MANU
Introduction
1. - Les âges du monde
2. - Les quatorze Manu
3. - Manu Vaivasvata
Un
texte de René Guénon.
Lois de Manu -
Livre premier - CRÉATION
Introduction
Manu (en sanskrit, «Humain»), selon la tradition hindoue, désigne les quatorze ancêtres de l'humanité, chacun d'entre eux dirigeant le monde pendant une certaine période appelée manvantara, ou période cosmique. La durée généralement attribuée à une manvantara est de 4 320 000 ans.
Le premier Manu se serait appelé Svayambhuva, ce qui signifie «né du Soi éternellement existant». Selon le poème épique Mahabharata, ce Manu serait l'auteur du Manavadharmasastra ou «loi de Manu», un célèbre code de lois hindoues censé à l'origine avoir été composé de 100 000 vers, mais qui n'en comprend actuellement que 2 685, divisés en 12 livres. Des savants ont daté ce recueil de textes approximativement de 600 av. J.-C. à 300 apr. J.-C. L'objectif premier de ce livre, qui contient les règles à observer durant les cérémonies et les rituels, ainsi que des enseignements moraux et sociaux, semble avoir renforcé l'instauration des castes en Inde et la position dominante des brahmanes qui vénèrent profondément ce livre.
Le Manu de l'époque actuelle serait le septième Manu, appelé Vaivasvata (parce qu'il serait né du Vaivasvat, le soleil). La légende hindoue, dont on trouve différentes versions dans le Mahabharata et dans le guide théologique brahmanique, le Shatapatha-Brahmanas, attribue à Vaivasvata le rôle du Noé indien dans la version indienne du Déluge.
Le substantif sanskrit manu – qu’il soit apparenté ou non à la racine man, penser, car cette étymologie indienne quoique possible n’est pas certaine – signifie «homme». Manu, comme nom de personne, est celui de l’homme par excellence, le premier être humain, ce sens étant en liaison étroite avec la croyance aux manifestations et disparitions alternantes de l’univers. Les périodes de manifestation, désignées souvent comme mahayuga (ou kalpa), sont également connues comme les «âges de Manu» (manvantara), car, à chaque nouveau surgissement du monde, le premier homme apparu porte le nom de Manu, et son rôle est de procréer l’humanité, soit par lui-même, soit indirectement, ainsi que d’émettre les lois qui doivent régler les relations à l’intérieur de la société.
1. Les âges du monde
La théorie des âges du monde, inconnue à l’époque védique, prend forme dans l’Épopée. Elle se présente avec quelques variantes mais, dans l’ensemble, se rapproche du schéma suivant: la mythologie indienne assigne à chaque mahayuga une durée considérable, qu’on a fini par dire égale à 4 320 000 années, un mahayuga se subdivisant en quatre époques (yuga) d’inégale longueur. La première, le krtayuga, est, du moins à ses débuts, absolument parfaite: les hommes, tous vertueux, vivent alors très longtemps; mais, insensiblement, la situation se dégrade et l’âge qui lui succède, le tretayuga, ne contient plus que les trois quarts de la perfection initiale; le temps de vie des êtres humains diminue. À la période du dvaparayuga, le bien et le mal s’équilibrent. Enfin, au kaliyuga, qui est l’âge où nous vivons, il ne demeure plus qu’un quart de bien; la durée de la vie s’est de beaucoup réduite. Tout se détériore et va vers la dissolution de l’univers, destiné à sommeiller aussi longtemps qu’a duré sa manifestation. Après quoi, lors d’une nouvelle création, qui se produira selon un ordre parfaitement identique, resurgira un autre Manu.
Les appellations désignant les différents yuga sont empruntées à celles des faces d’un dé à jouer: le côté gagnant, qui est le plus fort et porte quatre points, est dit krta; le point unique se nomme kali. L’ensemble de quatorze mahayuga compose ce qu’on appelle «jour de Brahma »; c’est à cet ensemble que certaines traditions indiennes réservent le terme de kalpa. Chaque kalpa comportera donc quatorze créations de l’univers et quatorze Manu. Comme il arrive aux dieux traditionnels du panthéon brahmanique, la fonction de Manu demeure identique, toutefois son titulaire change.
2. Les quatorze Manu
Des quatorze Manu du présent kalpa, six ont déjà disparu; nous vivons sous le signe du septième, Manu Vaivasvant ou Vaivasvata. Tous portent le nom fonctionnel de Manu, mais se différencient grâce à un second terme qu’on y adjoint, forme dérivée signifiant «issu de tel ou tel». Celui dont ils proviennent est toujours le Principe premier, considéré tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre: souvent Brahma, en tant que personnification du brahman neutre, parfois le Soleil, manifestation lumineuse de ce même brahman.
Le premier en date des Manu du passé est Manu Svayambhuva, fils de Svayambhu, l’autonome, celui qui existe par soi, l’une des épithètes désignant Brahma. Une légende raconte que celui-ci se scinda en deux éléments, l’un mâle, l’autre femelle. De ce couple descend Manu qui, lui-même, donne naissance aux dix prajapati, géniteurs des créatures.
Le Manu suivant s’appelle Svarocisa, «né de celui qui est lumineux par soi-même»; le troisième, Manu Auttamma, est «fils du Principe suprême»; le quatrième, Tamasa, «l’enfant des ténèbres», évoque le premier chapitre d’une œuvre célèbre, les Lois de Manu: «Au commencement il y avait le Cela, fait de ténèbres, indistinct, sans caractéristique, indéfinissable.» Le cinquième est Raivata, ou Revanta: les deux mots ont le même sens et mettent l’accent sur l’origine brillante de Manu, regardé plutôt ici comme le fils du Soleil. Le sixième, Caksusa, «né de ce qui se rapporte à l’œil», peut aussi tirer ce nom d’une origine solaire, le Soleil étant l’œil du ciel, ou faire allusion à une autre légende qui donne Brahma comme issu de l’œil de l’Homme cosmique, le Purusa originel. Toutefois, la tradition qui, dans le Mahabharata, impute cette provenance au dieu se rapporte au deuxième et non au sixième mahayuga ou kalpa. L’actuel Manu, Vaivasvata, est le fils de Vaivasvant, le brillant, c’est-à-dire, une fois encore, du Soleil.
Quant aux sept Manu à venir, on les annonce comme devant être – du huitième au douzième compris – les enfants de Savarna, mais de pères différents, étant bien entendu que ceux-ci ne sont que différents aspects du Principe suprême: Savarna, fils du Soleil; Daksasavarna, fils de Daksa, l’un des rsi (sages) des premiers temps; Brahmasavarna, né de Brahma: Dharmasavarna, enfant de la Loi suprême; Rudrasavarna enfin, issu du dieu Rudra-Siva et qu’on appelle aussi Rudraputra, fils de Rudra. Le treizième Manu répondra au nom de Raucya, «né du brillant», encore une référence solaire; celui qui clôt la liste des quatorze Manu de ce kalpa s’appellera Bhautya, terme qui inclut une idée de pouvoir et de fortune que le nom de Raivata impliquait déjà, jointe à celle de luminosité.
3. Manu Vaivasvata
On ne rencontre guère de détails dans les textes qu’en ce qui concerne le premier Manu (Svayambhuva) et celui des temps présents, Vaivasvant ou Vaivasvata. Il existe de nombreuses légendes au sujet de ce dernier, l’une des plus célèbres étant en liaison avec celle du déluge. On la trouve exprimée dans les Brahmana, textes rédigés entre le XIIe et le VIIIe siècle avant l’ère chrétienne. Manu a protégé un très petit poisson, le déplaçant de bassin en bassin jusqu’à ce qu’il parvienne à l’état adulte. En remerciement, le poisson révèle à son bienfaiteur qu’un déluge est imminent et lui ordonne de construire un vaisseau; lorsque les flots s’enflent, le bateau attaché à une corne du poisson est conduit en lieu sûr, avec ses occupants, au sommet d’une montagne. Dans les textes les plus anciens, le poisson n’est autre que Brahma; plus tardivement, on le donnera comme le premier avatara de Visnu.
On dit, par ailleurs, que Manu Vaivasvata engendra soixante fils; la tradition varie quant à leurs noms, mais l’un d’eux figure dans toutes les listes: il s’agit d’Iksvaku, qui, du fait que son père était né du Soleil, apparaît comme l’ancêtre de la race solaire, dont la capitale fut Ayodhya et le plus célèbre représentant Rama, le héros du Ramayana, donné à son tour comme le septième avatara.
4. Les « Lois de Manu »
Le rôle de Manu ne se borne pas à procréer le genre humain, directement ou par personne interposée; il doit aussi édicter les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux. Un code célèbre, appelé Manusmrti (Tradition de Manu) ou Manavadharmasastra (Traité des lois manaviennes), mieux connu sous le nom de Lois de Manu, et qui remonte aux environs de notre ère, est censé reproduire les directives énoncées aux premiers temps du kalpa par le Manu originel, Manu Svayambhuva.
La loi de Manu (Manou)
Introduction
Ce texte important à la fois cosmogonique, et législatif est souvent évoqué et finalement peu connu.
Le premier livre, repris ci-dessous d’après la traduction de A. Loiseleur Deslonchamps, dans Pauthier, Les Livres Sacrés de l’Orient, Paris 1840, pp 333 et sv. traite surtout de cosmogonie en expliquant le passage du non-être à l’être. C’est la traduction qui sera plus tard reprise par les Classiques Garnier.
Depuis cette époque qui situait la mise par écrit de ce texte autour de 800, il a gagné environ un millénaire en ancienneté. Il est possible que des manuscrits antérieurs apparaissent, ils n’ont fait que reprendre une tradition orale qu’il est bien plus difficile encore de dater. C’est en réalité le contenu qui nous intéresse et que nous ne pouvons évaluer que par rapport à nos propres textes.
C’est la théorie cyclique, que l’on retrouve à la fois dans la Bible et chez Hésiode qui par sa régression géométrique change d’une vision linéaire que l’observation de la nature et la physique remettent constamment en cause.
Les durées des cycles n’ont pour nous de point de comparaison qu’en astronomie et les 4000 ans que la Bible assigne à la naissance du monde paraissent bien faibles, mais nous le savions déjà !
Un texte de René Guénon
C’est par René Guénon que j’ai découvert les lois de Manu. C’est à la fois pour l’en remercier et pour apporter sa vision claire que je vous propose le texte ci-dessous, extrait d’un article, qu’il publia en anglais dans le Journal of the Indian Society of Oriental Art, juin-décembre 1937.
Il est repris en français dans Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Gallimard, nrf, 1970, pages 23 à 24.
…Nous envisagerons maintenant les divisions d'un Manvantara, c'est-à-dire les Yugas, qui sont au nombre de quatre ; et nous signalerons tout d'abord, sans y insister longuement, que cette division quaternaire d'un cycle est susceptible d'applications multiples, et qu'elle se retrouve en fait dans beaucoup de cycles d'ordre plus particulier : on peut citer comme exemples les quatre saisons de l'année, les quatre semaines du mois lunaire, les quatre âges de la vie humaine ; ici encore, il y a correspondance avec un symbolisme spatial, rapporté principalement en ce cas aux quatre points cardinaux. D'autre part, on a souvent remarqué l'équivalence manifeste des quatre Yugas avec les quatre âges d'or, d'argent, d'airain et de fer, tels qu'ils étaient connus d l'antiquité gréco-latine : de part et d'autre, chaque période est également marquée par une dégénérescence par rapport à celle qui l'a précédée ; et ceci, qui s'oppose directement à l'idée de « progrès » telle que le conçoivent les modernes, s'explique très simplement par le fait que tout développement cyclique, c'est-à-dire en somme, tout processus de manifestation, impliquant nécessairement un éloignement graduel du principe, constitue bien véritablement en effet, une « descente », ce qui est d'ailleurs aussi le sens réel de la « chute » dans la tradition judéo-chrétienne.
D'un Yuga à l'autre, la dégénérescence
s'accompagne d'une décroissance de la durée, qui est d'ailleurs considérée
comme influençant la longueur de la vie humaine ; et ce qui importe avant tout
à cet égard, c'est le rapport qui existe entre les durées respectives de ces
différentes périodes. Si la durée totale du
Manvantara est représentée par 10, celle du Krita-Yuga ou Satya-Yuga le
sera par 4, celle du Tretâ-Yuga par 3, celle du Dwâpara-Yuga par 2, et celle du
Kali-Yuga par 1 ; ces nombres sont aussi ceux des pieds du taureau symbolique
de Dharma qui sont figurés comme reposant sur la terre pendant les mêmes
périodes.
La division du Manvantara s'effectue donc suivant la formule 10 = 4 +
3 + 2 + 1, qui est, en sens inverse, celle de la Tétraktys pythagoricienne : 1
+ 2 + 3 + 4 = 10 ; cette dernière formule correspond à ce que le langage de
l'hermétisme occidental appelle la « circulature du quadrant », et l'autre au
problème inverse de la « quadrature du cercle », qui exprime précisément le
rapport de la fin du cycle à son commencement, c'est-à-dire, l'intégration de
son développement total ; il y a là tout un symbolisme à la fois arithmétique
et géométrique, que nous ne pouvons qu'indiquer encore en passant pour ne pas
trop nous écarter de notre sujet principal.
Quant aux chiffres indiqués dans
divers textes pour la durée du Manvantara, et par suite pour celle des Yugas,
il doit être bien entendu qu'il ne faut nullement les regarder comme
constituant une « chronologie » au sens ordinaire de ce mot, nous voulons dire
comme exprimant des nombres d'années devant être pris à la lettre ; c'est
d'ailleurs pourquoi certaines variations apparentes dans ces données
n'impliquent au fond aucune contradiction réelle.
Ce qui est à considérer dans
ces chiffres, d'une façon générale, c'est seulement le nombre 4 320, pour la
raison que nous allons expliquer par la suite, et non point les zéros plus ou
moins nombreux dont il est suivi, et qui peuvent même être surtout destinés à
égarer ceux qui voudraient se livrer à certains calculs. Cette précaution peut
sembler étrange à première vue, mais elle est cependant facile à expliquer : si
la durée réelle du Manvantara était connue, et si en outre, son point de départ
était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des
déductions permettant de prévoir certains événements futurs ; or, aucune
tradition orthodoxe n'a jamais encouragé les recherches au moyen desquelles
l'homme peut arriver à connaître l'avenir dans une mesure plus ou moins
étendue, cette connaissance présentant pratiquement beaucoup plus
d'inconvénients que d'avantages véritables.
C'est pourquoi le point de départ
et la durée du Manvantara ont toujours été dissimulés plus ou moins
soigneusement, soit en ajoutant ou en retranchant un nombre déterminé d'années
aux dates réelles, soit en multipliant ou divisant les durées des périodes
cycliques de façon à conserver seulement leurs proportions exactes ; et nous
ajouterons que certaines correspondances ont parfois aussi été interverties
pour des motifs similaires.
Si la durée du Manvantara est 4320, celles des
quatre Yugas seront respectivement 1728, 1296, 864 et 432 ; mais par quel
nombre faudra-t-il multiplier ceux-là pour obtenir l'expression de ces durées
en années ? Il est facile de remarquer que tous les nombres cycliques sont en
rapport direct avec la division géométrique du cercle : ainsi, 4 320 = 360 x 12
; il n'y a d'ailleurs rien d'arbitraire ou de purement conventionnel dans cette
division, car, pour des raisons relevant de la correspondance qui existe entre
l'arithmétique et la géométrie, il est normal qu'elle s'effectue suivant des
multiples de 3, 9, 12, tandis que la division décimale est celle qui convient
proprement à la ligne droite.
Cependant, cette observation, bien que vraiment
fondamentale, ne permettrait pas d'aller très loin dans la détermination des
périodes cycliques, si l'on ne savait en outre, que la base principale de
celles-ci, dans l'ordre cosmique, est la période astronomique de la précession
des équinoxes, dont la durée est de 25920 ans, de telle sorte que le
déplacement des points équinoxiaux est d'un degré en 72 ans. Ce nombre 72 est
précisément un sous-multiple de 4 320 = 72 x 60, et 4 320 est à son tour un
sous-multiple de 25 920 = 4 320 X 6 ; le fait qu'on retrouve pour la précession
des équinoxes les nombres liés à la division du cercle est d'ailleurs encore
une preuve du caractère véritablement naturel de cette dernière ; mais la
question qui se pose est maintenant celle-ci : quel multiple ou sous-multiple
de la période astronomique dont il s'agit correspond réellement à la durée du
Manvantara ?
La période qui apparaît le plus fréquemment dans différentes
traditions, à vrai dire, est peut-être moins celle même de la précession des
équinoxes que sa moitié : c'est, en effet, celle-ci qui correspond notamment à
ce qu'était la « grande année » des Perses et des Grecs, évaluée souvent par
approximation à 12 000 ou 13 000 ans, sa durée exacte étant de 12 960 ans.
Etant donné l'importance toute particulière qui est ainsi attribuée à cette
période, il est à présumer que le Manvantara devra comprendre un nombre entier
de ces « grandes années » ; mais alors quel sera ce nombre ?
A cet égard, nous
trouvons tout au moins ailleurs que dans la tradition hindoue, une indication
précise, et qui semble assez plausible pour pouvoir cette fois être acceptée
littéralement : chez les Chaldéens, la durée du règne de Xisuthros qui est
manifestement identique à Vaivaswata, le Manu de l'ère actuelle, est fixée à 64
800 ans, soit exactement cinq « grandes années ».
Remarquons incidemment que le
nombre 5, étant celui des bhûtas ou éléments du monde sensible, doit nécessairement
avoir une importance spéciale au point de vue cosmologique, ce qui tend à
confirmer la réalité d'une telle évaluation ; peut-être même y aurait-il lieu
d'envisager une certaine corrélation entre les cinq bhûtas et les cinq «grandes années» successives dont il s'agit, d'autant plus que, en fait, on
rencontre dans les traditions anciennes de l'Amérique centrale une association
expresse des éléments avec certaines périodes cycliques ; mais c'est là une
question qui demanderait à être examinée de plus près.
Quoi qu'il en soit, si
telle est bien la durée réelle du Manvantara, et si l'on continue à prendre
pour base le nombre 4 320, qui est égal au tiers de la « grande année », c'est
donc par 15 que ce nombre devra être multiplié. D'autre part, les cinq « grandes
années » seront naturellement réparties de façon inégale, mais suivant des
rapports simples, dans les quatre Yugas : le Krita-Yuga en contiendra 2, le
Trêtâ-Yuga 1 1/2, le Dwâpara-Yuga 1, et le Kali-Yuga 1/2 ; ces nombres sont
d'ailleurs, bien entendu la moitié de ceux que nous avions précédemment en
représentant par 10 la durée du Manvantara. Évaluées en années ordinaires, ces
mêmes durées des quatre Yugas seront respectivement de 25920, 19440, 12 960 et
6 480 ans, formant le total de 64 800 ans ; et l'on reconnaîtra que ces
chiffres se tiennent au moins dans des limites parfaitement vraisemblables,
pouvant fort bien correspondre à l'ancienneté réelle de la présente humanité
terrestre.
Nous arrêterons là ces quelques considérations, car, pour ce qui est
du point de départ de notre Manvantara, et, par conséquent, du point exact de
son cours où nous en sommes actuellement, nous n'entendons pas nous risquer à
essayer de les déterminer. Nous savons, par toutes les données traditionnelles,
que nous sommes depuis longtemps déjà dans le Kali-Yuga ; nous pouvons dire,
sans aucune crainte d'erreur, que nous sommes même dans une phase avancée de
celui-ci, phase dont les descriptions données dans les Purânas répondent
d'ailleurs, de la façon la plus frappante, aux caractères de l'époque actuelle ; mais ne serait-il pas imprudent
de vouloir préciser davantage, et, par surcroît, cela n'aboutirait-il pas
inévitablement à ces sortes de prédictions auxquelles la doctrine traditionnelle
a, non sans de graves raisons, opposé tant d'obstacles .
LOIS DE MANOU
LIVRE PREMIER - CRÉATION
1. Manou était assis, ayant sa pensée dirigée vers un seul objet ; les Maharchis l'abordèrent, et, après l'avoir salué avec respect, lui adressèrent ces paroles :
2. «Seigneur, daigne nous déclarer, avec exactitude. et en suivant l'ordre, les lois qui concernent toutes les classes primitives, et les classes nées du mélange des premières.
3. «Toi seul, ô Maître, connais les actes, le principe et le véritable sens de cette règle universelle, existante par elle-même, inconcevable, dont la raison humaine ne peut pas apprécier l'étendue, et qui est le Véda. »
4. Ainsi interrogé par ces êtres magnanimes, celui dont le pouvoir était immense, après les avoir tous salués, leur fit cette sage réponse : «Écoutez », leur dit-il.
5. Ce monde était plongé dans l'obscurité; imperceptible dépourvu de tout attribut distinctif, ne pouvant ni être découvert par le raisonnement, ni être révélé, il semblait entièrement livré au sommeil.
6. «Quand la durée de la dissolution (Pralaya) fut à son terme, alors le Seigneur existant par lui-même, et qui n'est pas à la portée des sens externes, rendant perceptible ce monde avec les cinq éléments et les autres principes, resplendissants de l'éclat le plus pur, parut et dissipa l'obscurité, c'est-à-dire, développa la nature (Prakriti).
7. «Celui que l'esprit seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l'âme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre, déploya sa propre splendeur.
8. «Ayant résolu, dans sa pensée, de faire émaner de sa substance les diverses créatures, il produisit d'abord les eaux dans lesquelles il déposa un germe.
9. «Ce germe devint un oeuf brillant comme l'or, aussi éclatant que l'astre aux mille rayons, et dans lequel l'Être suprême naquit lui-même sous la forme de Brahmâ, l'aïeul de tous les êtres.
10. «Les eaux ont été appelées nârâs, parce qu'elles étaient la production de Nara (l'Esprit divin); ces eaux ayant été le premier lieu de mouvement (ayana) de Nara, il a, en conséquence, été nommé Nârâyana (celui qui se meut sur les eaux).
11. «Par ce qui est, par la cause imperceptible, éternelle, qui existe réellement et n'existe pas pour les organes, a été produit ce divin mâle (Pouroucha), célèbre dans le monde sous le nom de Brahmâ.
12. «Après avoir demeuré dans cet oeuf une année de Brahmâ, le Seigneur, par sa seule pensée, sépara cet oeuf en deux parts ;
13. «Et, de ces deux parts, il forma le ciel et la terre; au milieu il plaça l'atmosphère, les huit régions célestes, et le réservoir permanent des eaux.
14. «Il exprima de l'Âme suprême, le sentiment (Manas) qui existe par sa nature, et n'existe pas pour les sens ; et avant la production du sentiment, l'Ahankâra (le moi), moniteur et souverain maître ;
15. «Et, avant le sentiment et la conscience, il produisit le grand principe intellectuel (Mahat), et tout ce qui reçoit les trois qualités, et les cinq organes de l'intelligence destinés à percevoir les objets extérieurs, et les cinq organes de l'action, et les rudiments (Tanmâtras) des cinq éléments.
16. «Ayant uni des molécules imperceptibles de ces six principes doués d'une grande énergie, savoir, les rudiments subtils des cinq éléments et la conscience à des particules de ces mêmes principes, transformés et devenus les éléments et les sens, alors il forma tous les êtres.
17. «Et parce que les six molécules imperceptibles émanées de la substance de cet Être suprême, savoir les rudiments subtils des cinq éléments et la conscience, pour prendre une forme, se joignent à ces éléments et à ces organes des sens ; à cause de cela, les sages ont désigné la forme visible de ce Dieu sous le nom de Sarira (qui reçoit les six molécules).
18. «Les éléments y pénétrèrent avec des fonctions qui leur sont propres, ainsi que le sentiment (Manas), source inépuisable des êtres, avec des attributs infiniment subtils.
19. «Au moyen de particules subtiles et pourvues d'une forme, de ces sept principes (Pourouchas) doués d'une grande énergie, l'intelligence, la conscience, et les rudiments subtils des cinq éléments, a été formé ce périssable univers, émanation de l'impérissable source.
20. «Chacun de ces éléments acquiert la qualité de celui qui le précède, de sorte que, plus un élément est éloigné dans la série, plus il a de qualités.
21. «L'Être suprême assigna aussi, dès le principe, à chaque créature en particulier, un nom, des actes, et une manière de vivre, d!après les paroles du Véda.
22. «Le souverain Maître produisit une multitude de Dieux (Dévas) essentiellement agissants, doués d'une âme, et une troupe invisible de Génies (Sâdhyas) et le sacrifice institué dès le commencement.
23. «Du feu, de l'air et du soleil, il exprima pour l'accomplissement du sacrifice, les trois Védas éternels, nommés Ritch, Yadjous et Sâma.
24. «Il créa le temps et les divisions du temps, les constellations, les planètes, les fleuves, les mers, les montagnes, les plaines, les terrains inégaux ;
25. «La dévotion austère, la parole, la volupté, le désir, la colère, et cette création, car il voulait donner l'existence à tous les êtres.
26. «Pour établir une différence entre les actions, il distingua le juste et l'injuste, et soumit ces créatures sensibles au plaisir et à la peine, et aux autres conditions opposées.
27. «Avec des particules (mâtrâs) ténues des cinq éléments subtils, et qui sont périssables à l'état d'éléments grossiers, tout ce qui existe a été formé successivement.
28. «Lorsque le souverain Maître a destiné d'abord tel ou tel être animé à une occupation quelconque, cet être l'accomplit de lui-même, toutes les fois qu'il revient au monde.
29. «Quelle que soit la qualité qu'il lui ait donnée en partage au moment de la création, la méchanceté ou la bonté, la douceur ou la rudesse, la vertu ou le vice, la véracité ou la fausseté cette qualité vient le retrouver spontanément dans les naissances qui suivent.
30. «De même que les saisons, dans leur retour périodique, reprennent naturellement leurs attributs spéciaux, de même les créatures animées reprennent les occupations qui leur sont propres.
31. «Cependant, pour la propagation de la race humaine, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied, il produisit le Brahmane, le Kchatriya, le Vaisya et le Soûdra.
32. «Ayant divisé son corps en deux parties, le souverain Maître devint moitié mâle et moitié femelle, et, en s'unissant à cette partie femelle, il engendra Virâdj.
33. «Apprenez, nobles Brahmanes, que celui que le divin mâle (Pouroucha), appelé Viradj, a produit de lui-même, en se livrant à une dévotion austère, c'est moi, Manou, le créateur de tout cet univers.
34. «C'est moi qui, désirant donner naissance au genre humain, après avoir pratiqué les plus pénibles austérités, ai produit d'abord dix Saints éminents (Maharchis), seigneurs des créatures (Pradjâpatis), savoir :
35. «Maritchi, Atri, Angiras, Poulastya, Poulaha, Kratou, Pratchétas ou Dakcha, Vasichtha, Bhrigou et Nârada.
36. «Ces êtres. tout-puissants créèrent sept autres Manous, les Dieux (Dévas)»et leurs demeures, et des Maharchis doués d'un immense pouvoir ;
37. «Ils créèrent les Gnomes (Yakchas), les Géants (Râkchasas), les Vampires (Pisâtchas), les Musiciens célestes (Gandharbas), les Nymphes (Apsaras) , les Titans (Asouras), lesDragons (Nâgas), les Serpents (Sarpas), les Oiseaux (Souparnas), et les différentes tribus des Ancêtres divins (Pitris) ;
38. «Les éclairs, les foudres, les nuages, les arcs colorés d'Indra, les météores, les trombes, les comètes, et les étoiles de diverses grandeurs ;
39. «Des Kinnaras, les singes, les poissons, les différentes espèces d'oiseaux, le bétail, les bêtes sauvages, les hommes, les animaux carnassiers pourvus d'une double rangée de dents ;
40. «Les vermisseaux, les vers, les sauterelles, les poux, les mouches, les punaises, et toute espèce de moustiques piquants; enfin, les différents corps privés du mouvement.
41. «Ce fut ainsi que, d'après mon ordre, ces magnanimes sages créèrent, par le pouvoir de leurs austérités, tout cet assemblage d'êtres mobiles et immobiles, en se réglant sur les actions.
42. «Je vais maintenant vous déclarer quels actes particuliers ont été assignés ici-bas à chacun de ces êtres, et de quelle manière ils viennent au monde.
43. «Les bestiaux, les bêtes sauvages, les animaux carnassiers pourvus de deux rangées de dents, les géants, les vampires et les hommes, naissent d'une matrice.
44. «Les oiseaux sortent d'un oeuf, de même que les serpents, les crocodiles, les poissons, les tortues, et d'autres sortes d'animaux soit terrestres comme le lézard, soit aquatiques comme le poisson à coquille.
45. «Les moustiques piquants, les poux, les mouches, les punaises naissent de la vapeur chaude; ils sont produits par la chaleur, de même que tout ce qui leur ressemble, comme l'abeille, la fourmi.
46. «Tous les corps privés du mouvement, et qui poussent soit d'une graine, soit d'un rameau mis en terre, naissent du développement d'un bourgeon : les herbes produisent une grande quantité de fleurs et de fruits, et périssent lorsque les fruits sont parvenus à leur maturité ;
47. «Les végétaux appelés rois des forêts n'ont point de fleurs et portent des fruits ; et soit qu'ils portent aussi des fleurs ou seulement des fruits, ils reçoivent le nom d'arbres sous ces deux formes.
48. «Il y a différentes sortes d'arbrisseaux croissant soit en buisson, soit en touffe; puis diverses espèces de gramens, des plantes rampantes et grimpantes. Tous ces végétaux poussent d'une semence ou d'un rameau.
49. «Entourés de la qualité d'obscurité manifestée sous une multitude de formes, à cause de leurs actions précédentes, ces êtres, doués d'une conscience intérieure, ressentent le plaisir et la peine.
50. «Telles ont été déclarées, depuis Brahmâ jusqu'aux végétaux, les transmigrations qui ont lieu dans ce monde effroyable, qui se détruit sans cesse.
51. «Après avoir ainsi produit cet univers et moi, celui dont le pouvoir est incompréhensible disparut de nouveau, absorbé dans l'âme suprême, remplaçant le temps de la création par le temps de la dissolution (Pralaya).
52. «Lorsque ce Dieu s'éveille, aussitôt cet univers accomplit ses actes; lorsqu'il s'endort, l'esprit plongé dans un profond repos, alors le monde se dissout.
53. «Car, pendant son paisible sommeil, les êtres animés pourvus des principes de l'action quittent leurs fonctions, et le sentiment (Manas) tombe dans l'inertie, ainsi que les autres sens :
54. «Et lorsqu'ils se sont dissous en même temps dans l'Âme suprême, alors cette âme de tous les êtres dort tranquillement dans la plus parfaite quiétude.
55. «Après s'être retirée dans l'obscurité primitive, elle y demeure longtemps avec les organes des sens, n'accomplit pas ses fonctions, et se dépouille de sa forme.
56. «Lorsque, réunissant de nouveau des principes élémentaires subtils, elle s'introduit dans une semence végétale ou animale, alors elle reprend une forme nouvelle.
57. «C'est ainsi que, par un réveil et par un repos alternatifs, l'Être immuable fait revivre ou mourir éternellement tout cet assemblage de créatures mobiles et immobiles.
58. «Après avoir composé ce livre de la loi lui-même dès le principe, il me le fit apprendre par cœur, et moi j'instruisis Marîtchi et les autres sages.
59. «Bhrigou, que voici, vous fera connaître pleinement le contenu dé ce livre; car ce Mouni l'a appris en entier de moi-même. »
60. Alors le Maharchi Bhrigou, ainsi interpellé par Manou, dit avec bienveillance à tous ces Richis : Ecoutez.
61. «De ce Manou Swâyambhouva (issu de l'Être existant de lui-même) descendent six autres Manous, qui, chacun donnèrent naissance à une race de créatures; ces Manous, doués d'une âme noble et d'une énergie supérieure étaient :
62. «Swârotchicha, Ottomi, Tâmasa, Raivata, le glorieux Tchâkchoucha, et le fils de Vivaswat.
63. «Ces sept Manous tout-puissants, dont Swâyyambhouva est le premier, ont chacun, pendant leur période (Antara), produit et dirigé ce monde composé d'êtres mobiles et d'êtres immobiles.
64. «Dix-huit niméchas (clins d’œil) font une kâchthâ; trente kâchthâs; une kalâ, trente kalâs, une mouhoûrta : autant de mouhoûrtas composent un jour et une nuit.
65. «Le soleil établit la division du jour et de la nuit pour les hommes et pour les Dieux; la nuit est pour le sommeil des êtres, et le jour pour le travail.
66. «Un mois des mortels est un jour et une nuit des Pitris ; il se divise en deux quinzaines : la quinzaine noire est, pour les Mânes, le jour destiné aux actions ; et la quinzaine blanche, la nuit consacrée au sommeil.
67. «Une année des mortels est un jour et une nuit des Dieux; et voici quelle en est la division : le jour répond au cours septentrional du soleil, et la nuit à son cours méridional.
68. «Maintenant, apprenez par ordre, et succinctement-, quelle est la durée d'une nuit et d'un jour de Brahmâ, et de chacun des quatre âges (Yougas) .
69. «Quatre mille années divines composent, au dire des sages, le Krita-youga ; le crépuscule qui précède est d'autant de centaines d'années; le crépuscule qui suit est pareil.
70. «Dans les trois autres âges, également précédés et suivis d'un crépuscule, les milliers et les centaines d'années sont successivement diminués d'une unité.
71. «Ces quatre âges qui viennent d'être énumérés étant supputés ensemble, la somme de leurs années, qui est de douze mille, est dite l'âge des Dieux.
72. «Sachez que la réunion de mille âges divins compose en somme un jour de Brahmâ, et que la nuit a une durée égale.
73. «Ceux qui savent que le saint jour de Brahmâ ne finit qu'avec mille âges et que la nuit embrasse un pareil espace de temps, connaissent véritablement le jour et la nuit.
74. «A l'expiration de cette nuit, Brahmâ, qui était endormi, se réveille; et, en se réveillant, il fait émaner l'esprit divin (Manas), qui par son essence existe, et n'existe pas pour les sens extérieurs.
75. «Poussé par le désir de créer, éprouvé par l'Âme suprême, l'esprit divin ou le principe intellectuel opère la création, et donne naissance à l'éther, que les sages considèrent comme doué de la qualité du son.
76. «De l'éther, opérant une transformation, naît l'air, véhicule de toutes les odeurs, pur et plein de force, dont la propriété reconnue est la tangibilité.
77. «Par une métamorphose de l'air est produite la lumière, qui éclaire, dissipe l'obscurité, brille, et qui est déclarée avoir la forme apparente pour qualité.
78. «De la lumière, par une transformation, naît l'eau, qui a pour qualité la saveur; de l'eau provient la terre, ayant pour qualité l'odeur : telle est la création opérée dès le principe.
79. «Cet âge des Dieux ci-dessus énoncé, et qui embrasse douze mille années divines, répété soixante et onze fois, est ce que l’on appelle ici la période d'un Manou (Manwantara).
80. «Les périodes des Manous sont innombrables ainsi que les créations et les destructions du monde, et l'Être suprême les renouvelle comme en se jouant.
81. «Dans le Krita-youga, la Justice, sous la forme d'un taureau, se maintient ferme sur ses quatre pieds; la Vérité règne, et aucun bien obtenu par les mortels ne dérive de l'iniquité.
82. «Mais dans les autres âges, par l'acquisition illicite des richesses et de la science, la Justice perd successivement un pied; et remplacés par le vol, la fausseté et la fraude, les avantages honnêtes diminuent graduellement d'un quart.
83. «Les hommes, exempts de maladies, obtiennent l'accomplissement de tous leurs désirs, et vivent quatre cents ans pendant le premier âge; dans le Trétâ-youga et les âges suivants, leur existence perd par degré un quart de sa durée.
84. «La vie des mortels déclarée dans le Véda, les récompenses des actions et les pouvoirs des êtres animés, portent dans ce monde des fruits proportionnés aux âges.
85. «Certaines vertus sont particulières à l'âge Krita, d'autres à l'âge Tréta, d'autres à l'âge Dwâpara, d'autres à l'âge Kali, en proportion de la décroissance de ces âges.
86. «L'austérité domine pendant le premier âge, la science divine pendant le second, l'accomplissement du sacrifice pendant le troisième; au dire des Sages, la libéralité seule pendant le quatrième âge.
87. «Pour la conservation de cette création entière, l'Être souverainement glorieux assigna des occupations différentes à ceux qu'il avait produits de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied.
88. «Il donna en partage aux Brahmanes l'étude et l'enseignement des Védas, l'accomplissement du sacrifice, la direction des sacrifices offerts par d'autres, le droit de donner et celui de recevoir ;
89. «Il imposa pour devoirs au Kchatriya de protéger le peuple, d'exercer la charité, de sacrifier, de lire les Livres sacrés, et de ne pas s'abandonner aux plaisirs des sens.
90. «Soigner les bestiaux, donner l'aumône, sacrifier, étudier les livres saints, faire le commerce, prêter à intérêt, labourer la terre, sont les fonctions allouées au Vaisya.
91. «Mais le souverain Maître n'assigna au Soûdra qu'un seul office, celui de servir les classes précédentes, sans déprécier leur mérite.
92. «Au-dessus du nombril, le corps de l'homme a été proclamé plus pur, et la bouche en a été déclarée la partie la plus pure par l'Être qui existe de lui-même.
93. «Par son origine, qu'il tire du membre le plus noble, parce qu'il est né le premier, parce qu'il possède la Sainte-Écriture, le Brahmane est de droit le seigneur de toute cette création.
94. «En effet, c'est lui que l'Être existant par lui-même, après s'être livré aux austérités, produisit dès le principe de sa propre bouche, pour l'accomplissement des offrandes aux Dieux et aux Mânes, pour la conservation de tout ce qui existe.
95. «Celui par la bouche duquel les habitants du Paradis mangent sans cesse le beurre clarifié, et les Mânes, le repas funèbre, quel être aurait-il pour supérieur?
96. «Parmi tous les êtres, les premiers sont les êtres animés; parmi les êtres animés, ceux qui subsistent par le moyen de leur intelligence : les hommes sont les premiers entre les êtres intelligents, et les Brahmanes, entre les hommes ;
97. «Parmi les Brahmanes, les plus distingués sont ceux qui possèdent la science sacrée; parmi les savants, ceux qui connaissent leur devoir ; parmi ceux-ci, les hommes qui l'accomplissent avec exactitude ; parmi ces derniers, ceux que l'étude des livres saints a conduits à la béatitude.
98. «La naissance du Brahmane est l'incarnation éternelle de la justice ; car le Brahmane, né pour l'exécution de la justice, est destiné à s'identifier avec Brahme.
99. «Le Brahmane, en venant au monde, est placé au premier rang sur cette terre ; souverain seigneur de tous les êtres, il doit veiller à la conservation du trésor des lois civiles et religieuses.
100. «Tout ce que ce monde renferme est en quelque sorte la propriété du Brahmane ; par sa primogéniture et par sa naissance éminente, il a droit à tout ce qui existe.
101. «Le Brahmane ne mange que sa propre nourriture, ne porte que ses propres vêtements, ne donne que son avoir; c'est par la générosité du Brahmane que les autres hommes jouissent des biens de ce monde.
102. «Pour distinguer les occupations du Brahmane et celles des autres classes dans l'ordre convenable, le sage Manou, qui procède de l'Être existant par lui-même, composa ce code de lois.
103. «Ce livre doit être étudié avec persévérance par tout Brahmane instruit, et être expliqué par lui à ses disciples, mais jamais par aucun autre homme d'une classe inférieure.
104. «En lisant ce livre, le Brahmane qui accomplit exactement ses dévotions, n'est souillé par aucun péché en pensée, en parole ou en action.
105. «Il purifie une assemblée, sept de ses ancêtres et sept de ses descendants, et mérite seul de posséder toute cette terre.
106. «Cet excellent livre fait obtenir toute chose désirée ; il accroît l'intelligence, il procure de la gloire et une longue existence, il mène à la béatitude suprême.
107. «La loi s'y trouve complètement exposée, ainsi que le bien et le mal des actions et les coutumes immémoriales des quatre classes.
108. «La coutume immémoriale est la principale loi approuvée par la Révélation (Srouti) et la Tradition (Smriti) ; en conséquence, celui qui désire le bien de son âme doit se conformer toujours avec persévérance à la coutume immémoriale.
109. «Le Brahmane qui s'écarte de la coutume ne goûte pas le fruit de la Sainte Écriture; mais s'il l'observe exactement, il obtient une récolte complète.
110. «Ainsi les Mounis, ayant reconnu que la loi dérive de la coutume immémoriale, ont adopté ces coutumes approuvées pour base de toute pieuse austérité :
111. «La naissance du monde, la règle des sacrements (Sanskâras), les devoirs et la conduite d'un élève en théologie (Brahmatchâri), l'importante cérémonie du bain que prend l'élève avant de quitter son maître, lorsque son noviciat est terminé ;
112. «Le choix d'une épouse, les divers modes de mariage, la manière d'accomplir les cinq grandes oblations (Mahâ-Yadinas), et la célébration du service funèbre (Srâddha) institué dès le principe ;
113. «Les différents moyens de soutenir sa vie, les devoirs d'un maître de maison (Grihastha), les aliments permis et ceux qui sont défendus, la purification des hommes et celle des ustensiles employés ;
114. «Les règlements qui regardent les femmes, le devoir austère des Vânaprasthas ou anachorètes, celui des Sannyâsis ou dévots ascétiques, et qui conduit à la béatitude (Mokcha), le renoncement au monde, tous les devoirs d'un roi, la décision des affaires judiciaires ;
115. «Les statuts qui concernent le témoignage et l'enquête, les devoirs de l'épouse et du mari, la loi de partage des successions, les défenses contre le jeu, les châtiments à infliger aux criminels;
116. «Les devoirs des Vaisyas et des Soudrâs, l'origine des classes mêlées, la règle de conduite de toutes les classes en cas de détresse, et les modes d'expiations;
117. «Les trois sortes de transmigrations qui sont dans ce monde le résultat des actions, la félicité suprême réservée aux bonnes oeuvres, l'examen du bien et du mal ;
118. «Et enfin les lois éternelles des différentes contrées, des classes et des familles, et les usages des différentes sectes d'hérétiques et des compagnies de marchands, ont été déclarés dans ce livre par Manou.
119. «De même que jadis, à ma prière, Manou a déclaré le contenu de ce livre, de même vous aujourd'hui apprenez-le de moi, sans suppression ni augmentation.
Fin du premier livre
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