À la cour d'Arthur
Danielle Quéruel
Toujours on parlera des bons chevaliers qui, à la cour, furent choisis pour siéger à la Table ronde et de leurs propres prouesses, car jamais quelqu'un venu demander leur aide - pourvu qu'il pût montrer son bon droit - ne s'en est retourné dépourvu de secours.
Roman de Jaufré, XIIIe siècle

La cour d'Arthur rallie les meilleurs chevaliers du monde
Les récits s'ouvrent le plus souvent sur une scène présentant la cour dans toute sa splendeur, symbolisée par l'assemblée prestigieuse des chevaliers de la Table ronde, lors des fêtes solennelles, comme l'Ascension ou la Pentecôte, ou bien lors de mariages ou d'un couronnement. Ainsi, dans Érec et Enide, l'auteur dénombre trente et un chevaliers présents. Quelques-un étaient déjà nommés par Wace, comme Gauvain, Lot, Keu et Bédoier ; beaucoup sont ajoutés par Chrétien de Troyes. Aux plus grands noms portés par des chevaliers issus de haut lignages, tels Erec, Lancelot, Sagremor, Gomemant de Goort, sont mêlés des personnages moins connus, comme Banin, Karados Court-bras ou Bliobléris. Dans d'autres romans, des aventures de premier plan sont réservées à Yvain, Calogrenant ou Perceval. Combien de chevaliers font partie de cette compagnie de la Table ronde ? Le roman de Merlin, dit cent cinquante, mais d'autres texte doublent le chiffre. Les récits jouent de cette imprécision, mais s'accordent sur le fait que la vitalité de la Table ronde est constante et qu'elle concerne uni élite. Douze chevaliers hors de pair son parfois désignés parmi tous comme les meilleurs.

Tous les regards se portent alors sur ce chevalier qui se voit désigné comme "mereoir a toutes gens" : miroir, car il reflète les qualités exigées à la Table ronde et tous se reconnaissent en lui, mais aussi modèle, car il vient d'accomplir un exploit qui le qualifie. Ainsi, le chevalier admis à cette place d'honneur s'identifie-t-il à la gloire de la cour d'Arthur.
Le chevalier errant en quête d'aventures
Attiré et fasciné par cette société, le chevalier doit l'être aussi par l'aventure. Il n'occupe une place à la Table ronde que pour la quitter à nouveau et retourner à la recherche de l'épreuve qui prouvera sa valeur. C'est auprès de cette Table que s'ouvrent et se terminent les quêtes et les expéditions. De la cour arthurienne partent tous les chevaliers, appelés les uns après les autres à des aventures prestigieuses, non seulement par souci de leur gloire, mais pour obéir à une sorte de mission qui leur est réservée. Soit ils cherchent à sauver l'honneur de la cour, comme Lancelot ou Gauvain s'élançant à la poursuite de la reine Guenièvre enlevée par Méléagant (Le Chevalier à la charrette ou Lancelot de Chrétien de Troyes), ou, comme Perceval partant punir le Chevalier Vermeil d'avoir osé défier le roi Arthur (Le Conte du Graal ou Perceval de Chrétien de Troyes). Soit ils affrontent des coutumes anciennes et merveilleuses comme Erec qui va chasser un cerf blanc (Erec et Enide de Chrétien de Troyes), ou comme Yvain qui assiste aux prodiges de la fontaine de Laudine dans la forêt de Brocéliande (Le Chevalier au lion ou Yvain de Chrétien de Troyes).


L'aventure est alors à chaque fois individuelle, mais lorsque le chevalier vainqueur revient à la cour, la joie collective est telle que le héros rehausse et consacre par sa prouesse l'institution de la chevalerie à laquelle il appartient.
Les romans arthuriens ont créé ainsi le personnage superbe du "chevalier errant", toujours disponible, toujours en quête d'aventures et qui ne songe qu'à partir et à prouver sa valeur avant de revenir à la cour parmi ses pairs de la Table ronde. Son unique souci est de ne pas paraître "recréant", c'est-à-dire qu'on ne puisse l'accuser d'oublier ce qui doit être la justification de l'existence d'un chevalier.
Au centre de cette cour règne donc le roi Arthur, modèle de sagesse et de courtoisie ; par sa générosité et sa détermination, il encourage les chevaliers à prouver leur vaillance. Il distribue présents et richesses avec libéralité et sa royauté est liée à ces dons par lesquels il s'attache ses vassaux, tenus de répondre à ces bienfaits par des exploits qui vont, en retour, rehausser l'éclat de sa cour.
Le roi Arthur cautionne les exigences chevaleresques
Dans les romans arthuriens et, tout particulièrement dans ceux de Chrétien de Troyes, la Table ronde et la convivialité d'Arthur avec ses chevaliers symbolisent l'équilibre du royaume. Quand il arrive au roi d'oublier ses devoirs, lorsqu'il néglige de distribuer ses biens et d'organiser des fêtes, ses chevaliers se dispersent et la cour sombre dans la tristesse et la décadence. Il faut alors qu'un nouveau venu se manifeste et se lance dans des aventures qui permettront à la cour de retrouver son rayonnement. C'est le cas dans le roman du Conte du Graal où Chrétien de Troyes montre le roi Arthur pensif, au bout de la Table, parce qu'aucun chevalier n'a relevé le défi lancé par le Chevalier Vermeil. C'est Perceval, encore naïf et impatient, qui partira alors à la conquête des armes de ce chevalier.
Ainsi le rôle joué par la cour du roi rythme-t-il les récits arthuriens : les chevaliers de la Table ronde lui procurent tout son dynamisme et sont les garants de sa vitalité, à condition que le souverain les incite à donner toute la mesure de leur valeur, physique et morale.
Pour les aventures que doivent affronter les héros, la vaillance est, certes, indispensable, mais n'est pas seule en cause : les chevaliers agissent aussi selon un code de l'honneur, au nom de la justice et du droit, et mettent volontiers leurs forces et leur épée au service des défavorisés. C'est, en effet, à la cour qu'on vient demander aide ou protection, que des demoiselles réclament vengeance pour la mort de leur ami ou de leurs parents, que des reines assiégées envoient des messagères pour qu'on vienne à leur secours. La cour arthurienne n'est jamais en défaut car il y a toujours un chevalier de la Table ronde pour accepter la mission qui se présente. Les valeurs ainsi exaltées dans ces romans arthuriens ne sont plus seulement liées à la gloire et à la renommée, mais sont fondées sur une exigence éthique et un accomplissement moral indéniables qui rejoignent les valeurs chrétiennes.






