| |
|
|
Septembre 2002
Le Premier ministre Jean-Pierre
Raffarin, ancien président de la Région Poitou-Charentes, a repris à
son compte les antiennes sur la
régionalisation.
Chacun s'accorde en France sur la nécessité
de décentraliser peu ou prou les processus de décision.
Cette décentralisation doit-elle passer par le relais
des 22 régions administratives?... Le débat se nourrit de l'Histoire et
de l'exemple des pays voisins.
L'illusion
régionale
Depuis vingt à
trente ans, les élites dirigeantes cultivent l'idée que la Région
serait la seule circonscription vraiment moderne et affichent
leur intention de remplacer l'administration nationale par
autant d'administrations régionales.
Les régions
administratives créées après la Libération de 1945 cumulent
plusieurs inconvénients. Leurs frontières sont souvent artificielles
et rapprochent des contrées qui n'ont aucune affinité entre elles
(Pays de la Loire, Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes,
Centre,...).
Parfois, la métropole régionale dévore les
forces vives de la région. C'est le cas de Toulouse en
Midi-Pyrénées.
Le plus souvent, les nouvelles régions mettent
aux prises des métropoles rivales et les entraînent dans des luttes
stériles : Nîmes-Montpellier, Nancy-Metz, Poitiers-La-Rochelle,
Tours-Orléans, Lyon-Grenoble, Marseille-Nice,...
Les
conseillers régionaux sont élus sur des listes à la proportionnelle
et n'ont pas d'attache locale. Aucun citoyen n'a un conseiller
régional qu'il puisse aller voir comme il va voir son
député.
Ces conseillers sans enracinement local s'épuisent
dans des combinaisons partisanes, des batailles de couloir et des
dépenses somptuaires qui ruinent leur crédibilité.
Faisant
fi de ces inconvénients, les personnes qui font autorité dans le
pays expliquent que les régions ont seules la taille critique pour
se comparer aux Länder de notre voisin d'outre-Rhin.
Certains experts, et non des moindres, à la DATAR par
exemple (1), vont plus loin et souhaiteraient réduire le
nombre d'entités régionales à une demi-douzaine.
Si les
Allemands semblent satisfaits avec 16 Länder seulement, que ne le
serions-nous davantage avec six Régions!...
Depuis Mme de
Staël, l'Allemagne s'est substituée à l'Angleterre comme
inspiratrice des élites françaises. Parfois pour de bonnes causes,
parfois pour de moins bonnes.
À ce jour, à en juger par les
rapports de la Cour des Comptes, l'effet le plus visible de la
régionalisation est la multiplication des sinécures et des postes de
pouvoir.
S'agit-il de rendre les citoyens plus proches
de l'administration? Est-il si sûr que les habitants de
Bagnères-de-Bigorre soient mieux compris d'un fonctionnaire
toulousain que d'un fonctionnaire parisien? Ou ceux de Menton d'un
fonctionnaire marseillais que d'un fonctionnaire
parisien?
Les élus régionaux et leurs administrations ne
témoignent d'aucun gain significatif en transparence, rigueur et
efficacité par rapport à leurs homologues nationaux. À cela rien de
plus normal puisqu'ils sont autant éloignés des citoyens que des
organes de contrôle parisiens.
Le bel avenir
des départements
Faisant
fi de ces réserves, les leaders politiques français, tous courants
confondus, ne manquent jamais une occasion de réclamer la
suppression des départements au profit d'une véritable
régionalisation.
Or, le département est
la circonscription la mieux enracinée dans l'Histoire de France, en
concurrence avec la commune, héritière des anciennes
paroisses.
Après deux siècles d'existence, il demeure
envers et contre tout la principale circonscription de référence
(administrations de proximité, plaques minéralogiques,
statistiques,...).
Ainsi, lorsque le gouvernement institue
une nouvelle aide (par exemple l'assistance aux personnes
dépendantes), c'est aux conseils généraux des départements qu'il
délègue leur gestion.
Au fond d'eux-mêmes, les Français
restent aujourd'hui très attachés à cette circonscription héritée de
la monarchie et de la Révolution.
À ceux qui font valoir les
exemples étrangers, je suggère de considérer deux pays dont
l'expérience démocratique n'est pas moindre que l'Allemagne : le
Royaume-Uni et la Suisse.
Le territoire de Sa Majesté est
découpé en plus de 65 comtés (ou shires) qui remontent à
Guillaume le Conquérant. Ces circonscriptions de référence ont une
population comparable à celle de nos départements et une superficie
deux fois moindre.
La Suisse, quant à elle, a 26 cantons ou
demi-cantons qui prennent racine dans la nuit des temps, avec des
compétences administratives très étendues, une population moyenne
deux fois inférieure à celle de nos départements et une superficie
cinq fois inférieure!
Décentralisation et démocratie de
proximité
La véritable
décentralisation réside dans une rupture des pratiques
administratives, grâce à une prise en compte réelle des
revendications et des attentes des citoyens, telles qu'elles
s'expriment dans les associations villageoises, les conseils de
quartier...
Cette démocratie de proximité se conçoit dans des
départements de la taille d'un gros canton suisse mais certainement
pas dans des régions de plusieurs millions d'habitants comme
Rhône-Alpes ou Provence-Côte-d'Azur, aussi peuplées et plus vastes
que toute la Suisse.
C'est pourquoi l'avenir, s'il doit être
démocratique, sera fidèle aux départements.
Et si l'on tient
à simplifier l'organisation territoriale, que l'on supprime donc les
sous-préfectures: coincées entre les départements, les communautés
urbaines et les pays de création récente, leur utilité
laisse à désirer... sauf à l'occasion des manifestations paysannes,
quand celles-ci les prennent pour cibles;-).
Il appartiendra
aux Français de choisir. Démocratie à l'allemande avec de grandes
Régions ou de mini-États? Démocratie à la suisse ou à l'anglaise
avec des départements revitalisés?
André Larané
(1) Les
crânes d'œuf de la DATAR ont déjà à leur actif des erreurs
magistrales: «Dans les années 50, la politique de la
Datar, c'est-à-dire de l'État, était de favoriser les grosses
métropoles d'équilibre au détriment des villes moyennes. Pour
contrebalancer Paris, on a reproduit en province ce qu'on
avait fait dans la capitale. C'est devenu Toulouse et le
désert de Midi-Pyrénées...» (Jean-Robert Pitte, professeur et
spécialiste de l'urbanisation, Le Figaro Economie, page XI,
jeudi 19 septembre 2002 [retour] |
|