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Les apocryphes du Nouveau Testament (voir tableau des apocryphes du NT)
Il est extrêmement difficile de préciser la notion d’apocryphes du Nouveau Testament. En dehors des quatre textes canoniques tout évangile était apocryphe. Plus tard, la notion s’élargit. On classa dans cette catégorie des livres connus et estimés de tous, nullement blâmables, mais que l’Église ne désirait pas adjoindre à son canon. Enfin on en arriva à considérer comme apocryphes des ouvrages suspects, dangereux et même formellement hérétiques, de sorte que le terme signifiait simplement «ce qui n’est pas totalement approuvé par l’Église romaine». C’est ainsi qu’on établit des catalogues de livres apocryphes, c’est-à-dire interdits, tel ce fameux décret du pape Gélase (qui régna de 492 à 498), très discuté par les historiens, qui prohibe une foule d’écrits, rassemblant les évangiles apocryphes, les apocryphes de l’Ancien Testament, etc., et même les œuvres de certains écrivains suspects, comme Eusèbe, Tertullien ou Lactance.
Il est nécessaire de revenir à une acception plus étroite du terme. Celui-ci doit être compris en fonction du canon des saintes Écritures chrétiennes, c’est-à-dire en particulier du Nouveau Testament. Deux sortes d’ouvrages peuvent venir ici en discussion: d’abord ceux qui se présentent, quant à la forme et au fond, d’une manière analogue aux livres du Nouveau Testament (évangiles, actes, épîtres et apocalypses apocryphes); d’autre part les ouvrages chrétiens qui, par leur ancienneté ou leur renommée, auraient pu être et parfois ont été admis dans le catalogue des livres saints, bien qu’ils fussent différents, dans la forme, des textes canoniques. Cette deuxième catégorie est évidemment assez vaste et risque d’atteindre de très grandes proportions. Mais il est indispensable d’en donner un aperçu, si bref soit-il.
Les « livres saint s» apocryphes
Dans cette première catégorie on trouve les quatre espèces d’ouvrages parmi lesquels l’Église a choisi ses livres saints. Mais il faut distinguer, dans cet ensemble, deux sortes de textes. Certains sont contemporains et même antérieurs aux livres canoniques. S’ils n’ont pas été admis dans le canon, c’est qu’ils avaient pris naissance dans des Églises éloignées du centre romain ou qu’ils manifestaient des tendances doctrinales archaïques, qui parurent plus ou moins hérétiques aux autorités romaines, imbues d’un christianisme plus évolué. C’est le cas, entre autres, de l’Évangile des Hébreux, de l’Évangile des Égyptiens, de l’Évangile des Ébionites et de l’Évangile de Pierre qu’on peut considérer comme des évangiles judéo-chrétiens de forme très ancienne. C’est peut-être le cas aussi de l’Évangile de Thomas, retrouvé dans les papyrus de Nag Hammadi.
À côté de ce premier groupe, d’autres ouvrages sont manifestement postérieurs à la rédaction des textes canoniques. Ils en développent les données, soit pour en souligner le merveilleux, soit pour les utiliser dans un dessein de propagande en faveur de tendances ascétiques. Il faut citer le Protévangile de Jacques et ses remaniements, le Transitus Mariae, l’Histoire de Joseph le Charpentier, le Récit des enfances du Seigneur par Thomas, l’Évangile arabe de l’enfance, enfin l’Évangile de Nicodème, appelé aussi Actes de Pilate.
Les Actes apocryphes semblent pouvoir être datés de la seconde moitié du IIe siècle ou du début du IIIe. Ils forment un groupe homogène sur le plan littéraire, mais surtout par leur tendance doctrinale très nettement marquée d’encratisme (ascétisme sévère). Ils représentent un christianisme populaire et archaïque, assez éloigné de l’«orthodoxie» romaine. On connaît les Actes de Jean, les Actes de Pierre, les Actes de Paul, les Actes de Thomas, les Actes d’André. Ce sont les plus importants et les plus anciens. D’autres sont attribués à Philippe, à Matthieu, à Barnabé.
Les épîtres apocryphes ont surtout été attribuées à l’apôtre Paul, dont on a voulu compléter la correspondance. La Troisième Épître aux Corinthiens est une suite aux Actes de Paul. L’Épître aux Laodicéens est composée de fragments canoniques. Les quatorze lettres de la correspondance avec Sénèque sont assez récentes. La correspondance du Christ avec Abgar, roi d’Édesse, est peut-être plus ancienne (fin du IIe s.).
Parmi les apocalypses apocryphes, la plus ancienne est l’Apocalypse de Pierre, qui semble liée à l’Évangile du même apôtre. L’Apocalypse de Paul est un peu plus récente. Elles sont toutes deux conformes au genre littéraire de ce nom et supportent la comparaison avec l’Apocalypse de Jean. Un groupe nettement postérieur et moins heureusement inspiré comprend l’Apocalypse de Thomas, l’Apocalypse d’Étienne, trois Apocalypse de Jean, deux Apocalypse de la Vierge, et d’autres attribuées à Barthélemy, à Zacharie, à Daniel, à Esdras, etc. En revanche, bien qu’elle ne porte pas le titre d’apocalypse, il faut citer ici l’Épître des Apôtres, qui est une révélation du Christ, transmise aux fidèles dans un message apostolique. Le fond, la forme, la date rapprochent cet écrit de l’Apocalypse de Pierre.
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Les apocryphes au sens large
Les savants qui, du XVIe au XVIIIe siècle, ont établi des recueils d’apocryphes du Nouveau Testament, s’en sont tenus à la définition stricte utilisée jusqu’ici. Mais, en 1866, Hilgenfeld rompit avec cette tradition en publiant un Novum Testamentum extra canonem receptum, qui élargissait beaucoup la notion. Il ajoutait aux livres reçus comme apocryphes plusieurs ouvrages chrétiens très anciens et même des livres juifs. C’est la même conception qui est à la base de la grande publication de E. Hennecke parue en 1904 sous le titre de Neutestamentliche Apokryphen et rééditée à plusieurs reprises. On l’a vivement critiquée. Pourtant le problème se pose réellement. Il existe une catégorie assez considérable d’ouvrages qui sont en marge du Nouveau Testament et en constituent en quelque façon les apocryphes.
Il y a d’abord les apocryphes de l’Ancien Testament d’origine chrétienne. Certains considèrent comme tels les Testaments des douze patriarches ou même l’Hénoch slave. En fait ce sont des livres juifs. Mais il en est trois d’une extrême importance, qui doivent être regardés comme chrétiens: l’Ascension d’Isaïe, mis à part les premiers chapitres, est une apocalypse chrétienne du Ier siècle, très proche de l’Apocalypse de Pierre; les Odes de Salomon, bien qu’étroitement liées aux Psaumes de Salomon, comportent 42 hymnes magnifiques, qui furent chantés dans l’Église syriaque primitive; les Oracles sibyllins chrétiens (VI, VII, VIII), analogues sans doute aux livres juifs (III, IV, V), manifestent un christianisme archaïque, mais sans équivoque. Il faut ajouter que les chapitres d’introduction et de conclusion (I, 2; XV, 16) du Quatrième Livre d’Esdras, qu’on a appelés Cinquième Esdras et Sixième Esdras, se situent dans la même atmosphère que les ouvrages précédents. Il convient donc de donner à cet ensemble une place à part.
De même, certains livres du christianisme primitif, classés depuis Hilgenfeld parmi les apocryphes, nous ont été transmis par des manuscrits bibliques. Le Sinaiticus nous donne le texte grec du Pasteur d’Hermas et de Barnabé, l’Alexandrinus celui des deux lettres attribuées à Clément de Rome. Il semble donc que ces ouvrages furent, au moins à une certaine époque, considérés comme «livres saints». On y a joint, depuis sa découverte en 1883, la Didaché, ou Doctrine des apôtres. Ces cinq ouvrages peuvent évidemment être rangés parmi les œuvres des Pères apostoliques. Mais ils gardent un certain nombre de caractéristiques communes très archaïques qui les situent hors du cadre normal des textes patristiques et les rapprochent des apocryphes.
Enfin la découverte de toute une bibliothèque gnostique copte en 1947 à Nag Hammadi (Khenoboskion), dans la haute Égypte, comprenant une cinquantaine d’ouvrages jusqu’alors inconnus, pose à nouveau le problème. Beaucoup de ces textes ont des titres qui en font des apocryphes: Évangiles de Vérité, de Thomas, de Philippe, Apocalypses de Pierre, de Paul, de Jacques, Actes de Pierre, Épître de Pierre, Livre secret (apocryphe) de Jean, etc. Pour l’instant, beaucoup de ces textes sont restés inédits. Mais il est normal que les rares livres publiés, l’Évangile de Vérité, l’Évangile de Thomas, l’Apocalypse de Jacques, l’Apocryphe de Jacques, aient pris place dans le corpus des apocryphes du Nouveau Testament.
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Importance des apocryphes du Nouveau Testament
Ces ouvrages, qui semblent en marge des textes chrétiens officiels, sont en réalité d’une extrême importance. D’une manière générale, ils nous permettent de connaître certaines formes du christianisme qui s’écartent réellement du courant majoritaire. C’est le cas en particulier des textes de Nag Hammadi, dont la publication éclaire d’un jour nouveau le monde du gnosticisme, qui nous est surtout connu par les notices de ses adversaires.
Mais, si l’on s’en tient aux apocryphes connus avant Nag Hammadi, on peut considérer que, dans l’ensemble, mis à part certains textes plus récents, ces ouvrages constituent le dossier complet de cette forme naissante du christianisme qu’on a coutume d’appeler maintenant le judéo-christianisme. C’est en étudiant ces textes, écartés par l’Église romaine du catalogue de ses livres saints, qu’on peut atteindre la véritable doctrine de ce mouvement. Une telle littérature, qui rend un son étrange à nos oreilles habituées à des formules plus élaborées, et qui déjà paraissait «apocryphe» aux Pères de l’Église chrétienne des IIIe et IVe siècles, exprime en réalité la forme la plus ancienne et la plus typique du christianisme primitif. Son étude doit donc être entreprise par l’historien avant celle des grands textes classiques du Nouveau Testament, comme une préparation et une introduction indispensables à une véritable compréhension de ceux-ci.
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