12 septembre 1642
Conspiration et mort
de Cinq-Mars
(2e
épisode)
par Jean Brillet
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Une pistoletade
providentielle
Le Cardinal vivait dans l'angoisse d'une sédition des Grands. La réussite d'un complot
l'aurait irrémédiablement mené à sa déchéance, voire à son assassinat.
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Louis de Bourbon, comte de Soissons, gravure de
Grégoire Huret (cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale de France)
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Comme les
événements des années passées le prouvaient, sa crainte n'avait rien d'un fantasme de
paranoïaque. La dernière révolte en date était celle du duc de Bouillon, du duc de
Guise et de Louis de Bourbon, comte de Soisson.
Financée par l'Espagne, l'armée des conspirateurs, aidée par 7000 hommes de l'empereur
d'Allemagne, avait écrasée celle du roi, commandée par le maréchal de Châtillon près
de Sedan, le 6 juillet 1641 (bataille dite du bois de la Marfée).
Durant quelques heures, Richelieu se crût perdu jusqu'à ce qu'un message lui apprenne
que M. de Soisson avait été tué après la bataille par une pistoletade qui lui
avait emporté le front. Escarmouche de dernière minute? assassinat? personne ne sait. À
moins qu'il ne s'agisse que d'un accident: l'homme avait en effet la fâcheuse habitude de
relever la visière de son casque avec le canon de son pistolet!
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La conspiration
étant décapitée, le duc de Bouillon, frère de Turenne, offrit sa soumission et le roi
pardonna. Cinq-Mars était intervenu auprès de Louis XIII en sa faveur. Combien dut se
sentir important le jeune marquis en intercédant ainsi auprès de roi de France pour le
prince souverain de Sedan, neveu de Maurice de Nassau et petit-fils de Guillaume le
Taciturne !
Conspiration en marche
Une fois de plus, la Providence était venue au secours du Cardinal. Pourtant, si le
danger immédiat était écarté, les fils d'une nouvelle conspiration étaient déjà
noués.
Devenu l'ennemi du Cardinal, Cinq-Mars, par sa position de favori, ne devait pas tarder à
être contacté par les opposants au ministre.
Parmi les principaux conjurés, on devait trouver l'inévitable duc d'Orléans, Gaston,
frère du roi, surnommé Monsieur. Mais aussi Louis d'Astarac, marquis de Fontrailles,
Anne d'Autriche et François-Auguste de Thou, jeune conseiller au Parlement et tout
dévoué à la reine. Et encore le duc de Bouillon.
Sans être l'instigateur du complot, Cinq-Mars en serait à la fois la pièce maîtresse
et le jouet.
Les tentatives personnelles du favori auprès du roi pour perdre Richelieu étaient plus
qu'incertaines. Un jour que Louis XIII se plaignait de la pesante tutelle de son ministre,
Cinq-Mars s'aventura:
- «Sire, vous êtes le maître. Que ne le renvoyez-vous!»
- «Tout beau, n'allez pas si vite! Le Cardinal est le plus grand serviteur que la
France ait eu. Je ne saurais me passer de lui. Le jour où il se déclarerait contre vous,
je ne pourrais même pas vous conserver.»
La confiance et la soumission du roi à son ministre étaient encore intactes et le favori
aurait dû se méfier de cette réponse.
Lors d'une rencontre privée chez le duc de Chaulnes, à Amiens en août 1641, Gaston
lâcha ces paroles charitables:
- «Ah ! si le Cardinal pouvait mourir, nous serions très heureux.»
Le marquis de Fontrailles, véritable inspirateur du complot, répondit : - «Votre
Altesse n'a qu'à me donner son consentement et il se trouvera des gens qui vous en
déferont en votre présence!»
Cinq-Mars et Gaston n'envisageaient pas d'aller si loin! Pourtant, non sans quelques
craintes ou réticences, l'idée d'expédier le Cardinal ad patres s'insinua dans
l'esprit de certains des conjurés.
Sans doute, Cinq-Mars se laissa-t-il influencer par ses «anciens» camarades de
la garde royale, MM. de Tréville, de Tilladet, de la Salle et des Essarts, qui n'auraient
pas eu de scrupule à utiliser ce moyen expéditif.
Par contre, lorsque qu'il fit part de son intention à son ami François de Thou, celui-ci
répliqua «qu'il était l'ennemi du sang et que, par son ministère, il ne s'en
répandrait jamais».
En novembre 1641, sous l'instigation de son ami Fontrailles, Gaston reprit contact avec
Cinq-Mars. Ce dernier expliqua que ses brouilles fréquentes avec le roi, dont toute la
Cour était témoin, n'étaient que des manoeuvres destinées à tromper Richelieu.
Présumant de son influence, il assura que le roi souhaitait ardemment la paix et était
prêt à se séparer de son ministre. Gaston voulut s'assurer de la résolution de son
frère et interrogea le favori:
- «Avez-vous proposé au Roi la ruine de Monsieur le Cardinal?»
- «Je n'ai rien voulu faire sans être assuré de votre protection.»
Peu avare de promesses, Monsieur encouragea le jeune conspirateur. Gaston chercha
également l'appui de sa belle-soeur. Il lui promit que, quelles que soient les
circonstances, il ne révèlerait jamais qu'elle était au courant de leurs intentions. On
ne sait ce que promit Anne d'Autriche mais elle sut convaincre François de Thou de
s'associer à la conspiration.
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Le traité de la trahison
L'exécution du projet n'était pas sans danger et, en cas d'échec, il fallait s'assurer
une solide retraite. François de Thou prit contact avec le duc de Bouillon, alors en
Limousin. À peine «accommodé» avec le roi pour l'épisode de la Marfée, le
duc hésita.
Mais une lettre de Richelieu l'informa qu'il était chargé d'aller commander les armées
d'Italie. Ceci le décida à revenir à la Cour où Cinq-Mars l'informa des avancées de
son entreprise. Jugeant que la place de Sedan ne pouvait soutenir le siège des armées
royales, il estima que l'appui d'une armée étrangère était nécessaire.
Gaston et Bouillon, par l'entremise de Monsieur le Grand, mirent un terme à une vieille
querelle qui les opposait et les conjurés «résolurent ce qu'ils avaient envie de
faire». Ils rédigèrent un projet de traité avec l'ennemi, le roi d'Espagne
Philippe IV, en guerre avec la France depuis le 19 mai 1635. François de Thou ne
participa pas à son élaboration.
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Détail d'un portrait de Philippe IV, d'après
Velázquez (châteaux de Versailles et de Trianon)
Philippe IV épousa en première noce Elisabeth, la soeur de Louis XIII qui épousa Anne,
soeur de Philippe IV(1615). Cette double alliance, dite des "mariages espagnols"
n'empêchera pas la guerre.
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Le traité
prévoyait que Philippe IV fournirait 12 000 fantassins, 6 000 cavaliers, 400 000 écus
pour payer la solde d'une armée levée en France et une garnison pour Sedan.
Gaston, de son côté, signerait la paix au nom de la France et chacun restituerait toutes
les villes conquises. La France renoncerait à ses alliances avec la Suède et les princes
de l'empire allemand. Autant dire que l'on offrait la victoire à l'Espagne.
Toute peine méritant salaire, le roi d'Espagne verserait une pension annuelle de 120.000
écus à Gaston et de 40.000 écus chacun à MM. de Bouillon et Cinq-Mars.
Le traité stipulait également que «Le Sérénissime duc d'Orléans ou ceux qui
marchent dans son parti s'engagent à livrer un point fortifié ou une place forte du
nombre de celles qu'ils pourront choisir pour leur armée ou celle de Sa Majesté
Catholique, de manière que, en cas de revers, l'armée étrangère, qui par ledit
traité, doit entrer sur le territoire Français, puisse y trouver refuge. M. le duc
d'Orléans s'engage à commencer le mouvement des troupes dès que les troupes de Sa
Majesté Catholique et de Sa Majesté Impériale auront passé le Rhin pour entrer en
France».
On mesure ici la gravité de la trahison dans laquelle s'était engagée la tête folle
d'Henri d'Effiat pour l'amour de sa princesse.
Le texte néanmoins précisait : «On déclare unanimement qu'on ne prend en ceci
aucune chose contre le Roi Très Chrétien [Louis XIII] et au préjudice de ses états, ni
contre les droits et autorités de la reine Très Chrétienne régnante, mais au contraire
on aura soin de les maintenir en tout ce qui lui appartient». La conspiration était
bien dirigée contre Richelieu.
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Détail d'un portrait d'Olivares, Eloi-Firmin Féron
(châteaux de Versailles et de Trianon)
Favori de Philippe IV, le comte duc don Gaspar de Guzman était l'équivalent espagnol de
Richelieu. Énergique réformateur, sa politique ira pourtant d'échec en échec et la
pression fiscale due aux efforts de guerre le rendra très impopulaire. Il sera exilé en
1643 et mourra en 1645 en état de démence.
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Ce sulfureux
écrit cousu dans ses habits, le marquis de Fontrailles se chargea de la délicate mission
de négociation auprès du comte d'Olivarès, favori de Philippe IV.
Le 13 mars 1642 le traité était signé et le Marquis revint en France, porteur d'une
lettre du roi d'Espagne pour Monsieur. La redoutable police du Cardinal était
sur les pas du conspirateur mais elle perdit sa trace sur le chemin du retour et Richelieu
dut suspecter ce qui se tramait sans en avoir la preuve.
Sur les chemins du
Roussillon
«Quand les Français prendront Arras, les souris prendront les chats»,
disait-on. C'est ce qui se produisit pourtant le 9 août 1640.
Cette victoire venant après d'autres soulageait la pression militaire des Espagnols au
nord du royaume.
D'autre part, la Lorraine avait été envahie après la trahison de Charles IV pendant
l'épisode de la Marfée. L'Allemagne, ravagée par la guerre
de Trente Ans, aspirait à la paix (qu'elle devra néanmoins attendre encore sept
ans). Le gouverneur des Pays-Bas, le cardinal-infant, frère d'Anne d'Autriche, venait de
mourir. L'Angleterre était neutralisée par la révolte écossaise. Grâce aux victoires
du comte d'Harcourt et à la diplomatie de Mazarin, Madame Chrétienne, soeur de
Louis XIII, recouvrait la régence de Savoie.
Cette éclaircie dans la situation politique et militaire permettait au roi et à son
ministre de porter secours aux Catalans en révolte contre l'Espagne. L'assemblée des Cortes
de Catalogne avait en effet voté la déchéance de Philippe IV et élu Louis XIII comte
de Barcelone le 23 janvier 1641!
La situation de l'Espagne était d'autant plus critique qu'elle devait aussi faire face à
une rébellion portugaise soigneusement entretenue par Richelieu.
Le 3 février 1942 deux cortèges, séparés pour des raisons d'intendance, prenaient la
route du Roussillon pour mettre le siège devant Perpignan: dans l'un se trouvait
Richelieu, dans l'autre le roi et son favori.
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Une confiance chancelante
Durant le voyage, le favori usa de toute son influence pour tenter d'ébranler la
confiance de Louis XIII, assurant que seul Richelieu était un obstacle à la paix.
Pour la première fois, le roi allait agir en cachette de son ministre en «autorisant
secrètement Cinq-Mars et de Thou à correspondre avec Rome et Madrid pour parvenir à la
conclusion d'un traité de paix». Mais ce projet raisonnable n'était que celui de
François de Thou.
Lors d'une conversation durant laquelle le roi se plaignait d'être «l'esclave»
de son ministre, Cinq-Mars s'exclama:
- Chassez le donc!
Louis XIII rétorqua que cela n'était pas si simple.
Le favori, perdant toute retenue, suggéra:
- La voie la plus courte et la plus rapide est de le faire assassiner quand il viendra
dans l'appartement de Votre Majesté où les gardes du Cardinal n'entrent pas!
Interloqué le roi resta silencieux puis répondit:
- Il est cardinal et prêtre, je serai excommunié.
Monsieur de Tréville, capitaine des mousquetaires à cheval, assistait à la conversation
et prit la parole:
- Pourvu que j'aie l'aveu de Votre Majesté, je ne me mettrais pas en peine et j'irais
à Rome pour m'en faire absoudre où je suis sûr d'être bien reçu.
Si l'on en croit le marquis de Montglat qui rapporte cette conversation, le roi ne
répondit pas.
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Le comte de Tréville (ou Troisville), détail d'une photographie d'un tableau aujourd'hui
disparu.
Cette oeuvre attribuée à l'un des frères Le Nain a été considérée comme l'un des
plus beaux portraits d'hommes.
Popularisé par Alexandre Dumas dans son roman "Les trois mousquetaires",
Jean Arnaud de Peyrer, comte de Troisville, était le type accompli du cadet de Gascogne.
Capitaine des mousquetaires à cheval de la garde royale, il était très apprécié de
Louis XIII pour sa franchise et sa bravoure.
Mise
à jour le 23 février 2003
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