L’évangile selon saint Marc   (texte)

La théologie de Marc a été interprétée en fonction de tel ou tel de ses aspects, jugé fondamental: préface au récit de la Passion et de la Résurrection, livre des épiphanies secrètes du Messie, description du triomphe de Jésus sur Satan, secret messianique... Ces différentes perspectives peuvent s’unifier dans l’intention principale que Marc manifeste au début de son livret: écrire un évangile afin de proclamer que Jésus est le Fils de Dieu.

Première caractéristique de Marc: seul il emploie le substantif évangile  au sens absolu (Marc, I, 14 et 15; VIII, 35; X, 29). Alors que Luc entend faire œuvre d’historien et Matthieu travail de scribe avisé, Marc veut simplement présenter l’«évangile», non pas au sens d’un écrit, mais comme la bonne nouvelle prêchée par la communauté chrétienne. Cette annonce n’est reconnue par un homme – et un païen – qu’à la mort de Jésus (XV, 39); auparavant, c’est seulement Dieu qui la proclame, au Baptême (I, 11) et à la Transfiguration (IX, 7), ainsi que les possédés du démon (III, 11; V, 7). Jésus, lui, exige le secret au sujet de sa personne: secret imposé aux démons (I, 34; III, 12), aux miraculés (I, 44; V, 43; VII, 36; VIII, 26), aux disciples (VIII, 31; IX, 9), ses paraboles veulent même cacher le mystère aux indignes (IV, 11). Quant aux disciples, ils se montrent inintelligents devant la situation (IV, 41; VI, 51-52; VIII, 16-21; IX, 33-34; X, 35 et 41-42). Telle est la doctrine du «secret messianique» par laquelle Marc entend montrer comment l’Évangile fut annoncé avant Pâques. Il a systématisé, imparfaitement (cf. II, 10 et 28; X, 47-52), une donnée traditionnelle dont Matthieu est aussi témoin indépendant (Matth., IX, 27-30) et qui, à l’aide d’un schéma littéraire, opposition du caché et du révélé, rejoint l’intention de Jésus lui-même: demeurer fidèle à la condition de la révélation du mystère de sa personne, qui ne peut être enfermé dans un titre quelconque, et ainsi éviter une interprétation réductrice de sa divinité. Évangile d’avant Pâques, mais proclamé après, Marc est aussi l’évangile pascal.

La distribution  du récit recouvre celle de la tradition présynoptique. Elle semble subordonnée aux événements de la Passion en laquelle culmine la vie de Jésus. Après un triptyque initial (I, 1-13), deux parties. Dans la première, Jésus se présente successivement au peuple (I, 14 à III, 6), aux siens (III, 7 à VI, 6), à ses disciples (VI, 6 à VIII, 26 ou 30). Chacune de ces phases commence par un sommaire et finit par la description d’une attitude; chaque fois, Jésus pose une question à ses contemporains: quel est cet homme? Ne serait-ce pas le Messie? La seconde partie (VIII, 27 ou 31 à XVI, 8) décrit, après le miracle des pains, la montée à Jérusalem, puis la Passion et la Résurrection. Ces deux périodes caractérisent l’objet et l’économie de la révélation. Avant la confession de Pierre, Marc présente Jésus qui se manifeste comme le Messie attendu et exige le secret. Après elle, il montre comment les disciples ne parviennent pas à comprendre le chemin du Fils de l’homme, celui de la gloire par la croix. Aussi Jésus meurt-il dans une solitude absolue. Quant au lecteur, il ne trouve aucun récit d’apparitions du Ressuscité; il est seulement invité à se rendre dans la Galilée des nations, terre de l’espoir (Mc, XVI, 7). C’est que Marc veut mettre en présence du mystère, sans lui donner quelque figure que ce soit. C’est peut-être pour cette raison qu’on a jugé nécessaire d’ajouter en finale une liste d’apparitions (Mc, XVI, 9-20), finale dite «canonique» quoique non «authentique».

La géographie  a, elle aussi, une portée théologique. La Galilée, sans être nécessairement le lieu de la parousie, est celui de la révélation eschatologique (I, 9, 14, 16, etc.; XIV, 28) et le point de départ de la mission aux païens (VII, 24; cf. IV, 35; XIII, 10; XIV, 9). Jérusalem n’est pas seulement le lieu de la mort de Jésus, mais celui de l’endurcissement des juifs (III, 22; VII, 1; X, 33; XI, 19). Ainsi est justifiée une donnée traditionnelle: l’évangile passe des juifs aux païens (III, 6; VII, 6 et 8; VIII, 31; IX, 31; X, 33; XII, 12; XIII, 2; XIV, 41; XV, 38). Sur ce support géographique, un drame: contre Satan, Jésus mène le combat en Fils de Dieu (I, 11; III, 11; V, 7); il est revêtu de la puissance divine (I, 8, 10 et 12; III, 29-30), spécialement dans les exorcismes qui triomphent du prince de la mort (IX, 26-27), mais aussi dans le lien qui est établi entre les controverses et les guérisons (II, 1 à 12; III, 1 à 6 et 22 à 30) ou dans telle ou telle sentence (II, 10, 19-20 et 28; III, 28-29).

Enfin, puisque l’évangile est parole adressée à quelqu’un, il doit être actualisé  pour le lecteur qui, ainsi, se voit invité à répondre à l’appel lancé par Jésus. Le chapitre des paraboles est conçu en fonction d’une théologie de la parole (Marc, IV), si bien que s’actualise le message de la bonne nouvelle pour le lecteur de tous les temps. Le même effet est produit par le schématisme des récits qui, au-delà d’une narration très exacte, confère une portée supra-temporelle à ce qui aurait pu n’être qu’une anecdote (ainsi l’appel des disciples: I, 16-20). L’ouvrage de Marc est en effet marqué par une double origine: un témoin qui raconte ce qu’il a vu, et une communauté qui transmet ce qu’elle croit. C’est d’ailleurs ce qui caractérise tout évangile, en des proportions variables.

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