ZWINGLI (Huldrych) 1484-1531
Zwingli est un personnage complexe et multidimensionnel. Humaniste et autodidacte, penseur religieux et réformateur, patriote et figure nationale suisse – certains ajoutent prophète biblique –, il est tout cela en une personne, dont la vie et l’action sont conditionnées par l’histoire suisse durant le premier tiers du XVIe siècle. On ne saurait détacher ni abstraire tel ou tel aspect de sa personnalité sans fausser l’ensemble. Aussi convient-il dans toute étude, même partielle, de tenir toujours présentes à l’esprit ces différentes coordonnées.
1. Les débuts de Zwingli
Huldrych (Ulrich) Zwingli naquit à Wildhaus dans le Toggenburg, au pied du mont Santis (Suisse orientale). Il était le troisième fils de l’ammann (principal notable) du district. Le Toggenburg dépendait de l’abbé de Saint-Gall, mais était lié par traité avec Schwyz, l’un des cantons primitifs de la Confédération – ce qui explique la conscience patriotique «suisse» de Zwingli. Celui-ci fréquenta d’abord l’école primaire de Weesen (Walensee), puis la «Trivialschule» de Bâle et celle de Berne, dirigée par H. Wölflin (Lupulus). Inscrit à l’université de Vienne (en 1498 puis en 1500), il passa en 1502 à celle de Bâle où il fut formé dans l’esprit de la via antiqua; il y devint bachelier ès arts en 1504 et maître en 1506 (sur la querelle entre reales et nominales dans les universités à cette date, cf. M. de Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, t. III, 1947). Nommé à la cure de Glarus après un semestre d’étude de théologie, il fut ordonné prêtre à Constance par l’évêque Hugo von Hohenlandenberg (sept. 1506). Son séjour à Glarus (1506-1516) fut interrompu par deux voyages en Italie du Nord (Novare, 1513; Marignan, 1515), où il accompagna les troupes suisses comme aumônier (Feldprediger). D’abord partisan de l’alliance papale, il obtint du Saint-Siège une pension annuelle de cinquante florins, à laquelle il renonça en 1520. La défaite sanglante de Marignan lui ouvrit les yeux sur les méfaits du mercénariat et du régime des pensions. Ses premiers écrits sont des poèmes de portée politique: Allégorie du bœuf (1510), Le Labyrinthe (1516). En même temps, il se plongeait dans l’étude des scolastiques et des Pères, puis, sous l’influence d’Érasme, il se mit à étudier le grec (1513) et copia les épîtres de saint Paul (en grec), d’après l’édition du Nouveau Testament (Bâle, mars 1516), pour les mémoriser suivant le conseil que donne Érasme dans l’Enchiridion. Zwingli se rattache au cercle des humanistes bâlois admirateurs d’Érasme, dont Glarean était le centre. À partir de 1514, on peut parler d’un «humanisme suisse» (W. Näf, L. von Muralt, K. Maeder); celui-ci n’eut qu’une existence éphémère, mais Zwingli retira de sa visite à Érasme (à Bâle, au printemps 1516) une impression durable. Déjà dans un poème de 1510 (Expostulatio Iesu cum homine), Érasme insinuait qu’il était vain de chercher un bien quelconque en dehors du Christ, alors que celui-ci était «la source de tout bien, sauveur, consolateur et trésor de l’âme»; Zwingli en eut connaissance vers 1514-1515 (Corpus Reformatorum, II), et dès ce temps il concentra ses pensées sur le Christ (solus Christus), par opposition aux créatures et aux formes accessoires de la religion. Première appréhension mystique, qui avec le temps ne cessa de s’amplifier. La lecture des ouvrages du maître l’initia à la philosophia Christi et à ce qu’on appelait alors la «nouvelle théologie» (Écriture et Pères); il fit sien le double idéal d’Érasme du Christus renascens (renaissance des belles-lettres et du christianisme puisé à ses sources) et du pacifisme. Ce dernier trait se conjuguait avec sa propre campagne pour la neutralité de la Confédération dans les luttes politiques que se livraient les grandes puissances. L’attitude de Zwingli indisposa la majorité de ses paroissiens de Glarus, qui militaient pour l’alliance française. Du 26 novembre 1516 à la fin de 1518, il se retira à Einsiedeln, où il devint curé (Leutpriester), tout en faisant administrer provisoirement la cure de Glarus par son vicaire. S’il tenta à Einsiedeln de rénover la prédication par le recours aux textes de l’Écriture et des Pères, il resta dans la ligne traditionnelle; il fit même alors le pèlerinage d’Aix-la-Chapelle. Son état d’âme du moment nous est révélé par la lettre qu’il écrivit au chanoine H. Utinger (5 déc. 1518; C.R., VII). À Érasme il demandait de le rendre meilleur et de l’aider dans le combat spirituel qu’il menait contre la chair. Le succès de sa prédication et son opposition à l’alliance française le désignèrent aux suffrages du chapitre de Zurich, qui l’élut le 11 décembre 1518 comme curé de la cathédrale. Il arriva à Zurich le 1er janvier 1519.
2. La Réforme à Zurich
On date d’ordinaire de l’arrivée de Zwingli à Zurich l’adoption de la Réforme en cette ville. En fait, cet événement n’eut lieu que trois années plus tard. En 1519, Zwingli se déclara contre le renouvellement de l’alliance française, question alors à l’ordre du jour; seul des cantons suisses, Zurich y renonça effectivement en 1521 et se trouva de ce chef isolé. Il se détacha également de l’alliance avec le pape et les Habsbourg, sous l’influence de Zwingli, dont on cite les paroles à l’adresse du cardinal Schinner, légat papal: «Retournez son chapeau [rouge], il en tombe des ducats et des couronnes; pressez-le, il ruisselle du sang de vos fils, frères, pères ou amis.» L’entrée en scène de Luther (dispute de Leipzig, juin 1519) provoqua des remous en Allemagne méridionale et en Suisse. Zwingli lut nombre d’ouvrages de Luther et fit entrer dans sa synthèse en formation une partie des thèses luthériennes tout en leur donnant un accent propre (négation du libre arbitre, rôle de la foi dans la justification, sens plus aigu du péché: C.R., I). D’une manière plus décisive, il fit à l’occasion d’une grave maladie (la peste) l’expérience du Tout de Dieu et du néant de la créature, qu’il a chantée ensuite dans le Pestlied (1520). Faisant écho à une parole de saint Paul (Rom., IX, 20), il écrit: «Je suis ton vase, façonne-moi ou brise-moi à ton gré»; jouet ou plutôt instrument entre les mains de Dieu, Zwingli acquiert alors une conscience plus vive de sa mission.
À la différence de Luther, il associait intimement à ses problèmes personnels le salut de son peuple (Zurich et la Confédération), avec les implications morales, sociales et politiques que cela comportait. Cette mystique de l’action sous la mouvance de l’Esprit, désormais intégré à la lettre de l’Écriture (le sola scriptura au sens zwinglien ne s’entend pas autrement), ouvre une phase nouvelle de sa carrière. On discute sur le point de savoir à quelle époque précise Zwingli passa de l’attitude de «réformiste» au sens érasmien à celle du reformatorisch au sens luthérien. La question suppose une définition de ces termes, sur lesquels les historiens ne sont pas d’accord. Un fait paraît certain, c’est que ce passage fut ressenti par Zwingli non comme une rupture, mais comme un approfondissement; déjà Érasme lui avait révélé le Christ comme source de tout bien, la doctrine de Luther entendue comme Christusmystik (A. Adam) s’en rapprochait. Mais ce qui est proprement reformatorisch chez Zwingli, c’est l’opposition radicale entre Dieu et la créature, opposition qui l’amena à éliminer de la doctrine et du culte tout ce qu’il considérait comme adventice (inventions humaines dans les dogmes; pratiques accessoires de piété).
Les années 1522 et 1523 marquent le tournant. Zwingli entra d’abord en conflit avec l’autorité diocésaine sur des points de discipline: abstinence (avr. 1522), célibat ecclésiastique (juill. 1522). Il soumit le litige à l’arbitrage du Conseil, qui convoqua une dispute (29 janv. 1523). Il proposa soixante-sept thèses (Schlussreden), sur quoi le Conseil confirma sa décision de l’année précédente (juill. 1522), qui autorisait la prédication sur la seule base de l’Écriture. C’était donner un blanc-seing à Zwingli. La messe comme sacrifice et le culte des saints furent l’objet d’une dispute subséquente (26-29 oct. 1523). Cependant, la crainte de complications politiques obligea d’abord à surseoir (abrogation des images en juin 1524, de la messe le Jeudi saint, en 1525). En même temps, les couvents furent supprimés, tandis que le chapitre cathédral était réorganisé (29 sept. 1523). Si césure il y a, elle se place en 1522, quand Zwingli renonça au mandat qu’il tenait de l’évêque pour se mettre à la disposition du magistrat (Conseil), qui le confirma dans ses fonctions de Leutpriester. Zwingli passa alors d’une obédience à l’autre. Il cessa, de ce chef, de célébrer la messe, encore qu’il ait affirmé avoir cru à la présence réelle jusqu’en 1523. Les deux disputes de 1523, où l’on peut voir, avec B. Moeller, l’acte de naissance de la nouvelle communauté zurichoise, hâtèrent l’évolution. Notons que Zwingli se maria clandestinement en avril 1524 avec la veuve Anna Reinhard, avec qui il vivait maritalement depuis 1522.
Durant ces années cruciales (1522 et 1523), Zwingli s’appuya de plus en plus sur le Conseil, et notamment le Grand Conseil représentant les corporations, où il comptait le plus de partisans; le Petit Conseil était plus réactionnaire. De l’enquête minutieuse de W. Jacob il ressort que la Réforme à Zurich recruta ses adeptes dans toutes les couches de la population. Cependant, comme le remarque N. Birnbaum, les partisans de Zwingli viennent principalement de l’élite artisanale et mercantile dans les branches de la production affectées par les changements économiques et techniques récents. La campagne fut plus lente à se rallier et, d’après O. Vasella, la juridiction épiscopale s’y maintint plus longtemps qu’on ne l’a cru. Le clivage se produisit plutôt dans les rangs des partisans de Zwingli appartenant à l’élite intellectuelle (C. Grebel, F. Mantz), qui optèrent pour un christianisme communautaire indépendant du pouvoir civil. Ce fut l’origine du mouvement (ana)baptiste en Suisse et en Allemagne méridionale (communauté de Zollikon étudiée par F. Blanke). S’il y avait dans l’enseignement de Zwingli des amorces dans ce sens, on ne peut cependant parler à ce sujet de «revirement» dans sa pensée (avec R. Walton contre J. H. Yoder). Faute de venir à bout du mouvement par des colloques avec les leaders, Zwingli appela contre eux la répression du pouvoir civil (exécution de Mantz, 1527).
En même temps que la Réforme zurichoise prenait sa physionomie particulière (Volkskirche bénéficiant de l’appui du pouvoir séculier), Zwingli achevait de dessiner les grandes lignes de sa théologie (Commentarius de vera et falsa religione, mars 1525). En matière de culte, il réagit contre certains excès de la dévotion populaire (notamment en ce qui concerne le culte des saints) et vise à instaurer un culte plus dépouillé, plus spirituel, à l’image du Dieu-Esprit et en vertu du principe que le sensible ne peut agir sur la partie spirituelle de l’être humain. De ce point de vue, l’épuration du culte devait conduire à l’élimination d’une bonne part de ce qu’on entend communément par «catholicisme». Mais, même en matière de musique et d’art religieux, Zwingli n’est pas aussi radical qu’on le présente d’ordinaire. Des études de C. Garside, H. Reimann, M. Jenny et O. Söhngen il ressort que ses attitudes négatives sur la musique religieuse datent de 1523 et qu’elles visent la psalmodie traditionnelle (en latin) et non le chant choral de la communauté évangélique. Plus hardies furent ses initiatives dans le domaine de la discipline: l’institution du tribunal matrimonial, où W. Köhler a vu le prélude du consistoire de Calvin à Genève, transférait au Conseil une part de la juridiction épiscopale, concernant notamment les mariages, la surveillance des pasteurs, l’assistance au culte, et même finalement l’excommunication des délinquants. Alors qu’ailleurs, à Bâle et à Strasbourg, l’Église se réservait le pouvoir d’excommunication et tendait à se distinguer du magistrat, on constate à Zurich l’évolution inverse. L’Église s’intègre de plus en plus à la cité corporative et se coule dans ses cadres; de ce chef, elle perd son autonomie. Cette absorption a pour contrepartie le rôle de leader spirituel dévolu aux Pfarrer et à Zwingli lui-même. Leur tâche est d’éclairer les pouvoirs publics sur les démarches à faire dans l’intérêt général, ce qui suppose à la base un idéal religieux commun: la volonté de Dieu révélée dans l’Écriture admise comme règle de vie sociale aussi bien qu’ecclésiale. C’est en ce sens seulement qu’on peut parler de «théocratie» à Zurich (R. Walton). L’élément pneumatique disparu, les Pfarrer devinrent des fonctionnaires du culte, et l’Église confondue avec l’État chrétien donna naissance au Staatskirchentum (Église d’État); ainsi à Berne après 1550. Mais, par là, la réforme zwinglienne n’a fait qu’accélérer un processus dont les débuts sont bien antérieurs: devant la carence de l’autorité épiscopale, le Conseil de Zurich s’était habitué à traiter même des affaires religieuses. En lui reconnaissant un jus in sacra, ce qu’en Allemagne les Luthériens étaient enclins à lui refuser, Zwingli ne faisait guère que renforcer sa compétence en ce domaine. Son action n’est donc pas aussi révolutionnaire qu’on la représente d’ordinaire.
3. Progrès de la Réforme en Suisse. La guerre de Kappel
Restait à assurer l’extension de la Réforme à la Suisse, et d’abord aux bailliages communs (gemeine Herrschaften), sur lesquels Zurich avait des droits qu’il partageait avec les cinq cantons de l’intérieur (Urkantone). Ceux-ci réagirent en s’unissant (ligue de Beckenried, avr. 1524) et en ralliant la majorité des cantons, à la diète de Baden Argovie (mai 1526), pour condamner Zwingli in absentia. Ce fut en partie l’œuvre de J. Eck. À Rome même, où le secrétaire municipal Joachim am Grüt dénonça Zwingli, Clément VII chargea Cajétan de le réfuter. Peu après, Zwingli s’entendit avec Berne pour organiser une dispute à grand spectacle (janv. 1528), qui lui donna l’occasion d’une revanche. Une ligue évangélique se forma, à laquelle adhérèrent successivement Berne, Saint-Gall, Bâle (1529). À Zurich même, Zwingli se débarrassa des adversaires les plus gênants, notamment parmi les patriciens, en les évinçant du Conseil; l’exécution de Jakob Grebel, conseiller municipal accusé d’avoir touché une pension de l’étranger, servit d’exemple (30 oct. 1526). De leur côté, les cantons catholiques invoquèrent l’aide de l’archiduc Ferdinand (ligue de Feldkirch, févr. 1529). Un conflit armé paraissait inévitable. Zwingli proposa d’ouvrir aussitôt les hostilités (fin mai 1529), ce qui eut lieu peu après (9 juin). La première paix de Kappel, qui fut à l’avantage des Évangéliques, obligea les cinq cantons à renoncer à l’alliance avec l’Autriche et permit aux communautés des bailliages communs d’adopter la Réforme sur décision de la majorité. Au dehors, notamment en Allemagne du Sud, les progrès de la réforme zwinglienne furent contrariés par le différend qui, à partir de 1525, opposa Zwingli à Luther sur la question de la cène (la première expression de la doctrine zwinglienne de la cène se trouve dans une lettre à Matthäus Alber, nov. 1524). En vain Zwingli et ses partisans, dont Bucer, arguaient-ils qu’il suffisait de s’entendre sur les vérités chrétiennes essentielles (au nombre desquelles ils ne rangeaient pas la doctrine eucharistique) pour former une ligue politique (Bündnis vor Bekenntnis); les Luthériens renversaient les termes. La conférence de Marburg convoquée à cet effet par le landgrave Philippe de Hesse (oct. 1529) fut sans résultat, et la diète d’Augsbourg (1530) donna lieu à des confessions de foi séparées. En même temps, le projet de Zwingli de grouper les États évangéliques de la mer du Nord à la Suisse en une coalition européenne anti-habsbourgeoise devint caduc. En Suisse même, Zwingli était résolu à donner la primauté à deux États – Zurich et Berne – et à modifier le statut de la Confédération à leur profit, ce qui permettrait d’évincer les cantons catholiques de l’administration des bailliages communs. Cette proposition hardie ne fut pas retenue. Il en fut de même du mémoire par lequel Zwingli préconisait l’offensive militaire immédiate contre les cinq cantons (début juin 1531). Conseiller écouté, notamment du Conseil secret chargé de la politique extérieure, il n’était pas néanmoins, on le voit, le maître incontesté de la politique zurichoise. Commission permanente ou véritable institution, la nature du Conseil secret est aujourd’hui discutée (L. von Muralt, W. Jacob contre E. Fabian); Zwingli n’en était pas membre, il était seulement rapporteur pour les questions de la compétence de ce Conseil. Si l’on prend une à une les suggestions contenues dans les mémoires sortis de sa plume (C.R., VI, I et II), on s’aperçoit que les pouvoirs responsables n’en ont retenu qu’une partie, tandis qu’en revanche – à en juger par les mandements disciplinaires qui allèrent jusqu’à prescrire l’assistance au culte comme obligatoire (Sittenmandat du 26 mars 1530) – il apparaît que, sous l’égide du magistrat, le conformisme religieux tendait à s’implanter à Zurich. Il est vrai que, dans la pensée de Zwingli, cette évolution mi-subie mi-voulue devait servir les intérêts religieux; faute de pouvoir rallier tous les États de la Confédération à son programme de réforme évangélique, il crut devoir hâter le dénouement en plaçant la décision sur le terrain politique et militaire. Les faits lui donnèrent tort. La seconde guerre de Kappel aboutit à la défaite des troupes zurichoises mal préparées et démoralisées à la suite de remaniements dans le commandement. Servant comme aumônier, Zwingli se jeta dans la mêlée et tomba à Kappel am Albis, le 11 octobre 1531. On trouva sur lui une petite Bible latine (Lyon, 1519), où il avait marqué certains textes (Is., XXX, 1; I Macch., XI), sur lesquels il aurait sans doute prêché s’il avait survécu (C.R., XII).
Cette fin tragique illustre ce qu’il y a de caduc dans l’idéologie zwinglienne. On était arrivé à une impasse dont on ne put sortir qu’en rendant à chacune des instances, Église et magistrat, ses attributions propres. Aussi, au lendemain du désastre de Kappel, les pasteurs, avec H. Bullinger qui avait succédé à Zwingli, durent-ils renoncer à toute ingérence dans les affaires civiles. Chez Zwingli même, il semble que, durant les dernières années, le politique ait pris le pas sur le «prophète» et le patriote suisse sur le pacifiste universaliste à la manière d’Érasme. Mais on aurait tort de juger trop péjorativement cette évolution. Elle s’explique par des motifs religieux: la conscience qu’avait Zwingli de sa mission «providentielle»; le sentiment qu’il aurait un jour à rendre compte des talents reçus (d’apr. Matth., XXV; C.R., I), c’est-à-dire des possibilités d’action qui lui étaient offertes; la croyance aussi que l’histoire était arrivée à un tournant – le dernier avant la fin du monde – où l’Évangile devait être prêché partout (Matth., XXVIII, 19; cf. la diffusion de l’imprimerie); la conviction optimiste que les pouvoirs publics à Zurich et au dehors se hausseraient jusqu’à l’idéal évangélique et concourraient à la transformation morale de la société sous l’action irrésistible de la Parole et de l’Esprit, etc. Il faut noter enfin que Zwingli n’abdiqua pas la primauté du spirituel, mais il voyait plutôt celui-ci comme concentré dans la personne du «prophète» dominant de toute sa stature l’autorité civile. Si d’ailleurs il ne recula pas devant l’emploi de la force, il ne s’agissait pas pour lui de contraindre les consciences, dont il respectait la liberté.
4. La pensée religieuse de Zwingli
Zwingli a traduit et commenté vingt et un livres de l’Ancien Testament (C.R., XIII, XIV) à l’occasion de la Prophezei, cercle d’études bibliques remplaçant l’office choral et inauguré le 19 juin 1525. La Bible de Zurich (1529) est le fruit de ce travail. Les sermons, dont il ne reste que des notes d’auditeurs (publiées en partie par O. Farner), suivent l’ordre des leçons de la Prophezei. Quelques sermons de circonstance sur un thème particulier ont été retravaillés et publiés par Zwingli lui-même: sur la liberté du chrétien en matière d’abstinence et sur la Vierge Marie (1522), sur la justice divine et la justice humaine (1523), le pasteur (1524), la Providence (1529). Il existe, en outre, des traités plus systématiques ou résumés de la foi chrétienne: Auslegung und Gründe der Schlussreden (1523); Commentarius de vera et falsa religione, que connaissait Calvin; Fidei ratio (1530), parallèle à la Confession d’Augsbourg; Fidei professio (1531), dédié à François Ier (autographe à Paris, Bibl. nat.); des traités d’allure polémique sur le baptême et la Cène dirigés contre les baptistes et Luther (1525-1529).
La pensée religieuse de Zwingli peut se définir comme un effort de simplification et d’épuration de la religion en même temps que d’harmonisation des données de la raison et de la Révélation. Ces tendances étant apparemment contraires, l’accord entre elles ne se réalise que par voie dialectique. L’unification se fait autour de l’idée de Dieu, dont Zwingli met en relief la transcendance et la simplicité. L’unité ou unicité de l’être (Wesen) divin le retient surtout; les personnes divines passent à l’arrière-plan; les principaux attributs de Dieu – justice et miséricorde – se fondent dans la souveraine bonté, qui exprime au mieux l’essence divine et en laquelle se rejoignent le Dieu-Père du christianisme et le Deus optimus maximus des Anciens. Or Dieu est Esprit. La notion d’esprit est prise au sens objectif et universaliste; elle fonde le spiritualisme zwinglien et son extension du fait qu’elle permet de passer de Dieu au monde. L’esprit de l’homme a, en effet, une affinité avec l’Esprit de Dieu; à la limite, ils ne font qu’un. Le dualisme radical entre le Dieu transcendant et la créature, encore renforcé par le péché, semble ici s’atténuer. En même temps, l’unicité et l’universalité de l’Esprit permettent de résoudre dans le sens d’une unité dialectique les oppositions entre Révélation comme Heilsgeschichte (histoire du salut) et Révélation comme oracle de Dieu, entre connaissance naturelle de Dieu et foi, entre Loi et Évangile, entre justice divine et justice humaine et, plus radicalement encore, entre intellectualisme et volontarisme. En maints endroits, Zwingli affirme le primat de l’intelligence en Dieu (Dieu est vérité; lex est lux; la Révélation est l’abord illumination de l’intelligence) à la suite de saint Augustin (Illuminationstheorie) et de saint Thomas d’Aquin. Dans le De providentia (1529), la Heilsgeschichte semble n’avoir d’autre but que de manifester les attributs divins dans leur diversité et leur unité (théorie de la satisfaction inspirée de saint Anselme; la prédestination est rattachée à la providence au sens de prévision; etc.). Cependant, le volontarisme d’origine scotiste l’emporte chez Zwingli: Dieu est considéré comme la seule cause efficiente véritable; la nature est le terrain de son action; le Christ lui-même dans son humanité n’est qu’instrument ou «organe» de la divinité; la tare originelle (appelée Presten, ou maladie incurable) ne devient péché que par transgression actuelle; la religion est fondée sur l’Alliance (foedus, pactum), qui émane de la volonté gratuite de Dieu; encore que la foi précède la prédication, celle-ci correspond à une ordination positive de Dieu; il en est de même des sacrements, qui supposent la foi mais s’autorisent de l’institution divine. On a même relevé dans la mariologie de Zwingli, assez modérée, des traces d’influence scotiste.
L’effort de simplification se poursuit dans le domaine du culte défini comme culte «en esprit et en vérité»; d’où la critique du sacramentalisme, qui associe l’intelligible et le sensible, et des cérémonies accessoires, dont certaines, tel le culte des saints, semblent attribuer à la créature ce qui n’appartient qu’à Dieu. Les sacrements (réduits au baptême et à la cène) ne valent que par référence au sujet dont ils explicitent la foi sans agir proprement sur elle, ou à titre d’engagement envers la communauté (Pflichtzeichen). Zwingli critique de même (à partir de 1523) la présence réelle comme hétérogène à la foi, qui est l’unique voie de salut. Or la foi ne regarde pas seulement la rédemption accomplie dans le Christ, elle s’étend au Dieu créateur et ordonnateur de toutes choses. Sous cet aspect, elle est synonyme de confiance filiale (pietas) et d’abandon à la Providence. De ce double chef, elle constitue le centre et l’essence de la religion.
Le système de Zwingli forme donc un ensemble parfaitement cohérent. Ce qui frappe surtout en lui, c’est la place qu’il fait à la raison (éclairée par la foi) s’efforçant de comprendre Dieu et de pénétrer ses desseins à l’égard de l’humanité (Heilsgeschichte, Christologie). Par là, Zwingli est le premier dans le protestantisme à avoir cherché à construire une théologie rationnelle selon la tradition de la via antiqua. Ainsi, dans le De providentia, il procède par déduction rationnelle à partir de l’idée de Dieu et de ses attributs, idée qu’il tient, implicitement du moins, de la Révélation; les textes scripturaires ne sont invoqués que pour corroborer la démonstration. Ailleurs, l’Écriture comme parole de Dieu le cède à l’esprit qui l’interprète sans qu’on voie toujours bien s’il s’agit de l’Esprit de Dieu ou de l’esprit de l’homme opérant avec toutes les ressources de la rhétorique: synecdoque, catachrèse, énallage, alloiosis, etc. Cependant, cet effort d’investigation a ses limites. Si l’on ne trouve pas chez lui la distinction entre Deus absconditus et Deus revelatus (Luther), Zwingli ne s’arrête pas moins devant l’inscrutabilité des jugements divins et particulièrement du décret divin d’élection. Ainsi s’explique le relief que prend dans son système l’idée de prédestination et d’élection: l’élection est conçue comme un décret positif de Dieu en faveur des élus sans contrepartie directe pour les réprouvés (à la différence de Calvin); la foi elle-même s’entend en fonction de l’élection dont elle est le signe. Par là aussi se comprend la critique radicale du libre arbitre et du mérite des œuvres, qui semble s’opposer à la gratuité du salut. Les bonnes œuvres accompagnent nécessairement la foi (vive) et font corps avec elle; elles sont le gage de l’élection. La justification, interprétée au sens de Gerechtmachen, est synonyme de rémission des péchés et de régénération. Finalement, réduite à ses éléments essentiels, la Révélation chrétienne paraît devoir s’imposer à tout esprit éclairé d’en haut; l’universalité salvifique (salut des païens d’élite) s’allie à l’élection dans une unité dialectique.
La genèse de ce système comporte plusieurs étapes qu’il est difficile de reconstituer, chaque étape se retrouvant, encore que modifiée, dans la suivante. C’est ainsi que Zwingli a adopté la doctrine luthérienne de la justification, mais en y incorporant des données héritées de l’humanisme. Dans l’Épître aux Romains, là où Luther traduit: Rechtfertigung, Gerechtigkeit, il traduit (en 1524): innocentia, pietas. La rupture avec Érasme ne fut complète qu’en 1525 quand, délaissant le Nouveau Testament (idéal communautaire, morale évangélique), Zwingli se concentra sur l’Ancien Testament (prophétisme, règles de vie sociale). Simultanément, la question de la cène l’éloigna de Luther. Il adopta la théorie symbolique importée des Pays-Bas, qui cadrait à merveille avec son système (présence du Christ-Esprit; la communauté devient le véritable sujet de l’eucharistie), tandis que le réalisme eucharistique paraissait indispensable à Luther comme soutien de la foi et assurance de la rémission des péchés et du salut. Les divergences entre eux tiennent d’ailleurs moins à l’interprétation littérale ou figurée des paroles de l’Institution qu’à des présupposés métaphysiques différents (scotisme ou occamisme).
Le système de Zwingli s’est développé en réaction contre divers mouvements concurrents, qui chacun à sa manière tendaient à s’affirmer: catholicisme conservateur ou réformiste, luthéranisme, anabaptisme; il y a de ce fait dans son orientation quelque chose d’imprévisible. Le tournant de l’évolution se situe à la fin de 1519 ou au milieu de 1520, et il s’opère au niveau de l’anthropologie. Zwingli est passé de l’anthropologie des Pères grecs, cultivés à la suite d’Érasme (Origène, Cappadociens), à celle de saint Augustin, et cela sous l’influence de Luther, laquelle fut sur lui plus considérable qu’on ne le croit généralement. Parallèlement, il a modifié sa sotériologie: le salut dépend moins de l’effort humain ou de l’illumination divine que de la grâce, synonyme d’action du Saint-Esprit. La transition fut assurée par la lecture de saint Paul et des Tractatus de saint Augustin sur le Quatrième Évangile (C.R., V).
En même temps, Zwingli fait preuve d’un pessimisme augustinien (d’après Luther), tempéré par l’optimisme hérité de l’humanisme; ainsi, avec les années, il a étendu plutôt que restreint les limites de la connaissance rationnelle de Dieu et il a intégré à son système des éléments provenant des philosophes anciens – néo-platonisme (d’après l’Académie de Florence), stoïcisme –, cherchant à réaliser une synthèse entre valeurs profanes et religieuses: Christentum und Antike (W. Köhler). Au sommet, le spiritualisme est la note dominante du système et la clef d’interprétation de la plupart des doctrines zwingliennes (C. Gestrich); son origine est complexe et encore en partie indéterminée (saint Augustin, mystique rhénane, néo-platonisme, Érasme, etc.); il s’affirme dans la pratique de multiples manières: par la conscience que Zwingli a de sa mission «prophétique», par l’efficacité attribuée à la parole de Dieu, par la transformation surnaturelle attendue de la société où est prêché l’Évangile, etc.
5. Idées sociales et politiques
La doctrine sociale de Zwingli est le corollaire de sa christologie: Mundum veni non modo redimere, sed etiam mutare («Je ne suis pas venu seulement racheter le monde, mais bien le changer»). Le pivot en est la doctrine de la double justice divine et humaine, qui occupe dans ce système une place analogue à celle des deux règnes (Zwei-Reiche-Lehre) dans celui de Luther. La «justice divine» était le slogan des paysans qui s’autorisaient du Sermon sur la montagne (Matth., V) pour réclamer des réformes radicales, notamment l’abolition de la dîme. Zwingli lui juxtapose, dans un écrit de 1523, la justice humaine (cf. la justitia civilis des scolastiques), justice distincte mais subordonnée à la première. La justice humaine n’est pas un absolu, pas plus que l’autorité (Obrigkeit) qui est chargée de l’administrer. Toutes deux sont sujettes à un principe supérieur: die Richtschnur Christi (le commandement de l’amour), vers lequel elles doivent tendre. On retrouve, sous les termes de l’idéal et du concret ou relatif, la dialectique de la réalité et de la figure (ou ombre), qui détermine nombre de positions zwingliennes (néo-platonisme). En même temps, cette solution apparaît comme une voie moyenne entre deux tendances rivales: celle des radicaux (baptistes), qui n’admettaient aucun ordre extérieur qui ne fût fondé sur l’Évangile, et celle des princes et magistrats des villes, qui ne connaissaient d’autre règle que leur bon plaisir. À la différence de Luther, Zwingli accorde aux citoyens un droit de résistance à l’autorité pouvant aller jusqu’à la déposition du «tyran».
Zwingli critique d’abord les dîmes, et ses sympathies vont à ceux qui vivent de leur travail. Mais quand les paysans rejettent les dîmes et que les paiements des intérêts sur morts-gages sont menacés, il maintient la propriété privée comme consécutive à l’«état de chute» et propose un certain nombre de réformes: ainsi les morts-gages ruraux se justifient seulement comme avances sur la productivité future des terres, l’intérêt doit varier avec la récolte, les dîmes doivent retrouver leur ancienne destination (bien public et aide à une Église purifiée), la petite dîme est à supprimer, etc. Zwingli conseille aux paysans d’abandonner leurs tenures improductives plutôt que de les hypothéquer, mais ceux qui vendaient leurs fermes et s’exilaient avaient à payer aux officiers communaux le tiers du prix de la ferme en compensation de la perte d’un sujet.
En ville, Zwingli dénonce l’usure et les compagnies marchandes (monopoles), mais il rejette également l’excès opposé: «Ceux qui sont si bien informés qu’ils savent que toutes choses devraient être mises en commun devraient être pendus aux gibets comme un exemple pour tous» (cité par P. Meyer, Zwinglis Soziallehren). Zurich n’avait pas alors l’importance d’une ville commerçante comme Augsbourg (et ne comptait guère, du temps de Zwingli, que 5 000 habitants contre 50 000 à la campagne); Zwingli n’eut donc pas à prendre position sur les problèmes économiques et sociaux que posait le capitalisme naissant. S’il n’admet pas le prêt à intérêt, c’est que celui-ci représentait plutôt une avance du propriétaire foncier (vivant en ville) au tenancier pauvre sans que le principe de la fructification de l’argent fût directement en cause. En outre, il enseignait que les conventions une fois passées, qu’il s’agisse de dîmes ou d’intérêts, devaient être observées.
L’adoption de la Réforme à Zurich eut pour résultat le remplacement d’une élite politique par une autre; les marchands et maîtres artisans, dont certains étaient de véritables chefs d’entreprise, remplacèrent l’ancien patriarcat, qui vivait de pensions reçues à la suite de services rendus à l’étranger (mercénariat, racolage) ou de rentes foncières. À partir de 1524, et surtout après la purge de 1528, les postes de commandement dans l’administration (bourgmestres et échelons inférieurs) et dans l’armée passent aux mains des partisans de Zwingli. Celui-ci favorisa leur ascension, comptant sur eux pour faire accepter du reste de la population urbaine ou rurale (cette dernière, quoique numériquement la plus importante, n’était guère représentée dans les Conseils) ses réformes tant religieuses que sociales. Parmi ces dernières, on peut mentionner, comme suite à la sécularisation des couvents, la création, avec le concours du magistrat, de l’assistance publique (Almosenamt) et la réforme scolaire au niveau de l’enseignement supérieur et secondaire – mais non primaire (Volksschulen) – avec K. Spillmann. La montée de la nouvelle oligarchie fut accompagnée de concessions concrètes aux artisans et aux bourgeois qui au début soutenaient la Réforme. Certains profitèrent de la liquidation des biens d’Église pour s’enrichir; comme l’écrivait un chroniqueur: «Messeigneurs ont brûlé les images de bois, mais ils ont emporté les images d’or et les ont volées dans leurs poches, et beaucoup sont devenus évangéliques pour obtenir un office» (cité par N. Birnbaum). La réorganisation de l’armée en 1529 donna aux zwingliens les postes de commandement, les officiers patriciens furent ramenés au rang de conseillers techniques; le fardeau financier qui retombait sur les simples citoyens en fut accru (à noter qu’à cette date [1529] le nombre de citoyens mâles à Zurich en âge de porter les armes était de 923).
Ces quelques données suggèrent que l’action de Zwingli à Zurich se déroula sur un théâtre relativement petit. Replacée dans cette perspective, elle prend ses justes dimensions, encore que le regard de Zwingli embrassât le reste de la Confédération et qu’il intervînt par des admonitions dans les affaires intérieures des autres cantons. Il tenta même, par ses partisans de Berne, de prendre pied en Suisse occidentale. Enfin, il fut initié par ses amis de Strasbourg, en septembre 1529, alors qu’il était sur le chemin de Marburg, à la grande politique européenne. Il n’en est pas moins vrai que ses vues sociales et politiques sont celles d’un montagnard du Toggenburg transplanté dans la ville de Zurich, à laquelle il demeura au fond de lui-même étranger; il passait pour tel aux yeux des chanoines prébendés du Grossmünster (la «Bastille» de Zurich) et du patriarcat. Pour Zwingli, en effet, la «patrie» désigne le pays natal ou la Confédération. Devant l’opposition, il offrit sa démission au Conseil, qui la refusa (26 juill. 1531). Politiquement parlant, il préférait, parmi les formes de gouvernement, l’aristocratie, régime en vigueur à Zurich et dans les cités suisses. C’est donc à tort qu’on parle dans ce contexte de démocratie au sens moderne du mot; on peut seulement relever chez Zwingli des aspirations qui concordent avec celles des démocrates. Ajoutons que la réforme zwinglienne coïncide avec l’émancipation de Zurich vis-à-vis de la tutelle de Rome et du pouvoir ecclésiastique, émancipation faisant suite à la guerre de libération du joug des Habsbourg à la fin du siècle précédent. Ce qui était motif religieux chez Zwingli pouvait devenir chez les gouvernants motivation politique.
6. Influence de Zwingli
La guerre de Smalkalde (1547) refoula le zwinglianisme des villes d’Allemagne méridionale et d’Alsace; peu après, Bullinger se rapprocha de Calvin, notamment sur la question de la Cène (Consensus Tigurinus, 1549); à partir de cette époque et jusqu’au synode de Dordrecht, le type zurichois d’Église uni au calvinisme a marqué les Églises réformées. La seconde Confession helvétique (1566) rédigée par Bullinger fit l’union des réformés de Suisse et d’Europe centrale. Elle fut traduite en de nombreuses langues. Encore obligatoire en Suisse au XVIIIe siècle, elle cessa de l’être à partir du XIXe siècle; c’est pourquoi de toutes les Églises réformées celle de Suisse est la seule à ne pas posséder de confession; elle n’admet qu’un fondement: l’Écriture. En dépit du passage à la Landeskirche, les Églises réformées suisses gardent le type zwinglien dans la liturgie, plus dépouillée et centrée sur la prédication, dans l’attitude de leurs membres à l’égard de la vie publique, etc. Mais le radicalisme de la réforme zwinglienne (suppression des images, rigueur disciplinaire) a disparu.
À l’étranger, il y eut de bonne heure des zwingliens en Hongrie et en Moravie (cf. Archiv für Reformationsgeschichte, LXIII). La vallée du Rhin surtout fut la voie de pénétration vers le nord, à travers le Palatinat et la Hesse, jusqu’aux Pays-Bas et en Angleterre. On rencontre des succédanés de la Prophezei zurichoise dans ces diverses contrées; les «Décades» de Bullinger répandues aux Pays-Bas contribuèrent à faire connaître les doctrines du réformateur zurichois; l’anglicanisme et le puritanisme portent des traces d’influence zwinglienne. Mais celle-ci se situe plutôt, en dehors de toute institution, dans un certain nombre d’idées mères qui ont continué d’agir dans le protestantisme: le biblicisme à base de philologie, qui s’est maintenu en marge de l’orthodoxie régnante; le relief pris par l’idée d’Alliance systématisée par Bullinger, d’où procède la Föderaltheologie; la concentration sur l’essence du christianisme chère au libéralisme; mieux encore la distinction des articles fondamentaux et accessoires, par où Zwingli fait figure de précurseur de l’œcuménisme contemporain; l’ouverture de l’Église au monde, qui renverse la position luthérienne (regnum Dei non est externum) critiquée par Zwingli, et l’action caritative et sociale. Si l’on en croit W. Dilthey (Gesammelte Schriften, II), c’est surtout par ce dernier trait que Zwingli est plus moderne que Luther (cf. Ernst-Staehelin-Festschrift, Gottesreich und Menschenreich).
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