MACHIAVEL (1469-1527)

Niccolò Machiavelli doit à sa situation dans l’histoire et aux traits particuliers de son œuvre une fortune qui revêt plusieurs dimensions. Il fut homme de lettres et écrivit, entre autres, des pièces de théâtre. Il fut aussi un acteur de la Renaissance en Europe en tant que «secrétaire», personnage assez important dans un État tel que la république de Florence. Toutefois, en ce qui touche sa présence engagée dans l’histoire et dans la politique, l’homme Machiavel connut en fait un assez petit destin, même si certains, comme Gramsci, voient en lui un patriote précoce et un utopiste de l’unité italienne. Homme de cour, homme d’étude: double vie, représentée par une double série d’images, le premier portrait, très largement posthume et ayant fixé quelques traits connus par ouï-dire, étant resté le plus célèbre, sous la brosse de Santi di Tito.

À l’évidence, cependant, l’essentiel est ailleurs. À propos de Machiavel, partout, on pense bien autre chose: universellement, il est reçu comme celui qui a formulé définitivement et aux yeux de tous ce qui est devenu dès lors le «machiavélisme», c’est-à-dire la pratique politique, lorsqu’elle s’affranchit de toute règle autre que celle de la volonté de parvenir à ses fins. La consécration universelle de Machiavel, c’est la notion de machiavélisme, par laquelle il est arrivé à son nom propre ce qui pouvait lui arriver de mieux dans la vie collective: devenir la racine d’un nom commun. Comme toujours en pareil cas, il y a de la distance entre la notion, assez vague, que l’urgence du besoin de parler et de désigner a créée (le machiavélisme), et le système d’idées que les chercheurs tentent patiemment de reconstituer: on a donc inventé le «machiavélianisme» pour désigner de façon érudite ce qu’a dû penser le Florentin. Dans cet article, on appellera néanmoins machiavélisme ce qu’il est possible d’exposer des idées de ce penseur de la politique.

1. Une existence décentrée

Machiavel fait partie de ces hommes dont la renommée ultérieure a montré de façon récurrente qu’ils n’avaient pas apprécié correctement l’importance de ce qu’ils faisaient: ce qui l’a intéressé ne nous intéresse plus, et c’est dans l’ennui et le mauvais vouloir qu’il a écrit ce qui a fait de lui le père du machiavélisme. Il est devenu célèbre malgré lui. Si son destin avait été ce qu’il a constamment souhaité qu’il fût, au lieu d’écrire, il aurait été continuellement «aux affaires» de la république de Florence (ville où il est né en 1469 et mort en 1527). Heureusement pour l’histoire de la pensée politique, il connut durant sa vie une assez longue période de disgrâce, à partir de 1512 – date du retour des Médicis à Florence – jusqu’à sa mort, avec de courtes interruptions. Il vécut cette période en exil dans sa propriété de Sant’Andrea in Percussina, à une vingtaine de kilomètres de Florence. Là il s’est plaint sans cesse de souffrir de l’inactivité, la seule inactivité qui le fit souffrir: celle de n’être plus qu’un écrivain, au lieu d’être encore le secrétaire de la Chancellerie des Très Hauts et Magnifiques Seigneurs de Florence (ce qu’il avait été pendant quatorze années, de 29 à 43 ans). Il a beau écrire un ouvrage politique majeur, les Discours sur la première décade de Tite-Live, concevoir une comédie, La Mandragore (1518), qui fait date dans l’histoire du théâtre italien, il est affligé de ne plus jouir de la confiance de ses seigneurs. Dès le prologue de la pièce, il s’excuse presque de l’avoir commise: «et si ce sujet vous semblait trop frivole et peu digne d’un homme qui veut paraître sage et grave, excusez-le, dans la pensée qu’il s’étudie à rendre plus doux, par ces vaines imaginations, ses jours de douleur; car il ne sait pas où tourner ses regards; on lui interdit de montrer dans d’autres travaux un autre talent, et il n’est point de récompense pour ses peines perdues». Pour sortir d’exil, rentrer en grâce, montrer qu’il pourrait être encore fort utile, Machiavel écrit en 1513 un petit livre, De Principatibus, devenu chez nous Le Prince. Il aurait volontiers donné les millions de lecteurs qui l’ont étudié pour n’en garder qu’un seul, son dédicataire, Laurent de Médicis, prince de Florence, auprès de qui il souhaitait retrouver un emploi, et qui ne l’a pas lu. S’il avait fait de sa vie ce qu’il voulut continuellement en faire, il serait maintenant aussi célèbre que les maîtres qu’il servit durant quinze ans, comme Piero Soderini, son supérieur direct, gonfalonier de Florence.

On le voit, c’est dans une rupture douloureusement vécue que naît la prose de Machiavel. Ainsi, chaque écrit doit être compris par rapport à une genèse compliquée, ce qui justifie une bonne part de la théorie du «double discours machiavélien» mise en œuvre par Claude Lefort ou Leo Strauss: d’un côté, en effet, l’intelligence de Machiavel est assez présente, toujours, pour illuminer le moindre rapport diplomatique de traits généraux dont l’accumulation à travers l’œuvre constitue par sommation une pensée neuve; mais, inversement, les traités qui semblent détachés des préoccupations de carrière sont dans le même temps des écrits de circonstance: Le Prince s’adresse à Laurent de Médicis en même temps qu’à tout lecteur; de la même façon, les Discours sont écrits pour nous et pour les quelques «républicains» qui, dans le jardin de la villa Rucellai, mettaient au point la conjuration anti-médicéenne de 1522.

Pour comprendre la portée et la nature même des écrits, il faut donc les rapporter aux péripéties d’une vie qui ne fut pas, d’ailleurs, celle d’un grand aventurier. Ses années d’enfance ont donné lieu à peu de documents officiels, comme on peut s’y attendre pour un jeune homme dont les parents appartenaient petitement aux «arts majeurs» (c’est-à-dire à la bourgeoisie moyenne) de la Florence d’alors. Depuis 1954 seulement, les Souvenirs de son père Bernardo, notaire et paysan, retrouvés et publiés par Olschki à Florence, permettent un peu de savoir ce que faisait cette famille par ailleurs ordinaire. La carrière publique de Machiavel commence en 1498, un mois après qu’a été brûlé Savonarole sur la place de la Seigneurie. Alors que les Florentins réinstallent une «république» délivrée de tout mysticisme, en se gardant bien de se donner une dynastie déguisée, comme cela avait été le cas avec les Médicis, Machiavel est élu parmi quelques candidats d’abord tirés au sort pour occuper le poste important de secrétaire de la Seigneurie, présidant aux travaux de la Deuxième Chancellerie. Dès le mois suivant, il est affecté en outre au secrétariat des «Dix de pouvoir», pour les relations étrangères. Sa carrière publique se terminera quinze années plus tard, deux mois après le retour des Médicis. Ces quinze «années de république», il les a passées «à cultiver l’art de l’État», et il ne les a «ni dormies ni jouées», comme il l’écrit à son ami Francesco Vettori dans une des premières lettres de sa période de disgrâce. Elles ont été occupées à des missions d’organisation à l’intérieur ainsi qu’à des voyages de négociations en Europe.

Durant le temps où il participe au gouvernement, Machiavel n’écrit pas d’œuvres dont l’objet serait explicitement général, mais d’assez nombreux rapports et notes diplomatiques. Tout ce qui a été retrouvé a fait l’objet d’une publication en français: quelque deux cents lettres officielles et familières, et, parmi les rapports, certains très significatifs pour qui veut comprendre. Entre autres:  De la manière de traiter les populations du Val di Chiana révoltées (1504), le Rapport sur les choses de l’Allemagne (1508), un petit texte Sur la nature des Français, écrit vers 1500, et suivi en 1510 du Rapport sur les choses de la France... Plus tard, à Sant’Andrea in Percussina, il se consacre à l’écrit: théâtre (La Mandragore, L’Archédiable Belphégor, 1518) et poésie (L’Âne d’or, 1516), mais surtout, en quelques jours, le De Principatibus, dès la deuxième année de sa résidence forcée, interrompant ainsi la rédaction des Discours sur la première décade de Tite-Live qui, elle, l’occupe de 1513 à 1520, tout comme celle d’un autre traité important pour la compréhension du machiavélisme: L’Art de la guerre. Suivent encore deux textes majeurs: en 1520, une «étude» sur La Vie de Castruccio Castracani de Lucques, et les Histoires florentines (1520-1526), écrites à la demande du cardinal Jules de Médicis, futur Clément VII.

Un timide retour à la vie publique s’amorce: en 1525, on lui redonne le droit de tenir une charge à Florence. En 1526, il travaille aux fortifications de la ville. En mai 1527, pour la troisième fois, les Médicis qui avaient proscrit Machiavel sont chassés de Florence. Trop tard: aigri, usé, Machiavel ne peut faire bonne figure devant ce changement qui eut dû ne pas lui déplaire; le temps des Médicis avait été trop long pour que l’ancien secrétaire ne se fût pas compromis par ses offres de service. À deux mois près, il eût été épargné: dans la République qui s’installait de nouveau, nul ne songea à confier quelque charge à cet ancien serviteur devenu louche. Il lui fut permis de venir mourir à Florence, ce qu’il fit le 22 juin de cette année 1527.

2. La pensée de Machiavel

Il existe donc un machiavélisme, assez cohérent si on fait abstraction des gauchissements qu’il a dus aux «circonstances», assez constant en tout cas pour avoir inspiré continûment les textes commandés et pour avoir été explicitement thématisé dans les traités cardinaux de l’exil.

Les pôles de la pensée de Machiavel portent des noms: fortuna et virtù. La nature du politique en découle et, sans doute, ne peut être comprise qu’à partir de ces mots. Ils avaient été utilisés avant lui, sporadiquement; mais c’est lui qui en a fait des concepts opératoires, porteurs d’un pouvoir organisationnel tel qu’ils ont inauguré, à partir de lui et pour la première fois, une élaboration de l’univers politique qui porte désormais son estampille. La rencontre de ces deux notions permet d’en comprendre une troisième, celle de pouvoir.

«Fortuna»

La nature des choses est neutre en ce qui touche l’organisation politique des groupes humains. Il n’existe évidemment que «la nature» – en ce sens précis que n’existe aucun «arrière-monde» –, mais cette nature ne décide ni ne prédétermine rien. La notion de fortune remplit donc dans le système une fonction complexe, destinée à dégager le champ de l’action. On peut essayer de la caractériser, même s’il est difficile de lui donner une définition entièrement conceptuelle. D’abord, la fortune ne se présente jamais «en personne» à l’homme d’action, mais sous la forme de son corrélat pratique, qui est «l’occasion de la fortune». Pour l’homme d’action, le réel est morcelé, fait de changements locaux, sans aucune aperception du Tout. La fortune est ce qui fragilise la pratique et la prive de toute emprise «réelle», donc de toute garantie; elle ne se conjugue jamais au futur, et dès qu’on veut en parler au présent, elle s’évanouit en s’atomisant sous les espèces de la pluralité des «occasions» disjointes.

Ensuite, l’homme de savoir lui-même, quand il entreprend de se mêler de l’action, ne peut que «conseiller» les Grands. Son savoir de la pratique n’a pas pour objet l’avenir: il ne contient jamais qu’une mémoire du passé. L’intellectuel est «historien», et l’histoire est une discipline de la mémoire, non de l’intelligence inductive. L’historia, en effet, s’édifie à partir des ressemblances des faits et pratique des comparaisons. Le modèle en vient de loin, des historiae latines, grands récits édifiants et instructifs qui traitent de cas et d’hommes illustres, De viris illustribus, récits toujours ouverts à des récits ultérieurs. Le savoir ne sera jamais fait que de l’accumulation de cas racontés. Dès lors, pour le penseur, la fortune permet de formuler cette idée capitale, selon laquelle les événements pourront après-coup être intégrés dans un tout. Quoi qu’il arrive, et sans qu’on puisse rien prévoir, on doit penser que ce qui s’est produit peut être intégré dans la somme du pensable. Claude Lefort dans Le Travail de l’œuvre, Machiavel exprime ainsi l’abîme qui sépare l’intellectuel machiavélien de l’homme d’action: «d’un premier point de vue, le théoricien paraît embrasser l’histoire dans toute son étendue [...]. Mais, d’un autre point de vue, nous voyons le théoricien condamné à raisonner sur le passé [...]. Le prince a le mérite [...] de déchiffrer dans le présent les signes de ce que sera la figure des conflits à venir et de faire ainsi, dans la pratique de l’anticipation, l’épreuve du calcul infini [...]. Semblable au médecin dont la vertu est de formuler son diagnostic quand la maladie n’est encore qu’à son début, il l’emporte, nous dit Machiavel, sur celui qui, du fait qu’elle s’est développée, dispose de tous les éléments de certitude mais s’avère incapable d’en modifier le cours». Du point de vue de l’histoire qui se fait, c’est le prince qui fait figure de héros, et sûrement pas le scribe de l’histoire. Que l’homme «virtuoso» sache aujourd’hui que la fortune ne lui garantit rien, sans que pour autant il y ait scandale pour la pensée. Qu’il retienne ce que lui enseigne le Discours sur la première décade (II, 24): «La fortune aveugle l’esprit des hommes quand elle ne veut pas qu’il s’oppose à ses desseins. Telle est la marche de la fortune: quand elle veut conduire un grand projet à bien, elle choisit un homme d’un esprit et d’une virtù tels qu’ils lui permettent de reconnaître l’occasion ainsi offerte. De même, lorsqu’elle prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute.»

Ainsi donc, la fortune est ce qui donne congé à l’intelligence globale des événements de ce monde, et donc à l’espérance pratique de prévoir inductivement les conséquences des l’action. Seule demeure l’invite à l’observation de ses faits fragmentaires indéfiniment répétés et porteurs de leçons partielles accumulées par l’exercice de la mémoire comparative. Littérairement, Machiavel a parlé de la Fortune comme d’une déesse changeante, capricieuse, fantasque; façon de déplacer le champ de la réflexion, de le réorganiser. Pour lui, il le dit pour la première fois et cela restera attaché à son nom comme étant son message propre, la politique est l’art de calculer des moments en sachant qu’ils sont instables, précaires, rapidement changeants, parce qu’ils ne renvoient à rien d’autre qu’au caprice de la Fortune. Évidemment, Machiavel ne croit pas à la déesse Fortune: il nous signifie simplement que l’entrée en politique s’inaugure par l’acceptation d’une déroute de l’intelligence et par une promotion corrélative de la pure volonté d’agir.

«Virtù»

Cette volonté de pouvoir, détachée de toute condition qui la fonderait en en faisant un attribut «psychologique» ou «historique» qui serait alors lié «par nature» à quelques «élus», c’est la virtù. La tradition philologique de la transmission des textes machiavéliens a rendu un fort mauvais service à la compréhension de cette notion. Cette tradition concerne l’ouvrage réputé majeur, d’un livre dont le titre original était un pluriel, De Principatibus, dont on a fait un singulier: Le Prince. D’un propos initial ayant un véritable contenu théorique au sujet des divers types d’États possibles, on a fait un portrait du prince idéal, comme s’il y en avait un qui soit prédestiné à l’être. C’est-à-dire que, sans doute pour dramatiser, la tradition moderne désigne l’appel circonstancié que Machiavel adresse à Laurent de Médicis (avec le propos clairement exprimé de se placer) au détriment d’un contenu évidemment moins ponctuel, dont le projet est tout au contraire une «revue»  dans la lignée des taxinomies aristotéliciennes, et concernant les formes diverses que peut prendre la souveraineté.

La virtù est donc une volonté pure de pouvoir, surgie ex nihilo dans le destin des individualités multiples qui tissent l’histoire. On conçoit dès lors que la proposition: «la virtù existe» est de l’ordre de l’axiome. On ne peut que l’affirmer, et par la suite l’illustrer, c’est-à-dire en exhiber les diverses formulations.

Première illustration: bien loin d’être conditionnée par une psychologie qui serait un trait particulier de tel ou tel, lavirtù rencontre au contraire la psychologie de l’individu comme un obstacle et comme sa principale limitation. Alors que la virtù, si elle pouvait exister sous la forme d’une force nue dégagée de toute condition d’ancrage subjectif, serait toujours adaptée aux «occasions de la Fortune», elle se donne nécessairement à travers une «nature humaine individuelle» rigide et résistante. «Deux choses s’opposent à ce que nous puissions changer: d’abord, nous ne pouvons pas résister au penchant de notre nature; ensuite, un homme à qui une façon d’agir a toujours parfaitement réussi n’admettra jamais qu’il doit agir autrement. C’est de là que viennent pour nous les inégalités de la fortune: les temps changent et nous ne voulons pas changer» (Discours sur la première décade de Tite-Live, III, 9).

Deuxième formulation, exprimée par un trait d’un fantasme propre à Machiavel. S’il est vrai qu’il dédie le De Principatibus à un fils de famille (Laurent de Médicis) à qui il a été donné de régner, les deux véritables héros de sa réflexion sont loin d’avoir une aussi bonne extraction. Ce sont deux bâtards, que précisément rien ne destine au pouvoir parce qu’ils ont une ascendance honteuse. César Borgia, duc de Valentinois, est la première de ces figures peu avouables, car il est le fils du pape Alexandre VI. L’autre héros s’appelle Castruccio Castracani, condottiere qui s’est emparé du pouvoir à Lucques, par force et par ruse, et non par droit de succession. C’est l’obscurité même de sa bâtardise qui alimente l’admiration, fascine le secrétaire et justifie que sa Vie de Castruccio Castracani (1520) soit d’autant plus révélatrice des intérêts machiavéliens. C’est dans la promotion politique du bâtard que l’histoire des hommes révèle son ressort, comme nous en avertit le texte dès son début: «C’est chose merveilleuse à considérer [...] que la totalité ou la plupart de ceux qui ont accompli de grandes choses dans le monde et ont excellé parmi les hommes de leur temps ont eu une naissance ou des débuts humbles et obscurs, ou du moins fortement contrariés par la Fortune; ou bien ils ont été exposés aux bêtes, ou bien ils ont eu un père si vil que, par vergogne, ils se sont déclarés fils de Jupiter ou de quelque autre dieu [...]. Je crois bien qu’en agissant de la sorte, la Fortune entend démontrer au monde que c’est elle, et non leur sagesse, qui fait les grands hommes, choisissant pour manifester son pouvoir le moment de leur vie où cette sagesse ne peut intervenir en rien, et où c’est à elle, Fortune, qu’il faut tout rapporter.»

Pouvoir

Le pouvoir marque la rencontre, pour un temps nécessairement limité, d’une façon toujours précaire et inévitablement polémique, entre la virtù d’un prince et une occasion de la Fortune. Un pouvoir d’État donne réalité – une certaine réalité – à un groupe humain. Machiavel appelle cela l’instauration d’une nation qui, de virtuelle qu’elle était, se réalise dans l’histoire. Au niveau de ce qui se voit, le bruit et la fureur manifestent l’existence politique, comme les tribulations et les intrigues, les fracas de batailles et les chuchotements d’alcôves: cela fait beaucoup de mouvement. Envisagé dans sa globalité, cependant, le tout est immobile. Pour être bien certain que l’idée de progrès historique des politiques humaines n’a aucun lieu où se loger, Machiavel utilise à son tour – après Platon, les stoïciens et bien d’autres – l’image du cercle: l’histoire est circulaire, chaque régime se mue en sa caricature, devient son contraire et le cycle continue. L’une des premières caractéristiques de l’homme machiavélien concerne sa déréliction.

L’irruption sans cause de la virtù dans le cours des événements historico-politiques interdit au théoricien qui pense selon Machiavel toute recherche du côté d’une anthropologie qui s’apparenterait à quelque «psychologie des profondeurs» de l’homme d’État. Le politique machiavélien est un homme de calcul extraverti qui ne s’interroge pas sur ses motivations et qui n’a jamais à répondre des conditions du désir. Par ailleurs, l’absence d’étiologie objective de la nature des États limite drastiquement toute tentative pour fonder le politique. Seuls demeurent des appétits concurrents de régner, des désirs entrechoqués, des volontés tendues qui semblent ne sortir que d’elles-mêmes et ne tirer que de leur lutte les principes de leurs décisions. Parce que la politique est une catégorie autonome lorsqu’on entreprend de la penser, on ne peut dès lors que la raconter, en décrire les arcanes compliquées, l’agir ou en pâtir. C’est peu pour fonder une «science politique»; cela peut même suffire à décourager une telle science en lui ôtant tout véritable objet épistémologique. C’est dire que l’autonomie du politique est beaucoup plus inconditionnée dans les textes de Machiavel que celle à laquelle la tradition populaire attache ordinairement le machiavélisme, à savoir l’indépendance du pouvoir à l’égard des règles réputées communes de la moralité publique ou personnelle, et même religieuse. Il est vrai que c’est cette indépendance qui est la plus immédiatement visible, la plus menaçante, la plus scandaleusement vécue, parce que la plus terrifiante. Mais on perd sans doute de vue l’essentiel de l’inspiration machiavélienne lorsqu’on porte cette «distance-immoralité» au crédit de la «scientificité».

3. Postérité du machiavélisme

Le Prince s’est répandu rapidement en Europe à travers les traductions latine ou française, et a connu une renommée considérable. Par la suite, ce qu’il est convenu d’appeler «la tradition machiavélienne» s’est déployé à plusieurs niveaux. Le plus politiquement immédiat de ces accès vécus à la lutte pour le pouvoir est, sans qu’il soit nécessaire pour personne de conduire de très longues recherches, la dénonciation du machiavélisme, considéré comme pratique de l’adversaire: elle s’appuie sur une permanence historiquement évidente des comportements détournés et calculateurs, des coups, des tromperies. C’est le sens le plus dégradé de l’estampille «machiavélique». Ainsi, pour les penseurs de la Réforme, les machiavéliques sont les Jésuites; pour chaque parti, à peu près continuellement, c’est l’autre...; on raconte que, dans le même temps et dans le cadre de la même lutte pour le pouvoir, Mussolini dans ses palais et Gramsci dans sa prison lisaient tous les deux Le Prince.

Plus élaborées sans doute sont la recherche et la dénonciation des régimes machiavéliques notoires, c’est-à-dire ceux dont la congruence avec le corps social est inexistante et dont on ne peut plus du tout dire qu’ils en représentent l’émanation. Même si l’organisation politique n’est jamais réductible au social sans quelque gauchissement, détournement, transposition, tricherie, tous les régimes politiques ne sont pas également distants de la société dont ils sont plus ou moins la manifestation. Même si, de façon générale, un jugement sur le machiavélisme de l’autre n’est jamais sans polarité préférentielle, il est des périodes où la réprobation politique fait plus qu’affleurer: les figures majeures du théâtre élisabéthain, comme Marlowe ou Shakespeare, ne sont pas neutres en matière de conduite des affaires politiques et recourent volontiers au modèle machiavélien. C’est dans cette ambiance que le Diable a reçu un nom de baptême qui résiste bien dans le monde anglophone depuis 1643: Old Nick, Vieux Nicolas...

L’analyse philosophique et politologique du machiavélisme renonce, on s’en doute, à toute dénonciation de type historique ou axiologique de tel ou tel régime. Ces jugements appartiennent à d’autres registres que celui de la seule compréhension. La méthode machiavélienne d’analyse, quand elle réfléchit sur les conditions de son exercice, révèle sa complexité, et c’est cette complexité elle-même qui à la fois la sauve et en pointe les limites. Comme type d’explication, elle s’est trouvée dépassée; comme découverte d’un champ autonome d’explication, elle apparaît permanente.

4. Limites

Dépassée: la grille interprétative qui sous-tend le discours machiavélien est évidemment antérieure à l’apparition de la «science politique» et des sciences humaines en général; nous entendons de moins en moins les réalités auxquelles nous renvoient fortuna et virtù. Tous les efforts de l’intelligibilité que nous appelons «classique» sont diamétralement opposés à l’affirmation machiavélienne d’un pouvoir comme phénomène premier. Pour nous, la politique n’est pas seulement une mainmise sur la socialité – même s’il est vrai que cela constitue l’un de ses inévacuables traits – ,elle est aussi une expression de la nature de cette société. Notre tentative de compréhension part désormais du principe épistémologiquement régulateur que Montesquieu a formulé, dès le début de L’Esprit des lois, sous une forme quasi canonique: «Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.» Il existe même des espérances de type «démocratique» qui s’expriment sur un mode axiologique: comment une société peut-elle engendrer une politique qui lui ressemble sans qu’elle s’y trouve trompée, frustrée, et finalement rendue méconnaissable? L’instrument en est le constitutionnalisme, et le mode intellectuel de structuration du réel politique est alors le contrat. L’espérance en est que l’État soit – idéalement, c’est-à-dire dans son devenir – pleinement pensable dans une transparence au social, semblable à lui au sens où l’on dit qu’un portrait ressemble à son modèle. La phénoménalité brute du pouvoir machiavélien, elle, ne permettait qu’une inutile dialectique du commandement et de l’obéissance, ce qui est peu prédictif et peu explicatif. Que pouvons-nous faire avec une définition aussi courte que celle qui ouvre le Rapport sur l’institution de la milice (1506): «... chacun sait que dire Empire, Royaume, Principauté ou République, comme dire chef, en partant du rang le plus élevé pour descendre jusqu’au patron d’un brigantin, c’est dire justice et armes»?

Il a fallu moins de cinquante ans pour que Machiavel soit mis en perspective et jugé politiquement pauvre, bien que cette appréciation ait été présentée sous la forme d’une dénonciation morale. Inutile et platement cynique, tel apparaît Le Prince aux yeux de son premier censeur important: Jean Bodin. Bodin (1530-1596) appartient à la génération des «politiques», comme le plus célèbre d’entre eux, Michel de l’Hospital, son aîné de vingt-cinq ans. Ces jurisconsultes ont entrepris de définir l’autonomie de l’État au sortir des luttes religieuses graves qui avaient opposé les catholiques de la Ligue aux calvinistes. Donner au roi de France (Henri III, le dernier des Valois) un rôle arbitral fut une novation intellectuelle qui a fondé ce que nous appelons depuis lors «la laïcité de l’État». Cette novation du XVIe siècle fut possible parce que le pouvoir monarchique existait déjà comme un acquis réel du royaume de France: les Six Livres de la République (1576) se demandent par conséquent «quelle est la fin principale de la république bien ordonnée», car «il faut chercher en toutes choses la fin principale, et puis après les moyens d’y parvenir». L’interrogation machiavélienne avait été, évidemment, d’une nature plus technique, puisque Florence (et à plus forte raison l’Italie) était infirme d’un pouvoir réellement existant. Jugé par celui qui se pose la question française: «que doit être le Roi que nous avons», le dernier chapitre du Prince, «exhortation à délivrer l’Italie des barbares» paraît englué dans la question des moyens à prendre.

5. Permanence

Permanence aussi, d’un certain mode. L’acuité phénoménologique des «récits explicatifs» machiavéliens assure à ces descriptions un à-propos qui n’est pas seulement superficiel, mais évidemment stratégique lorsqu’il est question d’organiser intelligemment les champs divers de l’exercice pragmatique, qu’ils soient politiques ou non. Dans cette optique, il est possible que les machiavéliens modernes les plus notoires ne soient plus intéressés directement par le seul univers politique, comme c’est le cas, par exemple, avec les écoles sociologiques qui analysent le fonctionnement des systèmes institutionnels en général (Michel Crozier, par exemple: Le Phénomène bureaucratique, 1963; L’Acteur et le système, 1977). Les travaux de Claude Lefort, comme ceux de Marcel Gauchet, ont un objet machiavélien plus clairement centré sur la politique. Machiavel lui-même ne s’était réellement intéressé qu’à la pratique politique; ce faisant, il en avait pointé des caractères manifestement constitutifs.

La première caractéristique de l’univers politique peut s’énoncer ainsi: produire du pouvoir, c’est produire de la différence et de l’hétérogénéité sociale. La concurrence est ici, au sens propre, essentielle, c’est-à-dire nécessaire, alors que dans d’autres domaines elle peut être tenue pour accidentelle: je peux vouloir que tout le monde soit en bonne santé, et pas seulement moi (et que cela constitue une différence avec tous les autres). Si l’on pose, comme le fait Machiavel, que tous veulent le pouvoir (ou du moins qu’il est prudent de partir de cette hypothèse, quitte à la rectifier au cas par cas), la victoire provisoire d’un des prétendants au pouvoir fait cesser pour un temps la guerre de tous contre tous. Cette guerre n’est pas close par cette victoire: la différence entre celui qui règne et ceux qui ne règnent pas réside seulement en ceci que, pour un temps, l’un a réussi alors que les autres ont échoué. Le prince, selon Machiavel, est plus proche de l’homme selon Clausewitz que de celui de Hobbes. Cent trente ans après la mort de Machiavel, l’auteur du Léviathan rechercha, lui, un principe de légitimité qui avait été étranger à l’horizon du Florentin.

La dialectique du pouvoir comme différence hante l’univers politique comme l’aporie congénitale qui le frappe d’une espèce de damnation. Le pouvoir politique, en effet, a ceci de très particulier qu’il ne peut ni complètement s’avouer ni complètement être tu. Il ne peut, en effet, ni dire ni laisser penser qu’il est le pouvoir par le jeu de la simple division des rôles sociaux: on n’est pas prince par une compétence locale, comme on est menuisier dans une société où les autres ne le sont pas parce qu’ils font autre chose. Dès lors, il est enfermé et condamné au mutisme, ou au bavardage, ce qui revient au même. D’un côté, il est le prince, nul autre ne l’étant dans le même temps que lui; sous peine de se dissoudre, il lui faut la pompe et la majesté. Mais s’il insiste trop sur sa singularité et l’arbitraire de sa position, il met en danger son droit de légiférer «au nom de tous». Trop transparent, il devient banal; trop extérieur, il se découvre étranger, usurpateur ou occupant. L’enfer du politique est de ne pouvoir se donner dans une affirmation totalement révélatrice de soi: essence peu lisible donc, voilée et obscure, passage obligé des destins humains mais en même temps oblique, détourné, opaque et très imparfaitement conceptualisable.

L’autre caractéristique que le machiavélisme pointe avec une acuité qui lui est propre concerne le domaine de l’action en général (l’action politique y étant concernée de façon exemplaire, mais non unique): il y a toujours de l’espace entre le calcul et la décision. La mise en paramètres ne débouche jamais sur une seule solution rationnellement assignable, ce qui renverrait toute autre solution du côté de l’irrationalité relative. Les solutions auxquelles arriverait le seul calcul comportent donc quelque élément qui les rend contingentes et frappées d’arbitraire, parce que d’autres raisons interviennent que celles que désigne la seule approche rationnelle. Les possibles, à un niveau déterminé de la décision, sont disposés sur un éventail dans lequel, d’un point de vue extérieur, plusieurs propositions sont concurrentes et le restent jusqu’à l’achèvement des processus de décision. Le rêve des pensées postérieures à celle de Machiavel, et que nous appelons «classiques», s’il se réalisait, c’est-à-dire si, entre le calcul des faits sociaux et la désignation du personnel politique, il n’y avait aucun hiatus, ne laisserait nul espace pour l’habileté. Tout entière collective, la vie politique se réduirait ou à une science ou à une éthique. Mais la reconnaissance d’une nécessaire indétermination est dans le même temps la délimitation d’un lieu machiavélien incompressible, qui doit donc exister aussi théoriquement pour qui veut penser la politique en son avenir. Si, sur le fond d’un silence politique de la nature des choses, les hommes font du bruit et éprouvent de la fureur, c’est que leurs analyses ne peuvent épuiser le fait que, pour les hommes d’action, le désirable pouvoir demeure une récompense de l’audace. L’histoire est incertaine car elle est relativement autonome, au niveau de sa prédictibilité, et conserve donc en soi de l’aléatoire désirable. Le machiavélisme philosophique est ainsi traversé de part en part par l’exigence qu’on éprouve de l’énoncer pour exprimer qu’il dit une vérité, et dans le même temps de le «dépasser» pour exprimer qu’il est enfin devenu caduc, ce qui revient peut-être à vouloir l’exorciser sous la forme crue qu’il a prise chez le Florentin. Le dépasser en tout cas. Par la vertu du prince éclairé, comme l’écrivit Frédéric le Grand dans un Anti-Machiavel que Voltaire a préfacé en y croyant (ou en faisant semblant d’y croire: nous sommes en 1740, avant la rupture entre les deux hommes). Par la vertu de l’Histoire: dans l’indétermination relative du devenir historique, il est possible de placer pratiquement la Révolution. L’Histoire n’est plus seulement un champ de forces, elle devient le lieu d’une praxis, d’une irruption de la conscience prolétarienne, etc. L’ironie de l’histoire des idées a fait preuve, en ce qui touche le machiavélisme, d’une belle impartialité: à l’amusement opposé à Frédéric II par celui qui affirma que le premier conseil que Machiavel adresse au prince est de jurer qu’il ne le reconnaît pas comme maître, répond comme par souci de symétrie l’ironie des événements eux-mêmes, qui confia au procureur Vychinski le soin de prononcer la plus violente diatribe contre le machiavélisme «politique des faibles» à l’occasion d’un des procès de Moscou (contre Kaménev).

6. Machiavel et la modernité

Le statut que notre modernité reconnaît désormais aux phénomènes de la culture limite sans doute le champ qu’il faut abandonner au machiavélisme. Ce faisant, il lui reconnaît une place: reconnaissance théorique que la pratique ne se laisse pas tout entière cerner. Les journaux politiques nous réservent des surprises, demain et les jours suivants; et pourtant, dans les livres à venir, des politologues nous diront que tout fait partie du Tout. La puissance de l’esprit consiste en ceci qu’il peut subsumer après-coup la déroute elle-même. C’est cette image de Machiavel baroque, donc initiateur de notre modernité qui a intéressé, par exemple, Ezio Raimondi dans un maître livre, Politica e commedia. Dal Beroaldi al Machiavelli (1972): «À diriger le jeu de l’orchestre, il y a toujours les hommes légers, „charlatans et vains“, prêts à jouir de l’image d’une humanité de foire et prêts â faire l’expérience, dans le réseau des accidents et des intrigues, de la déroute de l’intelligence, de l’acuité de l’observation.» Car l’une des toutes dernières démarches luxueuses de l’intelligence, c’est probablement de ne pas entretenir trop d’illusions sur elle-même.

Jean-François Lyotard l’exprime d’une façon équivalente, dans Au juste: «Si on me demande quels sont les critères de mon jugement, je n’aurai évidemment pas de réponse à donner. Car si j’avais des critères de jugement [...] cela voudrait dire qu’il y a effectivement un consensus possible sur ces critères [...] et qu’on ne serait donc pas dans la situation de modernité, mais qu’on serait dans le classicisme. Et justement ce que je veux dire, c’est qu’à chaque fois que ces critères nous manquent, on est dans la modernité, où que ce soit.»

Si l’on accepte de définir la modernité, par rapport au classicisme, comme une prise de conscience qui fait, comme toutes les prises de conscience, reculer des repères qu’on croyait acquis, Machiavel doit être admis parmi les premiers Modernes. Il a dit, en un langage emprunté à la tradition (ce qui fait croire aussi bien qu’il est le dernier des Anciens), que le succès sans référence extrinsèque peut être, à un niveau qui existe aussi bien que celui de l’analyse explicative, une satisfaction et un objet digne du désir.

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