KHARIDJISME

Les kharidjites (en arabe khawaridj) sont les adeptes d’une secte musulmane qui remonte aux origines de l’islam et qui a joué un grand rôle d’opposition sous les califes umayyades de Damas; leur zèle s’est manifesté, sous des formes déjà moins violentes, pendant l’époque ‘abbaside, surtout en Afrique du Nord. Ils furent progressivement réduits et maîtrisés, et ils ne forment plus aujourd’hui que des communautés disséminées au milieu des pays sunnites, mais jalouses de leur originalité. Néanmoins, tout au long de l’histoire du monde musulman, le kharidjisme n’a cessé de jouer un rôle: il a survécu, en dehors de son existence de secte, sous la forme d’une mentalité et d’un idéal. C’est souvent en se réclamant de lui que des populations se sont révoltées contre un pouvoir officiel qui les opprimait; ce fut le cas au Maghreb, où le nationalisme berbère trouva un appui dans le kharidjisme. Plus encore, ce même esprit anima des mouvements qui n’étaient pas explicitement kharidjites; tel est le cas des manifestations du mahdisme d’Afrique blanche et noire (en particulier du Soudan). Ce rapprochement se justifie alors surtout du point de vue de l’idéal et des méthodes de l’action. D’ailleurs le kharidjisme est essentiellement une doctrine d’action, du moins à l’origine.

1. Les origines

2. Les doctrines politiques

3. L’expansion

4. Les positions religieuses

1. Les origines

La naissance du kharidjisme remonte aux conflits d’ambitions qui éclatèrent dans la communauté musulmane dès la mort du Prophète. Le gendre de celui-ci, ‘Ali, avait été écarté, et, de ce fait, la thèse d’une succession fondée sur les liens du sang avait été rejetée. Les différentes improvisations qui présidèrent au choix des quatre premiers califes permirent de dégager le principe d’une désignation de type électif dont les modalités ont beaucoup varié dans la pratique quant au nombre et à la qualité des «électeurs»; ceux-ci finirent par se réduire au seul calife régnant qui choisissait son successeur. Mais le nouveau Commandeur des croyants devait recevoir l’hommage (bay‘a) plus ou moins fictif de la communauté musulmane, limitée bien vite aux habitants de la capitale califienne. Un autre principe de sélection avait été admis comme essentiel: le calife devait appartenir à la tribu de Quraysh, celle de Muhammad.

‘Ali fut le quatrième calife désigné selon ce système. Les circonstances étaient difficiles; ses nombreux ennemis l’accusaient d’avoir pris part au complot qui avait abouti à l’assassinat de son prédécesseur ‘Uthman, dont un parent, un Umayyade, le riche et puissant gouverneur de Syrie Mu‘awiya, se dressa pour réclamer vengeance. La révolte éclata. Après la bataille de Siffin, un groupe de musulmans qui avait suivi ‘Ali commença a critiquer une guerre qui opposait les croyants entre eux. Habilement, Mu‘awiya fit admettre le principe d’un arbitrage qu’il sut organiser, en profitant des oppositions apparues dans le camp adverse (celles des «premiers» kharidjites), de façon à s’assurer l’avantage.

C’est alors que ces pré-kharidjites, mécontents du résultat de l’arbitrage, refusèrent de se rallier à Mu‘awiya qui les avait manœuvrés, tout en continuant à critiquer ‘Ali et à le rendre responsable de ce qui s’était passé. La secte proprement dite des khawaridj est née de cette double attitude dirigée à la fois contre les deux partenaires. On a donné de ce nom diverses interprétations. Comme le verbe kharadja signifie «sortir», on a vu dans les khawarij des combattants qui «sortirent» des rangs de l’armée de ‘Ali, ou encore qui sortirent de Kufa pour se retirer à Nahrawan où éclata la rébellion. Mais comme kharadja ‘ala veut dire «se révolter contre», les kharidjites pourraient bien être tout simplement «les révoltés».

2. Les doctrines politiques

Le reproche adressé à ‘Ali était d’avoir accepté l’arbitrage. Si la désignation régulière d’un calife et l’hommage qu’il reçoit ne sont que la manifestation extérieure du choix de Dieu, celui qui est investi d’une telle charge n’a pas le droit de la laisser remettre en question en la soumettant à des arbitres humains (ce qui d’ailleurs rappelait trop les coutumes des tribus antéislamiques). Il perd, ce faisant, sa qualité de calife parce qu’il ne respecte pas l’ordre divin. La formule des kharidjites était: «L’arbitrage n’appartient qu’à Dieu.» Devant le Livre de Dieu, tous les hommes sont égaux, même l’imam (ou calife), contre qui on doit se révolter jusqu’à le mettre à mort s’il contrevient aux commandements de Dieu et à la sunna du Prophète. Ainsi les kharidjites s’élevaient-ils contre les privilèges mondains de l’aristocratie qurayshite, qui allaient s’accentuer encore avec Mu‘awiya et les califes umayyades. La secte a répandu par les armes et la terreur ses idées égalitaires et «démocratiques». Le calife peut être pris en dehors de Quraysh: tout croyant pieux qui pratique la justice et ne fait de tort à personne, fût-il un esclave noir, peut-être porté à cette charge; il la conserve aussi longtemps qu’il reste fidèle. Mais il n’est pas nécessaire, contrairement à ce qu’affirme la doctrine sunnite, que la communauté ait un calife: elle n’en désigne un que si elle le juge utile et si elle trouve l’homme qui convient. C’est la communauté tout entière qui doit élire le calife par un choix parfaitement libre.

Le rigorisme moral et religieux qui se dégage de ces principes, et qui devait régenter la société et la vie politique, explique pourquoi on a appelé les kharidjites les «puritains de l’Islam». Néanmoins leurs motivations n’étaient pas aussi pures qu’ils l’affirmaient: il semble qu’ils se soient d’abord recrutés parmi les croyants qui, n’étant ni Qurayshites ni alliés au Prophète, se voyaient exclus du califat, et même écartés de tout pouvoir, pour peu que le calife succombât à l’esprit de caste (’asabiyya).

3. L’expansion

On comprend que les kharidjites, après s’être dressés contre ‘Ali, se soient retournés avec plus de violence encore contre Mu‘awiya et ses successeurs. Ils excommuniaient tous les musulmans qui n’adhéraient pas à leur doctrine et se montraient à leur égard d’une rigueur implacable, dirigeant contre eux une véritable guerre sainte, ce qui supposait qu’ils les considéraient comme des infidèles. Plus tard, le mahdi Ibn Tumart (XIIe siècle) et le mahdi du Soudan Muhammad Ahmad (XIXe siècle), entre autres, devaient agir de même. En un sens, les kharidjites se montraient plus tolérants à l’égard des chrétiens et des juifs. Une de leurs sectes, celle des azraqites (azariqa), se distingua en Orient par ses violences; le célèbre Hadjdjadj, au service des Umayyades, eut beaucoup de peine à les vaincre. Remarquables agitateurs, les kharidjites n’ont pas réussi à fonder des États durables, sauf, à la fin du VIIe siècle, en Arabie (‘Oman) et dans le Fars. À l’époque ‘abbaside, c’est surtout au Maghreb qu’on voit s’installer certaines de leurs sectes: les ibadites avec les Rustemides de Tiaret; les sufrites avec les Midrarides de Sidjilmasa. Leurs doctrines avaient été accueillies avec faveur par les Berbères qui supportaient mal le joug de l’envahisseur arabe.

Peu à peu, les kharidjites ont perdu de leur intransigeance et ils se sont repliés, très diminués en nombre et en importance, sur certaines régions du monde musulman: des ibadites se trouvent encore aujourd’hui en Afrique du Nord, en Arabie (les hinawis du ‘Oman) et à Zanzibar, parmi les plus anciennes familles arabes de l’île. Les plus connus sont les Mozabites, de langue berbère, qui habitent les oasis du Mzab; attachés à la rigueur morale et à la pureté de la foi, ils ont leurs mosquées interdites aux autres musulmans, et leur droit présente plusieurs particularités. Répandus dans toute l’Algérie où ils exercent le commerce, ils ne se fixent pas, mais retournent périodiquement dans leurs foyers, car leurs femmes n’ont pas le droit de quitter leur territoire.

4. Les positions religieuses

La théologie spéculative n’a pas chez les kharidjites une place de premier plan. Les doctrines les intéressent surtout par leurs applications politiques et sociales. Ils font un grand usage de la notion du kufr (infidélité) et envoient dans l’enfer éternel tous les musulmans non kharidjites depuis ‘A’isha, la femme préférée du Prophète, et la plupart des compagnons de Muhammad. Leurs différentes sectes s’excommunient même entre elles. Les enfants des polythéistes (mushrikun) iront dans la Géhenne avec leurs parents. Le croyant qui commet une grande faute (kabira) devient infidèle: ainsi en fut-il d’Iblis qui connaissait le Dieu unique et ne commit qu’une seule désobéissance.

La doctrine kharidjite est surtout une doctrine d’action. On en trouve une bonne confirmation chez plusieurs poètes de la secte, dont les vers ont été rassemblés par Ihsan ‘Abbas dans son recueil Shi‘r al-Khawaridj (Dar al-Thaqafa, Beyrouth, sans date). Qatari b. al-Fudja’a (tué en 77/696) et Tirimmah b. Hakim, tous deux azraqites, chantent la violence, louent la pratique de l’isti‘rad, qui consiste à mettre à mort ceux des musulmans, hommes, femmes et même enfants, qui rejettent leur doctrine, et ils condamnent les qa‘ada qui restent chez eux au lieu d’aller au combat; ils exaltent la guerre et la mort dans la bataille. Au contraire, ‘Imran b. Hittan al-Sadusi, chef de la branche modérée des sufrites, rejetait l’isti‘rad; il fit le panégyrique du meurtrier de ‘Ali; ses vers sont pleins de réflexions amères sur la vie et de méditations de la mort.

Mais les kharidjites sont loin d’être unanimes sur les questions théoriques. Beaucoup pensent que la foi consiste dans la profession, la connaissance et l’action, les trois restant liées. Mais certains la définissent uniquement par la «connaissance du cœur»; la profession et l’action n’étant que des conséquences de la sincérité de cette science. Telle secte admet le libre arbitre: Dieu ne crée pas les actes humains, et sa volonté déterminante (mashi’a) ne s’applique pas à eux. Mais d’autres se désolidarisent de cette doctrine.

Ces théories n’ont en somme qu’une importance relative et leur variété même le prouve. En définitive, ce qu’on doit au kharidjisme, c’est d’avoir incarné un certain esprit dès le début de l’islam, esprit qui s’est perpétué plus ou moins ouvertement sous son nom jusqu’à l’époque actuelle.

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