Diwan est un mot d’origine persane (dev) ou arabe (diwan) qui a désigné, d’une part un recueil de poésie (plus rarement un recueil de prose), d’autre part un registre et de là, peu après l’avènement de l’islam, un bureau où étaient enregistrés les individus ou les tribus faisant partie des troupes musulmanes : le diwan al-djound (bureau de l’armée) a été le premier divan ainsi créé.

Ici, il s'agit d'un texte d'Al Halladj, attachante figure mystique musulmane mort sur un gibet, à Bagdad, pour avoir chanté l’amour de Dieu en des termes que l’islam officiel jugea blasphématoires. Depuis que Massignon lui consacra, en 1922, son livre monumental, sa personne se profile, à la fois sublime et pathétique, derrière toutes les grandes études sur la mystique comparée. L’expérience fulgurante de ce «pèlerin de l’absolu», dont la rançon fut la mort sur la croix, est, incontestablement, un sommet, sinon le sommet de la mystique musulmane.

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Le Diwan de Halladj

(dialogue avec Dieu)

Qasai'd

Qasida 1

labbayka, labbayka!... ma'nâ'î

Me voici, me voici! o mon secret, et ma confidence! Me voici, me voici! o mon but, et mon sens! Je T'appelle, ... non, c'est Toi qui m'appelles à Toi! Comment T'aurai-je invoqué « c'est Toi » (Cor. 1, 4), Si Tu ne m'avais susurré « c'est Moi » ? O essence de l'essence de mon existence, ô terme de mon dessein, ô Toi mon élocution, et mes énonciations, et mes balbutie­ments! Ô tout de mon tout, ô mon ouïe et ma vue, ô ma totalité, ma composition et mes parts! Ô tout de mon tout, mais le tout d'un tout est une énigme, et c'est le tout de mon tout que j'obscurcis en voulant l'exprimer! Ô Toi en qui s'était suspendu mon esprit, déjà mourant d'extase, Te voici devenu son gage dans ma détresse! Je pleure ma peine, sevré de ma patrie, par obéissance, et mes ennemis prennent part à mes lamenta­tions. M'approché-je, que ma crainte m'éloigne, et je tremble d'un désir qui tient à fond mes entrailles. Que ferai-je, avec cet Amant dont je suis épris, mon Seigneur! ma maladie a lassé mes médecins. On me dit:  « Guéris-t'en par Lui ! » Mais je dis:

« Se guérit-on d'un mal par ce mal ?" Mon amour pour mon Seigneur m'a miné et consumé, comment me plaindrais-je à mon Seigneur de mon Seigneur ? Certes, je l'entrevois, et mon cœur Le connaît, mais rien ne saurait l'exprimer que mes clins d'œil. Ah! malheur à mon esprit à cause de mon esprit, hélas pour moi à cause de moi, je suis l'origine même de mon infortu­ne! Comme un naufragé dont seuls les doigts surnagent pour appeler à l'aide, en vaste mer. Nul ne sait ce qui m'est advenu, sinon Celui qui s'est infondu dans mon cœur. Ce­lui-là sait bien quel mal m'a atteint, et de Son vouloir il dépend que je meure et revive! Ô suprême demande, et espoir, ô mon Hôte, ô vie de mon esprit, ô ma foi et ma part d'ici-bas! Dis-moi: "Je t'ai racheté", ô mon ouïe, ô ma vue! Jusqu'où tant de délai, dans mon éloignement, Si loin'? Quoique Tu Te caches à mes deux yeux dans l'invisible, mon cœur observe Ton lever, dans la distance, de loin.

Qasida 2

lil'ilmi ablun... tarâtîbu

Pour la science, il y a des vocations; pour la foi, une progres­sion; et pour les sciences comme pour les savants, il y a des expériences; La science, c'est donc deux sciences, celle qu'on rejette, et celle qu'un acquiert, et l'océan, c'est deux mers, l'une maniable, l'autre dangereuse; et le temps, c'est deux jours, l'un néfaste, l'autre favorable; et le genre humain, c'est deux destins, l'un comblé, l'autre dépouillé. Recueille donc en ton en ton cœur ce que te dit un témoin probe, et considère, grâce à ton entendement, car le discernement est un don. Pour moi, j'ai escaladé une cime sans avoir à poser le pied, cime dont la montée réserve, à d'autres qu'à moi, des périls. Et j'ai traversé un océan, sans que mon pied le sonde; c'est mon esprit qui l'a traversé, c'est mon cœur qui l'a savouré. Car son fond de gravier est de perle, inaccessible à nos mains, mais que la prise de nos pensées peut ravir. Je m'en suis abreuvé sans bouche ouvrir, or c'est une eau (familière) dont les bouches ont déjà bu; car mon Esprit, dès l'origine, en a eu soif, lorsque mon corps y trempa, avant que d'être façonné. Pour moi, l'orphelin , j'ai un Père, en qui j'ai recours, et mon cœur, tant que ma vie durera, souffrira de ne pouvoir Le voir. Aveugle, je suis voyant; simple d'esprit, je suis sagace; et ces expressions miennes, Si j'y tiens, peuvent s intervertir. Les preux (= Ahl al Kahf) savent ce que je sais, ce sont mes compagnons, car celui qui est doué de vertus s'associe des compagnons. Leurs âmes ont été présentées les unes aux autres à l'origine (= au covenant) de l'humanité, puis elles ont lui, comme le soleil; alors que le temps, comme un sentier, s'enfonçait dans l'ombre de la montagne (= la caverne).

Qasida 3

yâ mawdi'al nâziri…khâtiri

Ô point de vue, d'où part mon regard; ô lieu d'insertion (en moi) de mon inspiration O ensemble du tout, dont le tout m'est plus cher que tout ou partie de moi-même!  On voudrait que Tu compatisses à celui dont le cœur est saisi aux deux serres de l'oiseau;  épris, éperdu, assauvagi, il fuit d'un désert à un autre;  il erre sans savoir où, et ses idées errent, comme la lueur tracée d'un éclair, ou comme la brève conjecture, ténue, que l'on projette dans l'ombre du futur;  dans le flux de l'océan de la pensée, où elle est entraînée, par des grâces, de la toute-puis­sance divine.

Qasida 4

sukûtun, thumma samtun... ramsu

C'est le recueillement, puis le silence; puis l'aphasie et la connaissance; puis la découverte; puis la mise à nu.  Et c'est l'argile, puis le feu; puis la clarté et le froid; puis l'ombre; puis le soleil.  Et c'est la rocaille, puis la plaine; puis le désert, et le fleuve; puis la crue; puis le dessèchement (passage de la mer Rouge).  Et c'est l'ivresse, puis le dégrisement; puis le désir, et l'approche; puis la jonction; puis la joie.  Et c'est l'étreinte, puis la détente; puis la disparition et la séparation; puis l'union; puis la calcination.  Et c'est la transe, puis le rappel; puis l'attraction et la conformation; puis l'apparition (divine); puis l'investiture (de l'élection).  Phrases (que tout cela), accessibles à ceux-là seuls pour qui tout ce bas monde ne vaut pas plus qu'un sou. Et voix de derrière la porte, mais l'on sait que les conver­sations des hommes, dès que l'on se rapproche, s'assourdissent en un murmure.  Et la dernière idée qui se présente au fidèle, en arrivant à la barrière, c'est  "mon lot" et "mon moi".  Car les créatures sont serves de leurs inclinations, et la vérité, sur Dieu, quand on Le constate, c'est [qu'il est] saint .

Qasida 5

man sârarûhu fa abdâ... ghashshâshâ

Qui a reçu d'eux confidence, et puis a publié tout ce qu'ils tenaient caché, et n'a pas continué à revenir chez eux, n'est qu'un trompeur. Si les âmes annonçaient ce qu'elles savent de secret, et tout ce qui a troublé leur raison, quelle perte! Quand quelqu'un viole le secret de son Maître et Seigneur, on ne lui confie plus, sa vie durant, de secrets,  mais on le punit à cause de ses négligences, et on l'exile, hors de la familiarité, dans l'isolement.  Ils s'écartent de lui, messéant à leur voisinage, du moment qu'ils l'ont vu "exhumant" des secrets. Celui à qui on a découvert un secret et le colporte, celui-là, comme moi, passe pour déséquilibré. Eux, ce sont les initiés, faits pour la disci­pline de l'arcane, ils ne souffrent pas qu'on manque de pudeur.  Ils ne tolèrent pas d'indiscrets dans leurs réunions, et ils n'aiment pas, là où il y a un voile, qu'on le dérange.  Ils n'admettent pas d'invité, étant jaloux de leur mystère; loin de vous, leur gloire, loin de vos actes!  Montrez-leur donc, chez eux, désormais et à toujours, pour eux, de la révérence.

Qasida 6

an'â ilaykâ nufûsan... qidami

Je Te crie: deuil! pour les Âmes, dont le témoin (temporaire = mol-même) s'en va, dans l'au-delà du lieu, rejoindre le Témoin même de l'Éternel! Je Te crie: deuil! pour les Cœurs, Si longtemps arrosés, en vain, des nuées de la révélation, où s'amasse en océans la sagesse!  Je Te crie: deuil! pour la Parole de Dieu, depuis le temps qu'elle se meurt, son souvenir n'est plus que néant dans notre imagination! Je Te crie: deuil! pour les Démonstrations (inspirées), devant qui cèdent tous les discours d'orateurs, en fait de dialectique.  Je Te crie: deuil! pour les Allusions convergentes insinuées par les intelligences; d'elles toutes rien ne subsiste (dans les livres) que des ruines.  Je Te crie: deuil! au nom de Ton amour, pour les Vertus (var.  les Mœurs) de la troupe, de ceux dont les montures furent dressées à obéir.  Eux tous sont déjà passés. (traversant le désert, sans y laisser) ni puits ni trace, passés comme la tribu de 'Ad et la cité, regrettée d'eux, d'lram !  Et derrière eux, la foule abandonnée divague à tâtons, plus aveugle que les bêtes. plus aveugle même qu'un troupeau de chamelles.

Qasida 7

ashâra lahzî bi'ayni... hammi

 Mon regard, avec l'œil de la science, a dégagé le pur secret de ma méditation; une Lueur a jailli, dans ma conscience, plus ténue que toute conception saisissable, et j'ai plongé sous la vague de la mer de ma réflexion. m'y glissant comme se glisse une flèche.  Mon cœur voltigeait, emplumé de désir, juché sur les ailes de mon dessein,  montant vers Celui que, Si l'on m'interroge, je masque sous des énigmes, sans Le nommer.  Au terme (de l'envol), ayant outrepassé toute limite, j'errais dans les plaines de la Proximité, et, regardant alors dans un miroir d'eau. je ne pus voir au-delà des traits de mon visage. Je m'avançai, pour faire ma soumission, vers Lui, tenu en laisse au poing de ma capitulation;  et déjà l'amour avait gravé de Lui, dans mon cœur, au fer chaud du désir, quelle empreinte!  Et l'intuition de ma personnalité me déserta, et je devenais Si proche (de Lui) que j'oubliai mon nom.

Qasida 8

lam yabqa baynî... burhânu

[Désormais], il n'y a plus, entre moi et Dieu, d'explication (intermédiaire), ni démonstration, ni miracles, pour me convain­cre.  Voici l'explicitation transfigurante des feux divins flam­bant (en moi), chatoyant comme une perle irrécusable!  La preuve est à Lui, de Lui, vers Lui, en Lui, le Témoin même du Réel dans une révélation se formulant.  La preuve est à Lui, de Lui, en Lui et pour Lui; en vérité, c'est Lui que nous y avons trouvé, comme une science en sa démonstration.  Qu'on ne déduise plus le Créateur de Son oeuvre créée, vous tous, êtres contingents, vous n'attestez que les temps.  C'est là mon exis­tence, ma confession et ma conviction, c'est là l'unification (divine) de ma profession de foi et de ma croyance.  Ainsi s'ex­priment ceux qu'Il isole en Lui-même, les douant des dons de la sagesse, au-dedans et en public.  Telle est l'existentialisation consumante de ceux qu'Il extasie, fils de l'apparentement, mes compagnons, mes amis!

Qasida 8 bis

al-'ishqu fi azali... abdâhu

Le Désir, dans la prééternité des prééternités, est l'Absolu, en Lui, à Lui, de Lui, Il apparaît, en Lui, h a paru ; Le Désir n'est pas contingent, puisqu'il est l'attribut d'entre les attributs pour celui qu'il a tué et qu'Il ressuscite Ses attributs sont de Lui, en Lui, non pas choses créées, le créateur d'une chose est celui qui projette ses choses  Quand Il a déclenché le début, son Désir a projeté un attribut dans ce qui commençait, et le Désir y a fait chatoyer son chatoiement Le Lam avec l'Alif adjoint s'est composé, tous deux ont ainsi prédestiné  "Un Par la différenciation, ils sont deux, par leur réunion, mais leur seule différence c'est celle du serviteur et de son Seigneur.  Telles sont les réalités, le feu du Désir les enflamme au Réel, qu'elles en soient proches ou lointaines  Elles s'amenuisent, perdant leurs forces, plus elles deviennent éperdues d'amour,   et les forts, à mesure qu'ils s'éprennent, se font humbles .

Qasida 9

'ajibtu minka wa minni

Je m'étonne, et de Toi, et de moi, ô vœu de mon désir! Tu m'avais rapproché de Toi, au point que j'ai cru que ton "c'est Moi" était le mien.  Puis Tu T'es éclipsé dans l'extase, tant, qu'en Toi Tu m'as dispensé de moi~même,  ô mon bonheur, en cette vie, ô mon repos dans ma sépulture!  Il n'est plus pour moi, fors que Toi, de liesse, car Tu es ma crainte comme ma confiance,  dans les jardins de Tes emblèmes est embrassée toute science,  et Si j'ai encore un désir, c'est Toi qui es tout ce désir!

Qasida 10

uqtulûni. yâ thiqâti... mamâti!

 Tuez-moi donc, mes féaux camarades, c'est dans mon meurtre qu'est ma Vie!  Ma mort, c'est de (sur)vivre, et ma Vie, c'est de mourir!  Je sens que l'abolition de mon être est le plus noble don à me faire. et ma survie tel que je suis le pire des torts.  Ma vie a dégoûté mon âme, parmi ces ruines croulantes,  tuez-moi donc, et brûlez-moi, dans ces os périssables; ensuite, quand vous passerez près de mes restes, parmi les tombes aban­données,  vous trouverez le secret de mon Ami, dans les replis des [âmes] survivantes.  Je suis un patriarche, et du plus haut rang,  puis je me suis fait petit enfant, dans des girons de nourrices, tout en reposant sous la dalle d'une tombe, dans des terres salines. Ma mère a enfanté son père, voilà bien une merveille mienne,  et mes filles, que j'avais engendrées, sont devenues mes soeurs,  sans que ce soit dans l'ordre du temps, ni par le fait des adultères. [ Réunissez donc ensemble mes parcelles, les prélevant de corps cristallins,  d'air, de feu et d'eau pure, ensemencez du tout une terre non irriguée,  puis irriguez-la en faisant circuler les coupes  des servantes verseuses, et des ruisseaux courants;  alors, au bout de sept jours, une plante parfaite germera.]

Qasida 11

yâ tâlamâ ghibna... qamar

Ah! que de fois nous nous sommes évadés d'entre les formes visibles, grâce à une simple goutte, brillante comme la lune,  [goutte] de sésame, d'huile de sésame, avec des caractères (inscrits) et du jasmin (lié) sur notre front. Vous marchez, nous marchons et nous apercevons vos silhouettes, mais vous, vous ne nous voyez pas, gens arriérés.

Muqattat'at

Muqatta'a 1

wa'ayyu 'l-ardi... samâ 'u

Quelle est donc la terre si vide de Toi pour qu'ils se redressent, Te recherchant dans les cieux ?  Et Tu les vois, qui regardent vers Toi en apparence, mais ils ne T'aperçoivent pas, dans leur aveuglement.

Muqatta'a 2

ilâ kam anta... lâ tarâhu

Jusqu'à quand, coulant dans la mer des péchés, te débattras-tu (en duel) contre Celui qui te voit sans que tu le voies ?  Je t'avais signalé une route, de la continence et de la piété, et ton acte est traîné à la remorque de ton penchant  Toi qui passes la nuit t'enfermant seul avec tes fautes, l'œil de Dieu est un témoin qui te regarde désires-tu obtenir le pardon pour ce que tu as fauté, quand tu ne cherches pas à Lui plaire ?  Demande pardon avant ta mort, avant le Jour où le serviteur ira à la rencontre de ce que ses deux mains ont gagné comment restes-tu satisfait de tes chutes et de tes péchés, tout en L'oubliant, Lui, le seul Unique ?

Muqatta'a 3

kânat liqalbî ahwâun... ahwâya

Il y avait, en mon cœur, bien des désirs, mais tous ont conflué, depuis que mon oeil T'a vu.  Et qui j'enviais, m'a envié, moi que voici maître des créatures, maintenant que Tu es mon Maître. Amis et ennemis, à cause de Toi, ne m'ont blâmé que par méconnaissance de mon angoisse. J'ai laissé aux autres leur "ici-bas" et leur dévotion, pour ne plus m'adonner qu'à Toi, ma dévotion et mon "ici-bas".

Muqatta'a 4

idhâ dahamatka... rajâ

Si l'escadron des séparations t'assaille, et Si la déception te crie "plus d'espérance", prends de ta senestre le bouclier de la soumission, et de ta dextre serre l'épée des larmes.  En garde, garde-toi, méfie-toi du danger de la négligence cachée. Et même Si, dans l'ombre, l'abandon t'atteint, va de l'avant, à la clarté de la paix du cœur.  Dis à l'Ami: Vois mon abaissement; dispense-moi le pardon avant le jour de la Rencontre.  Au nom de l'Amour, ne t'en retourne pas, loin de l'Aimé, avant que ton désir n'en ait reçu le prix.

Muqatta'a 5

subhâna man azhara... al-thâqibi

Los à Celui dont l'Humanité à manifesté (aux Anges) le mystère de la gloire de Sa Divinité radieuse! Et qui, depuis, s'est montré à Sa créature (humaine), ouvertement, sous la forme de quelqu'un "qui mange et qui boit ".  Si bien que Sa créature a pu l'e considérer de face, comme le clin d'œil va de la paupière à la paupière.

Muqatta'a 6

katabtu wa lam aktub... kitâbi

 Je t'ai écrit, sans t'écrire, à toi, car j'ai écrit à mon Esprit, sans rédiger de lettre. Parce que, l'Esprit (divin), rien ne peut Le séparer d'avec ceux qui L'aiment, comme le fait la conclusion qui clôt la missive.  Aussi toute lettre émanant de toi ramène ainsi, vers toi, sans renvoi d'aucune réponse, Sa réponse.

Muqatta'a 7

urîduka, lâ urîduka... 'iqâbi

Je Te désire; je ne Te désire pas pour la liesse (des Élus), non, mais je Te désire pour ma damnation. Tous les biens qui m'étalent nécessaires, oui, je les ai reçus, sauf Celui qui ferait exulter mon extase, en plein supplice !

Muqatta'a 8

kafâ hazanan... ghâ'ibu

C'est trop souffrir, pour moi, que devoir ainsi T'appeler sans cesse, comme Si j'étais loin de Toi, ou Si Toi, Tu étais absent. Aussi je Te demande, à Toi, Ta grâce, sans plus de crainte, car je ne connais pas, avant moi, d'ascète ayant eu désir, et de Toi.

Muqatta'a 9

tala'at shamsun... ghurûbi

L'aurore du bien-aimé s'est levée, de nuit; elle resplendit, et n'aura pas de couchant. Si l'aurore du jour se lève la nuit, l'aurore des cœurs ne saurait se coucher.

Muqatta'a 10

ra'aytu rabbi... qâla: anta !

J'ai vu mon Seigneur avec l'œil du cœur, et Lui dis: «Qui es-Tu?'. Il me dit : "Toi!" Mais, pour Toi, le "où" n'a plus de lieu, le "ou" n'est plus, quand il s'agit de Toi ! (3) Et il n'y a pas pour l'imagination d'image venant de Toi, qui lui permette d'ap­procher où Tu es! (4) Puisque Tu es Celui qui embrasse tout lieu, jusqu'au-delà du lieu, où donc es-Tu, Toi?

Muqatta'a 11

lya habîbun azûru...lahzâti

J'ai à moi un Ami (ou un Bien-Aimé), je le visite dans les solitudes, présent, même quand il échappe aux regards.  Tu ne me verras pas Lui prêter l'oreille, pour percevoir son langage par bruit de paroles.  Ses paroles n'ont ni voyelles, ni élocution, ni rien de la mélodie des voix.  Mais c'est comme Si j'étais devenu l'interlocuteur de moi-même, communiquant par mon inspiration avec mon essence, en mon essence. Présent, absent, proche, éloigné, insaisissable aux descriptions par qualités. Il est plus proche que la conscience pour l'imagination, et plus intime que l'étincelle des inspirations.

Muqatta'a 12

sirru 'l-sarâïri matwîyun.... bitiyyâti

L'intime des consciences, se cache, laissant des traces intelligibles, du côté de l'horizon, sous des replis de lumière, mais comment ? Le "comment" ne se devine que du dehors, tandis que le dedans du mystère, c'est à l'Essence divine pour Elle-même. Les créatures s'égarent dans une nuit ténébreuse en (Te) cherchant, et ne perçoivent que des allusions. C'est par la conjecture et l'imagination qu'elles se dirigent vers Dieu, et, tournées vers l'atmosphère, elles interpellent les cieux. Or, le Seigneur est parmi elles, en chaque événement, dans tous leurs états, d'heure en heure. Elles ne se retireraient pas de Lui, l'espace d'un clin d'œil, Si elles savaient! Car Lui ne se retire pas d'elles, non, à aucun moment. Et Son Type, parmi ses créatures, est reconnaissable pour l'initié, grâce à des miracles et à des signes

Muqatta'a 13

famâ Il bu'dun... wâhidu

Il n'est plus, pour moi, d'éloignement de Toi, depuis que j'ai constaté que rapprochement et éloignement (pour Toi) ne font qu'un.  Pour moi, Si je suis délaissé, c'est encore une société pour moi que Ton délaissement; d'ailleurs, comment ce délaisse­ment s'opérerait-il, puisque l'Amour fait trouver! Gloire à Toi! Qui as tout prévu, en Ta perfection pure, pour que ce serviteur pieux  ne se prosterne devant nul autre que Toi!

Muqatta'a 14

la talumni fa 'l-lawm... wahîdu

Ne me blâme donc pas, le souci d'un blâme ne me touche guère, protège-moi plutôt, Seigneur, car me voici solitaire.  Autant Ta promesse, comme telle, tient bon, autant ma voca­tion, dès son principe, fut dure.  Que celui qui le veut note cette mienne déclaration: Lisez-la, et sachez que je suis un martyr!

Muqatta'a 15-16

qad tasabbartu... fûwâdî

J'ai essayé de prendre patience, mais mon cœur peut-il patien­ter, privé de son centoe?  Ton Esprit s'est peu à peu mêlé à mon Esprit, faisant alterner rapprochements et délaissements.  Et maintenant je suis Toi-même, Ton existence c'est la mienne, et c'est aussi mon vouloir. Vous avez dominé mon cœur et j'ai erré dans tous les ouadis  Mon cœur s'est serré, j'ai perdu le sommeil  je suis exilé, seul : combien de temps durera ma solitude.

Muqatta'a 16 bis

yâ shâhidan ghâïban... mawjûdu

Ô témoin splendide , quoique Tu Te caches en Ton invisibilité, si Ta personne s'est cachée, Ton mémorial subsiste  Se priver de Toi a de funestes conséquences, quoique le renoncement, en tout soit loué  quiconque s'approche de Toi reçoit tout Bien, quiconque s'éloigne de Toi se sent attristé, vaincu.

Muqatta'a 17

haqîqatul-haqqi mustanîr... khabîr

La réalité de Dieu, comme un éclaireur, sait pousser un cri d'alarme, présage d'un événement sûr.  La réalité de Dieu s'est démasquée, et le sort de qui la recherchait est d'être angoissé.

Muqatta'a 18

anta 'l-muwallihu lî... dhikarî

C'est Toi, mon ravisseur, ce n'est pas l'oraison qui m'a ravi! Loin de mon cœur l'idée de tenir à mon oraison!  L'oraison est la perle médiane (d'un gorgerin orfévré) qui Te dérobe à mes yeux, dès que ma pensée s'en laisse ceindre par mon attention.

Muqatta'a 19

mawâjîdu haqqin... akâbiri

Les états d'extase divine, c'est Dieu qui les provoque tout entiers, quoique la sagacité des maîtres défaille à le comprendre.  L'extase, c'est une incitation, puis un regard (de Dieu) qui croît et flambe dans les consciences.  Lorsque Dieu, ainsi, vient habiter la conscience, celle-ci, doublant d'acuité, permet alors aux voyants d'y observer trois phases: celle ou la conscience est encore extérieure à l'essence de l'extase; celle où elle devient spectatrice étonnée; celle où la ligature du sommet de la conscience s'opère; et alors elle se tourne vers une Face dont le regard la ravit à tout autre spectacle.

Muqatta'a 20

idhâ ba lagha 'l-sabbu... dhikrî

PREMIÈRE RECENSION.  Quand l'amant arrive au plein élan de la générosité, et qu'il est distrait de l'union avec l'Ami par l'ivresse,  alors il doit constater ce dont sa passion le prend à témoin: prier devient, pour les amoureux, de l'impiété. SECONDE RECENSION.  Quand l'amant arrive au plein élan de la générosité, et qu'il oublie l'Invoqué à force d'invocations, alors on a réalisé ce que la passion rend évident: prier devient, pour les sages, de l'impiété.

Muqatta'a 21

'aqdul nubuwwatî... tâmûri

Le pacte de la mission prophétique est comme un flambeau de la lumière (divine), dont le point d'attache (fixe) est caché dans l'enfeu (au-dedans] du couvent (= du cœur). Par Dieu, le souffle de l'Esprit (incréé) insuffle, dans mon cœur (khaladî), une pensée: celle-là qu'lsrafil soufflera dans la Trompette.  Dès qu'Il se transfigure ainsi devant ma nature pour me parler, j'aperçois Moïse, en personne, sur le Sinaï.

Muqatta'a 22

li anwâri nûri 'l-dîni... asrâru

Pour les lueurs de la lumière religieuse, il est, parmi la création, des foyers, et pour le Secret (divin) se gardent, en l'intime des cœurs discrets, des consciences (vierges). Et pour leur existence, au fond des êtres, réside l'être d'un Existentiateur. Qui s'est réservé mon cœur, l'avise et l'élit.  Considère, avec l'œil de l'intellect, ce que je te décris, car l'intellect a ses aptitudes, pour entendre, saisir et voir.

Muqatta'a 23

sakanta qalbî wa fîhi... 'l-jâru

Tu habites là, dans mon cœur, où résident, venant de Toi, des secrets. Bienvenu sois-Tu, pour cette demeure! Bienvenu, plus encore, pour qui l'avoisine! Car, en dedans, nul n'y est plus que Toi-même, suprême secret que j'y devine. Ah! regarde de Tes propres yeux, dans la maison y a-t-il encore un intrus ? Nuit du délaissement, qu'elle tombe, maintenant, lente ou brève, qu'im­porte, Si c'est bien lui, mon Ami, l'espoir qu'elle y fait veiller, avec le ressouvenir !  Me voici consentant, Si Tu veux. à ma mort, désormais, cher meurtrier, ce que fixe Ton choix, cela. je le choisis.  

Muqatta'a 24

al-hubbu mâ dâma maktuman... hazari

L'amour, tant qu'il se cache, se juge en grand péril, et tu ne prends confiance que Si tu vas frôler le risque Et l'amour n'embaume-t-il pas davantage tant que le souffle des calomnies le répand, tel le Feu: qui ne sert à rien, tant qu'il couve dedans la pierre  Et maintenant que le geôlier arrive, que les policiers s'attroupent et que le dénonciateur  leur a donné mon nom  j'en viens à désirer que mon âme soit dispensée de Ton amour; comme Si je pouvais réussir à me dispenser de Toi, ô mon ouïe , et ma vue.

Muqatta'a 25

ghibta wamâ ghibta... surûrî

Tu m'as quitté? Non, Tu n'as pas quitté ma conscience, dont Tu es devenu la joie et l'allégresse. Et la séparation tombe, d'elle-même, en lambeaux, et l'état d'abandon me redevient pré­sence,  et, dans le fond mystérieux de ma pensée, Tu subsistes, plus avant que l'imagination dans ma conscience  De jour Tu m'es, en vérité, le compagnon, et dans l'obscurité, l'interlocuteur (ami).

Muqatta'a 26

yâ shamsa ! yâ badra ! ... wa nâru!

Ô soleil, ô lune, ô nycthémère! Tu es, pour nous, et le paradis, et l'enfer!  [Placer] la notion d'éviter le péché, en Toi, serait pécher, et la notion de la honte, en Toi, serait avilir!  Puisque déjà, pour Toi, des amoureux ont perdu toute retenue, que dire de Toi, qui n'en as aucune?

Muqatta'a 27

ahruf un arba'a bihâ hâma... wafikri

Il  y a quatre consonnes dont mon cœur est épris éperdument, et où s'abîment mes pensées et ma réflexion:  un A, qui « attire» les créatures vers l'acte créateur; un L, qui m'inflige le blâme [que je mérite],  un autre L, qui me blâme encore plus; enfin un H , qui me fait divaguer; as-tu compris?

Muqatta'a 28-29

juhûdî laka taqdîsu

PREMIÈRE RECENSION. Je renie (Ton ordre), mais c'est afin que Ta sainteté soit proclamée, et ma raison (désaxée) danse (en rond) autour de Toi!  Qu'est-ce, Adam? Rien, sinon Toi-même. Il n'est d'Adam que Toi, et celui qui a posé (absurdement) une différence entre vous deux, c'est Iblîs.

SECONDE RECENSION.  Ma folie, c'est de vouloir Te proclamer saint, et ma pensée danse (en rond) autour de Toi!  Déjà l'Amant m'a fait délirer, avec Son oeil qui s'arque de désir (var. qui dévore). Le guide de l'amour nous avait bien avertis , que s'approcher de Dieu nous livre à l'équivoque. Il n'est d'Adam que Toi, et celui qui a posé (absurdement) une différence (entre vous deux), c'est Iblîs.

Muqatta'a 30

hawaytu bikulli...fi nafsî

J'ai étreint, de tout mon être, tout Ton amour, ô ma Sainteté ! Tu me mets à nu, tant, que je sens que c'est Toi en moi!  Je retourne mon cœur parmi tout ce qui n'est pas Toi, mais je ne vois plus rien qu'effarouchement, de moi à eux, et familiarité, de Toi en eux ! Ah ! me voici, dans la prison de la vie, environné des humains; arrache-moi donc, vers Toi, hors de la prison !

Muqatta'a 31

wallahi ma tala'at... bi anfâsî

Ô Dieu, que le soleil soit à l'aurore ou au couchant, Ton amour adhère à mon souffle.  M'isolant avec des amis pour causer, c'est de Toi que je leur parle.  Te remémorant, dans la tristesse ou la joie, c'est Toi, dans mon cœur, qui fais le lien de mes phantasmes. Quand je voulais m'abreuver pour étancher ma soif, c'est Toi dont je voyais l'ombre dans la coupe.  Et Si je pouvais aller à Toi, je T'arriverais, rampant sur mon visage ou marchant sur la tête!

Muqatta'a 32

yâ nasîm al-rîhi... illâ 'atashâ

 Ô souffle de la brise, va, et dis au Faon: aller à l'aiguade ne fait que m'altérer!  (Qu'il vienne), ce mien Ami, dont l'amour est dans mon cœur : et, s'Il veut, qu'Il foule ma joue en marchant !  Son Esprit est mon esprit, et mon esprit Son Esprit; qu'Il veuille, et je veux; que je veuille, Il veut!

Muqatta'a 33

'ajibtu likullî... ardî

Je me suis demandé: comment mon tout pourrait-il porter ma Part, elle est Si lourde, la terre ne pourrait plus me porter;  Ah, dût-Elle s'étendre sur toute la largeur de la création pour se reposer, - ma Part, avec toute l'étendue de la création, restera prise dans mon étreinte I!

Muqatta'a 34

mâ ziltu atfûw... wa'nhattu

Je ne cessais de nager sur les mers de l'amour, montant avec la vague. puis redescendant; tantôt la vague me soutenait, et tantôt j'enfonçais; enfin l'amour m'emporta jusque-là (en haute mer) où il n'y a plus de rivage.  Alors je criai : " Ô Toi, dont je ne saurais proférer le Nom, ni choquer jamais la réserve,  puisse mon âme T'éviter que Tu deviennes un juge injuste, car ce n'est pas cela que stipulait notre pacte!"

Muqatta'a 35

makânukâ min qalbî... mawdi'u

 Ta place, dans mon cœur, c'est mon cœur tout entier, rien d'autre que Toi n'y a de place mon esprit Te retient entre nia peau et mes os, regarde, Si je Te perdais, comment ferais-je?  Quand j'essaye de cacher qui j'aime, mon subconscient le manifeste par les larmes que je cachais.

Muqatta'a 36

idhâ dhakartuka,.. awjâ' u

Penser à Toi me tourmente du désir de Te voir, T'oublier me fait pleurer et souffrir; me voici tout entier devenu cœurs T'implorant pour souffrir d'amour, et voici que les douleurs s'annoncent!.

Muqatta'a 37

nadîmî ghayru mansûbin... al-hayfi

Celui qui me convie, et qui ne peut passer pour me léser, m'a fait boire à la coupe dont Il a bu: tel l'Hôte traitant un convive.  Puis, la coupe ayant circulé, Il a fait apporter le cuir (du supplice) et le glaive.  Ainsi advient à qui boit le Vin, avec le Dragon (zodiacal), en Été.

Muqatta'a 38

sayyaranî 'l-haqqu... wathîqa

Dieu m'a transporté dans la réalité, grâce à un contrat, un pacte et une alliance. Ce qui atteste maintenant (en moi), c'est mon subconscient, sans ma personnalité (créée); ici, c'est mon subconscient; là-bas, c'était le chemin.

Muqatta'a 39

wahhidnî wâhidî... tarqu

 Unifie-moi, ô mon Unique (en Toi), en me faisant vraiment confesser que Dieu est Un, par un acte où aucun chemin ne serve de route!  Je suis Vérité en puissance, et comme la Vérité en acte (al Haqqu) est son propre potentiel, que notre séparation ne soit plus!  Voici que s'illuminent des clartés rayonnantes, scin­tillant avec les lueurs de la foudre!

Muqatta'a 40

rukûbu 'l-haqîqati... tadiqqu

 Le raccordement de la réalité à Dieu est oeuvre divine, et le sens de cette expression est ténu à saisir; J'ai raccordé l'Existence à mon manque d'existence, mais mon cœur ne sent pas fondre son endurcissement. Questionnez-moi, ma réponse sera claire,  la réalité divine détruit les frocs de sûfi  et annihile les natures, en tuant les (cinq) sens, et cela est plus difficile à comprendre.

Muqatta'a 41

jubilat rûhuka... fatiq

Ton Esprit s'est emmêlé à mon esprit, comme l'ambre s'allie au musc odorant.  Que l'on Te touche, on me touche; ainsi, Toi, c'est moi, plus de séparation.

Muqatta'a 42

dakhaltu binâsûti... sidqi

J'ai introduit mon humanité en Ta présence devant les hommes, et Si Tu n'étais pas ma déité, je serais sorti de la vérité.

Car, Si la science s'exprime en phrases pour guider, la langue de l'au-delà n'a pas besoin de phrases. Tu as apparu pour certains, Tu T'es voilé pour d'autres, qui se sont égarés et perdus, et Tu T'es dérobé à Ta création.  Mais Tu surgis pour les cœurs, à l'Occident, quelquefois, et alors, pour les cœurs, Tu disparais à l'Orient.

Muqatta'a 42 bis

ittahada'l 'âshiqu... wâmiqi

 Les voici, donc unis, le désiré avec le désirant ('âshiq), et séparés: le conjoui d'avec le conjouissant (wâmiq) (2) Et appariés, ces deux pareils, dans une seule pensée, qui les a fait sombrer dans l'eau trouble d'une conscience double.

Muqatta'a 43

fika ma'nâ yad'û... ilayka

En toi, il y a une idée qui attire à Toi les âmes, et un argument qui Te prouve par Toi-mente. Moi, j'ai un cœur, qui a des yeux grands ouverts, sur Toi, et tout cela est dans Ta main.

Muqatta'a 44

hammî bihi... ilayka

Ma pensée pour lui (= lbn 'Atâ) est soupir après Toi, ô Toi vers qui vont nos allusions, puisque nos deux esprits sont liés l'un près de l'autre par l'amour, près de Toi et face à Toi.

Muqatta'a 45

dunya tukhâdi'unî... hâlahâ

La vie mondaine m'a cajolé comme Si moi, j'ignorais ce qu'elle vaut.  Dieu nous interdit ce qu'elle offre de défendu, et moi. je m'écarte même de ce qu'elle offre de licite. Elle m'a tendu sa main droite, je la lui ai repoussée, avec sa gauche.  Il m'a paru qu'elle était dans le besoin, aussi lui ai-je laissé tout son bien.  Quand donc me serais-je uni à elle, pour que je craigne sa satiété?

Muqatta'a 46

'alayka yâ nafsî... waltakhallî

Ô mon âme, sache te conforter! La gloire est dans l'ascèse et la retraite. Songe à la clarté qui s'abrite dans la niche de l'extase transfigurante.  Voici que ma part (= mon âme) s'occupe d'une partie de Sa Part (= Dieu), et que mon tout aspire au Tout de mon tout !

Muqatta'a 47

muzijat rûhuka... zulâli

Ton Esprit s'est emmêlé à mon esprit, tout ainsi que s'allie le vin avec l'eau pure. Aussi qu'une chose Te touche, elle me touche! Ainsi donc, Toi, c'est moi, en tout !

Muqatta'a 48

ni'ma 'l-i'ânatu...khilalih

Bénie soit la Grâce, par ceux à qui elle vient, sortant du secret de Sa miséricorde, flambant comme un éclair émané des franges de Ses attributs.  Tantôt cette Grâce fait de moi un Sinaï, d'où je la regarde de haut, moi qui me suis abreuvé à ce qui descend de ses cimes Tantôt mon désert s'étend stérile, vrai désert de Tîh (= désert de l'Exode) qu'ensable la marée d'une mer (Rouge) qui n'est que dessèchement, du fond de son humidité.  Et le tout m'atteste que je Lui suis total, mais je dois L'attester lointain, dans Sa réalité, sauf quand Il se particularise dans telle goutte de Ses rosées.

Muqatta'a 49

thalâthatu ahrufin... kalâmu

Trois lettres sans point diacritique, puis deux pointées: et le discours s'interrompt là! La première (des pointées) désigne ceux qui la trouvent, et l'autre, pour chacun, sert à dire  "oui", Quant aux (trois) autres lettres, c'est le mystère nocturne, là où il n'est plus question de voyage, ni d'étape.

Muqatta'a 50

tafakkartu fî 'l-adyâni... jammâ

J'ai réfléchi sur les dénominations confessionnelles, faisant effort pour les comprendre, et je les considère comme un Principe unique à ramifications nombreuses.  Ne demande donc pas à un homme d'adopter telle dénomination confessionnelle, car cela l'écarterait du Principe fondamental, et certes,  c'est ce Principe lui-même qui doit venir Le chercher, Lui en qui s'élucident toutes les grandeurs et toutes les significations; et l'homme, alors, comprendra.

Muqatta'a 51

yâ lâ'imi fî hawâhu... lam talumi

Ô toi qui me blâmes de L'aimer, Comme tu m'accables! Si tu voyais Qui je veux dire, tu ne me blâmerais plus.  Les gens font le pèlerinage, moi je vais en pèlerinage (spirituel) vers mon Hôte bien-aimé; s'ils offrent en sacrifice des agneaux, moi j'offre mon cœur et mon sang! Il en est qui processionnent autour du Temple, sans y être corporellement, car c'est en Dieu qu'ils pro­cessionnent, et Il les a dispensés du Haram!

Muqatta'a 52

badâ laka sirrun...zalâmuhu

Un secret t'est montré, qui te fut Si longtemps caché, une aurore se lève, et c'est toi qui l'enténébrais encore. C'est toi qui voiles à ton cœur l'intime de son mystère, et Si ce n'était toi, ton cœur ne serait pas scellé.

Muqatta'a 53

haykalîyu 'I-jismi... 'alîm

Typique quant à la coque, lumineux quant au noyau, éternel quant à l'essence, doué de discernement et de science,  l'homme (en mourant) rejoint par l'Esprit ceux en qui Il réside, tandis que son enveloppe subsiste, en terre, pourriture.

Muqatta'a 54

qaîlbuka shay'un... zulamu

Ton cœur contient, au-dedans, des Noms Tiens, que ni la lumière, ni les ténèbres ne connaissent guère. La lumière de Ton visage reste un mystère quand on l'aperçoit; là est la généro­sité, la miséricorde et la noblesse.  Écoute donc mon récit, Bien-aimé, puisque ni la Tablette ni le Calame ne le sauraient comprendre .

Muqatta'a 55

ahi! ana, am anta?... itnnayni!

"Ah!" :  est-ce moi, est-ce Toi? Cela ferait deux dieux Loin de moi, loin de moi la pensée d'affirmer "deux "! Il y a une ipséité tienne, au fond de mon néant pour toujours, et mon tout, par-dessus toutes choses, s'équivoque d'un double visage.  Où donc est Ton essence, hors de moi, pour que j'y voie clair? Mais déjà mon essence s'élucide, au point qu'elle n'a plus de lieu.  Et où retrouver Ton visage, objet de mon double attrait, au nadir' de mon cœur ou au nadir de mon oeil ? Entre moi et Toi, il y a un c'est moi qui me tourmente, ah! enlève par Ton "c'est Moi ", mon c'est moi hors d'entre nous deux!

Muqatta'a 56

a lâ abligh ahibbâ'î... al-safîna

Oui, va-t'en prévenir mes amis que je me suis embarqué pour la haute mer, et que ma barque se brise!  C'est dans l'instance suprême de la Croix que je mourrai! Je ne veux plus aller ni à La Mecque, ni à Médine.

Muqatta'a 57

ana man ahwâ... badanâ

PREMIÈRE RECENSION. -  Ô toi qui poses des questions sur notre aventure; - Si tu nous avais vus, tu ne nous différencierais plus  je suis devenu Celui que j'aime, et Celui que j'aime est devenu moi; - nous sommes deux esprits, infondus en un (seul) corps pour nous, depuis que nous sommes en confiance mu­tuelle, - les gens mettent notre légende en proverbes -  lors­que tu m'as aperçu, tu L'as aperçu, - et lorsque tu L'as aperçu, tu nous as aperçus  Son esprit est mon esprit, et mon esprit Son esprit; - nous sommes deux esprits vivant en un (seul) corps.

SECONDE RECENSION. -  Je suis devenu Celui que j'aime, et Celui que j'aime est devenu moi! - Nous sommes deux esprits, infondus en un (seul) corps! -  Aussi, me voir, c'est Le voir, et Le voir, c'est nous voir.

Muqatta'a 58

yâ ghâfilan, lijahâlatî... wabayânî

Ô insoucieux, par ignorance de mon cas, allez-vous comprendre qui je suis et ce que j'expose?  Ma dévotion envers Dieu, ce sont six consonnes, dont deux portent des points diacritiques. De ces consonnes, l'une est radicale, l'autre vocalisée i.  Placez, maintenant, l'alif avant la consonne qui devient la seconde du mot,  et vous m'apercevrez, à la place de Moïse, debout, dans la lumière, sur le Tûr (Sîna), Si vous me devinez.

Muqatta'a 59

khâtabanî 'l-haqqu... lisânî

Dieu m'a parlé, du fond de mon cœur, et ma science s'est formée sur mes lèvres. Il m'a rapproché, moi qui étais loin de Lui; Il m'a rendu Son intime, et Son élu.

Muqatta'a 60

[kadhâ]' jtabânî... 'arrafani

Ainsi, Il m'a choisi, rapproché, honoré, et le tout, en totalité, Il me l'a confié et fait comprendre. Il ne me reste plus rien, au cœur et dans les entrailles, par où je ne L'appréhende et Il ne m'appréhende.

Muqatta'a 61

anta bayn al-shaghâfi... ajfânî

Tu es là, entre les parois du cœur et le cœur, Tu T'en échappes, comme les larmes glissent, hors de mes paupières.  Et Tu deviens la conscience personnelle au-dedans de mes entrailles, comme les esprits s'infondent dans les corps. Ah! rien d'im­mobile ne se meut sans que Toi, Tu ne l'émeuves par un ressort secret.  Ô Croissant qui Te montres dans ta perfection le qua­torzième jour, ajoutant ainsi huit et quatre au deux (de Ta réapparition).

Muqatta'a 62

hammalta bilqalb... al-budunu

Tu as donné à mon coeur un fardeau que mon corps ne saurait porter, mais le cœur sait porter ce qui fait défaillir les victimes mecquoises. O, puissé-je être le plus proche de ceux qui recourent à Toi, yeux, pour T'apercevoir, ou, du moins, oreilles!

Muqatta'a 63

bayânu bayâni 'l-haqqi... lisânuhu

Le discours montrant (ce qu'est) Dieu, voilà ce que tu dois devenir, et tu seras alors le langage exprimant tout discours. C'est par Dieu (même) que j'ai montré Dieu, à toi donc d'être (aussi) le garant de quiconque montre Dieu, Si tu montres Dieu dans Sa réalité même (en devenant saint), Dieu s'exprimera (par toi), et tu posséderas tout langage et ses aspects.  Si la caracté­ristique de Dieu est pour Dieu explicite, pourquoi le lieu où elle se manifeste parmi les hommes (= toi-même) leur resterait-il caché?

Muqatta'a 64

raqîbâni minnî shâhidâni... tarânî

J'ai deux surveillants (mes oreilles) qui constatent que je l'aime, et j'en ai deux (mes yeux) qui constatent que Tu me regardes. Aucune pensée ne traverse mon intime que Toi; rien n'est dit, sinon Ton amour, par ma langue. Visé-je à l'est, Tu en es l'orient; à l'ouest, Tu es droit devant;  en haut, et Tu en es l'au-dessus; en bas, et Tu es partout.  C'est Toi qui donnes à tout son lieu, sans T'y localiser, Tu es dans tout le tout, sans être périssable.  (Tu es) mon cœur et mon esprit, ma conscience et mon inspiration, et le rythme de mon souffle, et le nœud de mon organisme.

Muqatta'a 65

'irja' ilâ 'Ilani... ill

Reviens à Dieu, car le terme, c'est Dieu, et, quoi que tu t'efforces, il n'y en a pas d'autre que Huwa (Lui).  Lui, Il est avec ceux qui Le savent signifié par le Mîm, le 'Ayn et la Sainteté. Il s'exprime par les lèvres mêmes de ceux dont I'épellation est nouée, pour ceux qui Lui parlent.  Si tu en doutes, médite le hadîth, qui interdit d'en douter! c'est Lui. (5) Et Mîm donne accès vers Lui (Huwa), en haut et en bas, et le 'Ayn, de loin et de prés.

Muqatta'a 66

man râmahu bil 'aqli... yalhuw

Celui qui, ayant soif de Dieu, prend la raison pour guide, elle le mène paître dans une perplexité où elle le laisse s'agiter. Ses états de conscience s'y fanent, dans l'équivoque, et il se dit, perplexe:  "Existe-t-Il ?"

Muqatta'a 67

lastu bil tawhîdî... as/huw

Non, je ne me fais pas un jeu de mon "credo" ; et pourtant mon "je"  (= heccéité) le néglige. Comment peut-il le négliger, s'en jouer? Ah! vraiment, mon "je" , c'est Lui?

Muqatta'a 68

yâ sirra sirrî, tadiqqu... hayy

Ô conscience de ma conscience, qui Te fais Si ténue, que Tu échappes à l'imagination de toute créature vivante! Et qui, en même temps, et patente et cachée, transfigures toute chose, par devers toute chose! Si je m'excusais, envers Toi, ce serait (arguer) de mon ignorance (de Ton ubiquité), de l'énormité (coupable) de mon doute (sur notre union), de l'excès de mon bégaiement (alors que Tu m'as pris pour porte-parole).  Ô Toi, qui es la Réunion du tout, Tu ne m'es plus  " un autre", mais "moi-même" ! Mais quelle excuse, alors, m'adressé-je, à moi?

Muqatta'a 69

ismun ma' al-khalqi... ma'ânîhi

Un Nom, qui Le rattache à Sa création: on l'a cherché, soupirant après Lui, afin de connaître (par ce Nom), telle de Ses significations.  Mais on ne saurait passer directement de Dieu à une cause créée, telle qu'elle manifeste nécessairement Celui qui l'a manifestée.  

Yatima 1

mithâluka fi 'aynî...taghîbu ?

Ton image est dans mon oeil, Ton mémorial sur mes lèvres, Ta demeure en mon cœur, mais ou Te caches-Tu donc ?

Yatima 2

kafartu bidîni 'ilahi...qabîhu

J'ai renié le culte du à Dieu, et ce reniement m'était devoir, alors qu'il est pour les musulmans un péché.

Yatima 3

faqultu...hya 'l-shamsu...bu'du

Je leur dis : mes amis, Elle, c'est le soleil; sa lumière est proche, mais pour l'atteindre, qu'il y a loin !

Yatima 4

qad kuntu fî ni'mati...batiri

J'avais été, dans le bonheur d'aimer, exubérant; et me voici atteint du châtiment de l'exubérance.

Yatima 5

shartu 'l-ma'ârifi...muttali'i

La condition, pour recevoir les dons de sagesse, c'est d'annihiler tout ce qui vient de toi, vu que le novice a au début un regard sans pénétration.

Yatima 6

dhikruhu dhikrî...illâ ma'an ?

Son mémento est mien, et mon mémento sien; comment, se souvenant à deux, pourrions-nous exister autrement qu'ensemble ?

Yatima 7

la tu'arrid binâ...'ushshâqi

Ne t'attaque pas à Nous, regarde notre doigt, que Nous avons fardé dans le sang des amants.

Yatima 8

idhâ waswasati....walkursi

Lorsque mon état (mystique) est troublé par des funérailles ou des noces,  j'ai des visions de l'enfer, du paradis, des Cieux et du Trône.