Wahhabisme

Mouvement politico-religieux, introduit par le réformateur piétiste Mohamad ibn Abd el-Wahhab (1703-1792), il se fonde sur le principe du Dieu unique, dont il faut appliquer à la lettre les prescriptions révélées, Les wahhabites se distinguent par leur rigorisme, ils condamnent la musique, la poésie, le tabac, le rire, etc. Ces «  puritains » voulaient un État sunnite fondé sur un islam rénové débarrassé des pratiques jugées non orthodoxes du soufisme. La rencontre avec Ibn Saoud permet de réaliser cet idéal en 1744. Toute la vie politique et sociale de l'Arabie Saoudite en est encore empreinte.

(Encarta)

l’Arabie Saoudite et le Wahhabisme

Le royaume actuel, officiellement proclamé le 21 septembre 1932, est en fait le troisième État saoudien. Le premier est né de l’alliance entre un chef tribal (Muhammad ibn Saoud) et un prédicateur islamiste (Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab), alliance conclue vers 1745 après l’arrivée à Dir‘iyyah, une oasis du Najd alors dirigée par les Saoud (aujourd’hui simple banlieue d’une capitale qui s’est rapidement étendue), d’un homme de religion qui venait d’être chassé de son oasis natale par ceux qui s’opposaient à ses idées radicales. Le chef des Saoud au contraire les adopte. Les conquêtes qui suivront et qui feront de ce chef tribal le maître de la plus grande partie de la péninsule seront ainsi autant des ghazw  (attaques en vue d’un butin) tribaux qu’un jihad  (guerre pour la religion) pour la propagation de l’islam tel que l’interprétait Ibn ‘Abd al-Wahhab.

Ces idées ne forment pas, comme les ennemis du «wahhabisme» (mot récusé par les premiers intéressés, qui préfèrent celui de mouwahhidoun , unicistes, ou ikhwan , frères) l’ont souvent prétendu, la base d’une nouvelle secte. Il s’agit plutôt d’une interprétation rigoriste, littéraliste, du texte de la loi coranique. Le concept central est celui du tawhid , ou unicité de Dieu. L’insistance sur Dieu comme objet exclusif de l’adoration a pour effet un respect littéral de sa parole, et surtout la condamnation violente de tout ce qui peut être considéré comme chirk , c’est-à-dire comme association de tout autre que Dieu dans l’adoration, notamment à travers l’intercession d’esprits, de saints ou d’objets. Les premiers actes spectaculaires du mouvement ont donc été des attaques contre des dômes, des arbres, des cimetières, auxquels les habitants du Najd attachaient quelque valeur magique. D’autre part, le mouvement se singularise vite par une application littérale des hudud  (sanctions): lapidation effective des femmes adultères ou encore ablation de la main des voleurs. Les adhérents à ce mouvement s’opposaient non moins violemment au tabac, au port des bijoux et, en général, à tout ce qui serait considéré comme bid’a  (nouveauté).

Le mouvement impose ainsi une réputation de sévérité, voire de fanatisme. Mais le règne des Saoud est synonyme de sûreté pour les caravanes, qui paient cette protection en faisant le détour par Dir‘iyyah et en assurent la prospérité. Le butin recueilli lors des batailles est partagé par le prédicateur en fonction de la loi coranique: après ponction de l’État, il est distribué entre ceux qui ont participé à la bataille. La loi, dans la tradition hanbalite remise à l’honneur par ‘Abd al-Wahhab (et particulièrement les cinq prières de la journée), est rigoureusement appliquée dans les zones conquises.

Au point de vue politique, la chefferie tribale des Saoud prend progressivement l’allure d’une monarchie héréditaire, le pouvoir se transmettant de père en fils, alors que le prédicateur, suivi dans cette fonction par sa propre descendance, joue le rôle de conseiller très influent. Les revenus de l’État provenaient du khims  (cinquième du butin), de la zakat  (taxe destinée aux démunis) et de l’extorsion quasi arbitraire en cas de besoin. Le jeune État ne s’est toutefois pas doté d’une comptabilité ni d’une monnaie propre. L’armée demeurait sous la loi de la mobilisation tribale, réunie pour une attaque ponctuelle, démobilisée ensuite.

Le domaine des Saoud va vite s’élargir sous le règne du fondateur, Muhammad ibn Saoud (1725-1765), et de son fils ‘Abd al-Aziz (1765-1803). Il faudra toutefois aux Saoud près de quarante ans pour unifier le Najd sous leur férule (Riyadh ne sera pris qu’en 1773). En 1793, la province du Hassa tombe en leur pouvoir en dépit d’une résistance déterminée de ses chefs, les Bani Khaled, et des nombreux bourgs chiites de cette province. L’année précédente, la petite péninsule du Qatar s’était soumise, mais Bahreïn et Koweït sauront résister avec plus de succès à la pression saoudite. L’influence saoudite s’étend ensuite jusqu’au cœur de l’Oman, en dépit du rejet du wahhabisme par les ibadites, une secte majoritaire dans cette région.

Le rôle religieux

L’islam est l’un des outils principaux de légitimation du pouvoir en Arabie Saoudite. Grâce au wahhabisme, le pouvoir s’est associé dès ses origines à un mouvement de prédication et à une réinterprétation rigoriste du texte islamique. Mais en annexant la province du Hijaz, où se trouvent La Mecque et Médine, les Saoud se sont dotés d’un rôle autrement prestigieux, celui de gardiens des Lieux saints, titre que le roi Fahd a décidé de voir utiliser de préférence à tous les autres, à partir de 1985.

La manière dont la dynastie s’est acquittée de cette fonction a évolué à travers le temps. Le sectarisme des Saoudo-Wahhabites du XVIIIe siècle a été tel que de nombreux pèlerins avaient été empêchés d’accomplir leur pèlerinage. Un risque de répétition de ces incidents a pointé lorsque le Hijaz a été occupé et annexé, à partir de 1926, à cause de l’intransigeance renouvelée des ikhwan. Le sens politique d’‘Abd al-‘Aziz l’a amené à adopter une attitude plus «œcuménique», contre l’avis des extrémistes wahhabites. Le wahhabisme n’en a pas moins été imposé sur l’ensemble du territoire, et le rite chiite, embrassé par quelque trois cent mille Saoudiens, est à présent toléré.

Cela n’a guère empêché l’utilisation de cette gigantesque manifestation religieuse qu’est le pèlerinage annuel à La Mecque à des fins politiques. Les dirigeants du royaume ont ainsi pris l’habitude d’en profiter pour entrer en contact avec les dirigeants islamiques en pèlerinage ou pour rendre publiques certaines de leurs positions sur les affaires régionales. D’autres aussi ont essayé d’utiliser cette occasion, tel le gouvernement islamique d’Iran qui encourageait les pèlerins iraniens à manifester leur soutien à la révolution islamique et à l’ayatollah Khomeyni lors de leur pèlerinage. Cette attitude s’est répétée pour aboutir à la tragédie de l’été de 1987 lorsqu’un affrontement entre la police saoudienne et les pèlerins iraniens a entraîné la mort de plusieurs centaines de personnes. Alors que les relations entre les deux pays allaient s’envenimer, Riyadh réussit à obtenir de la Conférence islamique le droit d’instituer un quota par pays, en vue de limiter le nombre des pèlerins iraniens, d’ordinaire particulièrement nombreux. L’Iran, en 1988, préférera boycotter cette occasion plutôt que de se soumettre à ce quota et aux règles de sécurité bien plus strictes adoptées par le royaume.

D’autres formes d’opposition ont également tenté de tirer avantage du retentissement que les hauts lieux de l’islam sont de nature à accorder à leur mouvement. C’est ainsi qu’au premier jour du XVe siècle de l’hégire (en novembre 1979), plusieurs centaines de rebelles, pour la plupart saoudiens, vont se barricader dans la Grande Mosquée de La Mecque (Haram). Ils sont conduits par Jouhayman al-‘Outaybi, un ancien sous-officier de la garde nationale, étudiant à l’université islamique de Médine et fils d’une des plus grandes tribus de la péninsule. Ils appellent à la chute de la dynastie au pouvoir et à la condamnation de toute compromission avec les États non islamiques. Ils appellent les fidèles présents dans les Lieux saints à suivre un envoyé (mahdi ) choisi par eux, en fait le beau-frère de Jouhayman. Les autorités mettront près de douze jours à réinvestir le Haram. Plusieurs centaines de personnes y trouveront la mort. Quelques semaines plus tard, les meneurs de cette rébellion (soixante-trois personnes) seront jugés et exécutés sur les places publiques du royaume. Plusieurs dispositions seront alors prises pour calmer les milieux les plus conservateurs, et qui semblaient donner quelque raison à ces jeunes intégristes.

Dans les Lieux eux-mêmes, l’accroissement constant du nombre des pèlerins (plus d’un million par an) a amené les autorités à doter la région d’une infrastructure majestueuse qui commence avec le terminal des pèlerins à l’aéroport de Djeddah et comprend des autoroutes, des hôtels et des hôpitaux modernes. L’agrandissement et la rénovation des Lieux sont permanents, sous la conduite d’un ministère spécialisé doté de moyens très importants. Cela permet au régime de confirmer sa légitimité religieuse, qu’il tente aussi de renforcer en étant l’initiateur le plus déterminé de nombreuses organisations internationales liant la quarantaine d’États islamiques dans le monde. La plus importante est la Conférence islamique, dont le siège est à Djeddah; ont également leur siège dans le royaume un Fonds islamique de développement, une Agence islamique de l’information, une Ligue islamique, une Association internationale de la jeunesse islamique, etc. Plusieurs milliers d’étudiants musulmans sont accueillis dans les universités religieuses du royaume. Le royaume se fait aussi le champion des minorités islamiques dans le monde depuis les Moros des Philippines jusqu’aux Afghans et aux Bosniaques de l’ex-Yougoslavie.

L’islam est également à la base du système judiciaire, fondé sur la chari’a , qui a pour vocation de s’imposer chaque fois que cela est possible, pour régler tout problème qui pourrait relever ailleurs du droit administratif, civil ou pénal, et même constitutionnel. Dans le secteur bancaire, elle interdit le riba  (intérêt sur le capital). Cependant, la plupart des juges tentent de concilier cette loi avec les réalités autrement complexes de la vie moderne. Le gouvernement, pour sa part, a progressivement introduit des «régulations» de l’activité économique moderne par voie de décrets royaux. Il demeure cependant une opposition résolue à tout laxisme dans l’interprétation de la chari’a, qui avait conduit les cercles intégristes à s’opposer à des nouveautés comme la télévision, la bicyclette, la photographie ou la simple présence de non-musulmans dans le pays. Ces cercles s’opposent encore fermement à l’émancipation des femmes. Un islam intégriste domine en matière d’éducation où l’enseignement coranique occupe une place très large dans le cursus et où la séparation des sexes est rigoureusement appliquée.

La guerre du Golfe a eu pour effet de rendre les relations entre le pouvoir et ces cercles intégristes (qui comprennent aussi des princes de la famille régnante) bien plus tendues. Pendant la crise et dans les mois qui l’ont suivie, plusieurs prédicateurs s’en sont pris à l’autorité des Saoud et aux innovations qu’ils percevaient dans la conduite des affaires ou dans les pratiques sociales. Les matawi’a  (police morale) ont semblé, un moment, agir en toute liberté, violant les domiciles, punissant l’inobservance du code vestimentaire, surveillant de près tout manquement à la séparation des sexes. Le gouvernement a fini par réagir en limitant leurs activités. Les statuts publiés en mars 1992 portent potentiellement en eux le ferment d’une éradication complète de ces activités para-étatiques. Car si ces statuts font systématiquement référence à l’islam, ils interdisent explicitement à ces groupes de «volontaires» à la solde de l’État d’arrêter les individus, d’inspecter leur domicile, d’ouvrir leur courrier ou de leur imposer une quelconque sanction. Ces statuts constituent bien une étatisation de la justice et de la police qui tardait à venir. Mais ils restent muets sur la liberté religieuse (aucun autre culte que l’islam ne saurait être publiquement pratiqué dans le royaume).

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