OMEYYADES

La dynastie des Omeyyades est une dynastie califale qui gouverna le monde musulman de 660 à 750 . L’histoire en est particulièrement importante parce que c’est à cette époque que sont atteintes les limites de l’expansion arabo-musulmane et surtout que sont organisées les conquêtes réalisées. Les problèmes des transformations dans la vie des Arabes sortis de leur patrie ancestrale et ceux du commencement d’islamisation des autochtones provoquèrent des conflits qui sont à l’origine des scissions de l’islam ultérieur. Peu à peu se répandit l’idée que les Omeyyades avaient une forme de gouvernement insuffisamment musulmane, et que les sujets de plaintes seraient écartés si la direction de la communauté revenait à un descendant légitime de la famille du Prophète. Il s’ensuivit, en Orient, le mouvement ‘abbaside qui renversa la dynastie. Mais en Espagne un de ses membres échappés créa une dynastie nouvelle qui subsista près de trois siècles.

Les origines

L’avènement de la dynastie califale des Omeyyades (ou Omayyades, ou encore Umayyades) est lié à quelques-uns des événements les plus mémorables de l’histoire musulmane, et des plus péniblement ressentis par la communauté des croyants. Mu‘awiya, le fondateur, était le fils d’Abu Sufyan, l’un des notables de Quraysh, la tribu dominante à La Mecque au temps du Prophète de l’islam, et qui, avant un ralliement in extremis, s’était longtemps opposé à lui. Si lui-même était au service de Muhammad, il devait sa fortune surtout à sa parenté avec le troisième calife, ‘Uthman, parent d’Abu Sufyan, mais plus anciennement gagné à l’islam, incarnant donc entre les deux tendances une espèce de compromis. Cette politique déplut à divers opposants qui assassinèrent ‘Uthman, et portèrent au pouvoir le cousin et gendre de Muhammad, ‘Ali, qui, s’il n’avait pas trempé dans le meurtre, ne désavouait pas les meurtriers. Tous ceux qui de façon ou d’autre étaient liés à ‘Uthman crièrent vengeance et, comme Mu‘awiya était gouverneur de Syrie et disposait donc d’une force d’action hors de l’atteinte de ‘Ali, se groupèrent autour de lui. À la suite de la bataille indécise de Siffin, un arbitrage fut décidé, qui, par l’affirmation de la non-culpabilité de ‘Uthman, aboutit indirectement au désaveu de l’élévation de ‘Ali au califat. À la suite de quoi les Syriens proclamèrent calife Mu‘awiya. ‘Ali, en désaccord avec une partie de ses partisans primitifs eux-mêmes, les Kharidjites, qui lui reprochaient d’avoir accepté cette procédure, dut les combattre, et mourut assassiné en vengeance du massacre qu’il avait perpétré contre eux (661). Mu‘awiya put dès lors sans peine réunir sous son commandement l’ensemble des territoires récemment conquis par les Arabes musulmans. Il conserva comme capitale la vieille ville de Damas.

À l’opposé des trois premiers califes, recrutés parmi les compagnons du Prophète sans parenté directe entre eux, à l’opposé de ‘Ali qui était, lui, l’un des deux plus proches parents vivants de Muhammad, mais qui, à supposer qu’il l’eût conçu, n’eut pas le temps de fonder de dynastie, Mu‘awiya qui appartenait à la tribu du Prophète (Quraysh) mais non à sa famille, put installer au pouvoir sa propre famille. Elle devait y demeurer quelque quatre-vingt-dix ans, plus semblable en cela aux Byzantins et aux Perses sassanides qu’aux Arabes d’Arabie, et sans que d’ailleurs, en partie à cause de la polygamie, aucune règle de succession précise pût être fixée, ni même, à la fin, aucun conflit évité. Deux branches successives occupèrent le pouvoir, les Sufyanides et les Marwanides.

L’histoire de la dynastie omeyyade peut être organisée autour de quelques grands thèmes: les conquêtes extérieures, l’administration intérieure, les luttes de partis, l’évolution culturelle.

Conquêtes et luttes de partis

Au moment où Mu‘awiya prend le pouvoir, les Arabes avaient déjà soumis tous les pays sémitiques du Proche-Orient, ainsi que l’Égypte et la majeure partie de l’Iran propre. L’accroissement des distances, les limites des effectifs, l’essoufflement des vainqueurs vieillis expliquent suffisamment, même sans faire intervenir les conflits intérieurs, le ralentissement des conquêtes. Les Omeyyades, en dehors des moments de crises intérieures, ont néanmoins cherché à les compléter. Le but essentiel était naturellement, pour des gens établis sur un sol si longtemps «romain», la prise de Constantinople. Malgré les attaques combinées par terre et par mer en 674-678 et 717-718, ces efforts échouèrent, ou du moins ne permirent qu’un certain report de frontière sur une ligne allant du Taurus occidental à l’Arménie et de périodiques incursions, plus ou moins fructueuses, au-delà de cette ligne. Les progrès décisifs furent réalisés dans d’autres directions, aux deux ailes extrêmes: d’une part en Asie centrale au détriment des petits États sogdiens, turcs, hephtalites, d’autre part au Maghreb (jusqu’à l’Atlantique) puis, à partir de là, en Espagne et un instant en France (bataille de Poitiers, 732). À ces distances, la part directe prise par les souverains aux expéditions est nulle, mais ils s’occupent de la préparation de certaines campagnes, de l’envoi de renforts éventuels et de l’administration des gouverneurs des nouveaux pays conquis.

De portée beaucoup plus directe sur l’histoire du régime omeyyade sont les conflits intérieurs. Les partisans de ‘Ali, qu’on commençait à appeler les shi‘ites, reportaient sur sa descendance le respect dont ils l’avaient entouré lui-même. Mu‘awiya avait acheté le désintéressement du fils aîné de ‘Ali, Hasan, mais, celui-ci mort, les notables de la ville shi‘ite de Kufa, en Mésopotamie, appelèrent le second fils de ‘Ali, Husayn, qui se fit écraser et tuer à Karbala’ par une armée omeyyade (680). Plus graves furent les troubles qui marquèrent la succession de Yazid et l’avènement des Marwanides. Un notable qurayshite, ‘Abd Allah b. al-Zubayr, souleva en Arabie les deux villes saintes de l’islam et étendit son pouvoir jusqu’à Basra, la rivale de Kufa en Irak. Pendant ce temps, à Kufa, éclatait la terrible révolte organisée par Mukhtar au nom d’un fils survivant de ‘Ali, Muhammad b. al-Hanafiyya. Enfin divers groupes kharidjites suscitaient des désordres en Arabie méridionale, en Iran central, en haute Mésopotamie. Heureusement pour les Omeyyades, aucune entente n’existait entre ces divers ennemis. Les Kharidjites renonçaient à s’étendre là où ils n’étaient pas majoritaires, c’est-à-dire hors des déserts. Le frère de ‘Abd Allah qui gouvernait Basra écrasa Mukhtar. Le nouveau calife, ‘Abd al-Malik, put alors triompher des révoltés d’Arabie et de Basra. Parallèlement au rétablissement de l’unité de l’empire, il émit toute une série de mesures de réorganisation intérieure.

Administration intérieure et vie culturelle

Le régime, à l’exception de ‘Umar b. ‘Abd al-‘Aziz, était taxé d’impiété par ses adversaires. Impie, il l’était parce qu’il avait usurpé la place et versé le sang de la famille du Prophète. En fait, ce régime, né à une époque où les Arabes n’avaient aucune tradition administrative et où eux seuls étaient musulmans, avait par la force des choses dû laisser les services aux mains des indigènes non musulmans, appliquant des règles et usages indépendants de l’islam, sauf en ce qui concernait les musulmans eux-mêmes: à mesure que s’approfondissait chez ceux-ci l’exigence d’un régime véritablement informé par l’islam, celui des Omeyyades, malgré leurs efforts, ne pouvait plus convenir; mais cela est sans rapport avec une prétendue indifférence religieuse de leur part, qui en fait n’a jamais existé. Au début, le régime omeyyade n’est qu’une armée arabe de garnison superposée aux indigènes vivant selon leurs traditions. Le calife, dont l’entourage est encore simple, assure l’unité de la communauté, dirige l’expansion de l’islam, la répartition des profits. Sous son autorité, les gouverneurs de vastes provinces ont une grande autonomie de fait. Assez vite pourtant, les transformations se dessinent.

Ainsi, le début d’islamisation des indigènes posa un grave problème. Ceux d’entre eux qui étaient propriétaires devaient payer des impôts où se combinaient variablement un droit sur leur terre et une capitation; les Arabes, eux, payaient sur leurs biens de tous genres une dîme moins lourde. La conversion pouvait paraître tentante, mais, en raison de la responsabilité solidaire des communautés villageoises devant le fisc, elle n’était possible qu’à condition de fuir en ville et d’y adopter un nouveau mode de vie. Si le mouvement s’intensifiait, il compromettait la mise en valeur et par conséquent le rendement de l’impôt. Sous ‘Abd al-Malik, le gouverneur d’Irak, Halladj, interdit la désertion des campagnes aussi bien que la conversion à l’islam: conclusion paradoxale assurément. Les successeurs de ‘Abd al-Malik s’orientèrent vers une solution plus souple: pour les convertis, la capitation ferait place à l’aumône légale du croyant, à peu près équivalente, et sur la terre elle-même, non convertie, l’impôt foncier serait maintenu. Par ailleurs, les Omeyyades s’appliquèrent d’abord à entretenir, restaurer ou développer les exploitations agricoles, et en premier lieu les travaux d’irrigation. Les souverains et les notables se firent volontiers édifier en bordure du désert des résidences dont certaines ruines subsistent.

Les ateliers d’État ainsi que la monnaie posèrent un problème particulier. L’État nouveau avait hérité de ses prédécesseurs le monopole des fabrications de tissus de luxe (tiraz ) et, en Égypte, celui du papyrus. Tissus et papyrus se vendaient dans les pays étrangers, tout particulièrement le second, qui n’était produit que par l’Égypte. On brodait sur les tissus, on imprimait en filigrane sur les papyrus des inscriptions que d’abord le régime musulman conserva, mais qui ne pouvaient à la longue lui convenir: elles furent arabisées et islamisées malgré les protestations des usagers extérieurs. Plus importante est la réforme de la monnaie. L’islam avait hérité de la monnaie d’or byzantine et de la monnaie d’argent iranienne, et il en fabriquait anarchiquement d’analogues: à la longue, l’usure aidant, il n’y eut plus aucune monnaie fixe; en outre, les images et inscriptions des anciens régimes ne pouvaient convenir à des musulmans. ‘Abd al-Malik fit frapper une excellente monnaie d’or (dinars) et d’argent (dirhams) dont les poids étaient alignés sur les unités en usage dans les villes saintes, et les légendes, exclusives de toute figure, islamisées. Ce devait être le «dollar du Moyen Âge».

L’organisation de la vie religieuse impliquait la construction d’édifices réservés au culte nouveau. À Damas, la capitale omeyyade, on avait d’abord partagé les églises chrétiennes. Mais il fallait une mosquée digne de la dynastie: celle que fit construire, en partie selon les traditions et avec des artisans byzantins, le calife Walid; auparavant, dans la ville prestigieuse de Jérusalem, ‘Abd al-Malik avait fait élever la «coupole du Rocher» et la mosquée dite d’Omar. Les palais omeyyades ne sont pas moins remarquables, tel, pour n’en citer qu’un, celui de Mshatta.

Les Omeyyades se sont en général intéressés à la littérature, voire à des amorces de la réflexion théologique. Mais en littérature, la situation est inverse de celle qui domine dans l’art. Celui-ci recueille les traditions «romaines» et iraniennes tandis que celle-là reste de pure tradition arabe, sans mélange indigène, sauf tardivement en ce qui concerne la prose administrative qui commence à s’ajouter à la poésie. Dès l’époque omeyyade, en tout cas, il est devenu évident que l’arabe est ou peut être une langue de culture.

La chute des Omeyyades

Quels qu’aient été les mérites des Omeyyades, il est clair que l’évolution des conditions sociales, matérielles et spirituelles exigeait une transformation du régime. Les mécontents, plutôt qu’un programme, avaient le plus souvent en commun, encore que vaguement, l’idée que les problèmes seraient résolus si la direction de la communauté revenait à un détenteur légitime, appartenant à la famille du Prophète. Celui-ci n’avait pas eu de fils, mais il avait deux oncles, de parenté égale avec lui, et le fils de l’un d’eux, ‘Ali, avait épousé sa fille Fatima. ‘Ali puis ses fils, on l’a vu, avaient cependant été évincés. Après une période de calme ou de travail secret, de nouveaux prétendants se déclarèrent: Zayd, arrière-petit-fils de ‘Ali, qui se révolta à Kufa en 740 et fut mis à mort, ‘Abd Allah b. Mu‘awiya, descendant d’un frère de ‘Ali, qui se maintint en Iran méridional de 743 à 749. Les discordes qui éclatèrent au sein de la famille omeyyade après la mort de Hisham hâtèrent la chute. Parmi les tribus arabes, il existait deux partis qu’opposait une haine héréditaire: les Omeyyades ne surent plus maintenir entre eux l’équilibre. En 749 une révolte, préparée de longue date dans le Khurasan (Iran du Nord-Est) au bénéfice d’un membre de la famille de Muhammad dont on ne précisait pas l’identité, aboutissait, sous la conduite d’Abu Muslim, client d’un descendant du second oncle du Prophète, ‘Abbas, à l’écrasement des Omeyyades, pourchassés et massacrés, et à l’avènement de la dynastie ‘abbaside nouvelle.

Bien que personne ne se fût levé pour sauver les Omeyyades, leur souvenir subsista. Pendant un siècle, des rebelles se réclamèrent d’eux, en Syrie et en Égypte. La secte kurde des Yazidis évoquait le souvenir de Yazid, le fils de Mu‘awiya. L’idée qu’un Sufyanide reviendrait un jour ou l’autre se maintint dans certains milieux. Plus largement, la plupart des musulmans, même soumis aux ‘Abbasides, se refusaient à admettre qu’on maudît les Omeyyades, qu’on désavouât donc implicitement leur œuvre, et le droit ultérieur devait reconnaître une légitimité égale aux deux dynasties.

Un hasard historique amena en Occident une renaissance omeyyade: un survivant de la dynastie déchue parvint en 756 à s’emparer de l’Espagne. Ses descendants devaient s’y maintenir deux siècles et demi, et atteindre puissance et gloire. Ils n’aspiraient nullement à reconquérir leur héritage oriental, mais, lorsqu’au Xe siècle les Fatimides eurent rompu avec la fiction de l’unité califale, les Omeyyades de Cordoue à leur tour relevèrent le titre. La dynastie et le titre disparurent tous deux dans la première moitié du XIe siècle.

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