LIVRES DE SAGESSE (accès au texte)
Les Livres de sagesse sont les ouvrages bibliques qui se donnent pour but d’enseigner la sagesse. On les désigne ainsi non seulement à cause de leur contenu, mais aussi parce que le mot «sagesse» (en hébreu hokmah, en grec sophia ) revient fréquemment dans le texte et apparaît même dans les titres de certains d’entre eux. Quelquefois l’expression de Livres de sagesse (ou Livres sapientiaux) est appliquée à l’ensemble des ouvrages bibliques de la troisième catégorie, les Livres (Ketoubim ) qui s’ajoutent à la Loi (Torah ) et aux Prophètes (Nebiim ) pour constituer la Bible. En réalité, le titre ne convient réellement qu’à une partie des ouvrages de cette catégorie. De plus, il est important de noter que les divers canons (ou catalogues) de la Bible comportent en ce domaine une discrimination remarquable. Le canon hébreu, adopté plus tard par les Églises protestantes, n’admet parmi les livres sacrés que Job, les Proverbes et l’Ecclésiaste. Le canon du judaïsme hellénistique et le canon chrétien ajoutent deux autres ouvrages, la Sagesse de Salomon et la Sagesse de Jésus Ben Sira, appelée aussi l’Ecclésiastique, que les juifs et les protestants rangent parmi les apocryphes. Ces livres ont été étudiés et commentés maintes fois par les auteurs juifs et chrétiens. À l’époque moderne, la critique biblique s’est appliquée à en élucider le sens ainsi qu’à en préciser la date et le Sitz im Leben. Les résultats de ces recherches sont admis, avec beaucoup de nuances, par la plupart des spécialistes. Néanmoins, plusieurs grands problèmes se posent encore, qui divisent les critiques au sujet de ces ouvrages. Tout d’abord, faut-il, comme on l’a fait pendant longtemps, considérer comme parfaitement originale la sagesse d’Israël, du fait qu’elle apparaît au sein d’une religion monothéiste ? N’est-elle pas en réalité une simple adaptation d’une littérature étrangère beaucoup plus ancienne qui était parvenue depuis longtemps à son apogée quand les sages d’Israël commencèrent à l’imiter ? En second lieu, les Livres de sagesse contenus dans la Bible forment-ils un corpus monolithique, où s’expriment les idées d’une classe de scribes homogène et disciplinée ? Faut-il, au contraire, les envisager comme des œuvres divergentes et parfois violemment opposées, qui manifestent une évolution profonde au sein du groupe des scribes et aussi la coexistence de plusieurs courants en lutte les uns avec les autres ? Enfin, le courant de pensée qui s’exprime dans les Livres de sagesse appartient-il exclusivement à la religion d’Israël, au point d’avoir cessé d’exister avec l’apparition du judaïsme rabbinique et du christianisme ? Ou bien faut-il y voir l’origine des mouvements profonds qui ont agité le peuple d’Israël aux environs de l’ère chrétienne et qui ont amené la naissance de ces deux nouvelles formes religieuses ? C’est à ces trois questions qu’on essaiera de répondre.
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1. Les sagesses orientales
Bien avant l’apparition du peuple d’Israël, il y avait
des sages dans l’ancien Orient, et spécialement en Égypte et en Babylonie. La
Bible fait d’ailleurs fréquemment allusion à eux (I Rois, v, 10-11; Jérémie,
XLIX, 7). On sait combien les Grecs admiraient cette sagesse orientale, qu’ils
tenaient pour la source de leur propre philosophie. Du côté de la Mésopotamie,
la littérature cunéiforme comporte bien des textes de sagesse, mais il faut
constater que les textes purement accadiens sont en assez petit nombre. La
majorité des recueils sont bilingues et particulièrement
suméro-accadiens. Cela
semble indiquer que l’origine véritable de cette littérature est sumérienne.
Souvent, il s’agit simplement de collections de proverbes de niveau populaire.
Mais on connaît aussi des textes très profonds, en particulier une œuvre datant
peut-être de 2000 avant J.-C., où sont débattus des problèmes semblables
à ceux du livre de Job. D’autre part, bien des récits mythiques sur les
origines de l’humanité et de la civilisation apparaissent comme de véritables
livres de sagesse. Cette littérature sumérienne s’est répandue dans tout
l’Orient par l’intermédiaire des
Accadiens, des Hittites, des Hourrites...,
mais elle a pris sa forme «classique» en Babylonie dans des ouvrages comme le Poème
du juste souffrant , la Théodicée
babylonienne , le Dialogue du pessimisme , qu’on peut dater approximativement de 1000 avant J.-C.
En Égypte, la littérature de sagesse apparaît encore
plus abondante et plus spécifique, car elle prend très tôt l’allure d’une
instruction d’un père à son fils ou d’un maître à son disciple. On y trouve
notamment la Sagesse pour Kagemni (IIIe dynastie), les Maximes
de Ptahhotep (Ve dyn.), les Instructions pour Merikaré (IXe dyn.), les Instructions d’Amenemhat (IXe dyn.) et, plus célèbres encore, la Sagesse
d’Amenemopé (autour de 1000 av. J.-C.), les Instructions
d’Ankhshanqy et le Papyrus Insinger (nettement plus récents).
Si les deux extrémités du Croissant fertile
fournissent une abondante moisson de textes, les pays intermédiaires, sans être
aussi riches, ont aussi laissé des trésors en ce domaine. Les découvertes de
Ras-Shamra (Ugarit) ont révélé un dossier datant approximativement de 1400
avant J.-C., où les éléments de littérature de sagesse ne manquent pas. Mais on
connaissait déjà un ouvrage célèbre, les Paroles d’Ahiqar , qui fut rédigé vraisemblablement au VIIe siècle en Assyrie et s’était
répandu dans tout l’Orient; on l’avait même retrouvé dans une version araméenne
parmi les papyrus d’Éléphantine (Assouan).
Il est donc évident que l’ancien Orient était imprégné de cette littérature de sagesse, dont on peut se demander si elle est religieuse. Elle apparaît en Égypte comme l’œuvre d’une classe de scribes, dont le but est de transmettre aux disciples ou aux enfants les règles générales du succès dans la carrière. En Mésopotamie, au contraire, l’aspect religieux est beaucoup plus net, au point que certains ont voulu identifier plus ou moins les sages et les prêtres. Sans aller jusque-là, on peut considérer comme indéniable que la sagesse de Babylone est beaucoup plus liée à la religion que celle d’Égypte. Mais, là aussi, il semble qu’assez rapidement la sagesse soit passée de l’énumération des règles de vie à une sorte de philosophie de la vie, liée à une réflexion sur les conditions d’existence de l’homme. Elle a donc cherché à pénétrer le mystère des forces occultes de la nature et des destinées d’outre-tombe. Elle a pris ainsi un aspect religieux et un ton philosophique, qui font supposer que les auteurs de sagesse ont cessé d’être des scribes au sens ancien du mot et qu’ils sont bien proches des scribes au sens biblique.
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2. Sagesse ancienne et sagesse classique en Israël
La tradition d’Israël fait remonter à Salomon les
origines de la littérature de sagesse. Si l’on admet, avec certains, que les
auteurs de sagesse étaient les «gens du roi», capables de rédiger les rapports
et d’administrer sagement au nom de celui-ci, il n’est pas impossible que
Salomon ait fait appel à des fonctionnaires égyptiens, puisqu’il épousa une
Égyptienne. Il est curieux en tout cas de relever dans l’histoire de Joseph
(Genèse,
XXXVII-XLVIII) bien des détails qui manifestent une connaissance assez
précise de la sagesse égyptienne. Plusieurs auteurs, en particulier Paul
Humbert, ont mis en relief «les sources égyptiennes de la littérature
sapientiale d’Israël». Il semble que cette vue soit juste. Il n’est nullement question
d’admettre une date aussi haute que le règne de Salomon pour un ouvrage tel que
les Proverbes. Mais ce livre en particulier, et plus généralement tous les
ouvrages de sagesse contenus dans la Bible, bien que rédigés dans les derniers
siècles avant l’ère chrétienne, comportent des éléments très anciens qui
peuvent parfaitement remonter à l’époque de la monarchie israélite.
L’expression même de Proverbes (meshalim, pluriel
de mashal ) désigne de courtes sentences groupées parallèlement
en distiques. C’est précisément le genre littéraire utilisé par la Sagesse
d’Amenemopé et par les Instructions d’Ankhsheshanqy. La ressemblance n’est pas seulement dans la forme,
mais aussi dans le fond. On a remarqué depuis longtemps les liens étroits entre
la Sagesse d’Amenemopé et le livre des Proverbes
(XXII, 17-XXIV, 22). L’immense majorité des critiques en a conclu à une
dépendance du texte biblique à l’égard du livre égyptien.
Mais une vue trop unilatérale des choses est
dangereuse. Le dossier de la sagesse babylonienne et, plus généralement, de la
sagesse sémitique n’a peut-être pas été suffisamment utilisé encore. En
particulier, les textes de Ras-Shamra paraissent devoir être pris en
considération d’une manière plus suivie. Les premiers essais de comparaison montrent
que le vocabulaire de sagesse qu’ils emploient est souvent apparenté à celui de
la Bible, spécialement dans des cas où les parallèles égyptiens ne sont pas
très éclairants. Un vaste domaine s’ouvre donc aux chercheurs, dont les
découvertes pourraient modifier assez profondément les vues classiques sur les
origines de la sagesse d’Israël, en déplaçant celles-ci vers un pays de langue
sémitique géographiquement très proche d’Israël.
En réalité, l’ancienne sagesse d’Israël n’est connue que par les fragments qui en subsistent au sein des ouvrages «classiques». Le premier et le plus ancien de ces derniers est le livre des Proverbes. Si l’on met à part la section dont on a parlé et deux ou trois sections semblables, telles que les «Paroles d’Agour, fils de Jaké» (XXX) ou les «Paroles du roi Lamuel» (XXXI, 1-9), si d’autre part on laisse de côté l’introduction (I-IX) et la conclusion (XXXI, 10-31), le corps de l’ouvrage est constitué par deux collections importantes des «proverbes de Salomon», l’une comprenant 373 maximes (X-XXII, 16), l’autre 127 maximes du même genre (XXV-XXIX). Il est difficile de dater ces deux collections, mais tous s’accordent à les placer après l’Exil (586-536) et plutôt vers le IVe siècle avant J.-C. On y trouve, sous une forme presque classique, la vieille sagesse traditionnelle. Elle s’appuie sur une observation concrète, qui souvent n’implique aucune appréciation morale. On souligne le succès des riches, des malins, des flatteurs, des indélicats, de ceux qui savent utiliser les pots-de-vin. Pourtant, l’appréciation critique se manifeste qui vise à tracer une ligne de démarcation entre les sages et les insensés. On distingue et on oppose les gens vertueux et les hommes pervers, les enfants obéissants et les fils sans cœur, les femmes sensées et pudiques et les épouses folles et dévergondées. Le critère de ce parallélisme antithétique est apparemment celui de l’intérêt personnel dans la vie présente. Il y a deux chemins dont l’un – celui des sages – conduit au succès et à la vie, et l’autre – celui des insensés – à la ruine et à la mort. Jamais on n’évoque le problème posé par l’expérience quotidienne, celui de la souffrance du juste et de la prospérité de l’impie. C’est qu’on est persuadé que Dieu est le maître de l’Univers, qu’il bénit les bons et confond les méchants. L’auteur ne se place plus dans l’optique du fonctionnaire royal, mais dans celle de l’«honnête homme». Il expose une morale dont les éléments sont empruntés à l’expérience quotidienne de l’homme «conformiste», mais où Dieu intervient comme celui qui récompense ou punit d’une façon automatique le comportement humain. On se trouve là en face d’une sagesse pleine de psychologie, mais bien proche de celle de La Fontaine. Comme on l’a dit, s’il s’agit d’un humanisme, c’est d’un humanisme très profane. Si l’on songe qu’à cette époque le peuple d’Israël se nourrissait de la lecture des prophètes, il faut convenir que cette sagesse apparaît comme un corps étranger dans la religion d’Israël et comme une forme de pensée totalement opposée au message prophétique. L’aspect religieux, dans la faible mesure où il se manifeste dans ces collections de «proverbes de Salomon», est certainement plus proche de celui qu’on peut découvrir dans les sagesses égyptiennes que dans n’importe quel autre livre de la Bible.
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3. Sagesse contestataire et sagesse mystique
Le plus célèbre des Livres de sagesse est celui de
Job. Il est d’ailleurs unique dans la Bible par sa forme littéraire. C’est un
drame constitué par plusieurs dialogues en vers, dont le prologue et l’épilogue
sont en prose. Il met en scène les souffrances d’un homme juste que Satan
éprouve avec la permission de Dieu. On s’accorde à penser qu’il a été rédigé
entre le Ve et le IIIe siècle avant J.-C., mais bien des indices obligent à
le placer vers la fin de cette période. Si l’auteur est pénétré des images et
des idées de l’Orient sémitique, au point que son œuvre est souvent proche du
«Job babylonien», il est néanmoins d’une époque récente, car il connaît les
grands textes bibliques de Jérémie, du Second Isaïe et même du Premier
Zacharie, et, d’autre part, il est très sensible aux influences grecques, tant
littéraires que doctrinales. On a dit que c’était un «Eschyle hébreu». On peut
d’ailleurs penser qu’il a réalisé son œuvre en brodant sur le thème proposé par
le récit en prose qui nous est conservé dans le prologue et l’épilogue.
L’ouvrage proprement dit, constitué par trois cycles
de dialogues poétiques entre Job et ses trois amis
Eliphaz, Bildad et
Sophar,
est une mise en question de la doctrine traditionnelle sur la rétribution
immédiate. L’auteur refuse d’admettre que les bons sont toujours récompensés et
les méchants toujours punis, bien que ce refus soit blasphématoire contre Dieu.
Les amis de Job soutiennent la vieille thèse avec des fortunes diverses. Job
soutient qu’il est innocent. Il en appelle à Dieu et à sa justice. Parfois
désespéré jusqu’à maudire le jour de sa naissance, il reste convaincu que Dieu
le sauvera finalement sans qu’il puisse dire comment. La conclusion est donnée par
les discours de Dieu
(XXXVIII-XLI), qui finalement donne tort à tout le monde,
à Job qui demande des comptes, à ses amis qui s’imaginent capables de justifier
Dieu. Plus tard, un éditeur du livre ajoutera les discours d’Elihou
(XXXII-XXXVII), qui insistent sur la souveraine indépendance de Dieu et le rôle
formateur de la souffrance. Mais l’ouvrage dans sa forme authentique n’apporte
aucune solution. Néanmoins, par la présentation dramatique des conséquences de
la thèse traditionnelle, il a porté à celle-ci un coup terrible. Et cette
contestation ne vise pas seulement les milieux religieux étrangers à la
sagesse, elle s’adresse aussi et peut-être surtout aux sages. C’est une
contestation intérieure aux milieux de sagesse. Elle manifeste que les sages,
dans la mesure où ils apparaissent comme un groupe homogène, sont en train de
se dissocier en deux tendances, qui iront en s’opposant de plus en plus.
Le courant contestataire s’exprime encore dans le
livre de l’Ecclésiaste. Ce mot est la traduction du grec ecclesiastès, qui rend le mot hébreu qohèlet, «celui qui rassemble». Le titre est : «Paroles de
Qohèlet, fils de David, roi dans Jérusalem». Ce rattachement à Salomon est
évidemment une fiction. L’ouvrage doit dater des environs de 200 avant J.-C.
Son style est lourd. Sa langue est très contaminée par l’araméen. On dirait
presque une langue morte. L’auteur, par contre, a subi manifestement
l’influence de la pensée grecque. Sans aller jusqu’à faire de lui un «épicurien
hébreu», on constate que son scepticisme et son pessimisme rendent un son
parfaitement grec.
Comme le livre de Job, l’Ecclésiaste se demande si la
vie vaut la peine d’être vécue. Mais, tandis que Job passe par l’épreuve de la
souffrance, Qohèlet est un roi très puissant et parfaitement sage, qui a joui
de tous les plaisirs de la vie, les plus élevés comme les plus bas. Sur tous,
il a vu s’étendre l’ombre de la mort. Tout est vain. La diversité cache
l’éternel retour des choses. La richesse ne sert à rien, mais la vertu n’assure
pas le bonheur. Il n’y a pas d’espoir après la mort. Profitons modérément de la
vie en prenant soin d’éviter le chagrin et la souffrance. On croirait lire
Épicure ou, du moins, Horace. Mais ce pessimisme est compensé, sinon corrigé,
par l’affirmation répétée que Dieu est la providence du monde et des hommes.
Certains ont vu là des gloses ajoutées par un éditeur soucieux de l’orthodoxie
de l’ouvrage. Il paraît plus vraisemblable d’admettre que ces passages
appartiennent à l’œuvre originale. Celle-ci représente un effort extraordinaire
pour unir en un syncrétisme audacieux la croyance traditionnelle d’Israël et la
philosophie grecque, dans sa forme la plus dépouillée de tout mysticisme.
L’épicurisme lui-même a revêtu un certain aspect religieux et s’est exprimé
fréquemment par l’adoption d’un genre de vie presque monastique. Il est permis
de voir dans l’Ecclésiaste le manifeste d’un groupe hébreu qui, aux alentours
de 200 avant J.-C., pousse à l’extrême le pessimisme de Job
et la contestation de la morale traditionnelle, tout en conservant l’essentiel
du message religieux du monothéisme d’Israël. Ce groupe est manifestement dans
la ligne de celui auquel devait appartenir l’auteur de Job. En revanche, il
s’oppose violemment à un autre groupe de sages, d’où est sortie la littérature
exprimant la «sagesse mystique ».
Il faut entendre par l’expression, peut-être
discutable, de sagesse mystique une sagesse que l’homme peut atteindre parce
que Dieu la lui communique. C’est un thème courant dans les ouvrages de la
sagesse contestataire que l’homme est incapable de parvenir à la sagesse, car
Dieu seul la possède et ne la donne à personne. Le fameux chapitre XXVIII de
Job exprime magnifiquement ce thème, mais on retrouve sans cesse des idées
semblables dans Job et dans l’Ecclésiaste. Ceux qui professent cette doctrine
restent fidèles à la vieille notion d’une sagesse humaine acquise par
l’expérience, entièrement différente et même opposée à la sagesse divine
incommunicable. Ils vont trouver en face d’eux un autre groupe de sages selon
lesquels la véritable sagesse est celle de Dieu, qui la donne généreusement aux
hommes, rendant inutile la vieille sagesse acquise.
Cette doctrine apparaît déjà dans certaines parties
des ouvrages conservés par le judaïsme rabbinique, et particulièrement dans deux
passages importants. L’édition définitive du livre des Proverbes comporte une
introduction (I-IX) et une conclusion (XXXI, 10-13), qui relèvent manifestement
de cette tendance. On y voit apparaître la Sagesse plus ou moins hypostasiée
sous la forme d’une femme qui appelle les hommes à entendre sa doctrine (VIII),
à participer à son banquet (IX). L’idée est reprise en conclusion dans la
célèbre allégorie de la «femme forte», qui donne la force et la sagesse. On
trouve des idées semblables dans les «Discours d’Elihou» qui ont été ajoutés au
livre de Job (XXXII-XXXVII) pour montrer que, s’il est prétentieux de demander
des comptes à Dieu, celui-ci instruit les hommes non seulement par la
souffrance, mais aussi en leur parlant, en particulier par des songes. Ces
textes adjoints aux Proverbes et à Job se situent dans une ambiance de
«révélation» ou, si l’on préfère, de «gnose», c’est-à-dire de salut par la
connaissance de la Sagesse divine. Il est manifeste que ces morceaux ont été
ajoutés à une époque et dans un milieu où la sagesse contemporaine était
«récupérée» : pour éviter le pessimisme de l’Ecclésiaste, on était amené à
réintroduire l’optimisme par le biais de la révélation de la Sagesse divine.
Ce milieu novateur s’est exprimé en deux ouvrages que
le judaïsme rabbinique a refusé de considérer comme livres sacrés, mais qui
furent acceptés dans le canon du judaïsme hellénistique et du christianisme. Le
plus ancien des deux est l’Ecclésiastique, dont le titre véritable est Sagesse
de Jésus, Ben
Sira. Son texte hébreu fut partiellement retrouvé en 1896 dans la
geniza de la synagogue caraïte du Vieux-Caire et, en 1964,
dans les ruines de la forteresse de Massada. Malgré les apparences très
hébraïques de l’ouvrage, il faut le tenir pour le manifeste d’un homme lié à la
fois à la religion traditionnelle d’Israël et à l’hellénisme de son époque. La
préface du traducteur grec (vers 125 av. J.-C.) montre que le livre était connu
aussi bien en Égypte qu’en Israël. Il est difficile d’échapper à l’impression
que l’auteur est le fondateur ou le réformateur d’un groupe qui s’oppose à
celui de l’Ecclésiaste, tout en adoptant les mêmes méthodes de syncrétisme.
Tandis que Qohèlet représente une sorte d’épicurisme hébreu, Ben Sira évoque
plutôt un pythagorisme hébreu, par son insistance sur la méditation, sur les
repas en commun, sur le rôle des médecins, dans une ambiance de «mysticisme»
apparentée – d’assez loin encore, il est vrai – à celle qui est évoquée par A. J. Festugière dans ses études
sur l’hermétisme.
Le chef-d’œuvre de cette littérature est la Sagesse de Salomon, ouvrage rédigé dans le dernier tiers du Ier siècle avant J.-C. Il n’a rien à voir avec Salomon. Quoique certains y aient pensé, il est peu probable qu’on puisse l’attribuer à Philon d’Alexandrie, mais il n’est pas très éloigné de cet auteur, ni par le temps, ni quant à la doctrine. Il émane plutôt d’un groupe de sages hébreux profondément imprégnés d’hellénisme, ce qui amène évidemment à évoquer les thérapeutes dont parle Philon dans le De vita contemplativa. On peut imaginer que l’ouvrage a été rédigé pour ceux-ci par l’un d’entre eux. Il représente l’épanouissement du courant mystique dans la sagesse d’Israël. Son auteur fait un éloge vibrant de la Sagesse, qu’il présente non plus seulement comme une femme, mais comme une personne très proche de Dieu et dont l’action atteint d’abord le peuple d’Israël, et aussi le monde entier. On passe ainsi à un universalisme, dans lequel la Sagesse s’offre à tous les hommes comme gage d’immortalité bienheureuse. L’auteur apporte une masse d’idées nouvelles, mais il reste dans la ligne inaugurée par le rédacteur de Proverbes, I-IX, et par Ben Sira, la ligne de la sagesse mystique.
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4. La sagesse aux origines du christianisme
Le sort différent réservé par le rabbinisme et par le
christianisme aux ouvrages qui expriment le courant de la sagesse mystique est
un indice qui ne trompe point. Cela ne signifie pas que, dans une certaine
mesure, le rabbinisme n’appartienne lui-même à ce courant, puisqu’il a accepté
les Proverbes et Job dans leur édition retouchée. Pourtant, il a rejeté Ben
Sira et la Sagesse de Salomon, alors qu’il admettait l’Ecclésiaste parmi les
livres sacrés. Cette discrimination montre à l’évidence que, pour les rabbins,
la sagesse mystique conduisait directement au christianisme, qui est éminemment
une religion de salut par la connaissance. Mais ici deux remarques s’imposent.
Le fait que la sagesse mystique semble étroitement
liée à l’hellénisme alexandrin ne doit pas conduire à faire dépendre
directement de ce dernier la naissance du christianisme. Outre que celui-ci est
apparu sous des formes multiples, il faut surtout souligner la diffusion du
judaïsme hellénistique, et donc de la sagesse mystique, à travers tout le monde
hellénisé aux alentours de l’ère chrétienne. Les liens entre Alexandrie,
Antioche et l’Asie Mineure apparaissent très étroits, en particulier en ce qui
concerne les juifs et les chrétiens. C’est plutôt sous l’angle des rapports
doctrinaux et littéraires qu’il faut lier les origines chrétiennes à la sagesse
mystique, sans minimiser néanmoins l’importance géographique d’Alexandrie et de
son milieu juif, si original au triple plan du monachisme, de la pensée et de
la puissance politique et sociale.
Une seconde remarque s’impose, à propos des mouvements apocalyptiques et des apocalypses, dont on souligne avec raison, en particulier depuis les travaux de A. Schweitzer, l’importance dans le christianisme primitif. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les apocalypses représentent une forme de littérature de sagesse. Elles en sont l’expression dans le domaine de la révélation des choses inconnues, c’est-à-dire de l’avenir eschatologique et des réalités de l’au-delà. La différence, c’est que les Livres de sagesse restent du domaine exotérique, tandis que les apocalypses deviennent ésotériques, en tant qu’elles sont réservées à une élite. Il est d’ailleurs remarquable que les ouvrages devenus canoniques parmi les chrétiens, sous le nom de Nouveau Testament soient beaucoup plus proches des Livres de sagesse que des apocalypses, tandis que les livres rejetés sous le nom d’apocryphes sont la plupart du temps des apocalypses. Il faut donc en conclure que l’aspect «sapiental» du christianisme n’a fait que s’accentuer au cours des âges. Si, au point de départ, il est difficile de comprendre les Évangiles ou les Épîtres sans faire appel aux Livres de sagesse, et spécialement aux derniers, il faut remarquer que le problème des rapports de la pensée chrétienne avec la sagesse humaine, disons plus clairement avec la philosophie, s’est sans cesse posé au cours de l’histoire en des termes très voisins de ceux qu’on découvre dans les textes bibliques, puisqu’on a toujours balancé entre l’opposition des deux sagesses, divine et humaine, ou leur assimilation, autrement dit entre la position de Tertullien ou de Tatien et celle d’Origène et de Clément. Il faut noter que, pour conclure en des sens opposés, tous puisent néanmoins aux mêmes livres de la sagesse biblique, précisément parce qu’elle est déjà «dialectique».
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