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Né en 1951, Emmanuel
Todd bâtit dans la discrétion une œuvre qui fera date dans l'histoire
des sociétés. Ses maîtres ont nom Montesquieu, Tocqueville, Aron
mais aussi Durkheim et Le Play..
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Histoire de famille
Jeune cinquantenaire,
Emmanuel Todd garde l'allure d'un adolescent mais il a déjà jeté les
bases d'une œuvre dense et originale.
Petit-fils du poète
Paul Nizan et fils du reporter Olivier Todd, l'historien s'inscrit
dans la lignée de Montesquieu, Tocqueville et Raymond Aron en
proposant une approche globale des sociétés.
Au fil de ses
ouvrages, il a mûri une pensée originale, solidement charpentée,
fondée sur une culture encyclopédique et une liberté d'esprit plus
proche de la tradition anglo-saxonne que de la tradition
universitaire française.
Historien hors normes
En 1976, après des études à
Sciences Po et un doctorat d'histoire de Cambridge, le jeune Todd se
signale à l'attention du petit monde parisien par un essai détonant
intitulé La chute finale, essai sur la décomposition de la
sphère soviétique - appréciez le calembour - (Robert Laffont).
Tandis que la gauche socialiste fleurette avec le PCF et que la
jeunesse dénonce à l'envi l'impérialisme US, il ose annoncer la
faillite prochaine du système soviétique.
A la suite
du soviétologue Alain Besançon, il souligne l'incertitude qui pèse
sur les statistiques officielles et développe l'analyse de quelques
facteurs de malaise social comme la remontée tendancielle du taux de
mortalité infantile, signe indubitable d'une faillite
majeure. Mais le public français se détourne de son ouvrage comme
du Court traité de soviétologie d'Alain Besançon, malgré
les vertus prémonitoires de l'un et de
l'autre...
L'historienne Hélène Carrère d'Encausse
recueillera en 1978 tout le mérite d'avoir anticipé l'effondrement
de l'URSS avec son essai: L'empire éclaté en dépit d'un
énorme contresens qui lui fait attribuer la chute finale de l'empire
soviétique à la forte fécondité des populations musulmanes d'Asie
soviétique (l'avenir montrera que la dissolution viendra au
contraire des populations baltes à très faible fécondité mais à
forte conscience politique).
Emmanuel Todd poursuit son œuvre
avec un essai atypique sur la bourgeoisie européenne d'avant 1914 et
les origines mentales de la Grande Guerre et du totalitarisme:
Le fou et le prolétaire (Robert Laffont, 1979).
A
la manière du sociologue Émile Durkheim, qui tirait des
enseignements d'ordre général à partir d'indicateurs statistiques
apparemment mineurs, il révèle l'angoisse qui tenaillait la
bourgeoisie de cette époque, en France comme en Allemagne ou en
Russie. Il montre ainsi que le taux de suicide dans les classes
supérieures était plus élevé que dans les classes inférieures bien
que celles-ci aient objectivement plus de motifs de désespérance.
Son anglophilie perce déjà dans la découverte de la bonne
santé mentale du Royaume-Uni. «Je maintiens, contre les
économistes, que l'Angleterre reste solide, que la France n'est plus
fragile, et que l'Allemagne est toujours le pays le plus incertain
d'Europe», écrit-il en 1979.
Dans les années 1980,
Emmanuel Todd jouit d'une fonction à l'INED (Institut National des
Études Démographiques) qui lui permet d'entamer de lourdes
recherches sur le rôle des structures familiales dans les phénomènes
sociaux et les systèmes idéologiques.
De ces recherches, qui
dérivent de Frédéric Le Play, un savant oublié du XIXe siècle,
Emmanuel Todd a déjà tiré une succession de très robustes essais,
La troisième planète, L'enfance du monde, La
nouvelle France, L'invention de l'Europe, (Seuil). Au
fil de ses ouvrages, il a popularisé et affiné des concepts tels que
famille souche ou famille nucléaire.
Ces concepts lui ont
permis d'interpréter en historien les phénomènes migratoires
actuels. Les prochains développements promettent d'être tout autant
instructifs.
Un bref engagement politique
Au début des années
90, tandis que les esprits s'échauffent en France autour de la
question de l'immigration et de l'extrême-droite, Emmanuel Todd
entre dans le débat en tirant les enseignements de ses recherches
antérieures sur les groupes familiaux dans un essai remarquable,
Le destin des immigrés (Seuil, 1994).
En prenant de
la hauteur par rapport à la polémique de terrain, il montre les
différences fondamentales qui distinguent les Français, les
Allemands et les Anglo-Saxons dans leur relation avec l'étranger. Il
en tire des prévisions encourageantes sur l'issue du processus
d'intégration des immigrés récents en France.
Découvert par le grand public, Emmanuel Todd tente de
s'inscrire dans le débat politique à la veille des élections
présidentielles de 1995.
Dans une analyse présentée
devant la Fondation Saint-Simon, il anticipe sur la victoire de
Jacques Chirac en montrant l'existence d'un vote populaire
anti-maastrichien que le candidat gaulliste a su
récupérer.
Des commentateurs qui ignoraient jusqu'à son
(pré)nom se sont alors dépêchés de faire d'Emmanuel Todd un
chiraquien bon teint. Erreur manifeste. Tout éloigne le
politicien fonceur et extraverti du penseur soucieux
d'approfondissement et enclin à une perpétuelle remise en
cause.
Aux élections européennes suivantes, Todd vote par
bravade pour la liste communiste bien qu'il se soit éloigné de ce
parti depuis l'adolescence.
Il anime la Fondation Marc-Bloch
aux côtés de Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne,
et s'engage dans le débat sur l'euro avec des analyses judicieuses
dans Marianne, Le Monde,... Il se fend aussi
d'un essai d'économie, L'illusion économique (Gallimard,
1998), où il dénonce la vacuité de la classe dirigeante et en
appelle au retour de l'idée nationale. «La liquéfaction des
croyances collectives transforme les hommes politiques en nains
sociologiques. (...) Avant Chirac, la population croyait encore,
majoritairement, en la compétence de ses dirigeants. Depuis le
revirement du 26 octobre 1995, et son approbation par les élites,
les citoyens de base savent que le système a cessé d'être
sérieux», écrit-il alors.
Mal à l'aise devant une caméra
ou un micro, Emmanuel Todd n'a jamais trouvé le bonheur dans ses
engagements publics. Aussi, lorsqu'éclate l'affaire Haider, avec
l'entrée du chef de l'extrême-droite autrichienne dans la coalition
gouvernementale, l'historien se détache-t-il sans hésiter de la
Fondation Marc-Bloch (aujourd'hui moribonde et privée de son
nom). «Je n'ai pas accepté le discours souverainiste de
mes amis, qui considéraient qu'il n'y avait rien à redire au choix
des Autrichiens au nom de leur droit à choisir leur
gouvernement », explique-t-il.
L'attentat
terroriste contre les tours jumelles de New York et le Pentagone
l'ont amené à réfléchir sur la place des Etats-Unis dans le monde
actuel et à venir. Il en a tiré un essai iconoclaste et d'une très
grande perspicacité, Après l'empire
(Gallimard).
Aujourd'hui, dans la sérénité de son bureau,
l'historien se recentre sur l'histoire longue des sociétés.
Prolongeant ses premières analyses d'anthropologie sur les
structures familiales, il prépare un traité majeur qui pourrait
condenser le fruit de plusieurs décennies de recherches en marge des
modes et des courants. «Je brasse 600 groupes familiaux de
tous les continents et mon horizon s'étend de l'an 3000 avant JC à
l'an 1500 de notre ère!» dit-il en souriant. Ainsi
marche-t-il à pas comptés vers le sommet d'une carrière entamée il y
a un quart de siècle.
André Larané |