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Au premier tour des
présidentielles de 2002, Philippe de Villiers et l'on peut penser
qu'une bonne partie de ses électeurs se sont abstenus ou ont reporté
leurs suffrages sur des candidats de la droite modérée.
Mais
ses autres électeurs ont reporté leurs suffrages sur les deux
candidats de la droite extrême.
Même si le nombre de ces
reports est peu important, il apparaît que Jean-Marie Le Pen et
Bruno Mégret n'ont pas fait le plein des mécontents de droite: 5,45
millions en 2002 contre 6 millions en 1995. Le chef du Front
National lui-même a seulement enregistré 220.000 voix de plus qu'en
1995.
En définitive, il s'en est fallu de 200.000 voix
d'écart entre Le Pen et Jospin (1 inscrit sur 200) pour que le duel
annoncé par les journalistes, les sondeurs et les candidats
eux-mêmes tourne à l'improbable affrontement Chirac-Le
Pen.
La France n'a pas été victime d'une quelconque
«vague brune» mais d'une débandade des partis traditionnels
dont sont responsables leurs leaders...
Le scrutin
volé
Lionel Jospin, homme
intègre et Premier ministre au bilan honorable, en a tiré les
conséquences en se retirant de la vie politique.
Son retrait
sanctionne une campagne conduite en dépit du bon
sens.
L'inversion du calendrier électoral s'est soldée par
une foire d'empoigne entre les seize candidats au scrutin
présidentiel du 21 avril, chacun s'efforçant d'engranger un maximum
de voix en prévision des élections législatives de juin.
Le
parti socialiste a présenté un programme désespérément vide: aucune
proposition propre à faire rêver les jeunes avides d'idéal ou les
classes populaires déboussolées.
La suite est dans toutes
les mémoires: cafouillages sur l'âge du capitaine, velléités
sécuritaires aussitôt contrebalancées par des propositions sur la
suppression de la double peine ou le vote à 17 ans,... comparaison
des mérites de Sylviane (Jospin) et de Bernadette
(Chirac).
Le candidat Jacques Chirac n'a pas ouvert davantage
de perspectives. Mais en vieux routier de la politique, il a
enfourché le thème payant de l'insécurité et évité les faux pas
irréparables.
Oublieux des débats de haute volée qui avaient
précédé le référendum sur le traité de Maastricht, les deux
candidats n'ont pas jugé leurs concitoyens dignes d'une vraie joute
politique.
Les Français ont été privés d'un affrontement
droite-gauche sur les enjeux contemporains: Comment réformer
l'État et la fonction publique pour les rendre plus efficaces et
plus responsables? Comment gérer les phénomènes migratoires et
mieux assurer l'intégration des nouveaux habitants du
pays? Quelles responsabilités confier à l'Union européenne et
avec quelles institutions? Quels moyens donner à l'armée, à la
coopération et à la diplomatie pour que la France ait davantage
d'emprise sur les affaires du monde? Comment mieux secourir les
pays pauvres et assurer un développement durable de nos
sociétés?...
Seuls quelques candidats protestataires ont
abordé ces thèmes.
Le résultat est une «fracture
morale» entre une France installée, riche et instruite, qui se
pique de tiers-mondisme et daube sur la démocratie, et d'autre part
une France inquiète, qui rassemble les jeunes déclassés, les
chômeurs, les ouvriers,... sans autre moyen que leur bulletin de
vote pour se faire entendre.
Au bout du compte, nous voici
avec la perspective d'un président élu par défaut et le risque d'une
assemblée sans majorité stable après les prochaines élections
législatives.
C'est un désastre pour l'image de la France,
pour l'avenir des institutions et pour l'ensemble des
citoyens, y compris ceux qui ont voté Jean-Marie Le Pen ou Bruno
Mégret pour lancer un signal de détresse aux élites
dirigeantes.
Imprévisible?
Dans les jours qui ont précédé
le scrutin du 21 avril, les sondages ont clairement montré une
montée du vote lepéniste et un déclin tout aussi régulier du
vote socialiste, dans le cadre d'une très forte abstention.
Quatre jours avant le scrutin, le
premier était à 14% et le second à 18%. Compte tenu de
l'incertitude de 3% que l'on prête habituellement à ces
estimations, le succès de Jean-Marie Le Pen était déjà sinon
probable du moins possible.
Le chef
du Front National ne s'y est pas trompé. Il a réservé des
salles en prévision des débats du deuxième tour, comme l'a
révélé toute la presse.
Lionel
Jospin et ses lieutenants ont appelé leurs électeurs à
«aller chercher les voix l'une après
l'autre». Mais ils n'ont pas osé insister pour
une raison compréhensible: se battre pour la deuxième place en
concurrence avec Jean-Marie Le Pen, c'était reconnaître le
leadership de Jacques Chirac et admettre par avance sa
victoire au second tour!
Michel
Broué et Bernard Murat ont en vain alerté les électeurs de
leur camp: «Etes-vous devenus fous? Le Pen talonne
Jospin dans certains sondages? Vous l'aurez pour longtemps la
gueule de bois, et nous avec vous,...» (Le
Monde, 19 avril 2002).
A
l'exception de l'hebdomadaire La Vie, qui a titré en
couverture: «Danger abstention», la presse s'est
montrée aveugle.
Dans son numéro d'avant le 21 avril,
Télérama, magazine à sensibilité de gauche, a titré
en couverture: «Le Sexe» (un thème plus payant que
l'abstention). Mauvais point pour Le Point avec un
dossier inepte et convenu sur «Les six tribus
d'électeurs». Le Canard enchaîné a réussi la
performance de ne presque pas dire un mot de Jean-Marie Le
Pen. Il s'est rattrapé... après coup.
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