Théologie de la Libération
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Leonardo Boff et Gustavo Gutiérrez |
Discours chrétien développé essentiellement en Amérique latine et en Afrique, et qui confère une dimension sociale et politique au concept de salut, donnant une place importante à l'Homme dans le processus de salut-libération. HistoireLa prise de conscience d'une situation de dépendance économique, sociale, politique et culturelle, ressentie comme injuste et aliénante, est le point de départ des théologies de la libération. Les pauvres d'Amérique latine sont des «non-personnes» qui subissent une domination imposée par les Occidentaux, au nom d'une liberté que ceux-ci se vantent d'avoir conquise de haute lutte. La différence est nette avec les théologies européennes, qui traitent surtout des questions posées par les non-croyants qui se réfèrent à la raison critique et à la liberté de conscience. La théologie de la libération privilégie la pratique ecclésiale susceptible de favoriser la mise en place d'organisations sociales afin de permettre à tous de vivre. L'expression «théologie de la libération» fut employée pour la première fois en Amérique latine, par Ruben Alves et Gustavo Gutiérrez, pour préciser cette perspective théologique qui veut mettre l'accent sur la quête du salut dans sa dimension sociopolitique. Gustavo Gutiérrez a livré la première formulation systématique de cette idée en 1971 dans Théologie de la libération, perspectives. |
Loin de limiter le salut à la délivrance du mal, du péché, de la maladie et de la damnation éternelle, ou uniquement, comme d'autres religions, à la délivrance de la «prison du corps» ou de l'emprise de la passion, la théologie de la libération étend le salut à la libération de l'esclavage, de la domination politique ou de l'oppression sociale. Le modèle économique que l'on chercha d'abord à imiter en Amérique latine fut celui de l'Europe occidentale qui connut un redressement spectaculaire après la Seconde Guerre mondiale grâce au Plan Marshall. Ensuite la charte de l'Alliance pour le progrès, proposée par J.F. Kennedy, fit naître de grands espoirs. Les théologiens de la libération croyaient en la naissance d'un équilibre entre pays riches et pays en voie de développement, moyennant l'aide économique, financière et technologique des pays avancés aux pays pauvres. Mais ce ne fut pas le cas. L'échec des théories du développement amena certains milieux à se tourner vers l'idéologie révolutionnaire et d'autres à justifier le recours à la violence pour contrecarrer la violence institutionnalisée. Les gouvernements latino-américains s'inspiraient, eux, de la doctrine de la «sécurité nationale» pour avoir recours à la répression. L'Église s'étant faite la «voix des sans-voix», ses représentants protestaient contre les mesures arbitraires et contre les spoliations. Sous prétexte de défendre la civilisation chrétienne, les régimes militaires souhaitaient un ralliement de l'Église. En fait, les dirigeants défendaient un ordre social profondément injuste et beaucoup de chrétiens refusaient de les suivre. Il y eut donc des remous et des tensions autour de la théologie de la libération. Si certains chrétiens adhéraient aux thèses des théologiens de la libération, d'autres étaient désemparés parce qu'ils avaient l'impression que la théologie proposée se réduisait à la politique et à la lutte révolutionnaire. La Bible ne manque pas d'épisodes paradigmatiques de «libération» de ce genre : l'exode d'Égypte (dans le livre de l'Exode), le retour de l'exil à Babylone (Esdras, livre d' et Néhémie), et la lutte contre l'occupation macédonienne (Maccabées). Ces épisodes ont fait figure de puissants symboles dans les luttes pour l'abolition de l'esclavage ou l'émancipation des peuples. La théologie de la libération apporta donc sa réponse au vieux débat sur le rôle de l'Homme et de Dieu dans l'acquisition du salut.
Différents types de théologies de la libération
L'expression «théologies de la libération» est employée de nos jours au pluriel pour désigner différentes approches théologiques qui prennent à leur compte diverses formes d'oppression (fondées par exemple sur la race, le sexe, la culture). La «théologie féministe», la «théologie noire», la «théologie africaine» et la «théologie minjung» sont les exemples les plus connus de théologies de la libération. Si chacune d'elles a son identité propre et ne saurait être comprise comme la simple variante d'une approche unique, toutes ces théologies n'en partagent pas moins certains éléments communs. Elles sont «contextuelles», au sens où elles interpellent explicitement une situation historique et sociale particulière; elles procèdent «par induction», partant des données concrètes du régime d'oppression pour théoriser ensuite; elles sont «militantes» dans la mesure où les tenants de ces théologies s'engagent activement dans la lutte pour la libération; et elles font toutes une place centrale à l'idée de pratique. La pratique commence avec la participation aux luttes de libération, que l'analyse permet de renforcer et de clarifier. Enfin, toutes ces théologies sont «interdisciplinaires» dans la mesure où elles complètent leur approche théologique par des analyses sociologique, anthropologique et historique. En 1975, des théologiens d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine se réunirent à Louvain, en Belgique, pour jeter les bases d'une organisation intercontinentale de théologiens appartenant aux pays du tiers monde. À l'issue de leur rencontre à Dar es-Salam (Tanzanie) en 1976 fut créée l'Association œcuménique des théologiens du tiers monde (EATWOT). En 1977, à Accra, fut fondée l'Association œcuménique des théologiens africains. En Afrique comme en Asie, on est à la recherche d'une théologie adaptée aux différents contextes.
Théologie de la libération latino-américaine
Origines
Lorsque l'expression théologie de la libération est employée au singulier sans autre spécification, elle est associée le plus souvent aux mouvements religieux et sociopolitiques d'Amérique latine, liée aux noms de Gustavo Gutiérrez, Ruben Alves, Hugo Assmann, Juan Luís Segundo, José Miguez Bonino, Leonardo Boff, Jon Sobrino, et à ceux d'autres théologiens catholiques et protestants des années 1960 et 1970. Leurs préoccupations premières portaient sur les conséquences d'une pauvreté structurelle et destructrice croissante qu'ils appréhendaient à la fois comme une mise en question de l'amour chrétien et comme une dénonciation de la façon dont la foi chrétienne a souvent été utilisée pour justifier et légitimer certaines conditions et structures d'oppression. Cette approche soulève des questions : quelles sont les causes de cette situation? Comment comprendre ces structures, ces conditions et ces problèmes et comment les interpréter théologiquement? Que peut-on entreprendre au nom de la foi chrétienne à l'encontre de cette situation?
Méthodologie
La démarche des théologiens de la libération est inductive et se fonde sur l'analyse d'une situation et sur l'expérience découlant de la praxis libératrice. Cette dernière devient le «lieu théologique», en ce sens que le pauvre est non seulement destinataire de l'Évangile, mais aussi porteur de la Parole de Dieu. La théologie de la libération mène une analyse structurale à l'aide de «théories de la dépendance», de certaines analyses sociales marxistes, notamment la critique de Marx sur le rôle de la religion dans la société. L'analyse du sous-développement par la dépendance provoqua dans les couches les plus marginales la prise de conscience que la voie du développement passait par la libération de l'énergie créatrice des peuples qui voulaient vivre et s'autodéterminer. Plus récemment, les méthodes de l'anthropologie culturelle et de la psychologie sociale ont également été employées. Le recours aux analyses marxistes a suscité des critiques d'origines diverses (théologiens évangéliques conservateurs et économistes). La Congrégation pour la doctrine de la foi de l'Église catholique a publié deux lettres : la première, le 6 août 1984, Instruction sur quelques aspects de la théologie de la libération pour attirer l'attention des pasteurs, des théologiens et des fidèles sur les déviations et risques de déviations, ruineux pour la foi et la vie chrétienne, que comportent certaines formes de théologies de la libération; la seconde, le 22 mars 1986, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération se rapproche des grands textes du concile Vatican II. Le premier texte fut mal perçu parce que les mises en garde l'emportaient nettement sur les appréciations positives. Avec la seconde lettre, qui prenait en compte l'aspiration à la liberté, la revendication en faveur de la dignité de la personne et la lutte pour le respect des droits de l'Homme, la théologie de la libération, loin d'être condamnée, obtint une sorte de reconnaissance officielle. Les théologiens de la libération firent valoir que le recours à certaines analyses et thèses marxistes n'impliquait nullement l'adhésion aux interprétations matérialistes et athéistes du marxisme. Leur analyse du sous-développement et de l'émancipation des peuples, en lien avec la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres comme message de libération et appel à la construction d'un monde où la vie fut possible, suscita l'enthousiasme des chrétiens pauvres d'Amérique latine. La relecture de la Bible permettait une interprétation de ce qu'ils vivaient : conditions de vie difficiles, aspirations, effort d'auto-organisation, répressions, prise en compte par Dieu de leur cause, perception de Dieu comme le libérateur des opprimés et le garant du droit des pauvres.
Profil théologique
Plusieurs motifs bibliques sont au cœur de la théologie de la libération : la sollicitude particulière de Dieu envers les pauvres, telle qu'elle ressort des livres des Prophètes, de l'Alliance, et du ministère et du message de Jésus; l'insistance sur la nature concrète, historique, du Dieu de la Bible, par opposition aux tendances purement subjectives, individualistes et spiritualistes de la religion et de la théologie modernes voire occidentales; l'idée d'un Royaume de Dieu, nouvel ordre de paix et de justice enseigné par Jésus et inauguré dans son ministère, et l'attente d'un Ciel nouveau et d'une Terre nouvelle, conçue non pas comme un événement futur surnaturel ou une utopie, mais comme une réalité partiellement présente dans l'histoire, dans la mesure où la mission et l'action libératrices de Dieu doivent être accomplies par l'intermédiaire de l'Homme. Selon la théologie de la libération, le salut offert par le Dieu de Jésus-Christ et accueilli par l'Homme doit être effectif, au moins en partie, dès ici-bas. C'est pourquoi cette théologie est engagée.
Sur le plan de l'engagement et de l'action, la théologie de la libération ne fonctionne pas de la même façon qu'un parti politique ou un mouvement social; elle n'offre pas non plus de «programme». Pourtant, son action ne laisse rien supposer d'arbitraire ou de fortuit et, loin d'être purement théorique, elle implique un projet social qui vise à transformer la société en triomphant des conditions de pauvreté, d'oppression et de violence. Pour les chrétiens, l'inspiration d'un tel projet et la réflexion théologique qui s'ensuit puisent leur source dans la communauté chrétienne. Il existe une conception de l'Église qui fait de celle-ci avant tout une communauté au service des hommes, et où l'organisation institutionnelle et hiérarchique n'apparaît légitime que si elle constitue un service rendu aux hommes et aux communautés ecclésiales de base. Le théologien de la libération apparaît alors comme un «théologien collectif» enraciné dans une communauté. Même si la théologie de la libération s'appuie sur des textes importants de la Bible et sur les documents des deux grandes conférences de l'épiscopat latino-américain — Medellin en 1968 et Puebla en 1969 —, elle suscite un débat dans l'Église. En effet, on lui reproche de ne pas mettre suffisamment l'accent sur la libération fondamentale apportée par le Christ, à savoir celle du péché. Ce serait la raison pour laquelle le pape Jean-Paul II, à la suite de Paul VI (Exhortation apostolique, Evangilii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n°35), insista sur le fait que l'Église rapproche libération humaine et salut en Jésus-Christ, mais ne les identifie jamais.
Importance et perspectives
Les récents développements économiques et politiques dans le monde ont créé de nouveaux problèmes et de nouveaux défis : les plans économiques néoconservateurs (favorables au libre-échange), mis en œuvre en Amérique latine et à travers le monde, semblent engendrer de nouveaux problèmes structurels de pauvreté, de chômage massif et de marginalisation de couches entières de population, problèmes qui tendent à s'aggraver. Parallèlement, cette idéologie néoconservatrice prétend représenter la solution chrétienne aux problèmes humains. Cette situation assigne une double tâche à la théologie de libération : mettre en question la justification théologique et idéologique des néoconservateurs et, sur le plan pastoral, offrir un soutien religieux et social aux larges fractions marginalisées et exclues de la population. La question fondamentale posée par les théologies de la libération est celle-ci : comment l'Église peut-elle être signe de libération intégrale au sein d'une société donnée?
