PERSÉCUTIONSpremiers siècles

Quand on parle de persécutions et de martyre pour les premiers siècles du christianisme, on pense principalement à la sanglante répression dont ce dernier fut alors la cible, à ses martyrs enfermés dans les prisons ou jetés dans les arènes. Beaucoup moins mise en lumière est l’autre partie du diptyque, à savoir la répression, tout aussi violente, du paganisme par les chrétiens, à l’époque des deux Théodoses (379-450) surtout, limite chronologique à laquelle nous nous arrêterons, bien que ni le paganisme ni les persécutions n’aient pris fin alors. Sous l’appellation de «martyrs païens», la littérature spécialisée ne désigne qu’un petit groupe de nationalistes alexandrins condamnés à mort sous divers empereurs, d’Auguste à Commode. Mais les victimes de la persécution contre le paganisme et, plus généralement, contre les diverses formes de dissentiment religieux pendant l’Antiquité tardive furent infiniment plus nombreuses.

Par persécutions, on entendra ici tous les types de limitation et de répression des comportements, pratiques cultuelles, formes d’organisation, manifestations d’opinions reliés à une appartenance religieuse : la destruction ou la confiscation des livres et lieux du culte ; les restrictions imposées aux droits des adeptes ; l’adoption, à leur égard, de diverses formes de contrainte physique ou de violence allant jusqu’au massacre, ou de sanctions juridiques plus ou moins graves, y compris la peine capitale. Toutes ces formes de répression ne se présentent pas, ou pas de la même manière, dans les persécutions antichrétiennes et dans les persécutions antipaïennes ; de même, la part qu’ont prise ici et là leurs agents, publics ou privés, doit être précisée dans chaque cas. Le phénomène des persécutions dans les premiers siècles a été extrêmement complexe. L’évangélisation de l’Empire romain fut elle-même très diversifiée dans le temps et dans l’espace ; même une fois que le christianisme se fut affirmé et après sa transformation progressive en religion d’État, les différences locales demeurèrent importantes, non seulement entre l’Orient et l’Occident, mais aussi entre les régions ou provinces, et surtout entre la ville et la campagne. La présence, dans un endroit déterminé, de fortes tensions entre des traditions religieuses opposées les unes aux autres (l’Égypte en est un exemple classique) pouvait aiguiser le conflit entre païens et chrétiens, beaucoup plus que d’éventuelles dispositions juridiques dont l’efficacité (pratique) n’était pas automatiquement assurée. L’histoire des persécutions ne peut donc se limiter à enregistrer les mesures législatives adoptées d’en haut ; mais elle doit aussi prendre en compte une réalité complexe dans laquelle interviennent les initiatives d’en bas et dictées, à des individus ou à des groupes plus ou moins nombreux, par le désir d’anéantir, y compris physiquement, l’adversaire. On doit, par ailleurs, faire état du type de riposte que s’attirèrent les diverses formes de persécution.

1. Les persécutions contre les chrétiens

La diffusion du christianisme dans l’Empire romain rencontra une hostilité diffuse, qui se concrétisa, au sein de l’opinion publique, par des accusations d’immoralité, de cannibalisme, d’inceste, de pratiques magiques, d’athéisme, d’asocialité, pendant que les intellectuels développaient des objections d’ordre théologique et philosophique.

Flambées de violence populaire

Dans les deux premiers siècles, les interventions judiciaires contre les adeptes de la nouvelle religion furent principalement dues aux accusations émanant de personnes privées ou au souci de contrôler, par des procédures régulières, de violents mouvements d’hostilité populaire. Un épisode haut en couleur tel que le massacre des chrétiens à l’époque de Néron (64 apr. J.-C.) s’explique non par des intentions de persécution religieuse, mais par le désir de trouver des boucs émissaires pour l’incendie de Rome. Dans des procès comme ceux des chrétiens de Bithynie (111), de Justin à Rome (165?), de Polycarpe à Smyrne (166?) ou des Lyonnais (177), il est attesté que l’initiative venait d’en bas, de dénonciations ou de formes presque incontrôlables de fureur populaire, tendant au lynchage. Tous ces procès se conclurent par la peine capitale, parfois exécutée par l’exposition aux fauves et précédée par de violents sévices physiques qui étaient destinés à arracher aux accusés non pas une confession, mais l’accomplissement d’actes cultuels exprimant leur loyalisme vis-à-vis des dieux romains et de l’autorité impériale. Malgré des épisodes sporadiques et circonscrits, bien que graves, de législation antichrétienne, une coexistence pacifique entre païens et chrétiens fut, pour l’essentiel, largement possible jusqu’en 250 après J.-C. Cette année-là, un édit de Dèce, assorti d’un minutieux appareil de contrôle, imposa à tous les citoyens de l’Empire des actes cultuels déterminés en signe de loyalisme politique, mais, malgré de nombreuses apostasies, beaucoup de chrétiens refusèrent d’y souscrire. C’est ainsi qu’apparut avec clarté le caractère radicalement subversif et destructeur de la nouvelle religion qui, au lieu de s’associer aux autres croyances, entendait remplacer les divinités du panthéon païen par son propre dieu, qu’elle considérait comme le seul authentique.

Les persécutions impériales

La portée politique du refus chrétien amena le pouvoir romain à modifier sa traditionnelle tolérance vis-à-vis des cultes nouveaux et étrangers, laquelle avait, pendant plusieurs siècles, connu peu d’exceptions. Les empereurs Valérien et Gallien en 257-258, puis Dioclétien et Maximin II, dans les années 303-309, promulguèrent diverses lois de caractère général qui peu à peu se firent plus lourdement répressives envers le christianisme. D’après les édits de 257-258, les évêques, prêtres et diacres qui refusaient de se plier aux cérémonies du culte officiel étaient menacés de la relégation ou de la peine capitale ; les sénateurs encouraient la perte de leur dignité, la confiscation de leurs biens et, en cas de récidive, la mort ; les matrones risquaient l’exil ; en outre, il était interdit aux chrétiens, sous peine de mort, de tenir des réunions ou d’accéder aux cimetières. Les édits de 303-309, qui déchaînèrent ce que l’on a appelé la «grande persécution», prévoyaient la destruction des églises, l’interdiction des réunions, l’arrestation des membres du clergé, la peine de mort et la confiscation des biens pour qui refusait de sacrifier aux dieux romains. Ces mesures furent appliquées presque sur tout le territoire de l’Empire et s’accompagnèrent de sévices et d’atrocités de tout genre ; on en trouve un catalogue impressionnant dans les Martyrs de Palestine d’Eusèbe.

En ce temps de cruauté, le but de la violence et des tortures était presque toujours de contraindre les persécutés moins à avouer qu’à désavouer : il s’agissait, en effet, de les ramener au sein de la tradition et de les arracher à leur «folie». Cependant, malgré un nombre élevé d’apostasies, beaucoup de chrétiens rejetèrent toutes ces propositions de conciliation, qu’elles fussent douces ou violentes. Ils choisirent la voie du «témoignage», littéralement du martyre, qui était la voie maîtresse pour se démontrer à soi-même et manifester aux autres la véritable supériorité d’une religion qui, par ailleurs, si l’on pense, par exemple, à toute la polémique sur les miracles, pouvait apparaître comme n’étant pas très différente des autres. En se situant dans la perspective de cette affirmation radicale, les martyrs, les confesseurs, c’est-à-dire ceux qui choisissaient de ne pas désavouer, mais d’avouer leur foi, finissaient à leur tour par accuser de folie l’attachement des païens à leur tradition. L’intransigeance de telles positions peut expliquer comment, à travers les conflits de la période postérieure à Dioclétien, la tentative de récupération par la violence que mirent en œuvre les païens a pu faire place au projet de conversion par la violence qui fut celui des chrétiens.

2. Les persécutions contre les païens

Dans les luttes pour la succession qui se développèrent entre les héritiers de Dioclétien, la nécessité de trouver une solution politique finit par imposer une trêve dans le conflit avec les chrétiens. Celle-ci trouva son expression dans une série d’édits de tolérance, dont le plus célèbre est celui de 313, que l’on appelle «édit de Milan» et qui suivit la victoire de Constantin. À partir de ce moment, l’adhésion de plus en plus convaincue des empereurs au christianisme pourrait faire penser que les relations entre païens et chrétiens étaient réglées par des décisions émanant d’en haut, du pouvoir central. La situation fut cependant plus complexe. Certes, il ne faut pas sous-estimer l’importance de la conversion de Constantin. Mais, outre le fait que des collaborateurs de l’empereur, même très haut placés, restèrent longtemps païens — au moins jusqu’à l’époque de Justinien, qui leur infligea une énième épuration sanglante —, il faut observer qu’après Constantin le rapport entre le haut et le bas, entre le pouvoir et la base, fut rendu plus complexe à cause de l’apparition de nouvelles figures de médiateurs : les évêques.

Le paganisme comme hérésie

Pour comprendre les relations entre païens et chrétiens après Constantin, il faut de prime abord prendre en compte la violence qui caractérisa à cette époque les disputes entre des groupes hérétiques, notamment ceux qui — tels les donatistes et les circoncellions — avaient hérité la vocation au martyre de l’aile extrémiste du christianisme pré-constantinien. Les disputes passèrent très tôt du registre doctrinal à celui des voies de fait avec des violences en tous genres : pillages, incarcérations, tortures, lapidations, exécutions capitales, tueries, que la législation impériale et l’intervention de l’armée sanctionnaient partiellement. C’est dans ce climat de brutalité qu’il faut situer la répression de toute dissension religieuse, y compris celle des païens.

Déjà à l’époque de Constantin, certaines pratiques cultuelles païennes avaient été interdites ; des temples avaient été saccagés et détruits. Mais le premier acte de guerre formellement dirigé contre le paganisme eut pour auteur Constance II (337-360), qui, en 341, frappa d’interdit la «folie» des sacrifices, puis décréta la peine de mort en punition d’un tel «crime». Même si ces mesures ne furent peut-être pas toujours appliquées, elles contribuèrent à légitimer des formes de persécution qui se déchaînèrent, spécialement en Orient, à partir de la fin du IVe siècle. Moines et évêques jouèrent en cela le rôle principal.

Une terreur organisée

Des hordes de moines vandales se mirent à sillonner le territoire de l’Empire en rasant les temples anciens et en massacrant, à l’occasion, leurs défenseurs. Loin de se voir réprimée, leur violence était, au contraire, encouragée par de hauts fonctionnaires tels que le préfet du prétoire Cynégius (384-388) ou par des évêques comme Théophile d’Alexandrie qui, en 391, appela les moines du désert à participer à la destruction du célèbre Sarapaeum de la ville. Une telle furie d’extermination — que Libanius décrit dans son discours Sur la défense des temples — s’en prit aussi aux synagogues, qui furent incendiées et démolies pendant des décennies, en Orient comme en Occident, nonobstant un certain nombre de lois impériales échelonnées dans le temps (393, 397, 412, 423) qui tentaient d’endiguer de telles attaques contre une religion «licite». Dans ce cas, aussi, il est difficile de penser que le saccage des lieux de culte ne se soit pas accompagné de violences atteignant les personnes elles-mêmes. Sur cette toile de fond, le lynchage en 415 d’Hypatie, mathématicienne, astronome et philosophe, par une meute de moines entraînés par leur évêque Cyrille (proclamé saint ensuite) n’est pas à considérer comme un cas unique : c’est seulement la personnalité de la victime qui l’a rendu célèbre.

De telles conduites étaient autorisées non seulement par le climat de l’époque, mais aussi par une série de lois antipaïennes très dures, qui s’échelonnèrent de 391 — lorsque Théodose Ier rendit plus sévère l’interdiction des sacrifices en prohibant, de surcroît, l’accès aux temples — à 448, année où Théodose II ordonna de brûler tous les livres antichrétiens. Entre ces deux moments extrêmes se situe toute une série de mesures répressives : interdiction du culte domestique ; destruction des autels et des temples ruraux ; confiscation des temples urbains et d’autres édifices ; privation de nombreux droits civiques pour les apostats ; amendes très importantes, exil ou peine capitale pour qui prenait part aux sacrifices.

L’empereur, garant de la vraie foi

Cette législation s’explique, en grande partie, par le rôle décisif des évêques à l’intérieur d’un jeu complexe qui vit s’affronter, d’une part, la volonté de survivre des païens eux-mêmes, qui répondirent parfois à la violence par la violence, d’autre part, l’intolérance destructrice de beaucoup de milieux chrétiens et, en troisième lieu, le pouvoir impérial. Pour celui-ci, les païens ne représentaient pas une menace, car ils ne mettaient en question ni la structure ni les institutions du monde où ils vivaient, encore moins le pouvoir de l’empereur. La volonté d’anéantir la religion païenne était donc dictée non par le désir de sauvegarder la paix politique, mais par le fait que les empereurs et les évêques responsables de la législation religieuse étaient décidés à dénier à leurs sujets le droit à des convictions autres que les leurs. En 423, Théodose II menaçait d’exil et de confiscation de leurs biens tous ceux qui entendaient célébrer la fête de Pâques à une date différente du jour fixé par l’orthodoxie. L’empereur pouvait alors se dire convaincu d’avoir exterminé presque tous les païens et leurs temples. Certains de ceux-ci, d’ailleurs, étaient encore debout, surtout en Occident, où ils avaient été souvent transformés en églises chrétiennes. Mais le paganisme ou les hérésies et, partant, les persécutions qu’ils eurent à subir devaient avoir encore une bien longue carrière.

___________________________________

© 2000 Encyclopædia Universalis France S.A. Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés.