L’évangile selon saint Luc (texte)
Luc est un homme de tradition. Comme Marc, il écrit pour des chrétiens d’origine païenne et non palestinienne. Mieux que Matthieu, il respecte la distribution de ses sources, conservant le schéma présynoptique, tout en y insérant les nombreuses sources qu’il a recueillies: paroles du Seigneur et traditions propres. Sa perspective est commandée par le fait qu’il a écrit aussi les Actes des Apôtres. Il rédige un «livre», il fixe une écriture qui doit servir à l’enseignement de l’Église. Composé à la fin de la génération apostolique, ce complément de la catéchèse initiale (I, 1-4) prend du recul par rapport aux premiers témoignages. Luc est le théologien de l’histoire du dessein de Dieu . Son propos est d’embrasser cette histoire du salut depuis la venue de Jésus sur la terre (Jésus, fils d’Adam: III, 38) jusqu’à l’extension du royaume aux extrémités de l’univers, et de l’ordonner autour de deux pôles: Pâques et Pentecôte. Pour Matthieu et Marc, l’existence de Jésus apparaît comme un point central qui unit et divise les deux époques majeures de l’histoire du salut: le temps des promesses et celui de leur accomplissement. Pour Luc, l’accomplissement se fait en deux temps: celui de Jésus et celui de la descente de l’Esprit que le Père a promis. Au schéma binaire, promesse-accomplissement, se superpose une division ternaire: temps d’Israël, temps de Jésus, temps de l’Église. Dès lors, la «vie de Jésus» prend valeur pour elle-même et pour toujours. La vie chrétienne consiste à regarder en arrière vers Jésus qui est venu et a vécu, et en avant vers Jésus qui va revenir.
À ce propos théologique correspond un souci de présentation catéchétique qui, du troisième évangile, fait une règle de vie: enseignement sur la richesse et la pauvreté (I, 52-53; VI, 20 et 24; XII, 13-21; XVI, 1 à 15) et sur le renoncement (XII, 22-34; XIV, 26 et 33; XVIII, 29); c’est «chaque jour» que le disciple de Jésus doit porter la croix (IX, 23). La vie de Jésus a ouvert une nouvelle période du monde: celle où nous sommes. Tout homme est donc invité à trouver un sens à sa propre vie en se référant sans cesse à celle de Jésus. Plus encore que Marc, Luc montre que la vie de Jésus fut une lutte contre Satan. Signe de contradiction (II, 34), Jésus mène le bon combat; il exorcise les possédés, guérit «ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable» (Actes, X, 38); ainsi les guérisons sont proprement des exorcismes (Luc, IV, 35 et 41; VIII, 24; IX, 42). Il sait que le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir et être rejeté avant d’apparaître comme l’éclair (XVII, 24-25). Chez Luc, la montée à Jérusalem n’est pas seulement scandée par la triple prophétie, magnifiquement orchestrée (la grande incise: IX, 51 à XIX, 28); elle achemine le lecteur vers la gloire par la croix. Le récit de la Passion met en scène non pas un héros qu’il faudrait imiter, mais un personnage eschatologique auquel on peut et doit s’unir: le Serviteur de Dieu, victime innocente (XXIII, 4, 11, 14, 22 et 47) qui, avec les armes de la douceur (XXII, 48, 51 et 61; XXIII, 34 et 43), va triompher de la puissance des ténèbres (XXII, 53; cf. XXII, 3 et 31).
Dans son propre affrontement à Satan (VIII, 12), dans les épreuves (VIII, 13) comme dans les persécutions (XII, 11-12), le croyant découvre en lui-même le dynamisme de l’Esprit, don par excellence (XI, 13; cf. Matth., VII, 11), force venue d’en haut (Actes, I, 7-8), cet Esprit qu’il voit agir en Jean-Baptiste (Luc, I, 15 et 80) et dans ses parents (I, 41 et 67), en Marie (I, 35), en Siméon (II, 25-27) et plus encore en Jésus (IV, 1, 14 et 17-18; X, 21; cf. Actes, X, 38). Il est invité à respirer l’atmosphère évangélique qui, chez Luc, témoin de l’expérience de l’Esprit dans l’Église naissante, devient univers de louange (I, 46, 64 et 68; II, 13, 20, 28 et 38; V, 25-26; VII, 16...), dans la joie (I, 14, 44 et 58; II, 10; X, 17; XV, 7 et 32; XIX, 37; XXIV, 52) et la prière (III, 21; VI, 12; IX, 18; X, 21; XXII, 32; XXIII, 34; XXIV, 30). Si Luc a souci de détailler les exigences du message évangélique, il manifeste aussitôt que le Saint-Esprit est à l’œuvre dans la vie du croyant, illuminée par la joie.
Cette catéchèse, qui fait rayonner l’évangile au-delà des frontières d’Israël, montre que, chez Luc, l’universalisme est un fait accompli, et non, comme chez Matthieu, l’aboutissement d’un drame douloureux où le rejet de Jésus par les juifs était la condition de l’expansion de la bonne nouvelle. Omettant les données d’allure juive (Matth., XV, 1-20 et parallèle), l’évangéliste de la miséricorde explicite l’universalisme contenu dans certaines traditions (II, 14 et 32; cf. Matth. VIII, 11-12; Luc, III, 6; X, 25-37; XVII, 11-19). Héraut de la bonté salvifique de Jésus pour les pécheurs, les étrangers et les femmes, témoin de la vie fraternelle de la communauté de Jérusalem, Luc est le premier évangéliste historien. Il ne s’est toutefois pas contenté de faire œuvre d’écrivain pour fixer la tradition apostolique: il a exploité la théologie de l’histoire, impliquée dans le kérygme, en manifestant dans leurs relations mutuelles les trois périodes de l’histoire du salut et en décrivant dans sa dimension mystérieuse le dessein de Dieu.
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