Moïse MAIMONIDE (1135 ou 1138-1204)
Talmudiste, philosophe, savant, médecin, Rabbi Moïse ben Maimon, connu aussi sous l’acronyme de Rambam, est l’auteur de nombreux travaux, surtout de la Mishneh Torah , «somme» en quatorze volumes de la Loi juive, et du Guide des égarés (ou des perplexes ), traité philosophique d’une grande profondeur. À l’exception peut-être de Rachi (Rabbi Solomon ben Isaac), nul autre rabbin post-talmudique n’a eu plus d’importance que lui pour la formulation du judaïsme. La puissance d’un tel impact se trouve évoquée par cette expression populaire: «Depuis Moïse [le prophète] jusqu’à Moïse [ben Maimon], aucun autre Moïse ne s’est manifesté» (cf. Deut., XXXIV, 10). Son influence sur l’histoire de la philosophie a aussi été très importante. Tous les philosophes juifs postérieurs, y compris Spinoza, en ont bénéficié, ainsi que des penseurs chrétiens, Thomas d’Aquin en particulier.
De la logique à la «Mishneh Torah»
Maimonide , né à Cordoue, en Espagne, étudia la Bible et le Talmud avec son père, Rabbi Maimon, qui était versé dans l’exégèse rabbinique; en même temps, il s’adonna aux études scientifiques. Après la conquête de Cordoue en 1148 par la peu tolérante dynastie des Almohades, la famille Maimon dut quitter la ville et pérégrina à travers l’Espagne, l’Afrique du Nord – vivant quelque temps à Fez –, la Terre d’Israël, pour s’installer finalement en Égypte à Fostat (le vieux Caire), en 1165. C’est là que Maimonide écrivit ses magna opera et se fit connaître à travers le monde juif comme un maître spirituel et une autorité dans le domaine de la Loi. Il fut aussi médecin à la cour de Saladin. Mort en Égypte, il fut inhumé en Terre d’Israël, à Tibériade.
Le premier livre de Maimonide est un court Traité de logique , qu’il écrivit en arabe (Sina‘at al-Mantiq ), alors qu’il était encore adolescent. Cet ouvrage a été, dans sa version hébraïque (Millot ha-Higgayon ), le texte classique d’introduction à la logique aristotélienne pour les jeunes philosophes juifs jusqu’au début de la période moderne. Moïse Mendelssohn lui a consacré un important commentaire en hébreu. En 1158, Maimonide commença à rédiger son premier opus magnum , un commentaire arabe de la Mishnah (Kitab al-Siraj ; en hébreu: Séfer ha-Ma’or ), qu’il acheva en 1168. Outre ses élucidations et ses interprétations de la loi rabbinique, cet ouvrage contient trois monographies sur des sujets philosophiques et théologiques: en premier lieu, l’introduction générale du commentaire examine les questions majeures concernant le fondement de l’autorité de la loi rabbinique, ainsi que la méthodologie de la transmission et de l’interprétation de celle-ci; elle comprend aussi un développement sur le phénomène de la prophétie et sur sa relation avec la Loi. En deuxième lieu, l’introduction au chapitre X du traité de la Mishna intitulé Sanhedrin aborde la question du véritable bonheur humain et contient aussi la fameuse interprétation de l’auteur concernant les treize «Principes du judaïsme» (l’existence, l’unité, le caractère incorporel et la priorité ontologique de Dieu; l’interdiction de l’idolâtrie; la prophétie et l’unicité de la prophétie mosaïque; l’origine divine et l’authenticité de la Torah; l’omniscience de Dieu; la récompense et la punition, le messie, la résurrection). Enfin, l’introduction au traité mishnaïque Abot constitue une préparation à l’éthique et à la psychologie; il est souvent édité indépendamment du commentaire et communément appelé Les Huit Chapitres
Un autre ouvrage majeur de Maimonide est le Livre des commandements (Séfer ha-Misvot ). Ce livre, écrit en arabe, recense et définit les 613 commandements (misvot ) de la Loi juive et a été conçu comme un travail préparatoire à la Mishneh Torah
La Mishneh Torah (littéralement «Deutéronome» ou «Répétition de la Loi»), que Maimonide avait l’habitude d’appeler «ma grande compilation», a été rédigée dans un hébreu lumineux et a été terminée en 1178. Le dessein ambitieux de l’auteur était de remplacer la Mishna en tant que code pratique de la Loi juive. Pendant le millénaire qui a suivi la compilation de la Mishna, en 200 environ, par le rabbin Juda le Prince, beaucoup de lois nouvelles avaient été discutées et adoptées. Ainsi la Mishna ne pouvait plus servir de guide pour l’action ou la pratique, et un nouveau code était nécessaire. La Mishneh Torah a été conçue par Maimonide pour en tenir lieu. En fait, en dépit de certaines critiques, elle fut bientôt acceptée par l’ensemble du judaïsme et demeure aujourd’hui un texte de base de la loi rabbinique. L’extraordinaire premier volume de la Mishneh Torah a été appelé le Livre de la connaissance (Séfer ha-Madda ‘ ); il contient une présentation systématique et une codification de ce que Maimonide estimait être les fondements théologiques et philosophiques du judaïsme. Écrit dans un style simple et non technique, cet ouvrage pourrait bien être la meilleure introduction à la pensée de Maimonide, étant donné la nature ésotérique et particulièrement difficile du Guide des égarés
Les énigmes du «Guide des égarés»
Ce grand ouvrage philosophique de Maimonide, le Guide des égarés (Dalalat al-Ha’irin ; en hébreu: Moreh ha-Nebukhim ), a été rédigé en arabe à la fin des années 1180 et traduit en hébreu du vivant de Maimonide par Samuel ibn Tibbon. Une seconde version en hébreu (plus littéraire, mais moins littérale) en fut faite peu de temps après, par Juda Alharizi, ainsi qu’une traduction latine (à la suite d’Alharizi) dans la première moitié du XIIIe siècle. Le livre est, en réalité, un mélange de philosophie et de midrash (l’exégèse biblique de la méthode rabbinique); il contient de nouvelles interprétations, hautement originales, de sujets bibliques, tels que la Création, le Jardin d’Éden, Abraham, Moïse et Job. Du point de vue philosophique, il traite des problèmes de l’éthique, de la psychologie, de la philosophie de la nature et de la métaphysique, mais il est peut-être, plus encore, un ouvrage de philosophie politique ou juridique. On peut dire que son sujet principal est le rôle de la loi divine dans la communauté politique. L’ouvrage s’adresse à un étudiant, Joseph ben Judah ibn Sham’un, qui se trouve égaré ou rendu perplexe par le conflit apparent entre le judaïsme et la science ou la philosophie. Maimonide tente de lui montrer, et à tous ses autres lecteurs, que l’on peut être totalement fidèle à la fois à la tradition de la Bible et du Talmud et à l’investigation intellectuelle entièrement libre, telle que la requièrent la science et la philosophie. Il montre la solidarité mutuelle de la Loi divine et de la recherche rationnelle: chacune a besoin de l’autre. Par exemple, la première ordonne de connaître Dieu et de l’aimer, mais il ne peut être connu que par l’étude de sa création, c’est-à-dire par les sciences naturelles. De leur côté, la science et la philosophie enseignent que c’est dans l’excellence de l’esprit que consiste la véritable perfection humaine et que seule une loi divine, qui vise des buts spirituels aussi bien que purement matériels, est capable de créer une communauté politique dans laquelle cette excellence intellectuelle est aisément assurée.
Les enseignements du Guide des égarés sont foncièrement intellectualistes, et Maimonide redoutait qu’ils puissent nuire à des lecteurs qui n’auraient pas l’esprit scientifique et qui seraient alors incapables de remplacer une croyance religieuse naïve par une conviction religieuse raisonnée. Pour dissimuler à un tel public l’audace de ses enseignements, il donna à son Guide la forme d’un puzzle très élaboré, dont les énigmes ou rébus ne pouvaient être résolus que par un lecteur doué de sagacité critique. Par exemple, dans différents chapitres de l’ouvrage, il présente, de manière intentionnelle, des points de vue contradictoires, mais seul un lecteur entraîné aux méthodes rigoureuses de la logique et du discours scientifique sera capable de discerner les nuances ou allusions permettant de déterminer l’opinion véritable de l’auteur. Le fait que le Guide ait ainsi été écrit à la manière d’un puzzle en fait un livre tout particulièrement stimulant et exigeant. Aujourd’hui encore, quelque huit cents ans après sa rédaction, des spécialistes débattent encore de ses secrets. Maimonide écrivit aussi cinq autres responsa sur diverses questions de la Loi juive, plusieurs longues épîtres (par exemple, l’Épître sur le martyre , l’Épître au Yémen , l’Épître sur la résurrection , l’Épître sur l’astrologie ), ainsi que divers traités scientifiques et médicaux.
Sa philosophie est aristotélicienne pour la logique, l’éthique et la philosophie de la nature, et platonicienne en matière de pensée politique. Il appartient à une école dont on peut dire qu’elle a été fondée par le musulman Al-Farabi et à laquelle se rattachent Ibn Badjdja et Averroès, lequel naquit à Cordoue huit ou onze ans avant Maimonide. Les profondes ressemblances entre les deux Cordouans semblent, cependant, être dues plus à des sources et à des cadres de référence philosophiques communs qu’à une influence directe de l’un sur l’autre. Pour certains sujets, Maimonide était proche aussi d’Avicenne. Dans ses textes sur le caractère sublime de l’expérience religieuse (par exemple, Guide des égarés , III, 51), il semble avoir été marqué par l’influence du soufisme; mais l’expérience dont il parle est essentiellement intellectuelle, à savoir la conjonction de l’esprit avec le flux de l’intelligence divine.
La philosophie de l’auteur du Guide des égarés a régné jusqu’à Spinoza, qui a parfois été appelé le «dernier des disciples médiévaux de Maimonide». On assiste depuis peu à une renaissance de ses idées chez les penseurs juifs. En particulier, nombreux sont ceux qui, en Israël, recherchent dans l’œuvre de Maimonide une philosophie juridique et politique qui aiderait à affronter les problèmes du nouvel État juif.
![]()
© 1999 Encyclopædia Universalis France S.A. Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés.