Icônes et iconoclasme
(résumé)
A partir du IIIe siècle, l’iconographie religieuse apparaît, surtout en Orient. Les images se multiplient et la vénération s’accentue. Au IVe et Ve siècles le débat est actif : les iconophiles mettent en avant la fonction pédagogique et les vertus sanctifiantes des images.
Au VIe et
VIIe, les icônes deviennent objets de dévotion et de cultes, une extension de la divinité elle-même. Elles ont des pouvoirs miraculeux. De plus, les symboles contenus dans les icônes permettaient de compléter l’instruction religieuse des illettrés. Comme les reliques, les icônes pouvaient devenir sujettes à pressions politiques.
Les reliques sont vues comme une réactualisation du prodige qui leur a donné naissance.
Le culte des images fut officiellement interdit par divers synodes et conciles entre 726 et 815. Le principal argument théologique des iconoclastes était de dénoncer l’idolâtrie implicite contenue dans la glorification des images, l’eucharistie représentant la seule véritable « image » du Christ.
Les iconophiles prétendaient que, étant matériel, on ne peut adorer les choses qui sont invisibles. Ils rapprochent les iconoclastes des anciens gnostiques qui prétendaient le corps du Christ céleste. Nier la matérialité du Christ, c’est nier l’Incarnation.
ICONOCLASME
L’iconoclasme est la réplique quasi spontanée des monothéismes à la matérialisation du sacré et à ses compromissions avec le vocabulaire visuel du polythéisme. Moïse, Ézéchias et Josias furent des iconoclastes; de même, dans le judaïsme postérieur, ces rabbis qui, vers le IVe siècle, expurgeaient les synagogues des peintures, mosaïques et reliefs. L’Islam orthodoxe maintiendra jalousement l’«aniconisme» dans ses mosquées. Le dogme de l’Incarnation confrontait le christianisme à une alternative originale. L’Église naissante ne s’aventure pas au-delà de l’iconographie narrative ou symbolique. Intégrée dans l’État au IVe siècle, la reconnaissance du caractère sacré de l’image de l’empereur la familiarise avec la notion d’un portrait de culte – une icône – du Christ ou des saints. Une faille est ouverte qui sera élargie par l’analogie de la dévotion aux reliques, la vogue des images «non faites de main d’homme», la survivance ou la résurgence de comportements «païens», ou tous autres facteurs psychologiques.
Bref, au VIIe siècle, l’icône est entrée dans les mœurs chrétiennes de Byzance. On note des réserves, voire des gestes violents (à Chypre avec Épiphane, à Marseille avec Serenus), mais ils sont individuels et locaux. L’hostilité systématique ne se déclare qu’au VIIIe siècle, à Constantinople. Pour elle on forgera le nom d’iconoclasme, volontiers appliqué à toute une époque de l’empire (725-843).
L’apogée de l’iconoclasme : les Isauriens
Vers 725 l’empereur byzantin Léon III, avec quelques évêques d’Asie Mineure, amorce une propagande contre l’icône, surtout celle du Christ. Bientôt les images sont proscrites par un édit désavoué par le patriarche Germain, qui abdique, et réprouvé tant à Rome par les papes Grégoire II et Grégoire III qu’à Jérusalem par le moine Jean de Damas.
Les origines et l’application de l’édit restent énigmatiques. Deux points au moins sont bien établis: l’image de la croix nue est épargnée, et même exaltée; d’autre part, on invoque, contre les abus, la loi de Moïse, la condamnation de l’idolâtrie par les Pères, l’idéal évangélique du culte spirituel. Au sujet des motivations les historiens demeurent divisés; plusieurs explications ont été avancées: contagion de l’islam, sinon du judaïsme; influence des sectes dualistes (pauliciens) ou des groupes chrétiens archaïques de cette Asie Mineure où se recrute l’armée de terre; prise de conscience du fétichisme embusqué dans le culte de l’image; atavisme de Léon III alliant une aversion superstitieuse pour le double de la figure humaine à une répugnance monophysite pour la représentation du Dieu incarné; rivalité entre l’art profane et l’art ecclésiastique; détour visant à récupérer les richesses investies dans les images et à frapper la puissance économique du monachisme. Aucune de ces hypothèses ne convainc: les unes confondent des rencontres avec des causes, les autres reposent sur une insuffisante documentation.
L’iconoclasme prend ses vraies dimensions avec le fils de Léon, Constantin V Copronyme. Aux théologiens qui en appellent à l’incarnation et à la tradition, il réplique par une contre-théologie, déduite des mêmes prémisses mais rattachée à la logique des définitions œcuméniques. Il forge un dogme, qu’il fait proclamer par une assemblée plénière de l’épiscopat «national», déclarée VIIe concile œcuménique (Hiéreia-Blachernes, 754). Le système forme un double volet. Sous son aspect négatif, il considère l’image de fabrication humaine, dite sacrée, comme inacceptable, voire idolâtrique. L’icône frappée de l’épigraphe «Jésus-Christ» mutile le Christ; isolant de la divinité sa nature humaine, elle ébranle le dogme christologique. Quant aux icônes des saints, leur matière dégrade la condition glorieuse des modèles, leur sainteté originale. En un mot, c’est le refus d’une icône du Christ historique, et le triomphe du mystère et de l’eschatologie sur l’histoire. D’un point de vue positif, l’assemblée affirme que la seule icône admissible, d’autorité divine, est le rite eucharistique qui rend mystiquement présent l’acte de l’incarnation; d’autre part, il n’est d’icône honorable et fructueuse des saints que l’assimilation vivante de leur perfection spirituelle.
Cette construction était trop subtile et exigeante pour entamer les mœurs. L’armée et le haut clergé n’avaient qu’en faire; et, au regard des moines et de leur clientèle, ce n’était ni plus ni moins que la négation de l’Évangile. Or, le monde monastique avait pour lui les autres Églises. Cette opposition lassa la patience, certaine, de l’empereur. Dans sa capitale, il ferma les yeux sur plusieurs «lynchages» de moines, entre autres sur celui du puissant Étienne du mont Auxence († 765); il monta d’énormes mascarades où les moines ridiculisaient eux-mêmes leur célibat et leur habit; suspect de double jeu, le patriarche Constantin fut décapité (767). En Asie Mineure, les généraux-gouverneurs renchérirent: on confisqua, vida, brûla de grands monastères, tandis qu’on dispersait, mutilait ou débauchait leurs occupants. Il s’ensuivit un exode de moines vers Chypre, la Crimée, l’Italie. Par la force des circonstances, on s’était engagé dans une guerre contre les moines. Dans le même temps, on grattait ou brûlait les images saintes sans distinction, pour leur substituer, à l’occasion, une décoration profane, végétale et animale (église des Blachernes). Les iconographies des absides étaient remaniées et remplacées par une croix. Les ennemis de Constantin V veulent qu’il se soit attaqué aux reliques, au culte des saints, à la maternité divine de Marie, à l’institution monastique comme telle et se soit conduit comme un réformé avant la lettre. Ces allégations laissent sceptique.
Rémission puis restauration de l’iconoclasme
Constantin V disparu (775), le grand élan n’est plus soutenu que par la garde impériale. Après s’être opposée efficacement aux «iconodules» en dispersant le concile orthodoxe des Saints-Apôtres (786), la garnison se laisse épurer par surprise par l’impératrice Irène. En 787, un concile œcuménique, réuni à Nicée, et manœuvré par le patriarche Taraise, casse l’acte de 754 et rétablit les images: elles sont déclarées légitimes par droit de tradition, et leur culte est justifié en considération de son terme théorique: le modèle. Cette doctrine fait l’unanimité des Églises, malgré la bruyante bouderie de Charlemagne (concile de Francfort, 793), qui montre à quel point la nouvelle chrétienté barbare est étrangère à ce genre de problèmes.
En 813, une accumulation de défaites militaires ramène au pouvoir l’armée, avec un empereur originaire d’Asie Mineure. Sans attendre, Léon d’Amorium fait réhabiliter les conclusions du concile de Hiéreia mais en y apportant des nuances: c’est ainsi qu’on ne parlera plus d’idolâtrie. Entre-temps, toutefois, l’Église s’est ressaisie: la génération entraînée par les patriarches Taraise (784-806) et Nicéphore (806-815) et par leur rival, Théodore de Stoudios († 826), organisateur de la résistance monastique, franchira la passe, malgré l’allant du futur patriarche Jean dit le Sorcier (837-843), le théoricien impérial. La persécution, vigoureuse sous Léon V, diminue sous son successeur Michel II (820-829) pour reprendre avec Théophile (829-842): elle exile, tatoue, fustige, mais ne tue guère que par imprudence. Pendant ce temps, la controverse s’enlise dans un fatras pseudo-philosophique, tandis que s’exaspère la dévotion populaire. finalement, le 11 mars 843, l’impératrice régente Théodora et son conseil patronnent la réhabilitation du concile de Nicée. C’est la fin de l’iconoclasme.
Signification et bilan
L’iconoclasme n’épuise pas la signification du siècle qui l’a vécu, mais il traduit, quand il ne la détermine pas, une mutation de l’empire byzantin. Dans l’ordre du sentiment religieux, il a porté à ses limites une sensibilité dévote typique, heureusement symbolisée par l’invention, postérieure, de l’iconostase. Dans quelle mesure a-t-il été néfaste pour l’art? Il a moins détruit que les guerres et les cataclysmes, sans doute. Il a même favorisé délibérément les thèmes décoratifs hellénistiques et orientaux. Par contrecoup, il a préparé la renaissance macédonienne de la seconde moitié du IXe siècle. On ne peut oublier non plus qu’il a chassé vers l’Italie des peintres dont la rencontre avec les artistes locaux a été féconde (Rome: Sainte-Marie Antique). L’Église issue de Byzance continue de fêter l’anniversaire du 11 mars 843 comme un triomphe de l’orthodoxie et de la concorde des deux pouvoirs. Ses annalistes anciens reprochent certes aux Isauriens la sécession des provinces italiennes (du reste inévitable), mais le rattachement de l’Illyricum ecclésiastique au patriarche impérial (vers 733) et la composition «nationale» du concile de 754 répondaient à la grande ambition de l’Église grecque: être l’Église de l’Empire. Léon III et son fils ont droit à sa reconnaissance.
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