte du fait qu'il n'existe pas d'Église stricto sensu dans les religions et traditions non chrétiennes. À condition donc de substituer à la notion d'Église les termes culturellement plus neutres de «religion dominante», on peut reprendre une bonne partie de leur typologie des caractéristiques respectives de l'Église et de la secte. Weber et Troeltsch ont souligné la nature «inclusive» des Églises qui intègrent le saint comme le pécheur, le juste comme l'injuste, par opposition à «l'exclusivisme» des sectes qui n'admettent que les croyants engagés. Weber insista sur cette conséquence essentielle : l'adhésion à une secte est volontaire et doit se «mériter», tandis que l'Église n'impose ni examen ni qualifications pour y entrer.

Troeltsch a dépeint la secte comme un petit groupe composé en majorité de gens pauvres, ayant renoncé aux biens de ce monde et en quête d'un esprit de fraternité immédiate. Il y oppose les «réseaux mystiques», selon lui plus ouverts, moins systématiques et réglementés. Bien des sociologues contemporains (Victor W. Turner) jugent, au contraire, que ces groupes communautaristes (y compris les communautés hippies ou les gangs de jeunes) relèvent surtout de l'aspiration à la fraternité immédiate et d'une pensée d'allure apocalyptique.

Le sociologue britannique Bryan Wilson a préféré définir les sectes en fonction de leur rapport au monde. Il a ainsi fait une distinction entre des religions dominantes, généralement favorables au maintien de l'ordre établi, et les sectes, ou religions nouvelles, qui le contesteraient. Pour le reste, il reprend largement Max Weber : la secte est une organisation volontaire; l'appartenance à une secte, organisation exclusive, demande de faire ses preuves; les dissidents — sur le plan moral ou doctrinal — sont exclus; la secte se conçoit elle-même comme un groupe d'élus et insiste sur l'égalité entre ses membres tout en admettant une forte hiérarchisation.

Typologie des sectes d'origine chrétienne

Wilson a défini quatre catégories de sectes. La première ou secte conversionniste : l'Armée du Salut et les Églises évangélique et pentecôtiste en offrent des exemples. Elle se caractérise par un grand attachement à la véracité littérale de la bible et par l'importance accordée à l'Évangile, aux thèmes du péché et de la rédemption.

La deuxième ou secte adventiste : les mormons et les témoins de Jéhovah en sont des exemples. Elle fait de la foi authentique et non de l'expérience de la conversion la condition principale de l'adhésion. Ces sectes adventistes attendent d'une intervention divine le renversement de l'ordre social existant. Elles se rapprochent par là des mouvements millénaristes qui annoncent l'imminence d'un changement radical et bénéfique ouvert à tous ceux qui ont la foi.

Les sectes que Wilson nomme «introversionnistes» insistent sur le repli hors du monde et dans la communauté des élus. Cette tendance à l'isolement est un trait commun à beaucoup de sectes contemporaines.

Enfin, le quatrième grand type est la secte gnostique qui, loin de souscrire au retrait hors du monde, offre au contraire sa propre théorie et interprétation de la véracité divine spécialement formulée pour la vie en société. La science chrétienne et un certain nombre de mouvements du New Age relèveraient de cette dernière catégorie.

Coercition sectaire et pouvoirs publics

 On explique souvent le foisonnement actuel des sectes par l'anxiété éprouvée, en particulier par les couches défavorisées, devant les changements profonds et rapides de la société. Régulièrement des révélations viennent confirmer les méthodes de recrutement coercitif et l'existence de structures hiérarchiques autoritaires dans beaucoup de ces mouvements. Cela pose naturellement un problème de libertés publiques. L'attrait qu'exercent de nouvelles religions contemporaines sur ceux qui recherchent de nouvelles formes de spiritualité peut mener aux plus graves dépendances psychologiques. Cependant, les pouvoirs publics sont mal fondés à décider, en dehors de délits établis, quels mouvements sont condamnables et quels autres permettent à des individus (voire à des sociétés entières comme dans le cas des cultes du Cargo en Mélanésie pendant la période coloniale) d'assimiler et d'accepter les changements rapides de leurs conditions culturelles, sociales et économiques.