PALESTINE
La Palestine, contrée aux limites mal définies et
changeantes selon le cours de l’histoire, n’est que la partie méridionale de la
région syro-palestinienne – qui constitue, elle-même, la corne occidentale du
«Croissant fertile» –, voie de passage privilégiée entre l’Asie et l’Afrique,
d’une part, et, d’autre part, façade de l’Asie sur la Méditerranée, fond
asiatique du bassin oriental de cette mer.
L’histoire de la Palestine sera donc déterminée, en
grande partie, par cette situation géographique. Les plus anciens vestiges
d’une présence humaine en cette contrée, trouvés en position stratigraphique,
remontent au Paléolithique inférieur et pourraient être situés
approximativement vers la fin du Pléistocène inférieur. Par la suite, la
Palestine va subir une succession d’infiltrations de populations ou d’invasions
avec leurs mouvements de flux et de reflux accompagnés de phénomènes, plus ou
moins importants suivant les époques, de fixation d’une partie de ces masses
migrantes; couloir stratégique constamment emprunté ou convoité par les grands
empires d’Égypte et du Proche-Orient asiatique, elle verra sa vie politique
soumise au rythme de l’alternance de l’hégémonie ou de la prépondérance de
chacun de ceux-ci, se trouvant condamnée à une vassalité qui ne pourra être
provisoirement écartée que lorsque l’empire du Nord-Est et celui du Sud-Ouest
éprouveront, simultanément, de graves difficultés.
Mais si l’ensemble du territoire palestinien est
tributaire des mêmes impératifs politiques, par contre, les mouvements et
échanges de toutes sortes (de populations, d’idées, de produits) concernent de
plus en plus principalement la fertile plaine côtière, tandis que d’est en
ouest, à partir de la steppe syrienne et du plateau transjordanien, ne se
produiront que quelques infiltrations de tribus semi-nomades; l’ensemble de
collines situé entre cette plaine et la dépression occupée par la vallée du
Jourdain et la mer Morte, et, surtout, les collines judéennes adossées au
véritable obstacle naturel qu’est la mer Morte, ont donc constitué une sorte de
zone-refuge restée relativement à l’écart de ces multiples contacts et
contaminations. C’est pourquoi, pour peu qu’en ce coin de pays un groupe humain
suffisamment important ait atteint à une certaine cohésion, en particulier sous
l’influence de quelque chef déterminé, il ne sera pas surprenant que ce groupe
aspire à la sauvegarde d’un minimum de stabilité, de personnalité, notamment
sur le plan socio-religieux – ce qui devait l’amener fatalement à promulguer
des lois de protection d’aspect ségrégatif.
On peut constater, effectivement, qu’en dehors des
périodes où la situation de ses grands voisins ou des grands empires du moment
permit à ce groupe de s’étendre sur les plaines et, du même coup, d’entrer
davantage en contact avec la civilisation alors dominante, se forgèrent, au
cœur de cette contrée, une idéologie socio-religieuse singulièrement peu
ouverte, peu syncrétiste (monolâtrie ou hénothéisme évoluant vers le
monothéisme, interprétation de la circoncision comme rite d’agrégation au
groupe, endogamie ou interdiction des mariages mixtes, tabous alimentaires et
autres interdits, définition stricte de la pureté et des impuretés rituelles,
etc.), un peuple enclos dans ses observances et essentiellement tourné vers
l’espérance d’une protection divine toute particulière qui, seule, pourrait
modifier en sa faveur les rapports des forces, par le moyen d’une intervention
surnaturelle. En Judée, spécialement à Jérusalem, capitale politique et
religieuse avec le Temple, se constitua ainsi la religion juive.
Cette sorte de sublimation du désespoir – désespoir provoqué par l’analyse de la situation qui était celle de ce peuple sur le plan humain (la Bible ne fait-elle pas descendre les Israélites des fils cadets, Isaac et Jacob appelé Israël par Dieu, des patriarches Abraham et Isaac, et non pas de leurs aînés? Modestie révélatrice des résultats de cette analyse de la situation) –, sublimation en espérance d’un choix préférentiel de ce peuple par Dieu, avait engendré une religion profondément vécue qui devait devenir puissamment attractive quand, à la suite, notamment, des déportations successives de Juifs comme esclaves dans tout l’Empire romain, ses adeptes se trouvèrent mêlés aux éléments de la population les plus déshérités, et surtout lorsque, dans son avatar chrétien, elle fut, d’une part, libérée des plus contraignants de ses rites et prescriptions, et, d’autre part, capable de rivaliser avec les autres religions orientales dites «religions de salut» grâce à l’adoration d’un Dieu incarné, crucifié et ressuscité. Si forte fut l’attraction du Christianisme, que celui-ci conquit même le trône impérial; et c’est la piété impériale qui couvrit de monuments les sites de Palestine devenus spécialement chers au cœur des chrétiens.
Par «Palestine», on entendra, ici, le territoire
correspondant à celui qui fut attribué à la dernière entité juridique ayant
porté ce nom : la Palestine sous mandat britannique.
En ce qui concerne la distinction entre «Proche» et
«Moyen-Orient», on admettra qu’elle repose sur l’élément suivant : le
Proche-Orient est composé des pays asiatiques de langues sémitiques,
actuellement surtout de langue arabe, y compris la Palestine, le Moyen-Orient
commençant, donc, avec l’Iran.
Quant aux trois vocables d’« Hébreux, Israélites, Juifs», précisons ceci à leur
sujet. D’une part, les populations qui, avant qu’elles aient franchi le
Jourdain pour entreprendre la conquête de Canaan, sont appelées «Hébreux»,
reçoivent, après ce franchissement, le nom d’«Israélites» – tout cela selon la Bible ; mais on continue de qualifier leur langue, de même,
d’ailleurs, que celle des Juifs, d’«hébraïque» (féminin de l’adjectif
«hébreu») : c’est l’hébreu; sur le sens possible de l’appellation «Hébreux»
donnée à certaines populations, on peut se reporter, ci-dessous, au passage
consacré au «Bronze récent». D’autre part, après la disparition des Israélites
du Royaume du Nord déportés en Assyrie (à la fin du VIIIe siècle avant notre ère), et
le retour en Judée (à partir de l’Édit libérateur de Cyrus : 538 avant notre
ère) d’une partie des Israélites du Royaume du Sud déportés en Babylonie (au
début du VIe siècle avant notre ère), les Israélites rescapés des
guerres et déportations – essentiellement, donc, des
habitants du territoire de l’ancien Royaume de Juda et leurs compatriotes
restés en Babylonie – sont appelés en français
«Juifs» (du latin judaeus et du
grec ioudaios , signifiant «de Juda»; en
passant par, au Xe siècle, judeu ,
et, au XIIe siècle, juieu ,
féminin juieue , «juive», d’où le masculin
« juif »), la religion israélite
qu’ils professent recevant, alors, le nom de «Judaïsme» : c’est la religion
juive déjà évoquée.
Conquise sans difficulté par les Ottomans en 1516, la Palestine fut aussitôt intégrée à leur Empire et devint une partie de la province de Damas. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle fut troublée par quelques révoltes locales, mais la question de la protection des Lieux saints opposa les Français et les Russes et fut, au milieu du XIXe siècle, une des causes de la guerre qui se déroula en Crimée. Auparavant, le gouverneur d’Égypte, Mohammed ‘Ali, avait cherché à placer la Palestine sous la domination égyptienne, renouant ainsi avec une vieille tradition historique : ce fut l’un des moments cruciaux de la question d’Orient. À la suite du démembrement de l’Empire ottoman, en 1918-1919, la Palestine est passée sous le contrôle des Britanniques; l’accroissement de l’immigration juive, commencée dès la fin du XIXe siècle, a suscité, avant et surtout après la Seconde Guerre mondiale, l’opposition des Arabes qui, en mai 1948, se sont trouvés devant le fait accompli : la proclamation et la réalité de l’État d’Israël. Une nouvelle phase de l’histoire de la Palestine commençait alors.
1. La préhistoire
Les recherches sur la préhistoire du Proche-Orient sont dans leur ensemble, sauf en Palestine, bien moins avancées que celles portant sur la préhistoire de l’Europe. Pourtant, l’étude, en particulier, des pollens et de la faune locale paraît déjà permettre de considérer que, durant tout le Quaternaire, un climat méditerranéen essentiellement semblable à l’actuel s’est maintenu au Proche-Orient. C’est ainsi qu’au cours des 25 000 dernières années, selon les météorologues, l’écart des précipitations n’aurait pas excédé 200 mm; la température moyenne annuelle, quant à elle, ne se serait pas abaissée de plus de 4 0C.
Paléolithique
Jusqu’à présent, les plus anciens vestiges d’une
présence humaine au Proche-Orient, trouvés en position stratigraphique, sont
incontestablement ceux d’Oubeidyeh dans la vallée du Jourdain, au sud du lac de
Tibériade, qui remontent au Paléolithique inférieur; il s’agit d’un gisement
villafranchien supérieur, découvert en 1959; l’industrie lithique y est,
typologiquement, à la limite de celle d’une pebble culture et de celle d’un Acheuléen primitif. Oubeidyeh
pourrait donc être situé, approximativement, vers la fin du Pléistocène
inférieur; sans pouvoir, actuellement, être plus précis, on attribue
généralement plus de 1 000 000 d’années d’âge à ces
vestiges.
La fréquentation des grottes par l’homme semble
commencer à l’Acheuléen supérieur (par exemple : Oumm Qatafa dans le désert de
Judée, Taboun au mont Carmel); sans doute faut-il voir, là, un indice d’un
autre mode de vie, et non pas la conséquence d’une contrainte climatique, étant
donné que, pendant cette première partie du Pléistocène supérieur, le climat
aurait été plutôt un peu plus chaud qu’actuellement en cette région. Les plus
anciens fossiles humains découverts en Palestine étaient associés à des
industries de l’Acheuléen récent. Sur l’horizon général de l’Acheuléen, on n’y
connaît, encore, qu’un seul fossile de quelque importance, l’Homme de Galilée,
qui est daté d’environ 140 000 ans; il ne s’agit, en fait, que de la partie frontale
d’une calotte crânienne trouvée, en 1925, par F. Turville
Petre dans la grotte d’ez-Zouttyeh, avec un mélange d’industries où figurent
des éléments acheuléens et moustériens ; cet
Homme de Galilée, qui diffère des Hommes de Néandertal classiques d’Europe
occidentale, se rattacherait plutôt à l’Homo sapiens archaïque dont il pourrait être tenu pour une
variante. Quant aux couches moustériennes, elles ont livré, dans les grottes du
mont Carmel et dans celle de Qafzeh (à 2,5 km au
sud de Nazareth), de nombreux squelettes. Le Moustérien du Proche-Orient est
contemporain de celui de l’Europe; les fossiles humains qu’on y a trouvés se
répartissent, selon B. Vandermeersh, en deux
populations : d’une part à Qafzeh et Skhül (ce sont des hommes modernes, même
s’ils ont encore quelques caractères archaïques qui ont été perdus depuis; ceux
de Qafzeh viennent d’être datés de 90 000-100 000 ans), d’autre part à
Taboun, Amoud et Kébara (ce sont des Néandertaliens; ils semblent être
originaires d’Europe et être arrivés au Proche-Orient au début de la dernière
glaciation; ils sont donc plus récents, dans cette région, que les plus anciens
hommes modernes); ces deux populations ont été contemporaines pendant le
Moustérien. Plusieurs de ces squelettes du Carmel et de Qafzeh, qui étaient en
position repliée, avaient sans doute été inhumés; à Qafzeh, où, par ailleurs,
les couches moustériennes recélaient beaucoup de fragments d’ocre, la tombe
d’un enfant de dix ans, ayant un bloc de calcaire sur le ventre, contenait des
offrandes (massacre de daim, œuf d’autruche). Précisons que Skhül est au mont
Carmel, ainsi que Taboun et Kébara, Qafzeh près de Nazareth et Amoud à l’est du
lac de Tibériade.
Les débuts du Paléolithique supérieur proprement dit datent vraisemblablement d’environ 40 000 ans au Proche-Orient; peut-être y sont-ils un peu plus anciens qu’en Europe. Mais, par rapport à celle-ci, on constate qu’alors au Proche-Orient l’art est très peu développé. La découverte de morceaux d’ocre rouge suggère la pratique de peintures corporelles; les deux pièces d’un broyeur à ocre en basalte ont été mis au jour à Qafzeh; trois coquillages perforés, trouvés à Masaraq an-Naaj (dans le désert de Judée), pourraient être des éléments de collier. Seuls quelques rares restes humains ayant été trouvés, l’homme d’alors est moins bien connu que celui du Paléolithique moyen; la plupart de ces restes paraissent attribuables à un Homo sapiens sapiens très proche de l’homme actuel.
Épipaléolithique : le Natoufien
C’est en 1928 que D. Garrod découvrit en Judée occidentale, dans l’oued en-Natouf, les premiers vestiges de la civilisation à laquelle elle allait donner le nom de Natoufien. Le Natoufien, qui n’est plus limité à la Palestine, ne présente pas, typologiquement, de rupture avec le Paléolithique; plutôt que d’un Mésolithique, il s’agit donc d’un Épipaléolithique. Il peut être situé aux limites du Pléistocène supérieur et de l’Holocène, vers 10000 à 8000 avant J.-C., période pendant laquelle, au Proche-Orient, les conditions climatiques furent généralement favorables (précipitations encore plus abondantes qu’actuellement, température moyenne d’été probablement moins élevée). Quoi qu’on en ait dit, et bien que leur civilisation offrît un grand intérêt, les Natoufiens n’inventèrent pas l’agriculture et ne domestiquèrent pas le chien. Mais à cette époque, en Palestine, l’outillage en os paraît prendre une réelle importance, et le mobilier en pierre un essor caractéristique. Signalons qu’à Mallaha (bassin du lac Houleh) ont été trouvés plusieurs objets en pierre ainsi qu’une petite figurine qui conservent nettement des traces d’ocre rouge. Les Natoufiens ont encore occupé des grottes et les plates-formes qui les précèdent; pourtant, il semble que leurs principaux établissements aient été en plein air : ils sont constitués par des abris circulaires à demi souterrains, auxquels succèdent, en plusieurs endroits, des constructions circulaires. À Mallaha, des traces de peinture rouge ont été décelées sur l’enduit de sable et d’argile calcifié qui recouvrait, à l’intérieur, les parois de l’un de ces abris. Les sites natoufiens ont livré les restes d’environ deux cents êtres humains dans des sépultures soit individuelles, soit collectives; ces dernières, pour lesquelles il s’agissait presque toujours d’inhumation au second degré, contenaient seulement le crâne et une partie des ossements de chaque individu. S’il est exceptionnel d’avoir trouvé des objets auprès des corps, les indices d’un rite paraissant destiné à fixer le mort dans sa tombe ont été relevés dans plusieurs sépultures, notamment à Mallaha : tête du squelette calée entre des pierres, pierres posées sur le bassin et sur chaque articulation; les Natoufiens auraient donc redouté un retour des morts, ce qui suppose la croyance à une forme de survie. À Fallah (Carmel), la présence d’ocre rouge a été signalée. Par contre, sans doute ne faut-il pas voir dans les sépultures au second degré un rite d’anthropophagie, mais s’agit-il simplement, ici, de la plus ancienne attestation d’une coutume des populations semi-nomades du Proche-Orient liée au retour périodique à un certain habitat. D’après l’étude de leurs ossements, les Natoufiens auraient été composés de deux groupes de populations légèrement différents quoique ayant sans doute une même origine, au Paléolithique supérieur, chez des Hommes du type de Combe Capelle; l’Homme de Mallaha et aussi d’Erq el-Ahmar (désert de Judée) pourrait être l’ancêtre du type eurafricain qui se rencontrera en Palestine, en Iraq, en Iran et en Anatolie aux temps historiques; l’Homme de Fallah pourrait être celui des Proto-Méditerranéens nombreux en Palestine, ainsi qu’à Byblos, aux périodes suivantes. Comme les squelettes de l’oued Fallah ont été trouvés au-dessus du niveau des paliers d’occupation natoufiens et dans la couche de débris qui les recouvre, leurs sépultures sembleraient attribuables, plutôt qu’à la base terminale de l’occupation natoufienne, à celle qui a suivi cette occupation et qui est dite «dans la tradition natoufienne».
Néolithique
Le Néolithique sans
céramique : vers une économie de production alimentaire, les premiers villages
On peut noter au Néolithique, pour la première fois, un certain degré d’homogénéité culturelle dans l’ensemble du ProcheOrient méditerranéen que caractérise, alors, un net retard pris par son développement culturel sur celui des régions situées à l’est de l’Euphrate : en Syrie-Palestine, les nouvelles techniques de production paraissent se heurter à un dispositif techno-économique qui, pour être archaïque, n’en avait pas moins fait ses preuves au cours de la période précédente. Pourtant, si la cueillette et la chasse constituent toujours la base essentielle de l’économie – la production alimentaire continuant à être peu importante –, le processus qui conduira à une économie agricole et pastorale semble s’amorcer véritablement en Palestine. À Beidha (au sud de la mer Morte, sur le plateau transjordanien), on relève les traces d’une proto-agriculture et d’un proto-élevage. À Beidha et sans doute, aussi, à Jéricho (phase du Pre-Pottery Neolithic B , en abrégé : PPNB ) et à Munhata (au sud du lac de Tibériade, dans la vallée du Jourdain et à la même altitude que Jéricho) apparaissent les premiers villages de Palestine entre 7000 et 6500 avant J.-C. Sur la plupart des sites, les maisons circulaires de la période précédente sont remplacées, progressivement, par de spacieuses habitations rectangulaires à sol de plâtre; ce plan étant, primitivement, celui de constructions faites entièrement ou en grande partie en bois, doit avoir été emprunté à des populations habitant des régions boisées. Dans les sépultures, comme à la période précédente, les corps sont déposés sans orientation particulière, couchés sur l’un ou l’autre côté, en position semi-fléchie. Mais souvent la tête a été détachée du tronc, et, sans le maxillaire inférieur, soit déposée près du corps, soit inhumée à part, soit encore, à Jéricho PPNB , utilisée comme support d’un modelage en plâtre donnant, peut-être, un portrait du défunt . Il se pourrait que ces crânes soient ceux d’ancêtres particulièrement vénérés. On constate un lien stylistique incontestable entre ces crânes surmodelés et une fort belle tête, en plâtre peint, principal reste d’une statue presque grandeur nature trouvé également à Jéricho PPNB. Des fragments d’autres statues ont aussi été dégagés sur ce site, de même qu’à Munhata des bâtonnets d’argile figurant grossièrement des êtres humains dont le sexe est spécialement mis en valeur.
Le R. P. Buzy avait donné le nom de Tahounien à l’industrie d’une station de surface du désert de Judée, située à l’est de Bethléem, au bord de l’oued Tahouneh; par la suite, cette appellation fut étendue à des industries d’autres sites. Mais la définition précise du Tahounien, qui, d’ailleurs, ne concernerait que quelques stations de Palestine, pose encore de nombreux problèmes.
Le Néolithique avec céramique
L’usage de la céramique, qui semble bien être apparue
simultanément sur le plateau anatolien, en Syrie du Nord et dans les vallées du
Zagros, se répandit dans le Proche-Orient au cours du dernier quart du VIIe millénaire. Il convient de
souligner que la céramique, pour la fabrication de laquelle chaque grande
région imagina une technique particulière, apparut ainsi dans des sociétés qui
n’étaient pas parvenues à un même niveau de développement et de complexité.
La Palestine du VIe millénaire et de la première moitié du Ve est fort
mal connue; elle paraît rester à l’écart de l’essor culturel qui, alors,
concerne tout le reste du Proche-Orient. L’occupation des sites de Jéricho PPNB , Munhata, Sheikh Ali (également dans la vallée du
Jourdain, à proximité du précédent) et Beidha – qui, pourtant, ne portent
aucune trace de destruction – cesse, semble-t-il, soudainement; les trois
premiers de ces sites se trouvant à la même altitude, sur une terrasse de la
vallée du Jourdain, il est possible d’expliquer leur abandon en supposant une
faible variation climatique, intervenue vers la fin du VIIe millénaire, qui aurait
provoqué un abaissement du niveau de base, cause d’un assèchement de cette
terrasse ayant entraîné une rapide modification de l’écologie locale.
Cependant, le bassin du lac Houleh, la montagne et la région côtière sont alors
occupés, et cette partie de la Palestine constitue, avec la Syrie méridionale,
le domaine d’une civilisation à caractère forestier – ainsi qu’en témoigne la
prédominance des instruments destinés au travail du bois dans l’outillage de
cette civilisation. Le grand mérite de celle-ci aura été d’établir un lien
typologique et culturel entre la civilisation dite de Jéricho PPNB et celle de la période qui va commencer, vers le milieu
du Ve millénaire avant J.-C., avec l’amélioration des
conditions climatiques.
À ce moment-là, les anciens sites de la vallée du
Jourdain sont réoccupés, et d’autres (tel Shaar Hagolan, au débouché de la
vallée du Yarmouk) y sont fondés; la steppe orientale, syro-transjordanienne,
s’élargit et reprend vie, permettant à l’influence septentrionale de se faire à
nouveau sentir en Palestine : les principaux établissements d’alors jalonnent
les voies naturelles de pénétration d’est en ouest, allant, d’une part, des
sites de la vallée du Jourdain proches du débouché de celle du Yarmouk (Shaar
Hagolan, Sheikh Ali, Munhata) par la vallée de l’oued Bira vers la Galilée et
la région du Carmel, d’autre part de Jéricho vers le désert de Judée (grottes
de l’oued Murabba‘at) et, par l’oued Rabah, vers la plaine côtière dans la
région de Tel-Aviv.
Cette influence septentrionale, encore faible pendant la seconde moitié du Ve millénaire (phases de Shaar Hagolan et de Munhata), se précisera vers 4000 avant J.-C. (phase de l’oued Rabah). Alors, la Palestine atteindra un niveau de développement économique et culturel se rapprochant de celui des civilisations du nord de la Syrie qui avaient bénéficié, de bonne heure, d’influences nord-mésopotamiennes (Hassuna, Halaf).
Chalcolithique
Le Ghassoulien : les civilisations agricoles pastorales de la seconde moitié du IVe millénaire avant J.-C.
Au cours du IVe millénaire, l’influence septentrionale va être plus importante encore en Palestine, où elle prendra, alors, la forme de l’infiltration, par la route de la steppe, d’éléments ethniques porteurs d’une civilisation avancée témoignant de contacts directs ou indirects avec les grands foyers mésopotamiens et anatoliens.
Dans le premier tiers du IVe millénaire, tandis que la
plupart des sites relevant de la civilisation de l’oued Rabah sont abandonnés,
de nouveaux établissements sont fondés en terrain plat ou faiblement ondulé,
constitué par du lœss ou du limon, généralement sur le sol vierge et même,
souvent, dans des régions qui – comme le Sud palestinien – n’avaient jamais connu jusque-là d’établissements
sédentaires; Teleilat el-Ghassoul, situé presque en face de Jéricho, sur la
rive orientale du Jourdain, à trois cents mètres au-dessous du niveau de la
Méditerranée, a donné son nom à la civilisation palestinienne du milieu du IVe millénaire caractérisée,
notamment, par l’apparition de structures techno-économiques adaptées aux
régions sèches. Au sein de petites collectivités vivant de la culture des
céréales et de l’élevage du gros et du petit bétail, la spécialisation ne se
limite plus à celle concernant les sexes et les classes d’âges, et l’on relève
l’apparition d’un véritable artisanat : plus tard et en d’autres contrées, un
tel système techno-économique aboutira, selon les circonstances, soit à la
sédentarisation agricole et au petit élevage, soit au grand nomadisme. Face à
la pauvreté en ressources naturelles de cette zone semi-aride, l’adaptation de
chaque groupe humain aux conditions écologiques se fait très étroite,
permettant, finalement, de parvenir à un niveau de production alimentaire
élevé, supérieur à celui qui sera obtenu, au début du IIIe millénaire, sur le pourtour
de la montagne palestinienne où la chasse jouera encore un rôle important. On
constate aussi, entre ces groupes, des différences moins occasionnelles, par
exemple sur le plan culturel où divers usages, apparemment importés, révèlent
la complexité déjà atteinte par l’ensemble de populations dont ces groupes sont
originaires : ainsi, tandis que les coupes en basalte sont d’un type haut et
étroit à Ghassoul et dans le Néguev occidental, elles sont d’un type largement
ouvert à Beershéba (= Bersabée) et à Tel-Aviv;
l’utilisation d’ossuaires dans les tombes de la région de Tel-Aviv est un autre
élément caractéristique de ces différences. En fait, de nombreux traits communs
unissent d’une part Ghassoul et certains groupes du Néguev occidental, d’autre
part Beershéba et les groupes de la région de Tel-Aviv. Il faut signaler, de
plus, qu’apparaît également alors en Palestine la métallurgie du cuivre. Étant
donné que celle-ci de même que la culture des céréales et la domestication des
animaux étaient connues depuis déjà longtemps du Taurus au Zagros, il paraît
raisonnable d’attribuer l’origine de la civilisation ghassoulienne à de petits
groupes qui, peut-être poussés par d’autres depuis leur précédent habitat – steppe syrienne et plateau transjordanien –, se seraient lentement infiltrés en Palestine en
suivant les voies naturelles, traversant la vallée du Jourdain et aussi, au sud
de la mer Morte, la Araba (l’exploitation des gisements transjordaniens par les
métallurgistes d’Abou Matar, près de Beershéba, a vraisemblablement commencé
dès avant l’installation de ceux-ci dans le Néguev central). Tandis que minerai
de cuivre (malachite) et basalte provenaient du plateau transjordanien, c’est
probablement des régions du moyen et du haut Euphrate qu’étaient importés
ivoire d’éléphant et objets de métal; quant aux relations commerciales avec
l’Égypte, elles ne présentaient encore qu’un caractère accidentel. Les
sépultures, qui sont au second degré (sauf, généralement, celles des
nouveau-nés et des enfants), sont presque toujours situées hors des
habitations; pourtant à Safadi, près de Beershéba, une chambre souterraine
désaffectée a livré les ossements en paquets de plusieurs adultes et d’un
enfant (ce groupe appartiendrait à la race arménoïde, signalée là pour la
première fois en Palestine). Des grottes sépulcrales artificielles, creusées
dans la craie ou dans la dune consolidée, ont été découvertes dans la région de
Tel-Aviv et jusqu’à Hédérah (à mi-distance de Tel-Aviv et de Haïfa) : dans ces
tombes, salles souterraines plus ou moins grandes auxquelles un puits donnait
accès, des ossuaires – quelquefois en pierre mais le plus souvent en terre
cuite ou simplement dégourdie, et présentant la forme de coffres, de maisons,
de silos ou même d’animaux –, qui contenaient le crâne et les os longs d’un ou
de plusieurs individus, avaient été placés sous une banquette de pierre ou à
même le sol; assez peu abondant, le mobilier funéraire des tombes à ossuaires
comprend de petits bols, des coupes à haut pied fenestré, des modèles de
barattes, des bassins. Des empreintes laissées sur le fond des vases et des
ossuaires en céramique témoignent de l’existence de la vannerie. Des statuettes
en ivoire d’hommes et de femmes nus, debout, les bras le long du corps et les
mains sur les hanches, trouvées dans les habitations souterraines (qui sont les
plus anciennes) de Beershéba, sont remarquablement travaillées; de fabrication
locale, elles ont quelques traits communs avec celles des tombes de l’Amratien
de Haute-Égypte, qui leur sont un peu antérieures, mais elles présentent aussi
d’autres traits qui les en différencient, comme c’est aussi le cas, sans doute,
de leur signification. Presque tous les sites ont livré des figurines animales
en terre cuite, et à Zoumeili (un peu au nord-ouest de Beershéba) ainsi qu’à
Zeita (dans le sud de la plaine côtière, au pied des collines) certaines
d’entre elles sont de grandes dimensions. Notons, enfin, qu’à Engaddi, à
proximité d’une source abondante, sur un promontoire rocheux dominant la mer
Morte, ont été dégagées les ruines de ce qui pourrait avoir été un centre
cérémoniel.
Pendant ce temps, une civilisation de type «méditerranéen»,
encore mal connue, se maintenait dans les régions montagneuses ou plus humides :
à Beth-Shéan (= Beisan; au sud du lac de Tibériade, dans la vallée du
Jourdain), à Affouleh et à Megiddo (un peu plus au nord, et à mi-distance du
Jourdain et de la Méditerranée), à Tell el-Farah (près de Naplouse); malgré
quelques emprunts au Ghassoulien proprement dit, son économie – où la
cueillette et la chasse continuaient à jouer un rôle non négligeable – gardait
un caractère traditionnel; cette civilisation transmettra, à la civilisation
cananéenne de la période suivante, les éléments de la vieille tradition
indigène qu’elle avait conservés. En effet, vers la fin du IVe millénaire la civilisation
des agriculteurs-éleveurs disparaît, alors que s’affirment les traits de cette
civilisation méditerranéenne, comme on le constate, par exemple, sur le site de
Zeita (dans le sud de la plaine côtière, au pied des collines) – établissement
sans doute saisonnier et dont l’occupation n’a pas dû s’étendre sur plus d’un demi-siècle :
là, à une céramique présentant de frappantes similitudes tant avec celle de
Ghassoul qu’avec celle des sites du Néguev occidental s’ajoutent, vers la fin
de l’occupation, une céramique lustrée grise ou rouge et des anses horizontales
à bord ondulé ou marqué d’impressions digitales dans la tradition
«méditerranéenne», ainsi que des nucleus et des lames de type «cananéen»; à
noter que les nouvelles formes céramiques sont de fabrication locale et ne se
distinguent pas, du point de vue technique, du reste de la poterie. On retrouve
ces caractères hybrides à Yazour (près de Tel-Aviv), à Méser (entre Hédérah et
Megiddo), sur le site H de l’oued Ghazzeh.
On ignore les raisons précises de la disparition des civilisations agricoles pastorales, qui paraissent n’avoir joué aucun rôle dans la formation de la civilisation cananéenne du IIIe millénaire : d’une part, rien ne permet d’envisager une sédentarisation progressive par un repli depuis les zones semi-arides vers la zone méditerranéenne, et, d’autre part, aucune trace d’une évolution vers le nomadisme n’a été relevée. Le climat étant alors, et ce jusque vers 2400 avant J.-C., plutôt un peu plus humide que de nos jours, on peut difficilement le mettre en cause; comme les grottes du désert de Judée les plus difficilement accessibles semblent avoir servi, à cette époque, de refuge provisoire, peut-être faut-il incriminer, au moins localement, la détérioration de la sécurité. D’après la valeur Libby du carbone 14, l’occupation des sites du Néguev et de la vallée du Jourdain se situerait entre 3600 et 3100 avant J.-C., et celle de Zeita aux alentours de 3100 : cette période correspond à l’Amratien et au début du Gerzéen en Égypte.
Le Bronze ancien I, ou Protocananéen : le mouvement de sédentarisation agricole et les premières organisations semi-urbaines
Suivant apparemment de peu la disparition des établissements sédentaires du Sud palestinien, on constate la fondation de nouveaux établissements – relevant tous de la civilisation «méditerranéenne» – dans les collines situées à la périphérie de la région montagneuse et dans la montagne elle-même, en des endroits faciles à défendre et proches de sources pérennes; mentionnons : Gézer, Tell ed-Duweir / Lakish et Tell Gath dans les collines bordant à l’ouest les monts de Judée; et-Tell / Aï, Tell en-Nasbeh et Jérusalem-Ophel dans la montagne de Jérusalem. Parallèlement, dans le nord du pays, à Tell el-Farah, Beth-Shéan, Affouleh, Megiddo, Méser et Tell esh-Shuneh (ce dernier site sur la rive orientale du Jourdain, un peu au sud du Yarmouk), l’occupation se poursuit. Enfin, Munhata, Jéricho et son voisinage sont réoccupés. On peut déduire de cette situation, d’une part que les structures économiques propres aux agriculteurs-éleveurs se sont effacées, d’autre part que l’économie de type palestinien traditionnel est en progrès certain. Nulle part, malheureusement, les niveaux de cette époque n’ont été l’objet de fouilles étendues; il est donc impossible de se faire une idée précise de celle-ci. Relevons, seulement, que cette période – dont la fin est marquée par l’apparition des grands systèmes défensifs du Bronze ancien II, quand la Palestine sort de la préhistoire – dure plusieurs siècles pendant lesquels la civilisation «cananéenne» du IIIe millénaire est en gestation. Plutôt que de retenir l’appellation de «Chalcolithique supérieur» ou celle de «période proto-urbaine» (qui préjuge du caractère des agglomérations fortifiées de la période suivante, laquelle est encore très mal connue), il semble donc préférable de lui donner celle de «Bronze ancien I, ou Protocananéen». Lorsqu’elle sera mieux connue, on constatera, vraisemblablement, que cette civilisation comprend plusieurs phases et présente des aspects régionaux. Comme à Byblos, à Megiddo, Méser, Beth-Shéan, et sur le site H de l’oued Ghazzeh, l’architecture est caractérisée par de petites maisons de plan absidial; il n’y a encore trace ni d’ordonnance de la distribution des habitations, ni de système défensif. Si les diverses variétés de céramique de cette époque sont essentiellement d’origine palestinienne, elles paraissent pourtant avoir subi des influences étrangères : ainsi, la mode des anses surélevées provient sans doute du nord. C’est par osmose que se font alors les rapports des régions voisines, et sur la base des échanges commerciaux que s’établissent les contacts à plus longue distance. Il est difficilement concevable que des migrations de l’importance de celles de la période précédente se soient alors produites; en effet, tandis que des populations d’agriculteurs-éleveurs pouvaient, par le corridor de la steppe syro-transjordanienne, gagner les régions sèches de Palestine et s’y établir en conservant leur mode de vie, on imagine mal un mouvement de même origine aboutissant à des régions accidentées, boisées et plus humides, où ces populations n’auraient pu s’implanter qu’à la condition de faire subir à leurs structures économiques et à leur mode de vie une profonde transformation. À l’est, ce n’est que sur une étroite bande de territoire, située sur le rebord du plateau transjordanien, que l’on rencontre alors une végétation de type méditerranéen et des conditions de vie comparables à celles de la montagne palestinienne; mais, quelles que soient les ressemblances, il n’est pas possible, actuellement, d’affirmer que c’est de là qu’est venue la civilisation palestinienne de cette période. Vers le nord, la Palestine est en relation principalement avec les régions de la côte méditerranéenne du Proche-Orient; il en sera ainsi pendant tout le Bronze ancien, jusqu’à ce que, à la fin du IIIe millénaire, de nouvelles invasions, venues de la steppe, mettent fin à ces contacts ou les masquent de nouveau. Du côté du sud, on note pour la première fois l’existence d’échanges avec l’Égypte : en effet, d’une part pendant la phase finale du Gerzéen apparaissent dans ce pays des formes céramiques probablement importées de Palestine, et l’influence de celle-ci est relevée en particulier au sein des populations semi-pastorales du Delta (notamment à Maadi) qui pourraient bien être responsables de ces premiers contacts; d’autre part, des tessons trouvés à Tel ‘Erani (qui n’est plus Tell Gath) et à Arad qui est alors fondé (à mi-distance de la mer Morte et de Beershéba, et un peu au nord de ce dernier site), portent gravé, en écriture hiéroglyphique, le nom de Narmer – qui, selon certaines hypothèses, aurait été le fondateur de la Ire dynastie égyptienne –, et le mouton signalé alors à Méser ainsi qu’à Tel ‘Erani est d’une espèce différente de celle de la région de Beershéba à la période précédente, mais semblable à celle qui a été identifiée dès le Néolithique de Toukh en Égypte d’où il pourrait donc provenir. L’inauguration de relations entre la Palestine et l’Égypte, à travers le désert du Sinaï, vers la fin du IVe millénaire, est un événement de première importance, car, jusqu’alors, la Palestine avait été un «cul-de-sac» soumis aux seules influences asiatiques; et ces relations vont bientôt prendre une ampleur considérable, grâce, selon toute vraisemblance, à l’utilisation d’un bovidé comme animal de bât – seul moyen qui ait pu permettre de franchir les 200 km de quasi-désert séparant le Sud palestinien du Delta égyptien. Signalons qu’il ressort, de l’examen récent de soixante-dix sites se trouvant entre Raphia (près de la côte méditerranéenne, à une trentaine de kilomètres au sud de Gaza) et el-Quantara (sur la rive orientale du canal de Suez, entre les lacs Menzaleh et Ballah), que le tracé de la route unissant ces deux points paraît n’avoir pas sensiblement changé depuis cinq millénaires. Dès lors, la Palestine va jouer, aux dépens de son originalité, le rôle auquel sa situation géographique la prédisposait : celui de zone de passage où se croiseront les influences, et souvent les armes, des grands empires d’Égypte et du Proche-Orient asiatique.
2. L’histoire
Les temps historiques commencent, en Mésopotamie et en
Égypte, avec l’apparition de l’écriture, tandis qu’en Palestine, où, au Bronze
ancien, le développement technologique, économique, social et culturel ne
dépasse jamais, semble-t-il, le niveau qu’il avait atteint dans les
agglomérations mésopotamiennes du IVe millénaire, l’écriture n’apparaîtra pas avant la
seconde moitié du IIe millénaire. La Palestine du IIIe millénaire ne sortirait
donc pas de la protohistoire ou de la parahistoire. Pourtant, prenant en
considération le fait qu’au Bronze ancien II la Palestine est parvenue à un
stade de surproduction, de centralisation et de redistribution des surplus
alimentaires – que cette surproduction ait été provoquée par la nécessité
d’organiser collectivement la défense contre un ennemi, ou bien par celle de
payer tribut à un conquérant –, on admet généralement que ce nouvel ordre
économique, social et politique marque l’entrée de la Palestine dans l’histoire
vers le début du IIIe millénaire avant J.-C.
En raison des désaccords qui subsistent entre spécialistes à propos des dates, désaccords portant parfois, à haute époque, sur plusieurs siècles, il n’a pas toujours été possible de situer tel ou tel fait dans le temps avec toute la précision souhaitable.
Période cananéenne (du début du IIIr millénaire à la fin du XIIIe siècle av. J.-C.)
Le IIIe millénaire : le Bronze ancien II, la civilisation cananéenne
Largement ouverte aux influences extérieures, la
Palestine entretient alors des relations d’une importance considérable avec
l’Égypte. En de nombreux endroits du territoire palestinien ont été découverts
des objets en provenance d’Égypte. Mais, si l’influence de l’Égypte paraît
grande, alors, dans le sud de la Palestine, plus importante même qu’à Byblos
qui ne communique avec l’Égypte que par mer, en retour celle de la Palestine
sur l’Égypte n’est pas négligeable : ainsi, dans ce dernier pays, de nombreux
vases, ayant peut-être servi à transporter des huiles ou des parfums, ont été
trouvés dans des tombes royales comme dans des tombes privées; grâce à ceux-là,
on a pu établir que le Bronze ancien II
palestinien était contemporain de la Ire dynastie égyptienne, laquelle aurait été fondée vers
le début du IIIe millénaire. Passé le moment des contacts pacifiques,
la pénétration égyptienne, les rivalités locales semblent avoir provoqué une
réorganisation des agglomérations palestiniennes, qui conduisit à leur
développement économique et social : la construction de remparts amena, en
effet, à ordonner la distribution des habitations, qu’ils enserraient, en
fonction des principes d’un urbanisme élémentaire (aménagement de rues, de
greniers et autres bâtiments publics), à organiser une répartition – et donc
une hiérarchisation – des tâches, en conséquence à accroître la production de
chacun afin de pouvoir subvenir aux besoins de tous. Mais il ne s’agit sans
doute encore que de villages fortifiés, car ces agglomérations, où l’artisanat
est encore peu développé et l’organisation sociale peu élaborée, ne paraissent pas
avoir été des marchés, des centres régulateurs et distributeurs des ressources
à l’échelle d’une région; en ce sens , ce
n’est, estime-t-on, qu’au IIe millénaire, avec les Hyksôs, que l’on pourra parler de
villes en Palestine. La qualité de la céramique témoigne en faveur de la
prospérité du pays à cette époque. Deux stèles, en assez mauvais état de
conservation, sur lesquelles on reconnaît dans un cas un, dans l’autre trois
personnages, révèlent, selon toute vraisemblance, l’existence d’une école locale
de sculpture s’inspirant, non sans gaucherie, de modèles égyptiens. Les
sanctuaires de Aï, qui dateraient de la première moitié du IIIe millénaire, sont construits
selon une technique architecturale dans laquelle on relève des emprunts faits à
l’Égypte.
La Palestine subit aussi, alors, une influence
mésopotamienne qui, moins massive que celle de l’Égypte, n’est pas pour autant
superficielle; ce serait, en effet, la Mésopotamie qui, à cette époque,
fournirait le Proche-Orient en modèles métallurgiques.
Il semble que la religion cananéenne soit constituée vers le temps où la VIe dynastie règne en Égypte, si l’on en juge, notamment, par la découverte, à l’est de la mer Morte, d’un centre cultuel – qui remonterait à la seconde moitié du IIIe millénaire – où des tombes à menhirs ou à tumulus, témoignant de la pratique du culte des morts, voisinent avec sept pierres dressées.
À la charnière des IIIe et IIe millénaires : le Bronze intermédiaire et une nouvelle poussée des nomades; le Bronze moyen I et l’absorption des nomades
Alors que l’Égypte de la Première Période
intermédiaire et du début du Moyen Empire n’est plus en état, provisoirement,
d’intervenir en Palestine, l’influence culturelle de la Mésopotamie s’y fait
toujours sentir, par l’intermédiaire de la Syrie. Peut-être comme contrecoup de
l’établissement des Amorrites en Mésopotamie, des populations semi-nomades,
franchissant le Jourdain, pénètrent de nouveau en force en Palestine et s’y
installent surtout à la périphérie de la zone climatique méditerranéenne,
provoquant l’effondrement des structures socio-économiques qui y prévalaient :
les agglomérations sont détruites et abandonnées, et l’économie palestinienne
se convertit à l’élevage. Cette époque, pendant laquelle une civilisation
pastorale oblitère une nouvelle fois la tradition autochtone, marque le passage
du Bronze ancien au Bronze moyen.
À partir du XIXe siècle, selon les sources égyptiennes, on assisterait
en Palestine, parallèlement à une augmentation du nombre des installations
permanentes, à une diminution de celui des tribus; mais il semble que l’on
reste encore très près de l’organisation tribale : ainsi, à Jérusalem comme à
Ascalon, l’existence de plusieurs clans est manifestée par celle de plusieurs
chefs, alors qu’elle l’est, à Jéricho, par celle de tombes présentant des
caractéristiques diverses. L’onomastique théophore est analogue à celle des
Amorrites, mais on décèle une prééminence d’Adad qui, dieu de l’orage et des
pluies – comme Baal, le «Seigneur» des mythes et des cultes agraires ougaritiques
–, devait avoir essentiellement pour fidèles des populations d’agriculteurs
sédentaires. Sous la XIIe dynastie, l’Égypte étend à nouveau son influence sur
une grande partie de la Palestine et de la Syrie; la seule expédition militaire
d’envergure dont on ait connaissance, pour le Moyen Empire, est celle que
Sésostris III conduisit jusqu’à Sichem, qu’il prit. Mais, si de
nombreux Asiatiques vont chercher du travail en Égypte, il faut par ailleurs
noter que c’est de cette époque que datent les Textes d’exécration égyptiens dirigés contre les «rebelles»
syro-palestiniens, qui portent tous des noms amorrites, de même que c’est à
partir du milieu du XIXe siècle que les agglomérations palestiniennes
commencent à s’entourer de remparts énormes. Cette situation d’agitation
interne et d’émigration sert de prélude à l’invasion hyksôs de l’Égypte.
Après l’invasion nomade qui a marqué le début de cette époque, la reconstruction du pays est en bonne voie quand celle-ci s’achève; les agglomérations, constituant des entités indépendantes les unes des autres, chacune d’entre elles ayant désormais à sa tête un seul chef, absorbent peu à peu les semi-nomades sémitiques, opération sans doute facilitée par l’appartenance de ceux-ci à la même branche sémitique du Nord-Ouest que les Cananéens.
Du XVIIIe siècle au milieu du XVIe : le Bronze moyen II, les Hyksôs
Au début du XVIIIe siècle, l’Empire égyptien d’Asie s’effondre sous le
règne effacé des derniers pharaons de la XIIe dynastie, et l’on ne trouvera pas mention, si ce n’est
peut-être une fois, de l’Égypte dans les archives diplomatiques et commerciales
de Mari. L’Égypte subit alors une invasion de populations asiatiques qui la
plonge dans le désordre : c’est la Deuxième Période intermédiaire, qui
correspond à cette époque. Le nom très imprécis d’Hyksôs, c’est-à-dire «Princes
des pays étrangers», que donnèrent à ces envahisseurs les Égyptiens, indique
que ceux-ci ne connaissaient pas l’origine exacte de ces populations.
Certainement sémites, les souverains hyksôs étaient probablement, pour la
plupart, des princes cananéens ou amorrites venus de Palestine. En effet, il
est peu vraisemblable qu’ils soient partis de Mésopotamie ou de Syrie au cours
du XVIIIe siècle, car ni les abondantes archives de ces pays ni
l’archéologie n’ont livré trace d’un tel mouvement. Par contre, la Palestine
méridionale paraît avoir été, alors, troublée par l’existence de petits princes
chefs de bandes, qui, dépourvus de terres, étaient attirés par le Delta
égyptien. C’est probablement dans ce contexte qu’il faut situer les récits de
la Genèse concernant l’entrée d’éléments hébreux en Égypte.
Infiltrations et coups de main répétés permirent aux Hyksôs de s’emparer de la
partie orientale du Delta où ils firent d’Avaris leur capitale; de là, ils
étendirent leur domination sur tout le pays. À cette époque, la Palestine –
centre d’un «empire» des Sémites du Nord-Ouest placé sous l’autorité de la
capitale hyksôs d’Avaris – atteint un niveau de civilisation remarquable, dont il
ne reste, malheureusement, que de trop rares témoins. Ainsi, de puissantes
fortifications entourent les résidences des roitelets palestiniens sans cesse
en guerre les uns contre les autres : constituées parfois, comme à Sichem, Gézer
et Jéricho, de grands murs en talus au soubassement en appareil polygonal
massif dit «cyclopéen», ces fortifications sont souvent munies, par exemple à
Megiddo, Sichem, Gézer et Hasor, de portes à étranglements successifs («portes
à tenailles»), aménagées de manière à tenir compte de l’emploi, qui, en Palestine,
date de cette époque, de chars de guerre tirés par des chevaux. Ajoutons que,
pour la première fois en Palestine, est alors édifié, à Hasor, un mur à
casemates. De spacieuses demeures, comprenant cour intérieure et étage, ont été
dégagées; le contraste que l’on constate entre celles-ci et les masures qui
leur sont contemporaines est sans doute un reflet de celui qui existait alors
entre les situations respectives des proches de ces roitelets et de la masse de
la population. Les tombeaux, creusés dans le roc, sont le plus souvent des
sépultures familiales; armes et bijoux de qualité accompagnaient les restes des
défunts fortunés, et, d’une manière générale, la plupart des objets de ce temps
que l’on connaît proviennent des tombeaux. Dans le domaine de la céramique, les
formes imitent celles des vases de métal; à côté de vases à l’engobe crème ou
rouge, on voit apparaître et se répandre, en Syrie occidentale et en Palestine,
une poterie dite «hyksôs», noire, lustrée et incrustée de pâte calcaire
blanche, dont l’origine est peut-être à chercher dans le nord de la Syrie; le
brillant des engobes soigneusement polis renforce, encore, l’illusion de métal.
Les fibules et autres objets métalliques ou bien sont d’un type local
syro-palestinien, ou bien s’inspirent de modèles égyptiens. Signalons, encore,
la qualité du travail de l’ivoire ainsi que la réputation acquise par les
Cananéens dans la teinture en pourpre, et notons que l’originalité de l’art
local apparaît également dans la sculpture de stèles telles que celle de la
«déesse au serpent» de Tell Beit Mirsim.
Complétant l’œuvre de libération nationale entreprise par les pharaons de la XVIIe dynastie, Amosis, le fondateur de la XVIIIe dynastie – qui est la première du Nouvel Empire –, s’empara d’Avaris pourchassant les Hyksôs jusqu’en Asie.
Du milieu du XVIe siècle à la fin du XIIIe : le Bronze récent, la prépondérance de l’Égypte
La conquête de la Palestine par l’Égypte, vers le
milieu du XVIe siècle, introduit à l’âge du Bronze récent. La XVIIIe dynastie des Aménophis, des
Thoutmosis et de Toutânkhamon, ainsi que la XIXe des
Ramsès et des Séti, par des raids successifs réussirent à maintenir le
protectorat de l’Égypte sur la Palestine. Mais, pendant ces trois siècles et
demi, la situation internationale subit d’importantes modifications. Profitant
d’abord de l’éclipse des Hittites, et afin d’empêcher la constitution d’un
empire du Mitanni, Thoutmosis Ier et
plusieurs autres pharaons de la XVIIIe dynastie conduisirent leurs troupes jusqu’à
l’Euphrate, et parfois même au-delà, en de fréquentes expéditions militaires;
par des campagnes annuelles, Thoutmosis III
lassa la résistance des principautés de Syrie et de Palestine, après avoir, à
Megiddo, disloqué, presque sans combat, la coalition des princes locaux. Puis,
Aménophis III ayant préféré la diplomatie aux campagnes
guerrières, les principautés asiatiques relâchèrent les liens d’obédience qui
les unissaient à l’Égypte; l’influence des Hittites se fit de plus en plus
sentir alors que celle de l’Égypte, affaiblie, sous les derniers pharaons de la
XVIIIe dynastie, par ses querelles religieuses (l’«hérésie
amarnienne»), était en régression. Séti Ier rétablit
la présence égyptienne en Palestine et résista victorieusement aux Hittites
avec lesquels il signa, probablement, la paix; les combats que Ramsès II mena, lui aussi, contre les Hittites, et qui furent
marqués, notamment, par l’indécise bataille de Qadesh, se terminèrent par la
signature d’un traité de paix maintenant le statu quo et inaugurant une période d’entente égypto-hittite
qui procura près d’un demi-siècle de paix et de prospérité aux pays du
Proche-Orient. Toutes ces opérations militaires des pharaons furent évidemment
l’occasion, pour la Palestine, de subir des destructions, des pillages, des
déportations et la perception de tributs. La situation fut encore aggravée par
deux faits. D’une part, la perpétuelle agitation et les fréquentes révoltes des
Bédouins Shasou, campés dans le Néguev et le Sinaï, amenèrent Thoutmosis II, Thoutmosis III et
Séti Ier à conduire contre eux des expéditions punitives.
D’autre part, surtout, la manifestation de la présence, à partir de l’époque
d’Aménophis II, dans les protectorats égyptiens d’Asie, en
particulier en Palestine, des ’Aperou, Khapirou ou Khabirou qui – hors-la-loi en révolte contre l’oppression ou
semi-nomades provenant du désert syrien – erraient à la lisière des cités-États
en se faisant embaucher, à l’occasion, comme mercenaires, se révéla être un
redoutable élément de confusion; notons que, si l’élément sémitique est
dominant parmi eux, l’hypothèse de leur identification au moins partielle avec
les Hébreux, bien que fort tentante, n’a pu être démontrée de façon certaine.
Quant aux Hébreux, établis dans la partie orientale du Delta, c’est
certainement sous la XIXe dynastie qu’ils sortirent d’Égypte, au cours du XIIIe siècle avant J.-C.; mais,
selon certains historiens ce serait sous le règne de Ramsès II, selon d’autres sous le règne du fils de celui-ci,
Mernéptah, que l’« Exode » aurait eu lieu, à
l’occasion peut-être d’une révolte générale de la Palestine, dans le premier
cas, d’une invasion de la partie occidentale du Delta, dans le second. Si l’on
tient compte, notamment, de l’impression, donnée par la mention dans une stèle
de Mernéptah de l’«anéantissement» d’Israël, que ce peuple devait déjà, alors,
être entré en Palestine, on estimera préférable de faire remonter l’«Exode» au
temps de Ramsès II. En tout cas, cet «événement» ne paraît pas avoir
retenu l’attention des Égyptiens.
La civilisation de la Palestine, au Bronze récent,
semble être la composante d’un reflet gauche de la civilisation égyptienne et
de l’écho assourdi de la civilisation cananéenne qui s’épanouit, du moins
jusqu’au XVe siècle, en Phénicie et en Syrie du Sud. Sans doute les
exactions commises par les Égyptiens jointes aux méfaits imputables aux bandes
semi-nomades sont-ils la cause du dépérissement constaté alors en Palestine par
rapport à la situation de ce pays à la fin du Bronze moyen, avant que les
Hyksôs n’aient été expulsés d’Égypte. Si l’on relève peu de changements dans
l’art de la fortification et dans la construction des maisons patriciennes, il
faut signaler de notables progrès réalisés dans la technique de conservation
des eaux (citernes rendues étanches grâce à un revêtement de plâtre de leurs
parois), ainsi que dans celle de leur évacuation (par exemple, à Béthel,
système de canalisations en pierre d’excellente exécution, qui desservait les
riches demeures et permettait d’évacuer, hors de la ville, l’eau de pluie et
les eaux usées). Des temples ont été dégagés dans plusieurs niveaux de
nombreuses cités (Beth-Shéan, Hasor, Lakish, Megiddo, Sichem); certains de ces
temples, par exemple dans les deux dernières de ces villes, devaient comporter
plusieurs étages; ils pouvaient, comme celui de Sichem qui, mesurant environ 25 m sur 21, est le plus grand des temples découverts en
Palestine, présenter une succession de salles : pronaos , naos et cella
(dans laquelle la statue du dieu était placée entre
deux rangées de colonnes); cette division tripartite, on la retrouve dans l’un
des temples de Hasor qui, avec les deux piliers de son porche, est en quelque
sorte un prototype du Temple salomonien de Jérusalem. Ajoutons que le «haut
lieu» de Gézer, centre cultuel remontant sans doute à la fin du Bronze moyen et
dont subsistent encore, notamment, dix pierres levées, continuait à être
fréquenté. Dans le domaine de la céramique, notons, seulement, que l’influence
égéenne se fait fortement sentir : des poteries mycéniennes ont été trouvées, en
Palestine, dès les niveaux datant du début de cette époque. Enfin, relevons
qu’alors l’usage de l’écriture se développe, pendant que de nombreuses
tentatives sont faites, dans toute la région, en vue d’obtenir une plus grande
schématisation des signes, leur disposition linéaire et l’attribution à ceux-ci
d’une valeur alphabétique; s’il est naturel de retrouver dans la Palestine,
protectorat égyptien, de nombreuses stèles et statues portant des inscriptions
hiéroglyphiques, il faut pourtant souligner qu’en ce temps-là les Cananéens
écrivaient surtout en langue accadienne, utilisant des caractères cunéiformes
gravés sur des tablettes d’argile – documents presque indestructibles qui,
précieuse source d’information, ont été retrouvés en grand nombre soit en
Palestine, soit chez leurs destinataires étrangers, en particulier égyptiens
(ainsi à Tell el-Amarna).
Il a été constaté que, vers la fin de cette période, plusieurs villes de Palestine avaient été l’objet d’une destruction violente (ainsi : Lakish au sud, Béthel au centre et Hasor au nord du pays). On attribue généralement celle-ci à l’action des Israélites, c’est-à-dire des populations qui, avant qu’elles ne franchissent le Jourdain pour entreprendre la conquête de Canaan – la «Terre promise» à Abraham et à sa descendance par leur dieu, selon la Bible –, sont appelées «Hébreux». Mais d’autres facteurs ont aussi été évoqués, à ce propos, comme des campagnes militaires égyptiennes – telle celle de Minéptah –, des conflits locaux entre cités-États cananéennes rivales, ou encore des infiltrations philistines. Ajoutons que, tout récemment, l’archéologue israélien I. Finkelstein, dans son ouvrage intitulé The Archaeology of the Israelite Settlement , cité in Bibliographie , a soutenu l’hypothèse selon laquelle les Israélites auraient été essentiellement des Cananéens, réduits sur place à redevenir, pendant un temps, des pasteurs nomades.
Période israélite (du début du XIIe siècle à 587 av. J.-C.) : l’âge du Fer
L’époque prémonarchique (du début du XIIe siècle à la fin du XIe av. J.-C.)
Si l’action des Israélites, aux XIIIe-XIIe siècles, et celle des
Peuples de la Mer, au début du XIIe, mirent fin à la période cananéenne de la Palestine,
pourtant, pendant deux siècles encore, des cités-États cananéennes contrôlèrent
les vallées et les plaines de la Palestine septentrionale. Les Cananéens, après
avoir reçu l’apport d’un sang nouveau, montreront d’ailleurs une nouvelle
vitalité sous le nom de Phéniciens, et participeront ainsi, avec Israël, à
l’élaboration de la civilisation palestinienne de l’âge du fer.
La Bible est la
seule source d’informations détaillées que l’on possède sur ce qu’auraient été
l’installation et l’organisation des Israélites en Canaan : après que, dans ses
cinq premiers livres (Genèse , Exode , Lévitique , Nombres , Deutéronome :
ensemble appelé «Pentateuque» par les Chrétiens, et « Tôrâh »,
c’est-à-dire «Loi», par les Juifs – car, selon ceux-ci, ces écrits
renfermeraient les commandements que les Hébreux, par l’intermédiaire de Moïse,
auraient reçus de Yahweh leur dieu, au mont Sinaï, après leur sortie d’Égypte
[l’«Exode»], comme conditions de son «Alliance» avec eux), ont été racontées
les origines du monde et des Hébreux, ainsi que les pérégrinations de ceux-ci
jusqu’à leur arrivée au bord du Jourdain – en somme, la préhistoire du «Peuple
élu» –, les livres suivants (Josué , Juges , Samuel , Rois , Chroniques , Esdras
et Néhémie )
narrent l’histoire de ce peuple depuis son entrée en Canaan jusqu’à son retour
d’Exil au temps des Perses; la Bible comprend
encore d’autres livres, tels ceux portant les noms de prophètes, ou ceux qui,
comme Psaumes , Proverbes , Cantique des Cantiques , Ecclésiaste ,
sont des ouvrages ayant un caractère plus philosophique ou littéraire.
Malheureusement, ces livres, qui témoignent de l’utilisation plus ou moins
habile de plusieurs traditions d’époques ou de provenances différentes, n’ont
pas été rédigés d’une manière conforme aux normes reconnues par les historiens
modernes. Chaque fois que cela est possible, il est indispensable de confronter
les informations qu’ils fournissent aux données de l’archéologie, par exemple.
Résumons l’hypothèse actuellement dominante.
Lorsqu’ils pénétrèrent en Canaan, après avoir franchi le Jourdain, les
Israélites y trouvèrent, déjà établies, des tribus sœurs dont certaines
n’étaient pas allées en Égypte, et dont d’autres, qui en venaient, étaient
entrées en Canaan par le Sud. La pénétration et l’installation à l’ouest du
Jourdain des tribus sorties d’Égypte se firent vraisemblablement en ordre dispersé
et dans des conditions qui durent varier de l’une à l’autre selon les
circonstances, l’attitude des populations que chacune trouva en face d’elle, et
les forces en présence. S’ils parvinrent bien à enlever quelques villes, ou à
conclure quelques accords avec tel ou tel prince local, les Israélites, dans la
plupart des cas, durent, d’abord, se contenter des plus mauvaises terres, et
s’installer dans les régions accidentées de l’est du pays; c’est ainsi que les
tribus d’Ephraïm et de Manassé, grâce à l’utilisation de citernes étanches
(progrès technique évoqué, ci-dessus, à propos de l’époque précédente), purent
s’installer dans les parties de la future Samarie qui, démunies de sources,
recevaient des pluies assez abondantes. Le clan, qui s’identifia en fait au
village, prit le pas sur la tribu au cours de ce processus de sédentarisation.
Les cités israélites s’entourèrent d’épais remparts aux murs casematés, dont la
construction révèle de nombreux emprunts faits à la technique indigène.
Rassemblées, selon la Bible , à
Sichem par Josué peu avant sa mort, les tribus y auraient, d’une part, confirmé
leur Alliance avec Yahweh, et, d’autre part, institué entre elles une sorte
d’amphictyonie ayant à sa tête un «Juge» dont le rôle se serait limité,
normalement, à apaiser les différends entre les tribus; à l’occasion de
conflits importants avec les indigènes, des personnages, sans doute chefs
locaux, que la Bible appelle, pour la
circonstance, «Grands Juges », auraient pris la tête de
coalitions occasionnelles de tribus. Sous la pression des événements, et après
quelques tentatives, localisées et sans suite, d’instauration d’une monarchie,
Saül, qui avait conduit Israël à la victoire, aurait été proclamé roi par les
tribus dans les dernières décennies du XIe siècle. Sur le plan religieux, un sanctuaire portatif,
appelé «Tabernacle» ou «Tente de Réunion», qui n’était sans doute encore qu’une
tente abritant une arche – l’«Arche d’Alliance» construite par Moïse sur
l’ordre de Yahweh (cf. Exode , XXV, 10-22) –, était
considéré comme constituant la demeure de Yahweh au milieu de son peuple, en
même temps que le signe visible de l’Alliance conclue entre l’un et l’autre; ce
sanctuaire aurait été établi à Silo (ville située à 30 km au nord de Jérusalem) qui devenait ainsi le centre
religieux des tribus, et il y serait resté jusqu’à ce que, transporté parmi les
combattants israélites, au cours d’une bataille, il ait été capturé par les
Philistins, au milieu du XIe siècle; quand ceux-ci l’eurent rendu, il ne fut pas
reconduit à Silo, qui avait peut-être, d’ailleurs, été détruite par les
Philistins. D’autres lieux, comme Sichem, Béthel et Mambré (ce dernier près
d’Hébron), étaient considérés comme saints par les Israélites qui y
rattachaient tel ou tel épisode de la vie de leurs grands ancêtres, les
patriarches; autels, pierres levées ou chênes, notamment, y étaient l’objet
d’une grande vénération.
Au début du XIIe siècle, sous le règne de Ramsès III, qui fut pour la XXe dynastie le seul, et pour
le Nouvel Empire le dernier grand pharaon, la menace des Peuples de la Mer –
lesquels venaient sans doute de la région constituée par les îles de la mer
Égée et les côtes de Grèce et d’Asie Mineure, et peut-être surtout de l’île de
Crète – s’était gravement précisée. Les Hittites ayant, finalement, été
submergés par ces peuples, la Syrie et la Palestine paraissaient à la merci des
envahisseurs; par une victoire décisive, Ramsès III
écarta à peu près définitivement ceux-ci de la région. Quant à la tentative que
certains d’entre eux firent sur le Delta oriental, par voie de mer, elle se
solda, également, par un cuisant échec; pourtant, une partie des envahisseurs,
en particulier le peuple dont le nom déformé a donné celui de «Philistins»,
réussit à s’établir dans la région côtière qui s’étend entre Gaza et le mont
Carmel : c’est à ce peuple que la Palestine doit l’appellation qui est toujours
la sienne. Après sa double victoire sur les Peuples de la Mer, Ramsès III reprit possession de la Palestine par une seconde
campagne; mais, déjà, toute la région côtière échappait à son contrôle, et, peu
d’années plus tard, ce fut vraisemblablement tout Canaan qui fut perdu pour
l’Égypte.
Aucun texte provenant des Philistins eux-mêmes n’a encore été retrouvé; ce que l’on sait de leur histoire en Palestine, on le doit à des documents égyptiens, davantage à la Bible , et aussi aux nombreux vestiges archéologiques découverts en ce pays. Les Philistins, à partir des dunes bordant le littoral de la Palestine méridionale, étendirent bientôt leurs conquêtes vers l’intérieur en s’emparant de la plaine de la Séphéla. Ils divisèrent leur territoire en cinq districts, ou toparchies, ayant respectivement comme ville principale : Gaza, Ashqelon (= Ascalon), Ashdod, Eqron et Gath. C’est à Gaza qu’était célébrée la grande fête philistine des Panégyries de Dagon, mais c’est à Ashdod que s’élevait le temple de ce dieu. Chacune de ces circonscriptions était dirigée par un prince ou tyran. Alliés à un autre de ces Peuples de la Mer, qui, établi à Dor, au sud du mont Carmel, avait également entrepris d’agrandir vers l’intérieur ses possessions en conquérant la plaine de Saron, et sachant profiter des combats qui opposaient Cananéens et Israélites, les Philistins, dont l’armée était dotée de chars de guerre et d’armes en fer, furent les principaux adversaires des Israélites en Canaan. Après s’être rendus maîtres de la plaine, les Philistins attaquèrent la «montagne» vers le milieu du XIe siècle; ils s’emparèrent, comme on l’a vu ci-dessus, de l’Arche d’Alliance, et, s’étant établis en plusieurs points stratégiques situés au sud et au nord de Jérusalem, interdirent aux Israélites la fabrication de tout instrument en fer afin de les maintenir, vis-à-vis d’eux, dans une situation d’infériorité sur le plan de l’armement. Pendant la seconde moitié du XIe siècle, le sort des armes fut alternativement favorable aux uns et aux autres. Ce sera seulement sous le règne de David que les Philistins, repoussés vers la côte, cesseront d’inquiéter Israël; après le VIIIe siècle, on perd leur trace en tant que peuple : ainsi, c’est à propos de la campagne victorieuse conduite contre eux par le roi de Juda Ozias que la Bible fait mention des Philistins pour la dernière fois. Parmi les témoins archéologiques de la présence des Philistins en Palestine, mentionnons la céramique et les sarcophages. La première constitue, en fait, une variante locale de la céramique mycénienne, caractérisée, notamment, par ses formes (cratères, vases «à étrier») et ses motifs décoratifs (damiers, spirales, oiseau ressemblant à un cygne); elle a été retrouvée sur la plupart des sites correspondant aux villes que la Bible dit avoir été occupées par les Philistins, ainsi qu’en de nombreux autres lieux : citons Megiddo, Beth-Shéan, Béthel, Jaffa, Gézer, Beth-Shémesh (à mi-chemin entre Jérusalem et Ashdod) et Lakish. Quant aux sarcophages en argile cuite, découverts en particulier dans les cimetières de Beth-Shéan, Lakish et aussi Tell el-Fariah (à 25 km au sud de Gaza), ils imitent grossièrement les sarcophages anthropomorphes égyptiens : tête énorme, parfois munie d’une coiffure à plumes semblable à celle que portent les guerriers philistins sur les bas-reliefs égyptiens, et bras minuscules; poteries, bijoux et armes avaient généralement été déposés dans la tombe autour du sarcophage.
L’époque monarchique (de la fin du XIe siècle à 587 av. J.-C.)
Saül, devenu roi, s’établit à Gibéah (Tell el-Foul),
située à 6 km au nord de Jérusalem, qu’il fortifia. Battu par les
Philistins, il réussit à redresser la situation et décida, alors, de constituer
un corps permanent de mercenaires grâce auquel il put éloigner la menace que
les peuples voisins (Araméens au nord, Ammonites, Moabites et Édomites à l’est,
Amalécites au sud) faisaient peser, de tous côtés, sur Israël
. Attaqué de nouveau par les Philistins, il fut tué
et son armée écrasée. David, qui, sous le règne de Saül, s’était distingué à un
point tel que, devenu l’objet de la jalousie du roi, il avait dû s’enfuir chez
les Philistins, fut proclamé roi à Hébron, d’abord par les hommes de Juda – la
tribu dont il était originaire –, puis également, après une courte guerre
civile, par les Israélites du Nord. Vers l’an 1010 avant J.-C., David était
donc roi de tout Israël. Si les Philistins avaient pu, tout d’abord, se réjouir
de l’accession de leur protégé à une royauté sur Juda qui paraissait mettre fin
à la monarchie unitaire inaugurée par Saül, ils réagirent vivement lorsque
David rassembla, à son tour, tout Israël sous son sceptre. Mais, repoussés vers
la côte, ils furent bientôt réduits à la défensive; ils finirent même par
reconnaître la suzeraineté de David, qui serait allé jusqu’à enrôler
quelques-uns d’entre eux dans sa garde personnelle. Se tournant, alors, contre
les Cananéens, David leur enleva les villes qu’ils tenaient encore. Puis, il s’empara
de Jérusalem, ville forte de la peuplade amorrite des Jébuséens, avec l’aide de
sa seule garde personnelle – ce qui faisait de cette cité un domaine royal
indépendant du territoire de toute tribu, situation bien marquée par le nom de
«Cité de David» qu’il lui donna. Résidence royale, Jérusalem devint également,
quand l’Arche d’Alliance y eut été transportée, la capitale religieuse
d’Israël. Inquiets de la puissance du royaume de David, dont le territoire
enjambait, déjà, le Jourdain, les Ammonites s’allièrent aux petits États
araméens du Nord pour s’opposer à lui. Après plusieurs campagnes victorieuses,
David se trouva à la tête d’un empire qui, en dehors de la Palestine – où les
Philistins, dans l’étroit territoire qu’ils conservaient le long de la côte, se
trouvaient réduits à la vassalité –, s’étendait au sud de la mer Morte sur
Édom, à l’est, au-delà de la zone précédemment occupée de l’autre côté du
Jourdain, sur Moab et Ammon, et, au nord, sur les États araméens sis en deçà de
Qadesh (sur l’Oronte) à la frontière du royaume ami de Hamat. Ainsi, David
avait accès au golfe d’Aqaba et contrôlait les principales pistes caravanières
de la région; ajoutons qu’il établit des relations commerciales avec Hiram Ier, roi de Tyr. Profitant de l’éclipse simultanée de
l’Égypte, alors dans sa Troisième Période intermédiaire, et des principaux
États du Proche-Orient asiatique, David avait donc étendu la sphère d’influence
d’Israël de la frontière égyptienne aux abords de l’Euphrate, mises à part les
cités de la côte phénicienne. Parallèlement, David s’attacha à organiser
l’administration du pays. Mais il eut à réprimer une révolte qui avait éclaté
parmi les tribus du Nord, jalouses de l’influence prépondérante qu’avaient sur
lui celles du Sud, en particulier celle de Juda. Les querelles intestines
concernant sa succession risquant de mettre son œuvre en péril, David, de son
vivant, fit proclamer et sacrer roi Salomon, l’un de ses fils. La Bible attribue quarante ans de règne aussi bien à David qu’à
Salomon; celui de ce dernier se serait déroulé, approximativement, de 970 à 931
avant J.-C. À la mort de David, le prince édomite Hadad, qui s’était réfugié en
Égypte, rentra dans son pays et rendit Édom indépendant; pourtant, Salomon
conserva le contrôle des mines et des pistes caravanières de la région. Par
ailleurs, l’Araméen Rezon enleva Damas; sa dynastie allait devenir le principal
adversaire d’Israël. Le reste de l’empire ne bougea pas. Salomon dota la
Palestine de puissantes forteresses, relevant notamment, en en améliorant
encore l’efficacité, les murailles des villes qu’avaient autrefois fortifiées
les Hyksôs (excepté Jéricho et Sichem); il réorganisa et modernisa l’armée,
créant un corps de chars de combat (les écuries [?]
découvertes à Megiddo datant plutôt du règne du roi d’Israël Achab, 874-853).
Cependant, plutôt que de guerroyer, Salomon, profitant, comme son père, de
l’effacement des principaux États voisins, se contenta d’utiliser sa puissance
militaire comme arme diplomatique. Pour conjurer le danger que lui faisaient
courir les bonnes relations existant entre Édom et l’Égypte, il rechercha
l’alliance du pharaon, épousant même l’une de ses filles. Salomon accrut les
ressources de son royaume en développant, en particulier, ses activités
commerciales : amplifiant les relations que David avait établies avec Hiram de
Tyr, il construisit avec l’aide de celui-ci, à Eçyon-Géber (sur le golfe
d’Aqaba, entre les villes actuelles d’Aqaba et d’Élat), une flotte marchande
destinée à commercer avec Ophir; d’autre part, revendant aux Égyptiens des
chevaux acquis en Cilicie, il exportait en Syrie les chars de combat que les
Égyptiens lui avaient remis en échange. Afin d’améliorer l’administration de
son royaume, il divisa celui-ci – Juda étant mis à part – en douze préfectures
qui ne correspondaient pas aux territoires respectifs des tribus, brisant ainsi
le cadre de celles-ci; chaque mois, l’une de ces préfectures devait subvenir
aux besoins de la maison royale; c’est entre elles, aussi, qu’étaient réparties
les corvées. À Jérusalem, Salomon réalisa de somptueuses constructions,
utilisant les services de Hiram qui lui fournit les architectes et le bois
provenant des forêts du Liban : au nord de la Cité de David, sur le mont
Moriyah, il bâtit un palais pour lui-même et un Temple pour Yahweh, le tout
devant être entouré d’une puissante muraille. Mais les grandes réalisations de
ce règne ne furent possibles qu’au prix de taxes et de corvées qui
indisposèrent le peuple; il semble qu’il fut reproché à Salomon, d’une part de
trop imiter, lui, le roi du «Peuple élu», les autres souverains de son temps – par exemple en se constituant un harem de femmes
d’origines et de religions diverses –, et,
d’autre part, de favoriser la tribu de Juda. À la suite d’une rébellion des
tribus du Nord, à laquelle il avait été mêlé, l’Éphraïmite Jéroboam, que
Salomon avait chargé de veiller à l’exécution des corvées dans cette région,
s’enfuit en Égypte auprès de Shéshonq, le fondateur de la XXIIe dynastie; ce fait était de
mauvais augure pour l’avenir de la monarchie unitaire. Avant d’en finir avec le
règne de Salomon, notons que c’est de cette époque que date la plus ancienne
inscription hébraïque actuellement connue – le «calendrier de Gézer » – texte de sept lignes sur les saisons, écrit sur
une plaque de calcaire; sans doute est-ce le même souverain qui, là encore à
l’exemple des principaux chefs d’État voisins, chargea ses scribes de mettre
par écrit, notamment, les grands faits du règne ainsi que les traditions
qu’Israël avait conservées, mais aussi, après les avoir adaptées en particulier
à la théologie d’Israël, diverses traditions sur les «origines» transmises dans
les écoles de scribes d’Égypte, des cités-États de Canaan ou de Phénicie : la
rédaction de la Bible était ainsi commencée, mais
précisons, aussitôt, qu’aucun vestige d’une version d’écrits bibliques
remontant à l’époque monarchique n’a encore été découvert.
Salomon mort, son fils Roboam fut accepté d’emblée
comme roi par les Judéens; quant aux tribus du Nord, elles mirent comme
condition à leur accord l’allégement des taxes et des corvées qui leur étaient
imposées. Le refus de Roboam provoqua la rupture de l’unité du royaume. Au Sud,
Roboam régna sur le « Royaume de Juda », comprenant Jérusalem, le territoire de la tribu de
Juda et d’une partie de celle de Benjamin; au Nord, Jéroboam régna sur le « Royaume d’Israël » qui
était constitué par tout le reste du pays. Mais, tandis que dans le royaume du
Nord aucune famille ne resta longtemps sur le trône, en Juda la succession
davidique ne fut jamais contestée. Jéroboam choisit comme capitale Tirsa (Tell
el-Farah, au nord-est de Sichem). Alors le pharaon Shéshonq Ier exécute un raid en Palestine, rançonnant Jérusalem;
mais la situation de l’Égypte ne lui permet pas de rétablir son protectorat sur
la région syro-palestinienne qui va connaître une période d’agitation confuse :
le conflit permanent entre les deux royaumes de Palestine et les révolutions de
palais qui se succèdent dans le royaume d’Israël jusqu’à l’avènement d’Omri, en
885, favorisent les tentatives que font Édomites, Ammonites, Philistins et, un
peu plus tard il est vrai, Moabites, pour recouvrer leur indépendance; on voit,
tour à tour, Juda s’allier contre Israël aux Araméens de Damas, et Israël
s’allier contre ceux-ci aux Judéens. Signalons qu’entre-temps Omri a fondé
Samarie pour en faire la capitale du royaume d’Israël. Le retour en force de
l’Assyrie, sur la scène du Proche-Orient, va modifier la situation. Attaquant
le roi de Damas, l’Assyrie voit s’opposer à elle une coalition groupant les
forces des royaumes araméens, et aussi des contingents envoyés par le roi
d’Israël Achab et le pharaon Osorkon II; la
bataille, en 853, fut indécise. La guerre reprenant entre Araméens et
Israélites, Jéhu, le chef des armées israélites, renverse la dynastie d’Omri
(841), et paie tribut aux Assyriens; les Araméens feront alors subir un long
siège à Samarie, mais, au début du VIIIe siècle, ils cesseront de représenter un danger pour
Israël. C’est alors que le petit-fils de Jéhu, Joas, victorieux du roi de Juda
Amasias, fit abattre, sur une longueur d’environ 200 m, le mur de Jérusalem protégeant, du côté du nord, le
quartier de la ville qui, au-delà de la vallée du Tyropéon, s’était développé
sur la colline occidentale. Sous le long règne de Jéroboam II (783-743), Israël étend de nouveau son influence de
Hamat au golfe d’Aqaba, pendant qu’en Juda, Ozias (781-740), connu également
sous le nom d’Azarias, ayant reconstruit et rendu plus forte la partie de la
muraille de Jérusalem qui avait été démolie au temps de son père, s’efforce de
rétablir des relations commerciales, par la mer Rouge, avec Ophir. En ce temps
de prospérité économique, les différences sociales s’accusent; le prophète Amos
se lève pour condamner le relâchement moral et religieux des Israélites. Quand
Téglat-Phalasar III devient roi d’Assyrie, en 745, celle-ci se trouve
en état de reprendre son action en Syrie; Israël lui paie tribut. Mais,
bientôt, Damas et Samarie s’associent à Tyr et à Gaza contre l’Assyrie,
menaçant de détrôner et assiégeant dans Jérusalem (734) Achaz de Juda qui
refuse de prendre part à cette coalition. Malgré le prophète Isaïe, Achaz se
reconnaît le vassal de l’Assyrie et demande son aide. L’Assyrie l’emporte sur
ses adversaires, annexe la Syrie, la Transjordanie, la Galilée et la région
côtière autour de Dor, et en déporte une partie des habitants; le roi d’Israël
est assassiné par un partisan des Assyriens qui s’empare du trône. Sous le
règne de Salmanasar V (727-722), les Syriens
sollicitent l’aide de l’Égypte contre l’Assyrie, et le roi d’Israël, trahissant
cette dernière, s’associe à eux. Samarie est assiégée et, au bout de trois ans,
doit capituler (décembre 722 ou janvier 721); Salmanasar venait de mourir;
Sargon II, qui lui avait succédé, annexe Israël qui sera
administré par un gouverneur assyrien, et déporte en haute Mésopotamie l’élite
de la population qu’il remplacera par des colons originaires, notamment, de
Mésopotamie et de Médie. Juda, où régnait soit Achaz, soit Ézéchias (selon la
chronologie retenue), était resté prudemment en dehors du conflit; cette
attitude lui procurera un sursis d’environ 130 ans.
Peu après, Sargon triomphe des Égyptiens à Gaza dont il déporte le roi qui
était leur allié, et, dix ans plus tard, le commandant des troupes assyriennes
enlève Ashdod pour couper court aux intrigues de l’Égypte. À la fin du siècle,
Ézéchias, malgré Isaïe, prend part à une coalition soutenue par l’Égypte, et
dirigée contre l’Assyrien Sennachérib. Vainqueur des Phéniciens, celui-ci, en
701, envahit le royaume de Juda. Devant cette menace, Ézéchias rebâtit toute la
muraille délabrée de Jérusalem en la dotant de tours, et construit un deuxième
mur, au nord du précédent, pour protéger l’extension du quartier occidental de
la ville dans cette direction; il fortifie, également, les points faibles de la
Cité de David, et améliore le ravitaillement en eau de celle-ci au moyen d’un
canal souterrain. Les Égyptiens venus à son secours sont battus, les villes de
Juda tombent les unes après les autres, et Jérusalem est assiégée. Mais,
finalement, Ézéchias parvient à acheter le départ de Sennachérib, inquiet des
événements qui se produisaient du côté de Babylone. Le pharaon Taharqa ayant
poussé les cités phéniciennes à la rébellion contre l’Assyrie, aux prises avec
de nombreux adversaires depuis la Médie jusqu’à l’extrémité de l’Asie Mineure,
Assarhaddon dévaste Sidon et soumet Tyr, puis, en 671, envahit l’Égypte,
brûlant Memphis et transformant les princes locaux en rois vassaux; son fils et
successeur, Assurbanipal, écrase, en Haute-Égypte, un dernier sursaut de
Taharqa et de son fils, et saccage Thèbes; pourtant, vers le milieu du siècle,
le roi de Saïs, Psammétique, reconstitue sous son sceptre l’unité de l’Égypte,
en prenant soin de ne pas s’immiscer dans les affaires d’Asie pour ne pas
provoquer l’intervention de l’Assyrie. Pendant ce temps, à Jérusalem sous le
long règne de Manassé (687-642), l’influence de l’Assyrie est si forte qu’on en
vient à installer les cultes du vainqueur jusque dans le Temple de Yahweh. Quand
Josias (640-609) monte sur le trône de Juda, l’étreinte de l’Assyrie, dont
l’autorité sera partout en recul dans les dernières années du règne
d’Assurbanipal, commence à se desserrer; non seulement il élimine de son
royaume les cultes assyriens et reprend possession des territoires que
Sennachérib avait enlevés à Juda, mais, de plus, tentant de reconquérir toute
la Palestine, il parvient à s’emparer d’une grande partie de la province
assyrienne de Samarie ainsi que d’une portion du pays philistin; enfin, à tous
ses sujets il impose la réforme religieuse décidée en 622. En 616, l’Égypte,
soucieuse de maintenir l’équilibre des forces en Asie, s’allie à l’Assyrie
assaillie de toutes parts, et, en 609, le pharaon Néchao décide d’aller lui
prêter main forte; Josias, qui, pour sauvegarder son indépendance, s’était
opposé au passage des Égyptiens à travers son royaume, est battu et tué à
Megiddo. Égyptiens et Assyriens sont tenus en échec par leurs adversaires;
l’Assyrie disparaît de la scène, et les vainqueurs se partagent la région : la
suzeraineté sur la Syrie et la Palestine est attribuée au roi de Babylone
Nabopolassar. Mais Néchao a gardé, en fait, le contrôle de la Syrie, et a mis à
la tête des États de la région des partisans de l’Égypte, tel le roi Joiaqim (609-598)
à Jérusalem. En 605, Nabuchodonosor écrase, sur l’Oronte, les Égyptiens qui
vont être contraints de se replier en Égypte. Dans les dernières années de sa
vie, Joiaqim, qui – sous la pression de la faction pro-égyptienne, puissante à
Jérusalem – a voulu contester la suzeraineté babylonienne, voit son royaume
ravagé par des incursions militaires. Peu après sa mort et l’accession au
trône, en 598, de son fils Joiakîn (ou Jéchonias) qui ne régna que trois mois,
les Babyloniens viennent assiéger Jérusalem (597); le roi se rend : la cité
ainsi que le Temple sont pillés, les notables et les artisans qualifiés sont
déportés en Babylonie avec le roi qui est remplacé, sur le trône, par son oncle
Sédécias (597-587). À l’instigation des pharaons Psammétique II puis Apriès, Sédécias finit par se révolter;
Jérusalem est de nouveau assiégée; après une diversion provoquée par Apriès, le
siège reprend et la ville capitule (587) : pillage et incendie sont accompagnés
d’une nouvelle déportation dont sont victimes, notamment, les derniers
notables; la famille royale est massacrée, le roi est ensuite aveuglé et
déporté. Un gouverneur judéen, Godolias, est mis à la tête du pays; des
fanatiques l’ayant assassiné, les Judéens, effrayés, émigrent en grand nombre
en Égypte, emmenant avec eux le prophète Jérémie. Alors, Juda est rattaché à la
province de Samarie. Sous les successeurs de Nabuchodonosor, la condition
d’homme libre sera reconnue à Joiakîn, et un rang honorable lui sera attribué à
la cour de Babylone.
À l’époque prémonarchique, les deux lieux de culte israélites les plus importants avaient été Gilgal (près de Jéricho), où, selon la Bible , Josué, après la traversée du Jourdain, avait fait dresser un cercle de douze pierres, et Silo, qui abritait l’Arche d’Alliance. Peu à peu, le culte de Yahweh avait supplanté, dans nombre de sanctuaires cananéens, celui de Baal, le dieu des Hébreux y héritant d’une grande partie des attributs du dieu local. Le transfert, effectué par David, de l’Arche d’Alliance dans sa capitale, Jérusalem, fit de cette ville, on l’a vu, la capitale religieuse du royaume, caractère qui fut encore accentué lorsque Salomon y eut fait construire le Temple. Le plan de celui-ci, dont aucun vestige n’a encore été découvert, n’est connu que par la Bible ; il semble qu’il ait rappelé (cf. supra , le «Bronze récent») celui de temples cananéens. Orienté d’est en ouest, il était essentiellement constitué par trois salles disposées en enfilade : le vestibule, dont l’entrée était flanquée de deux colonnes, le «Saint» et le «Saint des Saints» dans lequel se trouvait l’Arche d’Alliance. Selon la Bible , également, le sacerdoce y était réservé aux membres de la tribu de Lévi ; ceux d’entre eux qui descendaient d’Aaron – le frère de Moïse, que, au Sinaï, Yahweh avait désigné pour exercer, et ses descendants après lui, le sacerdoce au milieu du Peuple élu – étaient prêtres, ayant à leur tête les fils de Sadoq (c’est-à-dire les descendants de celui qui, au temps de David, avait été le chef des prêtres de Jérusalem); les autres, les lévites, les assistaient dans leurs fonctions. Il semble que, parmi ces lévites, il faille compter d’anciens prêtres, ou leurs descendants, des sanctuaires israélites autres que celui de Jérusalem; à la suite de la centralisation religieuse ordonnée en faveur du Temple de Jérusalem, ce sacerdoce provincial aurait été contraint de se joindre à celui du Temple, où un rôle subalterne lui aurait été attribué. Lorsque, à la mort de Salomon, les tribus du Nord se séparèrent de celle de Juda, elles n’abandonnèrent pas, pour autant, le culte de Yahweh. Mais, pour mettre fin à l’emprise que le Temple de Jérusalem – la capitale du roi de Juda – pouvait exercer sur ses sujets, Jéroboam décida d’ériger, aux deux extrémités de son royaume, deux lieux de culte israélites en sanctuaires officiels : Dan, au nord, Béthel au sud; la rupture politique se doublait, ainsi, d’un schisme religieux. Les taureaux (et non pas les veaux, comme les appelle la Bible ) d’or qui furent placés dans ces sanctuaires n’étaient pas des idoles, mais, tels les Chérubins de l’Arche d’Alliance, ils devaient servir de piédestal à Yahweh; pourtant, le taureau était trop associé, dans tout le Proche-Orient, au dieu de l’orage, pour que, par son intermédiaire, de graves contaminations religieuses ne se produisent pas. Sous le règne d’Achab, auquel son père, Omri, avait fait épouser Jézabel, fille du roi de Tyr, la reine introduisit le culte de Baal dans le royaume d’Israël; la réaction yahwiste y fut conduite par le prophète Élie, mais ce sera seulement Jéhu qui, après son coup d’État, démolira le sanctuaire de Baal édifié à Samarie, exterminant les prêtres et les fidèles de ce dieu. Quand les Assyriens eurent pris Samarie et remplacé une partie de la population du royaume d’Israël par des étrangers, ceux-ci introduisirent leurs propres cultes dans le pays, considérant Yahweh seulement comme une divinité locale; les Israélites qui étaient restés sur place furent donc noyés, en quelque sorte, dans ce syncrétisme religieux. Dans le royaume de Juda où Joram, fils de Josaphat, avait épousé Athalie, fille du roi d’Israël Achab, non seulement le culte de Baal fut autorisé sous le règne de Joram, mais, de plus, lorsque après la mort de son mari puis de son fils Ochozias elle eut pris le pouvoir, Athalie donna refuge aux fidèles de ce dieu qui fuyaient Israël pour échapper à Jéhu, et fit construire, à Jérusalem, un temple pour Baal. Le clergé yahwiste ayant organisé une révolte et fait tuer Athalie, le successeur de celle-ci, Joas, fils d’Ochozias, qui avait été caché et élevé dans le Temple de Yahweh, élimina de Jérusalem le culte de Baal. Un peu plus tard, Achaz, subissant l’influence politique et religieuse de l’Assyrie, se laissa aller à un certain syncrétisme religieux. Son fils Ézéchias, sous la pression des prophètes Isaïe et Michée, restaura le pur yahwisme et tenta de supprimer les sanctuaires provinciaux (cananéens et yahwistes). Enfin, après que sous Manassé, fils d’Ézéchias, les cultes assyriens eurent été installés dans le Temple de Yahweh – ce qui, par contrecoup, fut, pour la religion cananéenne populaire, l’occasion d’un nouvel essor –, Josias, on l’a vu ci-dessus, élimina de son royaume tous les cultes étrangers, puis, à la suite de la prétendue découverte dans le Temple du «Livre de la Loi» – probablement, en réalité, le recueil de préceptes traditionnels dans le royaume du Nord, que des lévites, ayant fui le pays en 721, auraient transmis à leurs collègues de Jérusalem et qui se trouveraient consignés dans le Deutéronome –, décida, en 622, d’opérer une profonde purification des pratiques religieuses, détruisant les sanctuaires provinciaux et rassemblant les prêtres de Yahweh à Jérusalem. Parmi ces sanctuaires, il faut sans doute compter celui de Lakish qui date du Xe siècle, et celui d’Arad qui, remontant au milieu du même siècle, est le plus ancien temple israélite découvert jusqu’ici; à propos de ce dernier, on remarquera, d’une part, que son orientation et son plan en trois parties, notamment, sont identiques à ceux que la Bible attribue au Temple édifié à Jérusalem par Salomon, et, d’autre part, que, selon toute vraisemblance, son autel cessa d’être en service sous le règne d’Ézéchias, et ses murs furent abattus sous celui de Josias; d’après les allusions contenues dans la Bible , il semblerait que l’action de Josias contre ces sanctuaires se soit étendue jusqu’à Beershéba, où, justement, des indices archéologiques de l’existence d’un temple, à l’époque monarchique, en cette ville ont été fournis, à partir de 1970, par les campagnes de fouilles conduites sur ce site. La mort tragique de Josias mit un terme à la réforme religieuse; il faudra maintenant, malgré les objurgations du prophète Jérémie, attendre les épreuves de l’Exil pour que se manifeste un renouveau de la religion nationale. Il convient de souligner, à ce propos, que, jusqu’à ce moment-là, cette religion repose sur un hénothéisme ou une monolâtrie qu’il ne faut pas confondre avec le monothéisme : si Yahweh est le dieu unique du Peuple élu, les autres peuples ont aussi leurs dieux; ce qui, pour les yahwistes, est inadmissible, c’est que ces autres dieux viennent empiéter sur le domaine réservé à Yahweh. À partir de l’Exil, les Juifs, sous l’influence des prophètes, auront de plus en plus tendance à considérer Yahweh non seulement comme le dieu supérieur à tous les autres dieux, mais même, dans une perspective universaliste, comme le Dieu unique – parvenant, ainsi, à une conception monothéiste de la divinité.
L’exil et la période perse (587-333 av. J.-C.)
Le territoire du royaume de Juda, qui,
administrativement, avait été rattaché à la province de Samarie après le
meurtre de son gouverneur judéen, ne fut pas repeuplé par des colons comme
l’avait été celui du royaume d’Israël. Mais les vides causés par la guerre et
ses suites (massacres, déportations, fuite en Égypte) furent comblés par les
peuples voisins : Édomites, Ammonites et Moabites; ils occupèrent notamment le
sud du pays jusqu’à mi-chemin entre Hébron et Bethléem, Hébron ne devant être
repris qu’au début de la révolte des Machabées. Quant aux indigènes, ils se
composaient surtout de petites gens, parmi lesquels le petit peuple des
campagnes était le plus nombreux.
La prise de Babylone par ses troupes, en 539, permit
au Perse Cyrus de mettre fin à l’empire chaldéen ou néo-babylonien. Tolérant,
Cyrus protégea officiellement, dans chacun des pays constituant son empire, la
religion locale. C’est ainsi que, dès la première année de son règne à Babylone
(538), il autorisa par un édit, selon la Bible , les Juifs à retourner dans leur pays et à restaurer
le Temple de Jérusalem – leur restituant les objets du culte qui y avaient été
pris. La suite des événements est assez confuse dans la Bible. Il semble que deux caravanes de rapatriés aient quitté
la Mésopotamie, l’une aussitôt après l’Édit de Cyrus, l’autre (vers 520) sous
Darius Ier; toutes les deux auraient été conduites par un prince
de la maison de David, la première par Sheshbassar, la seconde par Zorobabel
accompagné du prêtre Josué; deux autres membres de la communauté judéenne de l’Exil,
le scribe Esdras et Néhémie, échanson du roi de Perse, auraient joué un grand
rôle dans la restauration nationale et religieuse en Juda, que se serait
efforcée d’entraver l’aristocratie samaritaine – Juda
dépendant toujours de Samarie – craignant d’être
supplantée, sur place, par les notables judéens revenus dans leur pays après
cinquante ans d’exil. L’autel des sacrifices aurait été restauré dès 538, et
les travaux de reconstruction du Temple auraient commencé aussitôt. Mais les
Samaritains, intervenant auprès du roi de Perse, seraient parvenus à faire
arrêter ces travaux, jusqu’à ce que Darius Ier ait
confirmé l’Édit de Cyrus. Le «Second Temple» est alors construit (520-515), et
il semble qu’à Jérusalem certains aient songé à une restauration de la monarchie
davidique. La remise en état des remparts fut l’occasion de nouvelles
difficultés avec les Samaritains et les autres peuples voisins; elle aurait été
réalisée, en 445, sous la direction de Néhémie qui, profitant de ses fonctions
auprès du roi, aurait obtenu d’Artaxerxès Ier
l’autorisation de cette remise en état, en même temps que le titre de
gouverneur de Juda. La Judée aurait donc recouvré, alors, son indépendance
administrative à l’égard de la Samarie – ses
gouverneurs successifs ayant vraisemblablement été juifs. Une partie non
négligeable des exilés ayant préféré rester en Mésopotamie, se contentant
d’aider financièrement ceux qui étaient rapatriés, des mesures auraient été
prises afin que Jérusalem fût repeuplée par une partie des habitants de la
province. Enfin, une réforme religieuse, dont Esdras aurait été l’artisan
principal, imposa au pays un yahwisme intransigeant, reposant, notamment, sur
l’interdiction des mariages mixtes. Préparé par les longues méditations
auxquelles s’était livrée la communauté judéenne de l’Exil, ce renouveau
religieux marqua la naissance du Judaïsme.
Pendant toute cette période, les rois de Perse eurent
souvent intérêt, quand leur attention était retenue ailleurs, à se concilier
les bonnes grâces des Judéens dont le territoire, constituant la partie
méridionale de la satrapie de Transeuphratène, se trouvait aux frontières de
l’Égypte. En effet, si celle-ci fit, plusieurs fois, partie de l’Empire perse,
elle secoua à différentes reprises le joug qui pesait sur elle; au pied des
collines de Judée, ce fut un va-et-vient des armées perses. En 525, Cambyse
s’empare de l’Égypte; celle-ci s’étant révoltée à la fin du règne de Darius Ier, Xerxès, son successeur, ravage le Delta en 484; en
460, l’Égypte se soulève de nouveau, et ce n’est qu’en 454 qu’Artaxerxès Ier y rétablit son autorité – un dynaste local se
maintenant même dans le Delta jusqu’en 449; enfin, autour de l’an 400, le Delta
puis toute l’Égypte échappent à l’autorité de la Perse. Artaxerxès II échoue dans ses tentatives de reconquête de
l’Égypte, en 390 et 373; en 360, l’Égypte contre-attaque, mais est arrêtée dans
son action par une révolution de palais; Artaxerxès III, après avoir écrasé une révolte des satrapes de
Syrie et d’Asie Mineure, ne parvient pas à envahir l’Égypte en 351, mais est
plus heureux en 343 : jusqu’en 333, l’Égypte fera de nouveau partie de l’Empire
perse.
Notons que la langue officielle adoptée par les souverains achéménides, à la suite de l’administration babylonienne, était l’araméen ; celui-ci fut donc utilisé dans tout l’Empire perse, et, en Judée, il prit une importance de plus en plus grande au détriment de l’hébreu.
Période hellénistique (333-63 av. J.-C.)
Vainqueur, en 333, de l’armée perse à Issos (ou Issus) en Cilicie, Alexandre s’était ainsi ouvert, notamment, la route de la Syrie. Enlevant Tyr puis Gaza, en 332, il pénètre en Égypte où Memphis l’accueille en libérateur, et où il fonde Alexandrie en 331. Les informations concernant l’histoire de Juda, entre l’époque où Esdras et Néhémie accomplirent leur œuvre et la révolte des Machabées, en 167, sont extrêmement rares. Selon l’historien juif Flavius Josèphe (qui vécut au Ier siècle de notre ère), Alexandre, lors de son passage en Palestine, d’une part serait allé visiter le Temple de Jérusalem, et, d’autre part, aurait réprimé une révolte des Samaritains contre la garnison qu’il avait placée chez eux : on ne sait quelle valeur attribuer à ces indications qui paraissent quelque peu tendancieuses. Il se pourrait que ce soit vers cette époque, si ce n’est dans les dernières années de l’Empire perse, que les Samaritains aient construit un temple sur le mont Garizim, consommant ainsi leur rupture avec le Judaïsme. Alexandre mourut à Babylone en 323.
La domination des Lagides (323-197 av. J.-C.)
Les généraux d’Alexandre ayant partagé entre eux son empire, l’Égypte ainsi que la Palestine et la Syrie méridionale échurent à Ptolémée, fils de Lagos. Il semble que ce fut alors, pour la Palestine, un temps de paix et de prospérité relatives. Dans l’État théocratique de Judée, le chef du sacerdoce était considéré comme le chef de la communauté juive; notons que, dès cette époque, la culture hellénistique commence à toucher la société juive. Sous Ptolémée II, vers 274, le conflit éclate entre les Lagides et les Séleucides (descendants de Séleucus, un autre général d’Alexandre, qui s’était emparé de Babylone et d’une partie de la Syrie); il devait être presque permanent jusqu’à l’arrivée des Romains. En 217, à Raphia (près de la frontière égyptienne), Ptolémée IV bat le Séleucide Antiochus III, mais celui-ci, en 201, sous le règne du jeune Ptolémée V, s’assure le contrôle de la Palestine et prend Gaza; en 199, les troupes égyptiennes reprennent l’offensive, mais, après la victoire d’Antiochus III à Panion (près des sources du Jourdain), en 198, la Palestine va être perdue pour les Lagides. Relevons que, de nombreux Juifs s’étant installés en Égypte, en particulier à Alexandrie, où le grec était devenu leur langue, la Bible commença d’y être traduite dans celle-ci à partir du début du IIIe siècle avant J.-C.; c’est cette version grecque de la Bible que l’on appelle «la Septante».
La domination des Séleucides (197-129 av. J.-C.)
Les Juifs, dont le territoire avait souffert, depuis 201, des mouvements de flux et de reflux des armées adverses, devaient aspirer au retour à la paix. Il semble que, parmi eux, les partisans des Séleucides l’aient alors emporté sur la faction proégyptienne dont les chefs auraient suivi les troupes lagides dans leur retraite. Si l’on en croit Flavius Josèphe, les Séleucides, bien accueillis en Judée, auraient traité avec bienveillance les Juifs; Antiochus III, surnommé «le Grand», aurait accordé à ceux-ci une Charte par laquelle se trouvait, en somme, défini le statut théocratique de la nation juive. Mais les heurts qui vont bientôt se produire entre les Séleucides et les Romains conduiront à une rapide dégradation de la situation. À court d’argent, Antiochus III est tué, en 187, alors qu’il tente de s’approprier le trésor d’un temple; son fils, Séleucus IV, aurait cherché à se faire remettre une partie du trésor du Temple de Jérusalem; le frère de Séleucus IV, Antiochus IV Épiphane, use de ses prérogatives dans la désignation du grand prêtre juif pour rendre la charge vénale. Des prêtres favorables à la culture hellénistique sont alors mis à la tête du sacerdoce juif. Avec leur accord, Antiochus Épiphane va s’efforcer de mettre fin au particularisme des Juifs, qui, reposant sur leur Loi, se trouve protégé par le statut qui leur est reconnu; c’est ainsi qu’il ne renouvellera pas la Charte qu’Antiochus III leur avait accordée. Puis, de 169 à 164, toujours en accord avec les prêtres hellénisants de Jérusalem, il fera subir aux Juifs fidèles à leur Loi une grande persécution : profanation et pillage du Temple, massacre des principaux opposants, en 169, construction de la citadelle de l’Acra pour surveiller la ville et le Temple, prohibition des pratiques juives et instauration, dans le Temple, du culte de Jupiter Olympien, en 167; vers la même époque, le temple samaritain du Garizim est dédié à Jupiter Hospitalier. Cette même année 167 commence la révolte dite «des Machabées» : le prêtre Mattathias, qui s’était retiré sur ses terres à Modîn (à 12 km à l’est de Lydda), avec ses cinq fils, ayant tué le fonctionnaire qui l’invitait à sacrifier sur l’autel de la religion officielle, ainsi qu’un Juif qui s’apprêtait à le faire à sa place, s’enfuit avec les siens dans la «montagne» de Juda où d’autres rebelles viennent le rejoindre. Les Assidéens – c’est-à-dire «les Pieux» –, Juifs entièrement dévoués au culte de la Loi, se rangent bientôt à ses côtés. À sa mort, en 166, son fils Judas, surnommé «Machabée», lui succède à la tête de la révolte; en raison de ses exploits, son surnom fut étendu, par les auteurs chrétiens, à ses frères, ainsi qu’à des martyrs de cette persécution étrangers à sa famille, et à des écrits traitant de ces événements. Harcelant l’ennemi, Judas parvient à l’emporter sur les renforts, de plus en plus importants, que les autorités séleucides envoient en Judée, Antiochus IV guerroyant alors, par ailleurs, contre les Parthes; finalement, à la mi-avril 164, Épiphane consent à abroger les mesures qui avaient provoqué le soulèvement, et accorde une amnistie générale. Au mois de décembre de la même année, le culte de Yahweh est restauré dans le Temple purifié. À la suite des réactions, hostiles à cette renaissance officielle du particularisme juif, des populations non juives du pays et aussi des Juifs hellénisés, il semble que diverses expéditions punitives aient été entreprises par Judas. Épiphane étant mort et ayant été remplacé sur le trône, en 163, par son jeune fils, Judas en profite pour tenter, en 162, de s’emparer de l’Acra à Jérusalem; battu, il est sauvé par les rivalités qui agitent la cour séleucide. Un grand prêtre favorable à la culture hellénistique ayant été de nouveau imposé aux Juifs par les Séleucides, le conflit reprit vigueur entre Judas et les «Hellénistes». Vainqueur de l’armée séleucide envoyée contre lui, en 160, Judas conclut alors une alliance avec Rome; mais, la même année, il est battu et tué dans un nouveau combat. Tandis que les Hellénistes se livrent à des représailles dont les excès vont stimuler l’esprit de résistance de leurs adversaires, Jonathan prend la relève de son frère Judas, et, s’étant réfugié dans le «désert» de Juda, échappe à ses poursuivants. En 159, le grand prêtre hellénisant meurt. Les Séleucides finissent par accepter les propositions de paix que leur a faites Jonathan, et celui-ci est bientôt considéré, par la population, comme son chef à la fois politique et religieux. Profitant des surenchères auxquelles les prétendants au trône séleucide se livrent à son égard, Jonathan, en 152, est nommé grand prêtre, puis aussi, en 150, gouverneur de Judée; il obtient, également, quelques agrandissements de son territoire. Jonathan est assassiné en 142; son frère Simon devient grand prêtre et ethnarque des Juifs. L’année suivante, l’Acra se rend à Simon, qui, en 139, renouvelle l’alliance que Judas avait conclue avec Rome. Lorsque Simon est assassiné, en 134, son fils Jean, surnommé «Hyrcan», lui succède comme grand prêtre et ethnarque, mais doit se reconnaître, sous la pression des troupes qui l’assiègent dans Jérusalem, vassal et tributaire des Séleucides. C’est avec Jean Hyrcan (134-104) que l’on fait généralement commencer la dynastie des Asmonéens, nom qui fait référence à celui qu’aurait porté l’un des ancêtres de ceux-ci. En 129, Jean Hyrcan doit prendre part, aux côtés de son suzerain, à une campagne contre les Parthes au cours de laquelle le souverain séleucide est défait et tué.
L’indépendance de la Judée asmonéenne (129-63 av. J.-C.)
Alors, de 129 à 64 – année où Pompée transformera la
Syrie en province romaine, après avoir prononcé la déchéance du dernier des
Séleucides –, les prétendants au trône de cette dynastie, s’usant en luttes
fratricides, seront incapables de contrôler la Palestine. Les querelles entre
les Lagides empêcheront également l’Égypte d’intervenir efficacement, avant
longtemps, dans ce pays. Grâce à cela, l’État juif, pour la première fois
depuis la fin de la monarchie unitaire, redevient une puissance avec laquelle
il faut compter au Proche-Orient. Jean Hyrcan conquiert, alors, Moab et la
Samarie, où il détruit le temple du mont Garizim; puis il annexe l’Idumée (au
sud de la Judée) dont il oblige les habitants à se faire Juifs par la
circoncision, et judaïse la cosmopolite Galilée. Mais, des querelles entre
diverses tendances du Judaïsme ou partis (Sadducéens, Pharisiens, peut-être
d’autres déjà), dont il sera question plus longuement ci-dessous, jettent une
ombre sur la situation intérieure du pays. À sa mort, son fils Aristobule Ier (104-103) lui succède; peut-être est-ce lui qui, le
premier, prend le titre de roi; en tout cas, il étend son territoire jusqu’aux
montagnes de l’Iturée, au nord de la Galilée. Lui mort, son frère Alexandre
Jannée (103-76) prend, certainement quant à lui, le titre de roi; il épouse la
veuve de son frère, qui l’a tiré de prison, Alexandra. À l’extérieur, il
s’empare de la plupart des villes du littoral philistin, ainsi que, à l’est du
Jourdain, d’une région correspondant à peu près à ce que sera, plus tard, la
Décapole. Son armée est composée en grande partie de mercenaires, parmi
lesquels les étrangers sont nombreux. À l’intérieur du royaume, les Pharisiens,
qui lui reprochent, notamment, son dédain pour eux, parviennent à susciter dans
le peuple une opposition de plus en plus grande contre lui. Plusieurs
mouvements séditieux sont brutalement réprimés. Quand, en 93, il est battu en
Transjordanie par les Nabatéens, une révolte éclate : jusqu’en 88, les émeutes
se succéderont, chacune étant noyée dans le sang par les mercenaires; pour
finir, les Pharisiens appellent à l’aide le roi séleucide. Celui-ci envahit
alors la Palestine, et, avec le concours de Juifs rebelles, défait Jannée près
de Sichem; abandonné par une partie de ses alliés juifs, repentants, il arrête
les opérations. Le roi juif exerce, alors, une sanglante répression contre les
rebelles qu’il a capturés, faisant crucifier huit cents d’entre eux et égorger
sous les yeux des malheureux leurs femmes et leurs enfants. Désormais, ses
adversaires se tiendront cois. Mais, se rendant compte du danger que
l’opposition pharisienne pouvait faire courir au trône, Jannée, avant de
mourir, recommande à Alexandra de pratiquer une politique intérieure différente
de la sienne, en associant les Pharisiens au gouvernement. Alexandra (76-67),
se réservant le trône, choisit son fils aîné, Hyrcan, pour exercer le souverain
pontificat, charge à laquelle une femme ne pouvait prétendre. Elle s’entoura de
conseillers pharisiens, son propre frère étant, d’ailleurs, l’un des chefs de
leur parti. Les Juifs qui avaient soutenu Jannée, en particulier les
Sadducéens, furent soumis à de telles représailles qu’ils demandèrent à la
reine des places de sûreté pour s’y abriter; appuyés par Aristobule, le frère
d’Hyrcan, ils obtinrent la garde des forteresses du royaume, à l’exception de
celles d’Hyrcania (dans le désert de Juda, à 12 km
au sud-est de Jérusalem), d’Alexandrion (vers l’extrémité orientale de la
limite entre la Judée et la Samarie) et de Machéronte (à l’est de la mer Morte,
sur le bord du plateau moabite), qui, aménagées par Alexandre Jannée,
renfermaient les trésors les plus précieux de la dynastie, et étaient trop
importantes pour être laissées à la disposition de l’ambitieux Aristobule.
Devenu roi à la mort d’Alexandra, Hyrcan II (67)
vit aussitôt s’opposer à lui Aristobule; ce dernier vainquit, près de Jéricho,
son frère qui s’enferma, alors, dans Jérusalem. Finalement, Hyrcan céda tous
ses pouvoirs à Aristobule. Roi et grand prêtre, Aristobule II (67-63) n’exerça pas longtemps en paix ses
nouvelles fonctions : en 65, poussé par Antipater, gouverneur de l’Idumée,
Hyrcan vient, accompagné du roi des Nabatéens, assiéger Aristobule dans
Jérusalem après avoir bousculé les troupes de celui-ci au cours d’une première
rencontre. Arrivé en Syrie pour y préparer la venue de Pompée, le questeur
Emilius Scaurus est sollicité par chacune des parties d’intervenir en sa
faveur; optant pour le roi Aristobule, le Romain ordonne aux assiégeants de se
retirer, ce qui permet bientôt à Aristobule de leur infliger une sanglante
défaite. Les Juifs ayant décidé de porter l’affaire devant Pompée lui-même,
celui-ci reçoit alors à Damas, en 63, trois délégations juives : l’une vient
plaider pour Hyrcan, une autre pour Aristobule, quant à la troisième, elle
réclame l’abolition de la royauté. Pompée, qui a décidé de marcher, sans plus
attendre, contre les Nabatéens, emmène avec lui les plaignants; mais, quand
l’expédition entre dans son royaume, Aristobule s’enfuit soudain, se réfugiant
d’abord à l’Alexandrion – où, pourchassé par Pompée, il accepte de lui livrer
toutes ses forteresses –, puis à Jérusalem. À
l’approche des Romains, Aristobule revient alors auprès de Pompée, lui
promettant de lui livrer également sa capitale; mais ses partisans refusent
d’en ouvrir les portes. Pompée assiège donc Jérusalem, et s’empare
successivement, avec l’aide des partisans d’Hyrcan, de la ville et du Temple,
pénétrant même, personnellement, dans le Saint des Saints (63). Ce fut la fin
de l’indépendance juive.
Les Assidéens, qui avaient soutenu Mattathias dans sa
révolte contre l’oppresseur prétendant lui faire abjurer sa foi, continuèrent à
apporter leur aide à ses fils, les Machabées, tant que dura la lutte. Mais
quand, après la victoire, les Asmonéens fondèrent une dynastie qui en vint à
cumuler la détention du pontificat avec celle du pouvoir politique, les Assidéens
dénoncèrent ces prétentions. Au cours du conflit qui opposa, alors, ceux-ci aux
Asmonéens, leur parti paraît avoir éclaté en plusieurs groupes qui furent à
l’origine ou participèrent à la constitution des trois principaux partis ou
tendances composant le Judaïsme des époques asmonéenne et hérodienne. Certains
se rallièrent au nouveau pouvoir; appartenant, comme les Asmonéens, à la classe
sacerdotale, ils constituèrent – se réclamant du prêtre Sadoq – le parti des
Sadducéens qui régenta le Temple de Jérusalem. D’autres, laïcs, persévérèrent
dans leur opposition au régime instauré à Jérusalem, dans leur «séparation» – d’où leur nom de Pharisiens; ils se consacrèrent à
l’étude de la Tôrâh , sous la direction de
docteurs particulièrement versés dans la science des Écritures. D’autres
encore, les plus intransigeants, spontanément ou devant le risque que leur
faisait courir leur hostilité déclarée à l’égard des Asmonéens, partirent pour
le désert ou même pour l’étranger – coutume attestée à toutes les époques de l’histoire
d’Israël : il semble que le parti des Esséniens se soit formé autour des prêtres
intransigeants; vers l’an 100 avant J.-C., sous la conduite du «Maître de
justice», ils fondèrent à Qoumrân, sur la rive occidentale de la mer Morte, à
environ 12 km au sud de la ville actuelle de Jéricho, un
établissement important; c’est dans les grottes voisines de cet établissement
que furent trouvés, à partir de 1947, les restes, plus ou moins fragmentaires,
d’environ huit cents manuscrits, en hébreu ou en araméen, qui y avaient été
déposés au plus tard en 68 de notre ère – au
cours de la Première Révolte juive contre les Romains. Ces manuscrits,
couramment appelés «Manuscrits de la mer Morte», sont, pour environ un quart
d’entre eux, des copies, souvent en plusieurs exemplaires, de tous les livres
de la Bible juive canonique, à l’exception de celui d’Esther ; les trois autres quarts comprennent, parfois,
également, en plusieurs exemplaires, des ouvrages que l’on peut répartir en
plusieurs catégories. Il y a, d’une part, trois écrits qui ne font pas partie
du canon de la Bible juive – ni de celui,
identique, des Églises protestantes pour lesquelles il s’agit de textes
«apocryphes» –, mais qui, figurant dans la «Septante», la Bible en langue grecque des Juifs de la «Dispersion», ont
été admis dans celui de l’Église catholique sous le nom de «deutérocanoniques»
(livre de Tobie , Siracide ou Ecclésiastique ,
Lettre de Jérémie ), et, aussi, plusieurs des
livres appelés «pseudépigraphes de l’Ancien Testament» par les protestants, et
«apocryphes de l’Ancien Testament» par les catholiques (par exemple : le livre
des Jubilés et celui d’Hénoch ). Il y a, d’autre part, de nouveaux «pseudépigraphes»
imitant les livres bibliques, des «Florilèges» qui rassemblent des textes bibliques
ayant un même thème d’inspiration, et des «Commentaires» de passages bibliques
interprétés d’une manière fort polémique, «biblique» devant être compris, ici,
comme signifiant «vétérotestamentaire». Il y a, encore, de nombreux écrits
témoignant de préoccupations plus précisément apocalyptiques, liturgiques ou
sapientielles, et d’autres, enfin, qui, ayant le caractère de codes
disciplinaires, fournissent de précieux renseignements sur l’organisation du
mouvement essénien. Ajoutons que celui-ci tire peut-être son nom de
l’appellation d’hommes du «conseil» (ou du parti) de Dieu, qui est donnée à ses
membres dans les Manuscrits de la mer Morte .
Notons, pour finir, qu’au cours de cette période le grec est devenu la langue internationale, au Proche-Orient comme dans l’ensemble du monde «civilisé».
Période romaine (63 av. J.-C.-324 apr. J.-C.)
Les deux derniers siècles de la Jérusalem juive : de la prise de la ville par Pompée (63 av. J.-C.) à la fin de la «Guerre d’Hadrien» (135 apr. J.-C.)
Après la prise de Jérusalem par Pompée, la royauté
n’est conférée à aucun des prétendants juifs; nommé seulement grand prêtre et
ethnarque, Hyrcan II (63-40) doit payer tribut aux Romains, et se
soumettre au contrôle du gouverneur romain de Syrie; en outre, les villes de la
côte, celles du nord de la Transjordanie, et plusieurs autres cités, comme
Samarie, lui sont enlevées. Quant à Aristobule, il est emmené prisonnier à Rome
avec ses fils Antigone et Alexandre – lequel parviendra à s’échapper en chemin
et à revenir à Jérusalem. En Judée, où l’Iduméen Antipater gouverne
effectivement au nom d’Hyrcan, Alexandre, puis son père Aristobule échappé de
Rome avec Antigone – grâce, peut-être, à la
complicité du parti antipompéien –, et encore Alexandre, provoquent des
soulèvements que les Romains, aidés par Antipater, écrasent. Le pays est divisé
en cinq circonscriptions territoriales, dotées chacune d’un conseil dont les
délibérations sont placées sous le contrôle direct ou indirect du gouverneur de
Syrie. Au cours de la guerre civile entre César et Pompée, le premier libère,
pour l’envoyer agiter son ancien royaume, Aristobule; mais celui-ci est
empoisonné par les partisans de Pompée, lequel, d’autre part, fait exécuter
Alexandre qui était retenu prisonnier à Antioche. Entre-temps, Antipater avait
été nommé intendant de la Judée par le gouverneur de Syrie. Quand, en 48, César
– après que Pompée, battu par lui à Pharsale, eut été assassiné en Égypte –
débarque à son tour dans ce pays, Antipater sait se faire apprécier de lui;
aussi, l’année suivante, malgré les intrigues d’Antigone, César confirme-t-il
Hyrcan dans ses fonctions de grand prêtre et d’ethnarque, et nomme-t-il
Antipater procurateur de Judée en l’autorisant à relever les murs de Jérusalem
abattus par Pompée. Les deux fils aînés d’Antipater deviennent, alors, l’un,
Phasaël, gouverneur de la capitale, l’autre, Hérode, gouverneur de Galilée.
Tout au long de la guerre civile romaine, les Antipatrides parviendront à se
faire reconnaître, par les maîtres successifs du Proche-Orient, comme les
fidèles et meilleurs défenseurs des intérêts romains en Palestine; en retour,
la faveur des Romains permettra à leur famille de réaliser une ascension qui la
conduira, bientôt, à la royauté palestinienne. En 43, Antipater est empoisonné,
à l’instigation du chef d’une coterie antiromaine, qu’Hyrcan avait estimé
capable de faire contrepoids à l’omnipotence du procurateur. Phasaël et Hérode
écrasent plusieurs tentatives de leurs adversaires, en particulier d’Antigone,
pour s’emparer du pouvoir. Puis Hérode, divorçant d’avec sa première femme, une
noble Iduméenne dont était né un fils, Antipater, célèbre, en 42, ses
fiançailles avec l’Asmonéenne Mariammè; celle-ci, fille d’Alexandre (lui-même
fils d’Aristobule II) et d’Alexandra (fille d’Hyrcan II), unissait en elle les deux branches issues
d’Alexandre Jannée. En 41, Antoine nomme Phasaël tétrarque de Judée, et Hérode
tétrarque de Galilée et Samarie. Mais, en 40, les Parthes envahissent le pays,
se saisissant d’Hyrcan et de Phasaël, nommant roi et grand prêtre Antigone
(40-37), et livrant à ce dernier leurs deux captifs : Phasaël se suicidera, et
Hyrcan sera mutilé – afin de lui enlever toute possibilité de redevenir grand
prêtre – puis emmené en Parthyène.
Quant à Hérode, qui a réussi à échapper à ses adversaires
et à mettre les siens à l’abri en Idumée ou à Massada sous la garde de son
jeune frère Josèphe, il s’embarque pour Rome où le Sénat lui confère la royauté
à la fin de l’année 40. De 39 à 37, Hérode dispute son royaume à Antigone; en
38, son frère Josèphe est tué dans un combat près de Jéricho; en 37, pendant
qu’il assiège Jérusalem, il épouse Mariammè : en s’alliant à une héritière du
trône asmonéen, il se crée des droits à la succession, supprime, en même temps,
une compétition éventuelle et se judaïse davantage aux yeux du peuple. Enfin,
avec l’aide de légions romaines, Hérode s’empare de Jérusalem, devenant, ainsi,
effectivement roi (37-4); à grand peine, il empêche la profanation du Temple et
le pillage complet de la ville. Antigone, prisonnier des Romains, sera décapité
sur l’ordre d’Antoine. Hérode, qui ne peut pas prétendre en exercer lui-même la
fonction, choisit d’abord comme grand prêtre un membre obscur du sacerdoce;
mais, sous la pression de sa belle-mère, qui a intéressé à sa cause Cléopâtre
et Antoine, il nomme ensuite grand prêtre le jeune frère de sa femme Mariammè.
Les prétentions de sa belle-famille asmonéenne et les rivalités entre ses fils
nés de mariages successifs engendrèrent des intrigues sans cesse renaissantes
qui conduisirent Hérode, croyant avoir affaire à autant de complots dirigés
contre lui, à faire exécuter, les uns après les autres, non seulement son jeune
beau-frère grand prêtre, le vieil Hyrcan revenu à Jérusalem, son épouse
asmonéenne ainsi que la mère et les deux fils (nés de lui-même) de celle-ci,
mais aussi Antipater, le fils né de sa première femme, et nombre d’autres
membres de sa famille ou de sa cour. Hérode, surnommé «le Grand», était
considéré par les Romains comme rex socius ,
roi allié; s’il dépendait de Rome en matière de politique étrangère et était
tenu de lui fournir des troupes en cas de besoin, il possédait, cependant, une
réelle autonomie, et était exempt de tribut. Aussi remarquable comme général
que comme diplomate, s’appuyant sur une solide armée composée essentiellement
de mercenaires, Hérode, à la fin de sa vie, règne sur un royaume qui comprend,
d’une part, toute la Palestine située au nord d’une ligne atteignant la mer
Morte entre Massada et Sodome, exception faite d’Ascalon et du littoral méditerranéen
se trouvant au nord de Césarée, ainsi que de Beth-Shéan/Scythopolis, la
capitale de la Décapole, et, d’autre part, de vastes territoires en
Transjordanie, depuis Machéronte et le milieu de la rive orientale de la mer
Morte au sud, jusqu’à Panéas et aux sources du Jourdain au nord, exception
faite de la Décapole. Bon administrateur, il fait, notamment, construire des
aqueducs et aménager un système d’irrigation qui permet d’obtenir de meilleures
récoltes; par ailleurs, grâce à l’accroissement de l’étendue du royaume et au
contact direct de celui-ci avec la mer, il peut développer son commerce
terrestre et maritime, veillant, en particulier, à perfectionner l’aménagement
des ports. Sous le règne de ce grand bâtisseur, les villes qui, telles Jérusalem,
Jéricho, Samarie, Césarée, ainsi que d’autres cités du littoral méditerranéen
et de la Décapole, sont reconstruites ou dotées de monuments, témoignent de
l’amour d’Hérode pour la civilisation hellénistique : gymnases, théâtres et
stades surgissent partout; de plus, dans celles de ces villes qui sont
hellénisées, le roi des Juifs élève des temples à l’empereur romain pour lui
témoigner sa reconnaissance, allant jusqu’à donner le nom ou le surnom de
celui-ci à certaines d’entre elles (ainsi, Samarie devient «Sébaste», et la
Tour de Straton «Césarée»). À Jérusalem, qui reçoit également théâtre,
amphithéâtre et hippodrome, Hérode construit, sur la colline occidentale, un
palais pour lui-même, et, à l’angle nord-ouest de l’esplanade du Temple, pour
surveiller celui-ci, la forteresse appelée «Antonia» qui succède à celle que
les Asmonéens y avaient édifiée. En 20, il décide de bâtir, à la place du
modeste Temple que les Juifs ont érigé au retour de l’Exil, un Temple
comparable, par sa richesse et sa majesté, aux plus beaux monuments de
l’époque; le travail commença au début de l’année suivante, et le sanctuaire
fut livré au culte vers le milieu de l’an 18; la dédicace de l’ensemble eut
lieu vers l’an 10 avant J.-C., mais les travaux ne furent terminés que vers l’an
64 après J.-C., quelques années seulement avant la Première Révolte juive au
cours de laquelle ce magnifique ouvrage – le
«Troisième Temple», donc, et non pas le «Second» –
allait être détruit. À Hébron, au-dessus de la grotte de Makpélah – endroit
que, selon la Bible , Abraham aurait acheté
pour qu’il serve de tombeau à sa famille –, Hérode édifie le sanctuaire, dont
subsistent des assises imposantes, de pierres remarquablement taillées, dans le
monument auquel les Arabes ont donné le nom de Haram el-Khalil. Signalons,
encore, une prouesse architecturale : l’aménagement, à toutes fins utiles, du
rocher de Massada et de la colline de l’Hérodium (au sud-est de Bethléem) en
palais-forteresses, et notons que dans leurs ruines ont été, notamment,
découverts les vestiges des deux plus anciennes synagogues, actuellement
connues, de Palestine – celle de Massada remontant vraisemblablement, dans son
premier état, au règne d’Hérode le Grand, et celle de l’Hérodium datant sans
doute de la Première Révolte juive (66-70 apr. J.-C.) – synagogues dont la façade est tournée vers l’Orient.
C’est à l’Hérodium qu’Hérode aurait été enseveli. Malgré, et souvent à cause de
ses réalisations, Hérode fut détesté des Juifs qui lui reprochaient son origine
étrangère, sa servilité à l’égard de Rome, ses sympathies affichées pour
l’hellénisme païen et son despotisme brutal. Il se pourrait que, quelques
années avant la mort d’Hérode, dans le royaume de celui-ci, comme dans tout
l’Empire romain, aient eu lieu des opérations de recensement; suivant le IIIe Évangile (l’«Évangile selon saint Luc»), ce serait dans ces
circonstances que Jésus serait né à Bethléem, car c’est là que Joseph – parce qu’il aurait été un descendant du roi David,
lui-même de Bethléem – aurait dû aller se faire
recenser avec les siens; rappelons que le départ de l’«ère chrétienne», tel
qu’au VIe siècle il a été établi par Denys le Petit, résulterait
d’un faux calcul. À peine terminées les funérailles de son père, Archélaüs doit
réprimer une sédition organisée à Jérusalem, par les plus intransigeants des
docteurs de la Loi, à l’occasion de la fête de Pâque de l’an 4 avant J.-C. Puis
il part pour Rome afin de défendre devant l’empereur ses droits à l’héritage de
son père, que lui contestaient et son frère Antipas et une délégation juive
venue demander l’abolition de la royauté en Judée. Alors, le zèle intempestif
de fonctionnaires romains, venus mettre sous scellés les biens du roi défunt,
déclenche une nouvelle émeute à Jérusalem, lors de la fête de la Pentecôte de
la même année; les portiques du Temple sont ravagés par les flammes, et le
trésor de celui-ci est dérobé par les Romains; d’autre part, de nombreux
prétendants à la royauté surgissent de partout. Le légat de Syrie, Varus, doit
intervenir pour rétablir l’ordre : d’où le nom de «Guerre de Varus» qui est
donné à ces événements. Finalement, Auguste ratifie le testament par lequel
Hérode (après avoir privé de tout héritage Hérode-Philippe) avait partagé son
royaume entre les trois autres fils qui lui restaient, exception faite du titre
de roi qui est refusé à l’aîné d’entre eux, Archélaüs : avec le titre
d’ethnarque, Archélaüs (4 av.-6 apr. J.-C.) reçoit la Judée, la Samarie et
l’Idumée; avec celui de tétrarque, Antipas (4 av.-39 apr. J.-C.) reçoit la
Galilée et la Pérée; avec, également, celui de tétrarque, Philippe (4 av.-34
apr. J.-C.) reçoit les territoires qui, à l’est du Jourdain, sont situés au
nord de la Décapole. Les trois frères sont déclarés vassaux de Rome et soumis
au contrôle du gouverneur de Syrie; de plus, quelques villes grecques, qui
faisaient partie du royaume du défunt, sont rendues indépendantes. À la suite
d’une plainte commune des Juifs et des Samaritains adressée, contre lui, à
l’empereur, Hérode Archélaüs est destitué et exilé à Vienne, en Gaule, où il
mourra en 18 de notre ère; les territoires qui lui sont, ainsi, enlevés sont
placés sous l’autorité d’un procurateur romain qui, pour les affaires
d’importance majeure, dépend du gouverneur de Syrie. Antipas, après la
déposition de son frère, prend le nom dynastique d’Hérode. Grand constructeur
comme son père, il bâtit notamment la ville de Tibériade au bord du lac qui
tient d’elle l’un de ses noms. Répudiant la fille du roi des Nabatéens, il
épouse sa nièce, Hérodiade, divorcée d’Hérode-Philippe, son demi-frère à lui.
Jean-Baptiste aurait payé de sa vie ses protestations contre ce mariage. Poussé
par Hérodiade, Hérode Antipas intrigue pour obtenir de l’empereur Caligula le
titre de roi; mais il est destitué et exilé, lui aussi, en Gaule, à Saint-Bertrand-de-Comminges
où Hérodiade tient à l’accompagner. Sa tétrarchie est alors donnée, par
Caligula, à Agrippa, frère d’Hérodiade et petit-fils d’Hérode le Grand et de
Mariammè. Philippe, enfin, dont les territoires se trouvent presque totalement
hors de Palestine, est, lui aussi, un grand bâtisseur; ses sujets étant
principalement des païens, il se mêle fort peu aux affaires des Juifs; son
gouvernement laisse un heureux souvenir. Il épouse sa petite-nièce, Salomé, la
fille d’Hérodiade. Comme il n’a pas d’enfants, sa tétrarchie, à sa mort, est
rattachée par l’empereur Tibère à la province romaine de Syrie.
Le régime procuratorien, instauré en Judée, Samarie et
Idumée après la destitution d’Archélaüs, en 6 de notre ère, devait durer
soixante ans, jusqu’à la Première Révolte juive, avec une brève interruption de
41 à 44, années pendant lesquelles Agrippa régnera sur ces territoires. Ceux-ci
constituent, pour l’heure, une province administrée par un procurateur-préfet
romain qui est pourvu d’un commandement militaire et d’une juridiction
autonome; toutefois, ce procurateur se trouve placé dans une certaine
dépendance à l’égard du légat gouvernant la province de Syrie. Résidant
d’ordinaire à Césarée, il ne séjourne à Jérusalem que pendant les fêtes juives
afin de veiller à ce que celles-ci ne dégénèrent pas en émeutes; mais une
garnison romaine est installée à demeure à Jérusalem. Les Juifs sont dispensés
du service des armes. Par respect pour leurs conceptions religieuses, qui les
rendent hostiles aux «images», les troupes romaines n’arborent pas leurs
enseignes dans la capitale juive, et les ateliers monétaires de la province
frappent des monnaies de cuivre portant des motifs anodins. Seule ingérence de
Rome dans les affaires religieuses juives : le procurateur, comme avant lui les
Hérodes, nomme et peut déposer le grand prêtre. Les tribunaux juifs, en
particulier le Sanhédrin, continuent à rendre la justice selon leur droit
propre, sous la réserve que toute condamnation à mort doit être ratifiée par le
procurateur avant de devenir exécutoire. Les impôts directs sont perçus par des
fonctionnaires romains, qui sont souvent, d’ailleurs, des indigènes; quant aux
impôts indirects, ils sont affermés à des particuliers qui en assurent la
perception. Selon Flavius Josèphe, afin d’organiser la perception des impôts
directs, il aurait été procédé à un recensement dans cette province lors de sa
constitution; cette opération, qu’aurait dirigée Quirinius, alors légat de
Syrie, aurait provoqué un mouvement séditieux au cours duquel les «Zélotes» se
seraient distingués par leur intransigeance. Parmi les procurateurs qui se
succédèrent à la tête de cette province jusqu’en 41, Ponce Pilate (26-36) est
particulièrement célèbre pour avoir été associé, dans les Évangiles , à la «Passion» et à la mort de Jésus; par ailleurs,
il est connu pour ses actes provocateurs à l’égard des sentiments religieux des
Juifs de Jérusalem; un massacre de Samaritains, qu’il avait ordonné, causa sa
perte : le légat de Syrie le suspendit de son office et l’envoya à Rome rendre
des comptes, d’une part, et, d’autre part, accorda que le vêtement du grand
prêtre juif fût placé dans le Temple de Jérusalem sous la garde des prêtres.
Notons, encore, qu’en 39, à la suite de la destruction par les Juifs d’un autel
qui avait été élevé, dans la ville de Jamnia, à l’empereur Caligula, celui-ci
ordonna d’ériger sa statue dans le Temple de Jérusalem; grâce au légat de Syrie
et à Agrippa, l’affaire traîna en longueur, et l’assassinat de Caligula, en 41,
vint y mettre un terme.
Favori des empereurs Caligula et Claude, Agrippa,
petit-fils d’Hérode le Grand et de Mariammè, reçoit, successivement : de
Caligula, en 37, le territoire de l’ancienne tétrarchie de Philippe ainsi que
l’Abilène (région située entre Damas et l’Anti-Liban) avec le titre de roi,
puis, en 39, le territoire de la tétrarchie d’Hérode Antipas qui vient d’être
exilé; de Claude, en 41, le territoire de l’ancienne ethnarchie d’Hérode
Archélaüs. De 41 à 44, le roi Agrippa Ier règne
donc sur un territoire correspondant presque exactement à celui qui constituait
le royaume d’Hérode le Grand; de plus, la région de Chalcis (entre le Liban et
l’Anti-Liban) est donnée, par Claude, avec le titre de roi au frère d’Agrippa,
Hérode de Chalcis (41-48). Le court règne d’Agrippa Ier fut
paisible et prospère. Bien que favorable à l’hellénisme, il respecta les
scrupules religieux des Juifs, et donna des gages aux Pharisiens – ne serait-ce
qu’en persécutant les Chrétiens. Il entreprit, la mort l’ayant empêché
d’achever son œuvre, de doter Jérusalem d’un troisième mur destiné à protéger
les quartiers de la ville qui s’étaient développés au nord du mur construit par
Ézéchias (probablement en 701 av. J.-C.) et remis en état par Néhémie
(peut-être en 445 av. J.-C.); notons que les résultats des fouilles faites de
novembre 1964 à septembre 1966 devant l’actuelle porte de Damas invitent à
penser qu’en cet endroit le rempart – qui a été édifié au XVIe siècle par Soliman le
Magnifique – a comme fondations la ligne originelle du mur d’Agrippa, qu’avait
reprise Hadrien lors de la construction d’Aelia Capitolina aussitôt après la Seconde Révolte juive. À la mort
d’Agrippa Ier, l’empereur Claude refusa d’accorder au fils du
défunt, qui portait aussi le nom d’Agrippa, la succession de son père,
prétextant qu’il était trop jeune; par contre, il lui accorda, quatre ans plus
tard, celle de son oncle et beau-frère Hérode de Chalcis : roi de Chalcis de 48
à 53, Hérode Agrippa II fut nommé par Claude, en
49, inspecteur du Temple, avec droit de désigner le grand prêtre; puis Claude
lui donna, en échange du territoire de Chalcis, celui de l’ancienne tétrarchie
de Philippe ainsi que l’Abilène (53-95); enfin, en 55, Néron ajouta au lot
d’Agrippa II une partie de l’ancienne tétrarchie d’Antipas.
Agrippa II ne fut pas directement concerné, sauf pour une
petite partie de son territoire, par l’insurrection de 66; après s’être
efforcé, en vain, d’apaiser les uns et les autres, il resta l’allié fidèle des
Romains. Avec lui s’éteignit la dynastie hérodienne.
À la mort d’Agrippa Ier, en 44,
l’empereur Claude fait donc du royaume du défunt une province administrée par
un procurateur romain; pourtant, en 45, il confie aux prêtres de Jérusalem la
garde du vêtement du grand prêtre et nomme le roi Hérode de Chalcis inspecteur
du Temple avec droit de désigner le grand prêtre (fonction et droit dont
héritera, avec son royaume, Agrippa II – on
vient de le voir). Bientôt, les incidents se multiplièrent, en Palestine, entre
Juifs et Romains. Si Agrippa II tentait d’apaiser les
esprits, les Zélotes, quant à eux, excitaient la population contre l’occupant
romain et tous les étrangers résidant en Palestine. Le désordre se
généralisant, sous l’action de bandes de brigands qui infestaient certaines
régions, de groupes de Juifs résistants – pour les uns «Zélotes» (zélés
serviteurs de la Loi juive et de Dieu), pour les autres «Sicaires»
(poignardeurs) – qui terrorisaient leurs coreligionnaires suspects de tiédeur à
l’égard de la cause de l’indépendance nationale, ou encore de soi-disant
messies dont les vaticinations enflammaient les foules, le pays sombra peu à
peu dans une redoutable anarchie. Sous le gouvernement de celui qui sera le
dernier procurateur de cette province, Gestius Florus (64-66), l’émotion
soulevée d’abord par les violents affrontements qui opposent, à Césarée, les
populations des communautés juive et non juive, puis par le prélèvement
effectué, en 66, sur le trésor du Temple, d’une somme correspondant au montant
des impôts que les Juifs tardent à payer, va provoquer une émeute à Jérusalem;
le soulèvement s’étendant à tout le pays, commence alors ce que l’on appelle la
«Première Révolte juive» (66-70). Une tentative de médiation d’Agrippa II, soutenue par les notables tant prêtres que
pharisiens, échoue. Les sacrifices pour l’empereur sont supprimés, le grand
prêtre est tué par les émeutiers, les garnisons romaines de Massada et de
Jérusalem sont massacrées, et les insurgés proclament l’indépendance de l’État
juif; la petite communauté chrétienne de Jérusalem aurait alors quitté la ville
pour se réfugier à Pella, en Transjordanie. En 67, Vespasien est chargé, par
l’empereur Néron, d’écraser la révolte; après s’être emparé de la Galilée,
faisant prisonnier son gouverneur «révolutionnaire» Flavius Josèphe, il
s’apprête à marcher sur la Judée quand il apprend la mort de Néron, en 68. En
68-69, pendant que les compétiteurs se disputent l’Empire, les opérations
militaires subissent une accalmie en Palestine; à Jérusalem, les Juifs des
factions rivales ont donc tout le loisir de se massacrer entre eux. Proclamé
empereur en 69, Vespasien confie à son fils Titus la mission de mener à leur
terme les opérations en Palestine : après plusieurs mois de siège, en 70,
Jérusalem est prise, son Temple incendié; les Juifs sont, en masse, vendus
comme esclaves; les forteresses tombent les unes après les autres, la dernière,
Massada, en 73. Le pays devient une province, indépendante de celle de Syrie,
gouvernée par un légat; une légion est cantonnée dans les ruines de Jérusalem;
Césarée, résidence du gouverneur, est élevée au rang de colonie; en 72, à
proximité de Sichem, est fondée la ville de Flavia Neapolis (l’actuelle Naplouse).
Le Temple – celui
construit par Hérode le Grand, donc, archéologiquement et historiquement,
soulignons-le, le troisième Temple – ayant été détruit, la fonction de grand prêtre et le
Sanhédrin supprimés, les Juifs survivants se regroupèrent, peu à peu, autour
des docteurs de la Loi, d’obédience pharisienne. Jamnia, où Vespasien avait
établi des transfuges de Jérusalem, avant le siège de la ville, devint le
centre du judaïsme intellectuel et doctrinal dès 70 : un disciple de Hillel,
Johanan ben-Zakkaï, y fonda une école de rabbins et y organisa un grand conseil
(Beth-dîn ) qui prit la suite du Sanhédrin. Mais ce grand
conseil, contrairement au Sanhédrin, était composé uniquement de rabbins
pharisiens; ce sont eux qui, dorénavant, dirigeront, seuls, le judaïsme. Une
œuvre considérable fut accomplie à Jamnia : c’est là que, vers la fin du Ier siècle
de notre ère, le canon juif de la Bible
(c’est-à-dire la liste des Écrits dont, selon les Juifs, celle-ci est composée)
est fixé; c’est là, aussi, que le texte consonantique de ces Écrits est établi
une fois pour toutes; c’est là, encore, qu’est décidée la réalisation, pour les
Juifs de la Dispersion, d’une traduction en langue grecque de la Bible à partir du canon et du texte hébreu qui viennent d’y
être adoptés.
L’empereur Hadrien, venu à Jérusalem en 130, décide de
reconstruire la ville sous le nom d’Aelia Capitolina , et d’édifier, à l’emplacement du Temple incendié, un
nouveau temple qui serait, quant à lui, dédié à Jupiter Capitolin. Le début des
travaux et, sans doute, aussi, l’interdiction de la circoncision au même titre
que la castration provoquent un nouveau soulèvement que l’on appelle la
«Seconde Révolte juive» (132-135). Celle-ci est dirigée par Simon Bar-Kokheba
qui s’intitule «Prince d’Israël»; le rabbin Aqiba, le prenant pour le Messie,
lui apporte son appui; Bar-Kokheba est aussi soutenu par le prêtre Éléazar, qui
était peut-être son oncle, et dont le nom figurera près du sien sur les
monnaies frappées après la libération de Jérusalem. Les Romains, dans l’attente
de renforts, ayant regroupé leurs forces aux frontières du pays, une grande
partie de celui-ci passe sous le contrôle des insurgés. Jérusalem paraît avoir
été entre les mains de ces derniers pendant environ deux ans; il est probable
que le culte fut alors restauré dans les ruines du Temple. Mais, peu à peu, les
Romains refoulent leurs adversaires vers les régions accidentées de la Judée :
l’Hérodium pourrait avoir servi, à ce moment-là si ce n’est même plus tôt, de
quartier général à Bar-Kokheba; les ruines de Qumrân sont réutilisées.
Jérusalem tombe en 134. Finalement, Bittir (à une dizaine de kilomètres au
sud-ouest de la capitale), où Bar-Kokheba et le prêtre Éléazar se seraient
repliés et auraient péri, est emporté en 135, et les derniers combattants se
terrent dans les grottes presque inaccessibles des berges des oueds du désert
de Juda, où, parfois, les Romains viennent les assiéger; récemment, certaines
de ces grottes ont livré quelques-unes des archives de ceux, résistants ou
réfugiés, qu’elles avaient alors abrités. La répression fut encore pire qu’en
70 : de nouvelles déportations de Juifs, réduits en esclavage, s’ajoutèrent aux
massacres; le rabbin Aqiba aurait été, lui-même, martyrisé. Après la Première
Révolte, Jérusalem avait non seulement continué à être un lieu de pèlerinages,
mais, de plus, avait compté, parmi ses habitants, des Juifs qui y étaient
restés ou étaient revenus y vivre, de même, d’ailleurs, que des Judéo-chrétiens
(Juifs adeptes du Christianisme), les uns et les autres y ayant synagogues ou
église (une petite église, à l’emplacement du Cénacle – endroit où se serait tenue la «Cène», c’est-à-dire le
dernier repas que Jésus aurait pris avec ses disciples –, aurait servi de point
de rassemblement aux Judéo-chrétiens revenus de Pella à Jérusalem); cette
fois-ci, Hadrien interdit à tout circoncis l’accès de Jérusalem, qui devient
une colonie romaine, la Colonia Aelia Capitolina ; la reconstruction de la cité selon son nouveau plan,
arrêtée par la révolte, va, maintenant, être menée à son terme. Et le nom de
«Judée» est remplacé par celui de «Palestine», le territoire de cette ancienne
province devenant une partie de la nouvelle «province de Syrie-Palestine».
Au cours de cette dernière époque de la Jérusalem juive, une nouvelle tendance, ou école, est née et s’est développée au sein du Judaïsme, avant d’être rejetée par lui : le Christianisme. La seule source d’informations détaillées que l’on possède sur les débuts de ce mouvement est constituée par l’ensemble d’écrits que les Chrétiens appellent le «Nouveau Testament» – par opposition au nom d’«Ancien Testament» que les Chrétiens donnent à l’ensemble des écrits bibliques juifs (la Bible chrétienne étant composée de ces deux Testaments). Le Nouveau Testament, dont le canon a été fixé, pour l’essentiel, au cours de la seconde moitié du IIe siècle, comprend : les quatre Évangiles , respectivement «selon saint Matthieu», «selon saint Marc», «selon saint Luc», «selon saint Jean», le livre des Actes des Apôtres , l’Apocalypse et vingt et une Épîtres ; d’autres écrits, par exemple divers «Évangiles» et «Actes», qui n’ont pas été retenus dans ce canon, sont considérés par les Chrétiens comme «apocryphes». Il semble que, si la plupart de ces Épîtres , qui ont été adressées le plus souvent à telle ou telle communauté chrétienne située hors de Palestine, et ont peut-être pour auteur, dans les deux tiers des cas, Paul – un Pharisien converti au Christianisme alors qu’il allait à Damas pour y persécuter les Chrétiens, peu de temps après la mort de Jésus –, peuvent avoir été rédigées entre les années 50 et 60, quelques-unes, comme tous les autres écrits néotestamentaires, ne l’auraient pas été avant les trente dernières années du Ier siècle, selon nombre d’exégètes; mais, si l’on applique aux écrits néotestamentaires les mêmes critères de datation qu’aux «Écrits intertestamentaires», alors on attribue à tous ceux d’entre eux qui, notamment, ne contiennent aucune allusion à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70, une date de rédaction antérieure à cet événement. Le fondateur du Christianisme se serait appelé Jésus (= Josué, transcription déformée d’un mot hébreu qui signifie «Yahweh sauve») et aurait été surnommé «Christ» (c’est-à-dire «Messie»); il serait né, comme on l’a vu ci-dessus, quelques années avant le début de l’ère chrétienne, et aurait été crucifié alors que Ponce Pilate était procurateur, vers l’année 30. Considéré comme le Messie, il aurait révélé la qualité divine de sa nature; sa mort aurait racheté l’humanité du péché originel commis, selon la Bible , par Adam et Ève. Ayant été, un moment, disciple de Jean-Baptiste qui l’aurait baptisé, il aurait lui-même adopté le baptême comme rite d’entrée dans sa communauté, de participation au salut qu’il était venu apporter. Mettant en garde contre la conception ritualiste des pratiques religieuses, qui attribue à celles-ci une valeur objective, il aurait souligné l’importance des dispositions du cœur et de l’esprit. Les récompenses destinées aux justes sont, elles aussi, spiritualisées; la «Terre promise», la Jérusalem future, le «Paradis», c’est dans les cieux qu’ils se trouvent, et c’est là que les justes en jouiront, comme le croyait déjà, mais dans une perspective moins universaliste, l’auteur du Testament de Moïse – pseudépigraphe de l’Ancien Testament, généralement appelé, à tort, Assomption de Moïse , composé par un Essénien entre les années 7 et 30 de notre ère. Il n’est donc plus question de nationalisme juif, ni de guerre sainte : revenant à la fin des temps, avec tout l’appareil de la gloire et de la puissance divines, pour juger les hommes, c’est Jésus-Christ qui donnera leur récompense céleste à tous ceux qui auront obéi à ses commandements, en les faisant entrer dans le «Royaume de Dieu» qui est le «Royaume des cieux». Il est généralement admis, aujourd’hui, que le Christianisme a subi une forte influence de l’Essénisme, notamment sur le plan de l’organisation de la communauté et dans le choix de son calendrier, même si, sur d’autres points, par exemple à propos des observances rituelles et de l’ouverture à l’universalisme, il a pu être en désaccord avec lui. Comme les Esséniens, également, les disciples de Jésus, à la suite de leur maître, furent persécutés par les autorités religieuses juives de leur temps, et eurent leurs martyrs. Pourtant, à Jérusalem et dans toute la Palestine, le nouveau mouvement fit des adeptes qui s’organisèrent en communautés. Après la Seconde Révolte, les Judéo-chrétiens, circoncis comme les Juifs, furent, comme eux, interdits de séjour à Jérusalem et dans ses environs, sur tout le territoire de la colonie d’Aelia Capitolina : peu à peu, dans cette cité, une communauté de Pagano-chrétiens va se constituer. En Palestine, ce n’est, vraisemblablement, qu’en Galilée et, surtout, à Césarée que subsisteront des communautés de Judéo-chrétiens; la plus grande partie d’entre eux iront s’établir à l’est du Jourdain, où ils perdront le contact aussi bien avec les autres Chrétiens qu’avec le Judaïsme : du coup, le pont que les Judéo-chrétiens constituaient, entre le Judaïsme et le Christianisme, va se trouver pratiquement coupé, et le Christianisme, cessant d’être un mouvement religieux juif, deviendra une religion de plus en plus étrangère au Judaïsme.
L’époque de la païenne Aelia Capitolina : de la fin de la «Guerre d’Hadrien» à la victoire de Constantin (135-324)
Dans la Palestine qui sort meurtrie, dépeuplée et
asservie, de ses deux révoltes successives, la vie est, alors, comme mise en
veilleuse. Pourtant, la communauté pagano-chrétienne va se développer
lentement, en butte à l’hostilité des Juifs et, bientôt, aux persécutions des
Romains, pendant que les Juifs, qui ont fondé des écoles rabbiniques dans
plusieurs villes de Palestine, poursuivront, à partir du travail accompli
depuis 70 à Jamnia, leur œuvre de restructuration et d’organisation du
Judaïsme. Le centre intellectuel et les cadres rabbiniques du Judaïsme se
transporteront de Jamnia à Usha (Galilée), et les successeurs de Johanan
ben-Zakkaï porteront, jusqu’en 425, le titre, devenu héréditaire, de
«patriarche» : chefs spirituels du Judaïsme dans tout l’Empire romain, ils
seront considérés, par Rome, comme les représentants qualifiés des Juifs; c’est
finalement Tibériade qui deviendra le siège permanent du Patriarcat. L’empereur
Antonin ne fit pas qu’autoriser les survivants de Jamnia à s’installer à Usha,
il permit de pratiquer la circoncision sur les Juifs de naissance, mais sur eux
seuls. Au cours de cette époque va se constituer, à l’initiative ou sous la
responsabilité des autorités rabbiniques, une abondante littérature juive; les
principaux ouvrages qui la composent sont : la Mishna (recueil de règles de conduite élaboré, pour
l’essentiel, à l’initiative du patriarche Juda Ier, dit «le
Prince» ou «le Saint», mort en 217), la Tosephta (complément de la Mishna ), la Gemara (commentaire
de la Mishna ), le Talmud (ensemble constitué par la réunion de la Mishna et de la Gemara ;
il en existe deux recensions : le Talmud de Jérusalem d’origine palestinienne et le Talmud de Babylone , qui furent sans doute terminés, respectivement, vers
l’an 400 et vers l’an 500), les Midrashim (commentaires
de textes vétérotestamentaires, dont les plus anciens seraient du IIe siècle), les Targums (paraphrases des écrits vétérotestamentaires rédigées,
en partie à la même époque que les Talmuds ,
à partir de matériaux qui peuvent être, parfois, antérieurs à l’ère
chrétienne). Les synagogues fleurissent alors en Palestine, spécialement,
semble-t-il, en Galilée où les plus anciennes, dont les vestiges ont pu être
étudiés, dateraient du IIIe siècle. Religion reconnue par Rome (religio licita ), le judaïsme peut avoir une existence normale. Par
contre, le Christianisme, à partir du moment où on le distingue du judaïsme,
est considéré comme une religion nouvelle qui, ayant rompu avec les coutumes
ancestrales, n’a pas fait l’objet d’une autorisation officielle : il est donc
illégal; telle est donc, estime-t-on généralement, la première base juridique
des tracasseries puis des persécutions dont furent victimes les chrétiens.
Mais, quand l’empereur romain se sera converti au Christianisme, les situations
se trouveront bientôt, en quelque sorte, inversées.
Période byzantine (324-640)
Par sa victoire de 324, Constantin devient le maître
de tout l’Empire romain. Faisant de Byzance sa capitale, il la transforme
profondément, lui donnant, notamment, un caractère chrétien : sous le nom de
Constantinople, la «nouvelle Rome» sera inaugurée en 330. Mais, sans attendre
cette date, Constantin généralise et multiplie les mesures favorables aux
Chrétiens, encourageant, notamment, ceux-ci à réparer les édifices du culte qui
ont souffert du fait des persécutions, à les agrandir, et même, au besoin, à en
construire de nouveaux, le trésor impérial étant largement ouvert pour financer
ces travaux; il ordonne, aussi, de remettre aux communautés chrétiennes les
lieux auxquels est attaché le souvenir de leurs martyrs. Dès 325, au concile de
Nicée (Anatolie), Constantin et le chef de la communauté chrétienne de
Jérusalem/Aelia , l’évêque Macaire,
décident ensemble de nettoyer le Golgotha (endroit où Jésus aurait été crucifié
et mis au tombeau) du Capitole, avec sa triade de divinités (Jupiter, Junon et
Vénus), qu’Hadrien y a fait élever. La construction d’une basilique y est
aussitôt entreprise; des vestiges de celle-ci apparaissent, encore, dans
l’édifice actuel qui est l’œuvre des Croisés. Les femmes de la famille
impériale s’intéressent beaucoup à la Palestine. La mère de l’empereur, Hélène,
vient, en 326, à Jérusalem; à sa demande, deux autres basiliques seront
édifiées, l’une à Bethléem, au-dessus de la grotte dans laquelle serait né
Jésus, et où Hadrien avait introduit le culte d’Adonis, l’autre sur le mont des
Oliviers, à l’emplacement d’où Jésus serait monté aux cieux. De son côté, la
belle-mère de Constantin, Eutropie, s’étant, à la suite d’un vœu, rendue à
Mambré pour y vénérer les endroits auxquels la tradition attachait le souvenir
d’Abraham, obtient de l’empereur que les pratiques idolâtriques en soient
bannies, et qu’une basilique y soit bâtie. Bien d’autres lieux saints de
Palestine furent, alors, dotés de monuments plus ou moins importants; la
Galilée, pourtant, resta longtemps en dehors de cette floraison de monuments
chrétiens, en raison, d’une part, de l’hostilité des Juifs – dont les rabbins
tenaient école en cette région, et qui y eurent leur patriarche jusqu’en 425 –,
et, d’autre part, du refus opposé par les Judéo-chrétiens locaux, peut-être
jusque vers le milieu du Ve siècle, à toute relation avec les étrangers, chrétiens
ou non. Sous le court règne de l’empereur Julien (361-363), la situation se
renverse à nouveau, momentanément : le paganisme triomphant se venge des précédentes
victoires chrétiennes; par ailleurs, selon certaines sources, Julien aurait été
favorable à la reconstruction du Temple de Jérusalem. Introduit probablement en
Palestine à partir de l’Égypte, au IVe siècle, le monachisme chrétien y connut un prodigieux
développement jusqu’au VIIe siècle (le seul désert de Juda comptait plus de 130 installations); les invasions lui furent alors
funestes; relevons, à la fin du IVe siècle, l’établissement de communautés latines :
monastère d’hommes et monastère de femmes sur le mont des Oliviers (autour,
respectivement, de Rufin d’Aquilée et de Mélanie la patricienne romaine) ainsi
qu’à Bethléem (avec Jérôme, l’ancien secrétaire du pape Damase, et Paule, une
descendante des Scipions et des Gracques). Grâce à la connaissance de la langue
hébraïque qu’il acquit sur place, Jérôme fut le premier à donner, à partir du
texte hébreu, une traduction de la Bible en
langue latine; cette traduction est appelée «la Vulgate». À la suite d’un vœu,
Eudocie, l’épouse de l’empereur Théodose II,
effectue un pèlerinage à Jérusalem en 438, puis vient s’y installer (444-460) :
nombre d’églises, de monastères et d’hospices lui seraient dus, en Palestine.
Par ses intrigues, l’évêque de Jérusalem, Juvénal, obtient de Théodose II le titre de patriarche, et du concile réuni à
Chalcédoine, en 451, la ratification de cette décision de l’empereur : le siège
métropolitain de Césarée – où s’était développé un
centre de recherches chrétiennes, avec, notamment, au IIIe siècle Origène (exégète
pratiquant l’interprétation allégorique de la Bible ), et au IVe siècle Eusèbe «de Césarée» (premier historiographe de
l’Église) – cédait ainsi la première place, en Palestine, au siège de
Jérusalem. Notons que les conflits théologiques, qui divisent alors entre eux les
chrétiens, ont des répercussions en Palestine. Peu après le début du règne de
Justinien, un soulèvement nationaliste des Samaritains (529-530) couvre de
ruines le pays, jusqu’à Bethléem; l’empereur prend à sa charge la
reconstruction des édifices religieux, et, de plus, fait élever un grand nombre
de bâtiments, ornés souvent de mosaïques, dans toute la Palestine : c’est ainsi
que Jérusalem est dotée, notamment, de la basilique de Sainte-Marie-la-Neuve
(construite entre 531 et 543) et de deux hospices, et que de belles églises
sont édifiées à Gaza, ville où règne, maintenant, une atmosphère d’humanisme
chrétien. Il faut ajouter que le VIe siècle constitue une époque de prospérité pour nombre
d’anciennes villes nabatéennes du Néguev central, telles Avdat (= Oboda ou Éboda; à 50 km
au sud de Beershéba) et Soubeita (= Sobota;
à une faible distance au nord-ouest de la précédente); les vestiges
particulièrement importants de ces deux cités ont révélé que les raisins
constituaient sans doute la principale production de celles-ci, comme en
témoignent les nombreux pressoirs à vin qui y ont été découverts. Conséquence
des conflits théologiques, deux conciles régionaux se tiennent à Jérusalem, au
temps de Justinien, l’un en 536 (à propos de l’hérésie monophysite), l’autre en
553 (pour approuver la condamnation de la doctrine d’Origène, prononcée par le
concile œcuménique tenu, la même année, à Constantinople). À cette époque, les
pèlerins abondent en Palestine.
Mais, en 613, les Perses de Chosroès II envahissent la Palestine, où Juifs et Samaritains
les accueillent avec empressement; Jérusalem, qui a voulu résister, est prise
en 614 : ses habitants sont, en grand nombre, massacrés ou déportés avec leur
patriarche, ses sanctuaires livrés aux flammes; une tradition prétend que seule
fut respectée par les Perses la basilique de Bethléem, construite sous
Constantin et remaniée sous Justinien, parce que les envahisseurs avaient
reconnu leurs ancêtres dans les mages (les Rois mages qui seraient venus adorer
l’enfant Jésus dans sa crèche, à Bethléem) qu’une mosaïque du fronton
représentait, suivant l’usage, sous le costume mithriaque. Bientôt, les Perses
autorisent les Chrétiens à rentrer en possession des églises et monastères dont
ils avaient été spoliés, à remettre ceux-ci en état et à exercer librement leur
culte. Maîtres de l’Égypte où dominait, comme en Mésopotamie, l’hérésie
monophysite (selon laquelle Jésus n’aurait eu qu’une seule nature, la divine,
et non pas, également, l’humaine), ils favorisèrent les Chrétiens monophysites
qui avaient été persécutés par l’Empire byzantin. Les Perses évacuent la
Palestine en 629, vaincus par l’empereur Héraclius qui ramène lui-même à
Jérusalem, en 630, la relique «de la vraie Croix» que les Perses y avaient
prise, étant ainsi – à moins qu’il ne faille croire au prétendu pèlerinage de
Théodose en 386 – le premier empereur chrétien à se rendre dans la Ville
sainte. Puis Héraclius, pour punir les Juifs de leur collaboration avec les
Perses, prend contre eux une série de mesures qui en poussent beaucoup à
émigrer de Palestine en Perse, en attendant la suite des événements. Ceux-ci se
précipitent, en effet. L’année même où Héraclius faisait acclamer la Croix à
Jérusalem, Mahomet s’emparait de La Mecque (630), et, au moment où les mesures
contre les Juifs sont promulguées, les troupes musulmanes franchissent les
frontières méridionales de la Palestine, se répandant dans les campagnes tout
en évitant les villes fortifiées (634). La lutte se déplace alors vers le nord,
et en 636, après la bataille du Yarmouk, Damas est définitivement occupée;
maintenant, les villes de Palestine vont se rendre les unes après les autres.
Négligeant, momentanément, Césarée, les envahisseurs assiègent Jérusalem, qui
se trouve coupée de la mer d’où auraient pu venir des secours; pour épargner à
la ville le sort qu’elle a connu en 614, le patriarche négocie, donc, avec le
calife Omar, et lui ouvre les portes de Jérusalem en 638 : en échange de leur
capitulation, de leur soumission et d’un tribut annuel, les habitants de la ville
se voient garantir la vie sauve, la propriété de leurs biens et celle de leurs
églises. La prise de Césarée, en 640, marque la fin de la conquête de la
Palestine par les armées musulmanes.
La conquête musulmane et les croisades
Partis des déserts d’Arabie, les conquérants musulmans
déferlèrent sur la Palestine. Sous la dynastie des Omeyyades, puis celle des
‘Abbasides, fut entreprise l’arabisation de la Palestine qui devint l’une des
principales provinces du monde musulman.
La population chrétienne locale se convertit progressivement à l’islam sous la pression des contraintes imposées aux minorités religieuses. À la fin du Xe siècle, la Palestine passa sous la domination des Fatimides, mais les croisades remirent en cause les conquêtes de ces califes. En 1100 fut fondé le royaume latin de Jérusalem. La Palestine devint alors un vaste champ de bataille où s’affrontaient la Croix et le Croissant. En définitive, les mamelouks furent les principaux bénéficiaires de l’échec des croisés. Les XIVe et XVe siècles sont considérés comme une époque de ténèbres. La domination des Bahrites (1250-1382) puis des Burdjites (1382-1517) ne fut guère profitable au pays; celui-ci fut cependant épargné par l’invasion mongole de Tamerlan. Mais il ne put échapper aux querelles frontalières qui opposèrent les troupes turques de Qa‘itbey et de Selim Ier aux derniers Burdjites. La Palestine fut envahie, en 1516, par les armées turques.
La Palestine ottomane
L’occupation de la Palestine par les troupes du sultan
ottoman Selim Ier, à l’automne de 1516, n’a constitué à l’origine
qu’une étape rapide dans la conquête des pays soumis à l’autorité des sultans
mamelouks du Caire : la Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Arabie. Après les
victoires remportées sur le shah séfévide d’Iran en 1514, l’entreprise menée
par Selim Ier avait plusieurs buts : s’imposer comme le premier,
sinon le seul, souverain du Proche-Orient, comme le chef des musulmans sunnites
et le maître des cités saintes de l’islam, et enfin contrôler tout le commerce
de transit entre l’océan Indien et la mer Méditerranée.
Les habitants de la Palestine n’offrirent aucune
résistance, et très vite la province fut confiée à des administrateurs ottomans
établis dans les livas (districts) de ‘Adjlun,
Ladjun, Naplouse, Jérusalem, Safad et Ghazza, et dépendant du gouverneur de
Damas. Des règlements internes furent édictés pour chacun de ces districts, en
vue de fixer les conditions de la vie économique et les charges fiscales de la
province. Par la conquête ottomane qui la rattachait indirectement au
gouvernement central d’Istanbul, la Palestine se trouvait une fois de plus
pratiquement détachée de l’Égypte.
En raison de sa situation géographique, la Palestine
connut au XVIe siècle une grande activité commerciale et la ville de
Jérusalem continua à être ouverte aux pèlerins, qui devaient toutefois
acquitter une taxe d’entrée. Les capitulations accordées à François Ier par le sultan Soliman le Magnifique confirmèrent la
présence de religieux latins (des franciscains) à Jérusalem et reconnurent au
roi de France le droit de protéger les chrétiens latins dans l’Empire;
cependant, la prépondérance des religieux grecs n’était pas contestée et ceux-ci
s’efforcèrent, dans le courant du XVIIe siècle, d’éliminer les franciscains; mais, en 1690, un
firman du sultan restitua aux Latins ce qui leur avait été
enlevé : la rivalité entre les communautés chrétiennes devait d’ailleurs être un
des éléments de l’agitation en Palestine et, surtout, un des facteurs de
l’intervention européenne au XIXe siècle. D’autre part, les Capitulations favorisèrent
l’établissement de comptoirs et de colonies marchandes européennes, plus tard
de consulats; les principaux centres furent Saint-Jean-d’Acre et Jaffa, mais le
commerce n’y connut jamais un grand développement, bien que les Français, à
partir du XVIIe siècle, se soient efforcés d’y constituer des bases
solides.
À la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, la partie septentrionale
de la Palestine fut l’un des théâtres d’opérations du chef druze Fakhr al-din,
qui obtint, à deux reprises, des gouverneurs ottomans de Damas toute autorité
sur les districts de Naplouse et de ‘Adjlun; mais l’accroissement de sa
puissance inquiéta le sultan Murad IV : une expédition triompha de Fakhr al-din,
qui fut pris et exécuté peu après à Istanbul (1633-1634). Un peu plus tard,
dans l’intention de contrôler plus étroitement les régions agitées, une
province nouvelle fut créée, ayant pour centre Sayda et englobant notamment les
livas de Safad et de Ladjun. Pendant un siècle, la Palestine
vécut paisiblement. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, plusieurs séries de
troubles se produisirent : des incidents éclatèrent à Jérusalem entre religieux
grecs et franciscains, et ces derniers furent chassés du Saint-Sépulcre en
1757; à cette occasion, les Grecs reçurent le soutien de la Russie qui, en
1774, par le traité de Kutchuk-Kaïnardji, obtint le droit de protéger les
chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman.
Entre-temps, des chefs locaux (le shaykh Daher
notamment) avaient entretenu une agitation, en particulier dans la région de
Saint-Jean-d’Acre, en liaison avec les émirs mamelouks d’Égypte (1750-1775). Le
sultan confia le soin de rétablir l’autorité gouvernementale à Ahmad Djazzar
pacha, qui, outrepassant son rôle, chercha ensuite à se rendre indépendant;
c’est lui qui s’opposa à la pénétration de l’armée de Bonaparte en Palestine :
celle-ci, en effet, après avoir pris Jaffa, échoua devant Saint-Jean-d’Acre, ce
qui mit fin à l’aventure égyptienne de Bonaparte.
Au XIXe siècle, la Palestine devait être à deux reprises un
enjeu politique. La première fois, au moment de la crise survenue entre le
gouvernement d’Istanbul et Muhammad ‘Ali d’Égypte : celui-ci avait réclamé pour
son fils Ibrahim pacha la cession de la Syrie et de la Palestine en
compensation de la Morée, évacuée par les troupes égyptiennes en 1827; devant
le refus du sultan, Ibrahim pacha occupa les deux provinces au cours de l’été
de 1832; c’est là un des éléments de la question d’Orient. En dépit du soutien
de la France, Muhammad ‘Ali dut finalement s’incliner et abandonner toute
prétention sur la Syrie et la Palestine (févr.-juill. 1841). L’autre événement
se situe en 1850, lorsque Louis Napoléon Bonaparte, prenant prétexte
d’incidents survenus dans l’église de la Nativité à Bethléem, et désireux de
s’attirer les suffrages des catholiques français, réclama le droit de
protection des Lieux saints, qui était passé discrètement à la Russie en 1808;
les contestations qui suivirent aboutirent à la guerre de Crimée (1854-1855) et
au traité de Paris (30 mars 1856). L’une des
conséquences de ce traité fut le maintien du statu quo ante à propos des Lieux saints, statu quo à nouveau confirmé en 1878 lors du congrès de Berlin.
Entre-temps, la partie septentrionale de la Palestine avait une fois de plus
subi les contrecoups de la rivalité entre Druzes et maronites; mais,
contrairement à ce qui se passa au Liban, la Palestine ne connut pas de
changement dans son statut administratif.
Durant la période qui va de la conquête ottomane à la fin du XXe siècle, la population de la Palestine comprit une majorité de musulmans, une importante minorité de chrétiens, une minorité moins forte de Druzes et un petit nombre de Juifs; ceux-ci étaient établis dans les villes de la côte et, pour quelques-uns, à Jérusalem. L’expulsion des Juifs d’Espagne, au XVIe siècle, provoqua une immigration juive en Palestine, mais de caractère très limité. À partir de 1880 et surtout de 1897, l’immigration prit un nouvel essor. En effet, en raison des persécutions ou des difficultés auxquelles ils étaient soumis dans les pays d’Europe centrale et orientale, les Juifs de ces pays avaient commencé à s’organiser en vue de créer en d’autres lieux des foyers où ils pourraient vivre dans des conditions moins dramatiques; un mouvement d’immigration se constitua dans diverses directions : Europe occidentale, Amérique du Nord, Palestine. L’émigration vers la Palestine fut prise en main par le mouvement sioniste qui, dès 1880, rassembla des capitaux et commença à acheter des terres dans ce pays; mais, dans le cadre de sa politique panislamiste, le sultan Abdülhamid II ne se montra guère favorable à cette immigration et s’efforça de la limiter, sans toutefois pouvoir s’y opposer efficacement. Après le congrès de Bâle (août 1897), au cours duquel le mouvement sioniste proclama qu’il souhaitait «l’établissement en Palestine, pour le peuple juif, d’un Foyer garanti par le droit public», l’immigration juive, soutenue discrètement par les grandes puissances occidentales, s’accrut très sensiblement; il fut même un moment question d’accorder aux Juifs de Palestine un statut comparable à celui des chrétiens du Liban. Un peu plus tard, après 1908, le gouvernement jeune-turc, au sein duquel se trouvaient quelques Juifs ottomans, encouragea, par opposition aux nationalistes arabes, l’immigration juive en Palestine ou, tout au moins, ne fit rien, pour la limiter; on estime que la population juive de Palestine passa d’environ 20 000 personnes en 1880 à 50 000 en 1900 et 80 000 en 1914.
Le mandat britannique
Le destin de la Palestine allait être modifié par la
Première Guerre mondiale. L’Empire ottoman, engagé dans la guerre aux côtés des
empires centraux, dut faire face à la révolte arabe soutenue par la
Grande-Bretagne et subit des revers qui le contraignirent à abandonner toutes
ses possessions en pays arabe; le 9 novembre
1917, les troupes du général Allenby entraient dans Jérusalem , puis occupaient toute la Palestine. Auparavant, en
1915, le haut-commissaire anglais Mac Mahon avait conclu des accords avec le
chérif de La Mecque, Husayn, visant à créer dans le Proche-Orient un grand
royaume arabe englobant l’Arabie, la Transjordanie, la Syrie, le Liban et l’Irak;
la Palestine devait constituer un territoire séparé. Mais ces accords furent
annulés à la fois par la conclusion des accords Sykes-Picot de mai 1916, qui
répartissaient entre Français et Anglais les territoires arabes de l’Empire
ottoman, et par la déclaration Balfour du 2 novembre
1917, par laquelle le gouvernement britannique «envisage favorablement
l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et
emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif». Aux
conférences de la paix de 1919, les dirigeants du mouvement sioniste
proposèrent un plan de découpage de la Palestine qui engloberait, outre la
Palestine proprement dite, le sud du Liban et de la Syrie et une large bande de
terrain à l’est du Jourdain, se prolongeant jusqu’au golfe d’‘Aqaba; de son
côté, la Grande-Bretagne demanda à la Société des nations que lui soit confiée,
sous forme de mandat, l’administration de la Palestine; la Société des nations
donna un avis favorable en avril 1920, et le projet britannique, modifié, fut
adopté en juillet 1922; il entra en application après la signature du traité de
Lausanne (juill. 1923) : le territoire confié à la Grande-Bretagne ne comprenait
que la région située à l’ouest du Jourdain, la région située à l’est constituant
dès lors l’«État de Transjordanie». En juillet 1922, une déclaration de
Churchill, alors secrétaire d’État aux Colonies, précise que «la Palestine ne
sera pas transformée en Foyer national juif, mais que ce Foyer sera fondé en
Palestine»; elle reconnaît pour mission à cette nouvelle entité de droit public
«le développement de la communauté juive existante, avec l’aide des Juifs des
autres parties du monde, en sorte qu’elle puisse devenir un centre pour lequel
le peuple juif dans son ensemble puisse prendre de l’intérêt et de la fierté,
pour des raisons de religion et de race»; elle donne, en outre, diverses
assurances aux Arabes en ce qui concerne leur sauvegarde et celle de leur
langue et de leur civilisation; elle affirme, enfin, l’intention de la Grande-Bretagne
de poursuivre en Palestine l’établissement d’un gouvernement autonome.
Dès cette époque, certains Arabes, tel le grand mufti
de Jérusalem, al-Hadjdj Amin al-Husayni, considérèrent ce Foyer juif comme une
menace et créèrent un haut comité arabe pour la Palestine; d’autres, en
revanche, ne voyaient dans les immigrants juifs que des acheteurs, à prix fort,
de terres improductives et délaissées par les paysans arabes. Mais, avec la
création de l’« Agence juive», lors du congrès du mouvement sioniste à
Zurich en 1929, les achats de terres furent intensifiés et portèrent davantage
sur les terres plus riches de la région côtière cédées par les effendi . Le Comité arabe réagit violemment, et à plusieurs
reprises, entre 1928 et 1936, des incidents sanglants eurent lieu à Jérusalem,
Haïfa et Jaffa. À partir de 1930, la S.D.N. s’inquiéta de la situation en
Palestine et critiqua l’administration britannique, qui se montrait incapable
de concilier Juifs et Arabes et de créer un État palestinien. Les Anglais s’engagèrent
alors à interdire l’achat de terres par les immigrants, mais, en fait, ils
n’instaurèrent qu’un contrôle des achats de terres.
En raison des persécutions dont ils étaient l’objet en
Allemagne et dans certains pays d’Europe centrale, de nombreux Juifs émigrèrent
vers la Palestine; la population juive passa ainsi à plus de 400 000 personnes (600 000 selon certains auteurs). Devant cet afflux, dans
un premier stade, la Grande-Bretagne envisagea un plan de partage prévoyant
trois territoires distincts : un territoire sous mandat britannique et
comprenant essentiellement les Lieux saints, un État arabe et un État juif,
tous deux souverains, indépendants et liés par traité à la Grande-Bretagne. Les
Arabes protestèrent violemment contre ce projet qui tendait à les priver d’une
partie de leur sol et à les couper de la mer Méditerranée; en revanche, les
Juifs approuvèrent le projet de création d’un État juif, mais repoussèrent
toute limitation de l’immigration : le plan britannique fut donc rejeté. Il s’ensuivit
une révolte armée des Arabes qui se poursuivit jusqu’en 1939. En mai de cette
même année, le gouvernement britannique publia un Livre blanc dans lequel il annonçait d’une part la limitation de
l’immigration juive à 75 000 personnes par an, ainsi que celle des achats de terres
par les Juifs, d’autre part, dans les dix années à venir, la création d’un État
palestinien où Arabes et Juifs exerceraient conjointement l’autorité : ce projet
fut repoussé par les Arabes et par les Juifs, et il s’ensuivit une vague de
violences réciproques. Malgré les interdictions britanniques, les immigrants
juifs continuèrent à arriver en nombre bien supérieur au quota fixé :
l’intransigeance des Anglais donna lieu à des épisodes tragiques et favorisa
l’immigration clandestine; en 1946, la population juive était de 700 000 personnes, alors que l’on
comptait 1 400 000 Arabes musulmans, 145 000 Arabes chrétiens et 15 000 Druzes.
Durant, la Seconde Guerre mondiale, tandis qu’une
partie des Arabes plaçaient leurs espoirs dans un succès des forces de l’Axe,
les Juifs de Palestine, laissant de côté leurs sentiments anti-anglais,
constituèrent une brigade qui participa aux combats au sein de la VIIIe Armée britannique, où ils
acquirent une expérience militaire utile pour la suite des événements. En
octobre 1946, le président Truman approuva l’Agence juive, qui réclamait un
«État juif viable contrôlant son immigration et sa politique économique dans
une région adéquate de la Palestine». De son côté, la Ligue arabe proposa la
création d’un État indépendant unique, arabo-juif, où Arabes et Juifs seraient
représentés au gouvernement et au Parlement en proportion de leur nombre, toute
immigration étant interdite. Cette proposition fut rejetée par les Juifs, et de
violentes actions terroristes furent déclenchées par les uns et par les autres
: les Anglais, eux-mêmes victimes de ce terrorisme, proclamèrent l’état de
siège, puis annoncèrent, en février 1947, leur intention de mettre fin à leur
mandat en Palestine le 14 mai 1948, demandant à l’O.N.U.
de trouver alors une solution. Un comité spécial fut constitué, qui mit au
point un plan de partage, approuvé par l’O.N.U. le 29 novembre 1947 : il prévoyait la création de deux États
indépendants, l’un arabe, l’autre juif, mais associés économiquement, et une
zone internationale sous contrôle de l’O.N.U., englobant Jérusalem et ses
environs, y compris Bethléem. Les Arabes repoussèrent ce plan, approuvé par les
Juifs.
Les violences redoublèrent alors en Palestine, en
particulier en mars et en avril 1948 : aux attaques des commandos arabes contre
les kibboutzim répondirent des expéditions juives contre des villages arabes
(massacres de Deir Yassin, 10 avril 1948). Des deux
côtés, la propagande s’intensifia et il était clair que seules les armes
décideraient désormais du sort de la Palestine; déjà de nombreux Arabes
fuyaient ce pays, dans la crainte de massacres : ce lamentable exode fut à
l’origine des camps de réfugiés où 750 000 Arabes de Palestine devaient connaître dès mai 1948
une vie misérable.
Le 15 mai 1948, les Anglais
commencèrent l’évacuation de leurs troupes; la veille, David Ben Gourion avait
proclamé la naissance de l’État d’Israël , reconnu de facto par les États-Unis et de jure par l’Union soviétique; en même temps se déclenchait
l’attaque arabe. Une nouvelle phase historique débutait alors en Palestine.
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