L’évangile selon saint Matthieu (texte)

Comme le disait Eusèbe (Histoire ecclésiastique , VI, XXV, 4), le premier évangile s’adresse à des «croyants venus du judaïsme». Matthieu a à sa disposition des sources autres que celles de Marc, en particulier les traditions sur les paroles du Seigneur et sur l’enfance de Jésus. Il les unifie à partir d’une intention théologique qui lui permet souvent de retrouver le sens originel des événements et des paroles de Jésus; il intègre les perspectives multiples de l’Église naissante dans une vision davantage centrée sur deux thèmes majeurs qu’expriment les dernières paroles du Ressuscité aux disciples (Matth., XXVIII, 18-20): le rôle du Christ et celui de son Église.

Comme Marc, Matthieu rapporte la bonne nouvelle de Jésus, mais sa christologie  est plus explicite; il est soucieux de détailler davantage la confession chrétienne de son Église. Il ne s’intéresse guère au «secret messianique» (IX, 30; XVI, 20; XVII, 9),  qu’il transpose dans celui de la «retraite» (XII, 15-21; XIV, 1 à XVI, 12). L’intention catéchétique le conduit au contraire à égrener les titres de Jésus: Emmanuel, Christ, Fils de David, Fils de Dieu. Le réalisme naïf de Marc cède la place à une présentation plus hiératique de Jésus, sans doute sous l’influence d’un milieu liturgique: élimination de sentiments trop humains; dignité plus ferme, spécialement dans le récit de la Passion. Présentée à des juifs devenus chrétiens, la mission de Jésus est située dans le grand dessein de Dieu que manifestent les prophéties; des citations explicites ponctuent les événements difficiles à comprendre et justifient apologétiquement l’existence de Jésus (I, 22-23; II, 5-6, 15, 17-18 et 23; IV, 14-16; VIII, 17; XII, 17-21; XIII, 35; XXI, 4-5; XXVI, 56; XXVII, 9-10). Sans aller jusqu’à parler d’une «école de Matthieu», on doit reconnaître là l’interprétation d’un scribe versé dans les Écritures. Ce Christ annoncé par les prophètes est le Seigneur auquel croient les disciples, le Kyrios: annoncé par le prophète Daniel, il reçoit la souveraineté universelle non de Satan (IV, 8-10), mais de son Père (XXVIII, 18).

La seigneurie de Jésus s’exerce sur toutes les nations: universalisme qui accomplit Israël, mais par la médiation de l’Église à cause du rejet de Jésus par les juifs. De là, un approfondissement de l’ecclésiologie  soit par l’apparition du terme ekklcsia (XVI, 18; XVIII, 18), soit par la théologie du royaume. Ce dernier terme, évoqué cinquante et une fois, devient chez Matthieu catégorie de pensée (ainsi au sens absolu: IV, 23; IX, 35; XIII, 19; XXIV, 14). Dérivant probablement d’un milieu apocalyptique, l’expression «royaume des cieux» désigne chez Matthieu le royaume divin qui existe au ciel, se réalise sur la terre en image et par anticipation, puis se consommera au ciel à la fin des temps. À la fois présent et futur, il détermine la nouveauté du temps inauguré par Jésus. Ce royaume est enlevé à Israël pour être donné à une autre nation (XXI, 43) : lié au destin de Jésus qui parle, le sort du royaume de Dieu est confié à l’Église même. L’histoire de Jésus manifeste que, en rejetant leur Messie, les juifs ont permis au message évangélique de s’étendre au monde entier. Continuellement, Matthieu montre comment «s’accomplissent», soit la justice dont parlait Israël (V, 17), soit la communauté nouvelle que constituent les Douze rassemblés autour de lui et qui annonce l’Israël futur. Ces disciples (volontiers excusés, si on compare Matthieu à Marc) sont peu à peu initiés aux secrets du Royaume (XIII, 11) et appelés prophètes, sages et scribes de la nouvelle Loi (XIII, 52; XXIII, 34); ils sont investis de l’autorité et de la puissance donnée au Fils de l’homme (IX, 6 et 8) et devraient le montrer dans les exorcismes (XVII, 16 et 19).

Il s’ensuit que les matériaux sont plus nettement distribués  autour du rejet de Jésus à Nazareth (XIII, 53-58). Dans une première partie, Jésus se présente au peuple juif qui refuse de croire en lui. Après un triptyque (III, 1 à IV, 11), où l’on voit Jean prêcher, Jésus se faire baptiser puis triompher du démon, trois grandes subdivisions se laissent distinguer: Jésus tout puissant en œuvres et en paroles (IV, 12 à IX, 34); les disciples envoyés par le Maître (IX, 35 à X, 42), l’option pour ou contre Jésus (XI, 1 à XIII, 52). La seconde partie décrit la passion et la gloire du Christ. Jésus cesse alors d’enseigner les foules (cf. Marc, VI, 34; Luc, IX, 11) et se voue à l’instruction des disciples. Il les groupe et les fortifie (XIV, 1 à XVI, 20), leur révèle le mystère de sa passion et enseigne la loi du service fraternel (XVI, 21 à XX, 28). Cette économie met davantage en relief comment l’annonce du royaume des cieux finit par passer d’Israël aux nations (XXIV, 14; XXVI, 13; XXVIII, 19).

Ecclésiologie et christologie ne sont pas présentées d’une manière théorique. La catéchèse ne se fixe pas en catéchisme illustré par quelques exemples bien choisis en fonction des discours: elle est l’annonce d’une existence à portée doctrinale. Matthieu actualise  l’événement du temps passé par la façon dont il associe son lecteur à la narration. Les compositions majestueuses se présentent comme donnant, dans une catéchèse magistrale (les cinq discours), le sens de la vie de Jésus. Le genre hiératique des narrations aide le lecteur à réagir comme les personnages du temps passé. Déjà les disciples s’adressent à Jésus comme au Kyrios (VIII, 2, 6, 21 et 25; IX, 28; XV, 27; XVII, 15; XX, 30, 31 et 33). Ainsi le croyant se voit relevé par la main bienfaisante de Jésus, comme la belle-mère de Pierre (VIII, 15) ou comme les trois témoins prostrés de la Transfiguration (XVII, 7); il est appelé à le suivre (VIII, 22; IX, 9), à monter avec la troupe des disciples dans la barque qui symbolise l’Église (VIII, 23); chaque fois, il se demande quel est ce Seigneur avec lequel il fait route (VIII, 27) et il se range volontiers parmi ces «hommes de peu de foi» que sont les disciples (VIII, 26; XIV, 31; XVI, 8; XVII, 20). Les compilations opérées par Matthieu sont significatives. Ainsi quand il incorpore dans le récit de la guérison du fils du centurion la sentence sur le rejet des fils du royaume, il fait de ce miracle l’histoire typique du paganisme venant à Jésus (VIII, 5-13). Les avertissements adressés par Jésus aux juifs incrédules retentissent désormais au sein d’une Église que guettent, comme toute société organisée, la suffisance et le conformisme. Enfin, face à l’effort de codification juive au synode de Jamnia, Matthieu formule la voie que le nouvel Israël doit suivre, rendant viables et applicables les paroles de Jésus. Toutefois, il ne modifie pas substantiellement la tradition: il explicite ce qui était virtuellement contenu dans l’enseignement même de Jésus.

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