SCALIGER   Jules César (1484-1558)

Né en Italie d’une famille qu’il prétendait illustre et qui fut très vraisemblablement obscure, condottiere de l’épée avant de devenir «gladiateur des lettres» (Nisard), tour à tour étudiant et moine, Jules César Scaliger s’initie à la médecine, qu’il vient exercer en France: il se fixe à Agen, qu’il ne quittera pratiquement plus. Doué d’une force de travail et d’une mémoire exceptionnelles, il acquiert une érudition immense qui fait l’étonnement de ses contemporains mêmes. Traducteur (en latin) et commentateur savant mais aussi critique d’écrits scientifiques grecs — du livre d’Hippocrate sur l’insomnie (1538), du Traité des plantes et de l’Histoire des animaux attribués à Aristote (1556), de l’ouvrage de Théophraste, De causis plantarum —, auteur de considérations sur la métrique de la comédie, De comicis dimensionibus (1539), et d’une étude de linguistique latine fondée sur des principes neufs, neufs, le De causis linguæ latinæ (1540), il se signale par de fracassantes querelles avec des hommes de lettres, des savants, des philosophes, en particulier Cardan, et surtout Erasme, contre qui, avec une très grande violence, dans les Orationes duae adversus Desiderium Erasmum eloquentiæ romanæ vindices (1531-1536), il se fait le champion superbe et maladroit de Cicéron et des modernes cicéroniens.

Scaliger doit sa renommée à un ouvrage posthume, une Poétique en sept livres et en latin (Poetices libri septem, 1561), dont l’influence sur le XVIIe siècle littéraire sera considérable. Cet in-folio de 364 pages, composite et encombré de tout l’appareil scolastique, comprend deux parties, l’une descriptive sinon dogmatique, placée sous l’invocation d’Aristote, l’autre critique, placée sous le patronage de Virgile; il s’en dégage tout un corps de doctrine qui rassemble beaucoup des points essentiels de ce qui sera l’esthétique classique: autorité souveraine d’Aristote, d’un Aristote souvent mal compris et faussé (on a pu parler, à propos de l’instauration de cet impérialisme, d’un «coup d’État dans la république des lettres»); fin morale assignée à la création littéraire; primat accordé à l’art sur le génie; imitation de la nature, ou plutôt d’une «seconde nature», d’une nature transposée, choisie, épurée, d’un modèle idéal auquel tout doit être rapporté, et — paradoxe apparent et conséquence logique — imitation des Anciens, puisqu’ils ont su donner de cette nature une image définitive et atteindre ce point de perfection qui existe en toutes choses; imitation surtout des Latins et plus particulièrement de Virgile, dont Scaliger fait son dieu — Homère servant de repoussoir et de victime expiatoire à cette apothéose; possibilité de retrouver la même perfection grâce à la raison et à l’imitation; soumission à la vraisemblance; stricte distinction et hiérarchie des genres; obligation de respecter des règles, en particulier dans la poésie dramatique, les unités (même si, chez Scaliger, l’unité de lieu n’apparaît encore que sous la forme d’une limitation des déplacements des personnages, corollaire de l’unité de temps). Sans doute Scaliger n’est-il pas l’unique inventeur ni même, dès son époque, le seul propagateur de toutes ces vues, sans doute n’a-t-il fait parfois que les ébaucher, mais il a contribué puissamment, par la rigueur systématique qu’il leur a donnée et par son autorité presque unanimement reconnue, à les faire triompher; et son prestige dans toute l’Europe des doctes, bien soutenu par son fils Joseph Juste, a été considérable tout au long du XVIIe siècle, si bien qu’il peut être considéré comme l’un des principaux initiateurs du classicisme.

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