La Traduction des SeptantePremière traduction de la Bible,
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Introduction
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La lettre d'Aristée
Voici deux extraits du texte
original de la Lettre d'Aristée à Philocrate, Traduction A. Pelletier,
"Sources chrétiennes".
II. Le projet du Bibliothécaire (9-11)
Chargé de la Bibliothèque du Roi, Démétrios de Phalère
reçut des sommes importantes pour réunir, au complet si possible, tous les
ouvrages parus dans le monde entier. En procédant à des achats et à des
transcriptions, il réussit à mener à bien, autant qu'il dépendait de lui, le
projet du roi. J'étais là quand lui fut posée la question :
- " Combien de dizaines de milliers de volumes y a-t-il au juste ?
"
Il dit : - " Plus de vingt, ô roi, mais je vais m'occuper d'urgence de
ce qui reste à faire pour atteindre cinq cent mille. Or, on m'a fait savoir
qu'il y aurait aussi des lois des Juifs qui mériteraient d'être transcrites
et de faire partie de ta bibliothèque. "
- " Alors, dit le roi, qu'est-ce qui t'en empêche,
puisque tu disposes de tout le nécessaire ? " Démétrios répondit :
- "C'est qu'il faut en outre les traduire, car on emploie en Judée des
caractères spéciaux comme c'est le cas des Égyptiens pour l'écriture, de même
qu'ils ont aussi une langue d'un type particulier. On croit qu'ils emploient
le syriaque, mais il n'en est rien, et c'est un type de langue bien
différent. "
Quand le roi fut au courant de toute la question, il donna l'ordre d'écrire au grand prêtre des Juifs pour que les projets ci-dessus fussent mis à exécution.
XII. Proclamation de la Traduction (301-316).
Trois jours après, Démétrios, venu les prendre, leur fit franchir la jetée de sept stades qui conduit à l'île, passa le pont, s'avança vers le nord, les réunit dans un local préparé près de la plage, magnifique séjour entouré de silence, et les invita à exécuter le travail de la traduction, tout le nécessaire leur étant d'ailleurs assuré.
Ils procédèrent au travail en se mettant d'accord entre eux sur chaque point par confrontation. Du texte résultant de leur accord, Démétrios faisait alors dresser une copie en bonne et due forme.
Jusqu'à la neuvième heure se tenait leur session, après quoi ils étaient libres de vaquer aux soins du corps, largement pourvus de tout ce qu'ils pouvaient désirer. En outre, chaque jour, tous les mets qu'on préparait pour le roi, Dorothée les faisait confectionner pour eux aussi, car le roi le lui avait ordonné. Dès la première heure, ils se présentaient à la Cour, chaque jour, et quand ils s'étaient acquittés du salut au roi, ils se retiraient dans leur résidence particulière.
Après s'être lavé les mains dans la mer, suivant
l'usage de tous les Juifs, et aussitôt terminée leur prière à Dieu, ils se
mettaient au travail de la lecture et de la traduction de chaque passage.
J'ai posé aussi cette question :
- " Pourquoi se lavent-ils toujours les mains au moment de prier ?
"
Ils m'ont expliqué que c'était un témoignage qu'ils n'avaient commis aucune mauvaise action, car toute action se fait par les mains ; ils mettaient ainsi beaucoup de goût et de piété à tout rapporter à la justice et à la vérité.
Tous les jours, comme je l'ai déjà dit, ils s'assemblaient dans leur quartier si agréable par sa tranquillité et sa lumière, et ils exécutaient l'ouvrage prescrit. Or, il advint que le travail de la traduction fut achevé en soixante-douze jours, comme si pareille chose était due à quelque dessein prémédité.
Le travail terminé, Démétrios réunit la communauté des Juifs à l'endroit où s'était accomplie l'œuvre de la traduction, et il en fit lecture à toute l'assemblée, en présence des traducteurs, qui furent d'ailleurs accueillis avec enthousiasme par la foule, pour leur contribution à un bien considérable.
Ils firent une ovation pareille à Démétrios, et lui
demandèrent de communiquer à leurs chefs une copie de toute la Loi. Après la
lecture des rouleaux, debout, les prêtres, les Anciens du groupe des
traducteurs et des délégués du " politeuma ", ainsi que les chefs
du peuple, firent cette déclaration:
- " Maintenant que la traduction a été faite correctement, avec piété et
avec une exactitude rigoureuse, il est bon que cette oeuvre reste comme elle
est, sans la moindre retouche. "
A ces mots, ce fut une acclamation générale ; alors ils les invitèrent à prononcer une malédiction, selon leur usage, contre quiconque retoucherait la lettre du texte soit en l'allongeant, soit en l'altérant si peu que ce fût, soit en y retranchant ; excellente mesure pour le garder à jamais immuable.
Quand on lui fit le rapport de ces dernières scènes, le roi entra dans une grande joie. Le but, en effet, qu'il s'était proposé, à son avis était bien atteint. On lui donna lecture du texte tout entier, et il conçut une admiration sans bornes pour le génie du législateur.
Il demanda à Démétrios :
- " Comment se fait-il que pareils chefs-d'œuvre n'aient jamais été
l'objet d'une mention chez aucun historien ni aucun poète ? "
Celui-ci répondit :
- " En raison du caractère auguste de cette Loi et parce qu'elle vient
d'un dieu. En outre, certains qui s'y étaient risqués, frappés alors d'un
châtiment par ce dieu, arrêtèrent là leur téméraire entreprise. "
Car, de fait, Démétrios déclara avoir entendu Théopompe raconter que, au moment où il allait, assez imprudemment, insérer dans ses recherches des passages traduits de la Loi, il fut saisi d'un trouble mental pour plus de trente jours.
Analyse de la lettre d'Aristée
La LETTRE D’ARISTÉE est une oeuvre
de propagande du judaïsme alexandrin. Elle est censée avoir été rédigée par un grand officier
du roi Ptolémée (-285/-247). Elle est bien plus tardive en vérité, et il est
difficile de la dater d’avant -100. C’est là que, pour la première fois et
brillamment orchestrée, se rencontre la légende selon laquelle la Loi juive
aurait été traduite en grec, à Alexandrie, par soixante-douze vieillards
mandés de Jérusalem. Excellente pièce de propagande religieuse, elle apporte
une double légitimation de la traduction des Septante et du politeuma
d’Alexandrie, le groupe utilisateur, comme authentiquement juifs. L’autorité
politique et culturelle de Ptolémée y est reconnue, mais pour mieux souligner
sa soumission au Dieu d’Israël et à sa Loi. À l’arrivée des rouleaux de
Jérusalem, le roi se prosterne devant eux par sept fois. L’autorité du grand
prêtre y est proclamée très haut. Celui-ci dépêche les traducteurs à
Alexandrie, six par tribu. Le Temple occupe une place centrale. Le tiers de
l’œuvre est consacré à la réception des hôtes à la table du roi — épisode qui
s’inspire du genre des «deipnosophistes» (banquet philosophique mis à la mode
par Platon). La conversation se poursuit durant sept jours, les questions
royales alternant avec les réponses des traducteurs. Sans parler de sa
longueur, on peut tenir cette lettre pour importante. Elle est un excellent
reflet de l’état d’esprit du judaïsme alexandrin. Sa tradition directe est
très riche: on en compte plus de vingt manuscrits. La tradition indirecte
n’est pas moins précieuse: une citation paraphrastique de Josèphe, une très
bonne analyse chez Eusèbe de Césarée. C’est dans la Lettre d’Aristée que,
pour la première fois d’après les documents connus, la Loi juive fut appelée
«le Livre» (la Bible).
Contexte historique d'Alexandrie sous le règne des Ptolémées
Sur la carte ci-dessous, le plan archéologique de la capitale ptolémaïque. C'est sur l'île de Pharos que la légende place le lieu de la traduction des Septante.

La Bibliothèque du Musée à Alexandrie.
La plus grande bibliothèque de l’Antiquité, la bibliothèque du Musée à Alexandrie, s’inspire de critères aristotéliciens. Cette création se situe dans un contexte historique précis: le règne en Égypte, de 322 à 283, de Ptolémée Ier Sôter, auquel succède jusqu’en 246 son fils Ptolémée Philadelphe.
À l’instigation du premier est créé dans le palais royal le Musée, qui reproduit à une plus grande échelle le principe de la communauté philosophique, mais dont les membres, ici pensionnaires de l’institution et dégagés par le souverain de tout souci matériel, se réunissent pour honorer, au sens religieux du terme à l’origine, les Muses.
En fait, le Musée constitue avant tout un centre de recherche littéraire et scientifique auquel est rattachée rapidement une bibliothèque établie, selon la tradition, sur les conseils de Démétrios de Phalère, disciple d’Aristote et ami de Théophraste.
Cette bibliothèque se distingue des réalisations antérieures par la volonté affirmée de rassembler toutes les productions écrites de l’esprit humain, ce qui implique même la traduction des oeuvres non grecques telles que celle de l’Ancien Testament hébreu par soixante-douze savants, la Septante, ou celle d’un corpus, comprenant deux millions de vers, rassemblé sous le nom de Zoroastre.
Elle constitue ainsi pour les Ptolémées un instrument d’affirmation de leur pouvoir politique et culturel en Égypte et par rapport à l’ensemble du monde grec et non grec.
Les moyens mis en oeuvre pour constituer les collections se révélèrent très énergiques. À ce que rapporte Galien (IIe siècle apr. JC.), tous les vaisseaux arrivant au port d’Alexandrie devaient remettre les livres qu’ils transportaient; les rouleaux étaient immédiatement recopiés, ce qui laisse supposer la présence d’un atelier de copistes très actif rattaché à la bibliothèque, et ces copies étaient remises aux propriétaires des livres, les originaux restant pour le Musée.
Qu’un tel procédé ait été mis en oeuvre paraît vraisemblable quand on songe à l’emprunt qui fut fait à Athènes de l’exemplaire officiel des Tragiques, celui-là même qu’avait fait établir Lycurgue; les Athéniens demandèrent une caution très élevée, de quinze talents, ce qui n’empêcha pas Ptolémée de rendre seulement la copie exécutée... en renonçant à réclamer ses quinze talents.
Cette précision de prix donne une idée des sommes importantes que les envoyés du souverain dans différents pays pouvaient et étaient prêts à donner pour acquérir un exemplaire d’un ouvrage non encore possédé par la bibliothèque.
Cela explique aussi que, lorsque la création de la bibliothèque de Pergame, moins d’un siècle plus tard, suscita une grande compétition entre les deux établissements, rivalisant pour obtenir des ouvrages dont l’autre institution ne disposait pas encore, un nouveau commerce - la production de faux - se mit à fleurir, que déplore Galien.
Le nombre de livres collectés ainsi par la bibliothèque du Musée est difficile à apprécier parce que les chiffres transmis par l’Antiquité sont souvent sujets à caution. Jean Tzetzès (XIIe s.), qui semble se reporter à des sources hellénistiques, donne l’évaluation suivante pour le temps de Ptolémée Philadelphe: quatre cent mille livres «symmigeis» (mélangés), quatre-vingt-dix mille «amigeis» (non mêlés).
Ces termes ambigus ont suscité plusieurs interprétations; selon la plus récente, «symmigeis» permettrait de distinguer les oeuvres qui sont constituées par la réunion de plusieurs rouleaux, cas le plus fréquent, des «amigeis», pour les traités contenus dans un seul. En tout cas, les procédés d’acquisition des livres invitent à penser que les doubles étaient nombreux, et c’est peut-être une partie de ces ouvrages qui formait le fonds d’une autre bibliothèque alexandrine créée par Ptolémée Philadelphe, celle du Serapeum, sanctuaire de Sérapis fondé par Ptolémée Ier et qui, toujours d’après Tzetzès, possédait quarante-deux mille huit cents livres.
C’était là une bibliothèque publique plus réellement que celle du Musée, dont l’accès était réservé aux quelques pensionnaires érudits travaillant sur les textes.
De fait, la masse de livres regroupés au Musée nécessitait un travail considérable de classement et d’établissement des oeuvres, justifié non seulement par la présence de plusieurs témoins d’un ouvrage, et donc de variantes nombreuses, mais aussi par le mauvais état de certains exemplaires, qui obligeait à restaurer un texte endommagé, ou par la difficulté de lecture due à la présentation des livres en écriture continue (mots non séparés et absence de ponctuation, qui rendaient l’interprétation ardue, comme le soulignait déjà Aristote à propos du texte d’Héraclite).
La critique des textes se révèle donc être l’une des caractéristiques essentielles de l’activité des savants attachés à la bibliothèque, dont les noms sont, pour beaucoup, restés illustres:
o Zénodote,
o Callimaque,
o Apollonios de Rhodes,
o Aristophane de Byzance,
o Aristarque.
Même si la diffusion des oeuvres ne s’est pas faite à partir de la bibliothèque du Musée, il est indéniable que l’émulation qu’a suscitée cette bibliothèque dans l’acquisition et le rassemblement d’ouvrages a permis la survie de nombreux textes, reproduits pour constituer de nouveaux fonds et réunis selon les corpus établis par les savants du Musée.
L'originalité des Septante
La traduction des Septante fut
déterminante dans le processus d’hellénisation du monothéisme juif, véritable
refonte de la culture jusque-là figée dans les modes de pensée et
d’expression hébraïques, ouverture qui fit de la Septante la Bible
méditerranéenne juive, puis chrétienne.
Jusqu’à saint Jérôme, qui, le premier, s’employa à la détrôner par sa traduction latine de la Bible, La Vulgate, la quasi-totalité de l’Église considéra la Bible grecque des Septante comme son Ancien Testament.
Elle avait été la Bible des auteurs
du Nouveau Testament. À l’exception de la traduction syriaque (Peschitto) et
de la Vulgate, et encore avec des nuances, toutes les versions dites
anciennes de la Bible furent réalisées à partir de la Septante, que des
auteurs juifs, tel Philon, ou chrétiens, tel saint Irénée, considéraient
comme inspirée. Aussi n’est-il pas surprenant que les Juifs de la Synagogue,
exclusivement pharisiens après la destruction du second Temple, en 70 de
notre ère, aient qualifié le jour de la Septante de néfaste (selon une légende
talmudique, les ténèbres auraient recouvert la terre en signe de châtiment)
et l’aient exécré à l’égal de la commémoration du veau d’or.
On traduisit d’abord les cinq premiers livres de la Loi (le Pentateuque); puis, progressivement, les Prophètes et les Écrits. Cette tâche se poursuivit tandis que les chrétiens, qui adoptèrent d’emblée la Septante comme leur Bible, commençaient à s’organiser en Église.
Les chrétiens, qui pour la plupart parlaient grec, adoptèrent la Septante comme texte officiel et lui adjoignirent, à partir du début du IIe siècle, l’ensemble des écrits spécifiquement chrétiens, le Nouveau Testament.
D’une façon stricte, la formule «la Bible», en grec hè Biblos, est chrétienne. Certes, elle est née chez les juifs, puisqu’on la trouve dans la Lettre d’Aristée, au IIe siècle avant J.-C.; mais sa carrière fut exclusivement chrétienne, tout comme la traduction grecque des Septante qu’elle désignait à l’origine.
Copyright Bibliorama.com Juin 2001