12 septembre 1642
Conspiration et mort
de Cinq-Mars
(3e épisode)
par Jean Brillet
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Fin de l'Histoire 
Une occasion
manquée
Certes, Louis XIII aimait à se plaindre en privé de Richelieu et le brocardait souvent.
Peut-être pensait-il gommer ainsi son image de souverain sous domination. Mais on a du
mal à croire qu'il ait réellement envisagé de laisser assassiner son ministre.
Confortés par l'attitude ambiguë du roi, qu'ils prirent pour un accord tacite, les
conjurés résolurent de mettre leur projet à exécution à Lyon où la Cour s'arrêta le
17 février 1642.
Cinq-Mars se trouvait avec le roi dans ses appartements tandis que ses compagnons, MM. de
Troisville, des Essarts, de Tiladet et La Salle, occupaient l'antichambre. Mais Richelieu
se présenta accompagné de son capitaine des gardes contrairement à l'usage.
Manqua-t-il de détermination devant la présence du capitaine, fut-il dissuadé par le
roi ou simplement intimidé par la robe de l'impérieux cardinal ? Toujours est-il que le
jeune conspirateur se retira des appartements royaux sans avoir exécuté son forfait et
renvoya ses compagnons.
Gaston d'Orléans, convié par Cinq-Mars à participer à l'évènement, ne s'était pas
présenté. Sans doute cette absence avait-elle émoussé l'assurance du favori. Cette
occasion manquée ne devait plus se représenter et le 23 février, le cortège reprit sa
route.
Du bouillon pour Son
Eminence
Arrivé à Narbonne, Richelieu, qui était alors âgé de 57 ans, tomba soudain gravement
malade et fut contraint de laisser le roi et son favori poursuivre leur voyage vers
Perpignan.
Par lettre, Louis XIII assurait toujours à son ministre le même attachement: «Quelque
faux bruit qu'on fasse courir, je vous aime plus que jamais. Il y a trop longtemps que
nous sommes ensemble pour être jamais séparés».
Pourtant le Cardinal vivait les pires angoisses. Son maître allait-il l'abandonner? Bien
des raisons le portaient à le croire. Après un épisode douloureux, tant sur le plan
physique que moral, le Cardinal se décida à repartir pour la capitale, anticipant le
retour du roi lui aussi tombé malade.
Alors qu'il se trouvait à Arles, Richelieu reçut, le 11 juin 1642, un message de la plus
haute importance: «Faites-moi porter un bouillon, je suis tout troublé!»
s'exclama-t-il. Il y avait de quoi! C'était une copie du traité félon. Enfin la preuve
salvatrice était entre ses mains!
«Ô Dieu! Il faut que tu aies bien soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela
et faites en des copies!» dit-il à Charpentier, son secrétaire.
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Anne d'Autriche et Louis Dieudonné, anonyme
(châteaux de Versailles et de Trianon)
La reine tient la main de son fils, le futur Louis XIV.
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On ne sait, au
juste, qui informa le Cardinal. Il semble bien cependant que ce fut Anne d'Autriche qui
porta ce coup mortel à la conjuration. On peut tenter de comprendre son geste. L'état de
santé du roi (bien qu'âgé seulement de 41 ans) et l'âge du petit dauphin,
Louis-Dieudonné, né le 5 septembre 1638, permettaient de penser que l'on s'acheminait
avec une quasi-certitude vers une période de régence.
D'autre part, l'éloignement de duc de Bouillon parti pour l'Italie, les tergiversations
des conjurés et les avertissements de Fontrailles, convaincu que le roi et son favori
Cinq-Mars n'étaient plus en bons termes, auguraient mal de la conspiration.
Même si Louis XIII assurait épisodiquement son devoir conjugal, ses relations avec son
épouse étaient mauvaises. Il savait, comme l'affaire des «Lettres espagnoles»
l'avait prouvé (août 1637), qu'elle était capable d'intelligence avec l'ennemi et il la
menaçait régulièrement de la séparer de ses enfants.
Qu'aurait alors pesé une princesse espagnole sans la garde de l'héritier du trône de
France? En trahissant les conjurés, la reine donnait des gages à son époux ainsi qu'à
son ministre. Du même coup, elle écartait presque sûrement son beau-frère Gaston de la
régence.
Si telle fut sa pensée, l'avenir lui donna raison. On sait que peu de temps après avoir
été informé du traité, Louis XIII écrivit une lettre à son épouse pour lui
témoigner son affection et l'assurer qu'elle ne serait pas séparée de ses enfants.
L'arrestation des conjurés
Le 12 juin, Monsieur le Jeune (M. de Chavigny) arriva à Narbonne porteur d'un
message de Richelieu pour M. de Noyers: «Le sujet du voyage de M. de Chavigny vous
étonnera. Dieu assiste le roi par des découvertes merveilleuses».
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Sublet de Noyers par Charles Errard (musée Toulouse-Lautrec, à Albi)
Surnommé le "Jésuite Galloche" pour sa dévotion excessive, "le
petit bonhomme" comme l'appelait en privé Louis XIII, était secrétaire d'Etat
à la guerre. Il fut disgracié peu après la conspiration de Cinq-Mars pour avoir pris
des initiatives inconsidérées sans en avertir le roi.
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Léon Bouthillier, comte de Chavigny (anonyme, châteaux de Versailles et de Trianon)
Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, il était surnommé "M. le Jeune"car
son père Claude occupait la charge de surintendant des finances. Les deux hommes furent
disgraciés après la mort de Louis XIII.
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Les deux secrétaires d'Etat se présentèrent devant Louis XIII en conversation avec
Cinq-Mars. Tout en tirant le roi par la basque suivant son habitude, M. de Chavigny
écarta Cinq-Mars d'un ton autoritaire: «Monsieur le Grand, j'ai quelque chose à
dire au Roi».
Les trois hommes se retirèrent pour un long entretien au cours duquel Louis XIII se
laissa convaincre de signer l'arrestation de MM. de Cinq-Mars, de Thou et Bouillon.
On imagine l'incrédulité du souverain qui demandera plus tard «si l'on n'avait pas
mis un nom pour un autre» en voyant celui de son favori. Richelieu ne possédait en
effet qu'une copie du traité et avait anticipé la réticence du roi.
Il avait prévenu M. de Chavigny: «Il vous dira d'abord que c'est une fausseté, mais
proposez-lui d'arrêter M. le Grand et qu'après il sera facile de le délivrer si la
chose est fausse, mais que, si une fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si
aisé d'y remédier».
Le jour même, François de Thou fut arrêté. Le lendemain, après avoir cherché à
fuir, ce fut le tour de Cinq-Mars. Il semble que, pris de remords, le roi avait tenté de
prévenir secrètement son favori «qu'on en voulait à sa personne». N'avait-il
pas lui-même prêté une oreille plus que complaisante à ses propos contre Richelieu?
Malgré ses doutes, le roi ne pouvait se défaire de son amitié pour son favori. On
devait entendre Cinq-Mars murmurer en entrant dans la forteresse de Montpellier où il fut
d'abord incarcéré: «Ah! faut-il mourir à vingt-deux ans! Faut-il conspirer contre
sa patrie d'aussi bonne heure!»
Toujours le 12 juin, le roi dépêcha à Casal en Italie M. de Castellan pour procéder à
l'arrestation du duc de Bouillon. Ce fut l'occasion d'un épisode peu glorieux pour ce
militaire: cherchant à fuir, on le retrouva caché dans une grange à foin! Le duc fut
finalement incarcéré dans la forteresse de Pierre-Scize à Lyon.
Le marquis de Fontrailles avait, quant à lui, sentit le vent tourner bien avant la
découverte du complot et s'était réfugié à l'étranger. Il avait pris soin d'avertir
Gaston mais aussi son ami Cinq-Mars qui ne voulut rien entendre: «Pour vous qui ne
croyez pas au danger, vous serez encore d'assez belle taille quand on vous aura ôté la
tête de dessus les épaules! Moi, en vérité, je suis trop petit pour cela,» lui
aurait dit le bossu. Cinq-Mars était amoureux de Marie de Gonzague et manifestait
l'imprudence de la jeunesse.
Les aveux de Monsieur
Ne s'en tenant pas à ces arrestations, le Cardinal jugea impératif d'interroger Monsieur
qui ne manquerait pas d'être rapidement informé de la tournure des événements. Il lui
fallait l'empêcher de s'enfuir à l'étranger suivant son habitude.
À l'instigation de Richelieu, le roi usa d'un stratagème et écrivit, le 13 juin, une
première lettre à son frère pour l'inviter à prendre le commandement des armées de
Champagne. Sensible à cette marque de confiance, Gaston se laissa prendre au piège et
resta dans le royaume.
Par une seconde lettre du même jour, le roi informa son frère de l'arrestation de
Cinq-Mars en raison de ses «insolences extraordinaires». Gaston écrivit à
Richelieu une lettre qui se passe de commentaires: «Mon cousin, le Roi mon Seigneur
m'a fait l'honneur de m'écrire quel a été enfin l'effet de la conduite de ce
méconnaissant Monsieur le Grand. C'est l'homme du monde le plus coupable de vous avoir
déplu après tant d'obligations. Les grâces qu'il recevait de Sa Majesté m'ont toujours
fait garder de lui et de tous ses artifices. Aussi est-ce pour vous, mon cousin, que je
conserve mon estime et mon amitié tout entières».
Le 28 juin, Louis XIII et Richelieu devaient se retrouver à Tarascon pour une première
entrevue après plusieurs mois de séparation. Ce fut sans doute un spectacle peu banal
que de voir les deux plus hauts personnages de l'Etat faire leurs retrouvailles, aussi
malades l'un que l'autre et allongés dans deux lits aménagés pour la circonstance.
Seuls MM. de Chavigny et de Noyers, fidèles à Richelieu, assistèrent à l'entretien.
Naturellement, le Cardinal avait compris que le roi avait trahi sa confiance durant les
derniers mois. Il parla fermement et sans doute avec aigreur.
À un contre trois, le roi capitula et donna tout pouvoir à son ministre pour régler le
procès des conjurés et les affaires militaires du Roussillon. Il était indispensable
pour Richelieu que Gaston avoua ses fautes.
Il dépêcha M. de Chavigny à Moulins pour révéler à Monsieur que tout avait
été découvert:
- «La faute de Votre Altesse est si grande que son Eminence ne peut répondre de
rien. Votre vie même est menacée car vous avez commis un attentat que la clémence
humaine ne peut absoudre».
Le fils d'Henri IV prit peur et perdit toute dignité:
- «Chavigny, il faut me tirer de la peine où je suis! Vous l'avez déjà fait deux
fois auprès de Son Eminence. Je vous prie que ce sera la dernière fois que je vous
donnerai de pareils emplois».
- «Le seul moyen de vous sauver c'est de faire un aveu sincère de la faute que vous
avez commise».
Gaston appela au secours en envoyant des lettres à Richelieu et à son frère. Il leur
envoya même son confident, l'abbé de La Rivière, pour plaider sa cause. Sans succès
comme on l'imagine. Le roi lui fit savoir que «Pour mon frère, s'il me découvre
tout ce qu'il a fait sans réserve, il recevra les effets de ma bonté, comme il en a
reçu plusieurs fois par le passé».
Le 7 juillet, Gaston, le frère cadet du roi, avoua par lettre à Richelieu «une
extrême douleur pour avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis»...
À son frère, il «révéla toutes choses dont il était coupable» tout en
accusant Cinq-Mars de l'avoir trompé. Il plaida cependant la cause de François de Thou,
mais se garda de parler de la reine.
Sur ces entrefaites, Richelieu et le roi devaient recevoir des révélations «terrifiantes».
Les personnes compromises dans le complot ne furent pas avares de révélations plus ou
moins spontanées.
Richelieu apprit ainsi la tentative d'attentat contre sa personne à Lyon: «Ce
misérable esprit [Cinq-Mars] avait porté Monsieur à consentir ce misérable dessein, et
à lui faire promettre qu'il l'autorisait par sa présence».
De son côté, Louis XIII était soumis à une pression psychologique organisée
discrètement par le Cardinal et destinée à perdre définitivement le favori. On lui
rapporta en particulier le fameux «Il traîne!» que répondit Cinq-Mars à une
personne qui demandait des nouvelles de la santé du roi lors du siège de Perpignan. «Le
méchant! Il eût voulu que je fusse mort!»
Le décor était planté pour les deux derniers actes.
Fin de
l'Histoire 
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Mise
à jour le 23 février 2003
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