12 septembre 1642
Conspiration et mort
de Cinq-Mars
(fin)
par Jean Brillet
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Le procès des
conjurés
En raison de la présence du duc de Bouillon à Pierre-Scize et de Gaston réfugié chez
sa soeur Chrétienne, à Annecy, Richelieu choisit Lyon pour le déroulement du procès.
Il s'y rendit par bateau, sur le Rhône, menant sous bonne garde François de Thou. Après
une tentative d'évasion manquée, Cinq-Mars fut transféré en carrosse, entouré de six
cents gardes, de Montpellier à Pierre-Scize.
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Richelieu remontant le Rhône, par Paul Delaroche
(Wallace Collection, Angleterre)
Inspiré par la légende romantique du XIXème siècle, l'artiste représente Cinq-Mars et
de Thou dans la seconde barque
alors que l'on sait que seul de Thou accompagnait
Richelieu.
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 La forteresse de Pierre-Scize, détail d'un tableau
d'Alexandre-Hyacinthe Dunouy (musée historique de Lyon)
Edifiée vers 1010 par l'archevêque de Lyon, c'était à l'origine un château fort
destiné à la défense nord-ouest de la ville et situé au-dessus de l'actuel quai
Pierre-Scize bordant la Saône (son nom signifie "pierre sciée ou entaillée").
Transformée en prison d'État, cette véritable Bastille de sinistre réputation fut
détruite en 1791. |
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Les premiers interrogatoires de Cinq-Mars et de Thou furent vains, les accusés
s'obstinant à nier.
L'original du traité ayant disparu, il était indispensable qu'une copie fût
authentifiée. En attendant l'arrivée du ministre, la commission extraordinaire chargée
du procès et présidée par le chancelier Séguier, rencontra Gaston, le frère du roi,
à Villefranche-sur-Saône le 29 août.
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Détail d'un portrait de Pierre Séguier par Henri
Testelin (châteaux de Versailles et de Trianon)
Pierre Séguier fut Garde des Sceaux en 1633 puis Chancelier de France en 1635. Né en
1588 et mort en 1672, il saura se ménager une longue carrière à travers les
vicissitudes de la Cour. Il instruira notamment le procès de Nicolas Fouquet en 1661.
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Mazarin avait
obtenu du roi la clémence pour Gaston et la restitution de son apanage en contrepartie de
la reconnaissance du traité.
Monsieur refusa catégoriquement d'être confronté à Cinq-Mars, mais révéla,
en vingt articles, tout ce qu'il savait et authentifia le traité. Il précisa également
qu'il avait été sollicité «par Monsieur le Grand de faire un parti pour perdre
Monsieur le Cardinal». Si Monsieur ne manquait pas de courage au combat, il
montrait une fois de plus sa pitoyable lâcheté dans les affaires politiques.
Il était courant, voire politiquement nécessaire de pardonner aux princes de sang, mais
l'attitude de Gaston envers les autres conjurés dut heurter bien des consciences: «...
et parce que Monsieur était malheureusement mêlé dans l'affaire qui les fit périr,
jusque-là même que l'on a cru que la seule déposition qu'il fit à Monsieur le
Chancelier fut ce qui les chargea le plus, et ce qui fut cause de leur mort.
L'accommodement de Monsieur se fit, et il revint à Paris et vint descendre chez moi, il y
fut aussi gai que si MM. De Cinq-Mars et de Thou ne fussent pas demeurés par les chemins.
J'avoue que je ne le pus voir sans penser à eux, et que dans ma joie je sentis que la
sienne me donnait du chagrin».
Ce témoignage est d'autant plus accablant qu'il est extrait des Mémoires de la duchesse
Anne de Montpensier, la propre fille de Gaston! (la Grande Mademoiselle avait
quinze ans à l'époque des faits).
Le duc de Bouillon ne fut pas plus courageux et oublia sa parole. Confronté à Cinq-Mars
il déclara ne rien savoir du traité et expliqua qu'il n'aurait livré Sedan «qu'en
cas de la mort du roi». Tout le reste n'aurait été que de la responsabilité de
Cinq-Mars. Pour sauver sa tête, le duc accepta de céder la place de Sedan que son père
avait hérité de sa première épouse, Charlotte de La Marck.
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Le château fort de Bouillon. Les villes de
Bouillon et Sedan sont distantes d'une dizaine de kilomètres et séparées par l'actuelle
frontière franco-belge. Edifié aux environs du VIIIème siècle, le château eut en 1087
un occupant célèbre, un certain duc de basse Lotharingie dénommé Godefroy.
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Avec ses
35000 m2, la forteresse de Sedan est la plus grande d'Europe. Sa construction débuta au
XVème siècle et le château ne cessa de s'agrandir et de se fortifier. Il suffit de se
rappeler le désastre de septembre 1870 et la percée
allemande du 10 mai 1940 pour juger de l'importance
stratégique de cette région.
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Le coup de grâce fut donné par le roi lui-même dès le 6 août. Il écrivit au
chancelier: «... car cet imposteur et calomniateur, le plus grand qui fut jamais, n'a
rien oublié de ce qu'il a pu pour échauffer contre mon cousin le cardinal de Richelieu.
Mais quand il a passé, jusqu'à cette extrémité de me proposer de me défaire de mon
dit cousin et de s'offrir à le faire, j'ai eu en horreur ses mauvaises pensées et les ai
détestées, en sorte que n'ayant trouvé son compte avec moi dans l'approbation de ses
méchants desseins, il se serait lié au roi d'Espagne contre ma personne et mon État par
désespoir de ne pouvoir emporter ce qu'il désirait».
Cet écrit avait été arraché par de Chavigny et de Noyers. Mais qu'avait donc à cacher
le scrupuleux Louis XIII pour se comporter d'une telle façon? Le sort de Cinq-Mars était
désormais joué, mais les charges manquaient contre François de Thou.
Richelieu poursuivait ce dernier d'une haine que les historiens ont du mal à comprendre.
Faisant preuve d'un acharnement indigne d'un ministre qui faisait trembler l'Europe, il
usa d'un méprisable artifice.
Le 10 septembre, par l'intermédiaire de Laubardemont, homme de Richelieu et membre de la
commission, le Cardinal fit croire à Cinq-Mars que de Thou avait avoué sa totale
implication. S'il voulait éviter la torture et sauver sa tête, il n'avait qu'à signer
un document confirmant les dires de son ami. C'était évidemment un mensonge et Henri
tomba dans le piège.
Le 12 septembre, au petit matin, le procès débuta. Confronté à de Thou et à sa propre
accusation, Cinq-Mars pris la défense de son ami en expliquant que ce dernier avait tout
tenté pour le dissuader de poursuivre son projet lorsqu'il avait appris l'existence du
traité. Mais il était trop tard.
Henri de Cinq-Mars fut condamné à la peine capitale à l'unanimité et François de Thou
par douze voix contre deux. Le Cardinal venait à peine de quitter Lyon quand il reçut la
nouvelle à Lentilly: «Monsieur de Thou, Monsieur de Thou, Monsieur de Thou! Ah !
Monsieur le Chancelier m'a délivré d'un pesant fardeau!».
Dans le même temps, une bonne nouvelle n'arrivant jamais seule, Richelieu apprenait que
Perpignan avait capitulé le 9 septembre.
Un carrosse pour le Ciel
Le jour même, en fin d'après-midi, les condamnés furent menés du Palais vers le lieu
du supplice, place des Terreaux. Contrairement à l'usage, ce ne fut pas en charrette.
Cinq-Mars en fit la remarque selon un témoignage anonyme conservé aux archives de Lyon:
«... Monsieur Thomé, prêvost de Lyon, avec les archers de robe courte, & le
chevalier du guet avec sa compagnie, eurent ordre de les mener au supplice. Sur les
degrés du Palais, Monsieur de Cinq-Mars luy dit: Quoy, Monsieur, on nous mesne en
carosse? Va-t-on comme cela en Paradis? Je m'attendois bien d'être lié et traîné sur
un tombereau : ces Messieurs nous traittent avec grande civilité de ne point nous lier
& de nous mener en carosse. Comme il y entroit il dit a deux soldats : Voyés, mes
amis, on nous mesne au ciel en carosse.
Monsieur de Cinq-Mars étoit vêtu d'un bel habit de drap d'Holande fort brun, couvert
de dentelles d'or larges de deux doigts, un chapeau noir... »
L'échafaud aussi était inhabituel. Au lieu du traditionnel billot, un poteau dépassait
de trois pieds les planches de l'estrade. Les condamnés devaient s'y agripper,
agenouillés sur un petit banc.
Ce dispositif insolite avait été requis par un bourreau d'occasion, un portefaix
remplaçant l'exécuteur officiel qui avait la jambe cassée. Le même témoin raconte:
«... L'exécuteur suivait [le carrosse] à pieds, qui était un portefaix (qu'ils
appellent a Lyon un gagne-deniers), homme âgé, fort mal fait, vêtu comme un manoeuvrier
qui sert les maçons, qui jamais n'avait fait aucune exécution, sinon de donner la gesne,
duquel il fallut se servir, parce qu'il n'y avait point d'autre exécuteur, celui de Lyon
se trouvant avoir la jambe rompue...»
Le carrosse arriva sur la place où une foule considérable s'était déplacée pour
assister à l'exécution. On fit descendre Cinq-Mars le premier. Trois coups de trompette
imposèrent le silence et lecture fut donnée de l'arrêté d'exécution. La porte du
carrosse fut refermée sur François de Thou.
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Les archives de la ville de Lyon conservent un récit anonyme détaillé de
l'exécution des deux condamnés.
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Portrait de Cinq-Mars par Léon de Lestang-Parade (XIXe siècle, châteaux de
Versailles et de Trianon)
L'élégant et ambitieux marquis dut mesurer avec
amertume l'ingratitude des Grands du royaume qui l'avaient poussé dans cette aventure. |
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Cinq-Mars monta dignement sur l'estrade. Il subit les préparatifs, récita le Salve
Regina avec son confesseur et refusa d'avoir les yeux bandés. À genoux, il agrippa
le poteau et apostropha le bourreau qui tardait à faire son oeuvre: «Eh bien, que
fais-tu, qu'attends-tu?» La hache ne trancha pas la tête d'un coup. L'exécuteur
fit le tour de sa victime, la saisit par les cheveux et termina son office.
La tête roula au pied de l'estrade où elle fut renvoyée par un témoin. Cet incident
macabre devait être assez fréquent et semble avoir été l'objet d'un souci pour les
condamnés comme en témoignent les recommandations du duc Henri de Montmorency à son
bourreau (Toulouse, le 30 octobre 1632).
Le corps du supplicié fut dépouillé, traîné dans un coin de l'estrade et recouvert
d'un drap. À son tour, de Thou monta rapidement sur l'échafaud et embrassa son bourreau.
Impressionné par le sang de son compagnon, il accepta d'avoir les yeux bandés. C'est en
récitant l'In manus tuas que le malheureux reçut un premier coup de hache qui
s'abattit sur son crâne. Le bourreau se montra encore plus maladroit que pour Cinq-Mars
et, sous les huées de la foule, il dut porter quatre coups supplémentaires pour en
terminer.
Sinistre écho de l'Histoire, cette exécution répondait à celle du comte de Chalais, à
Nantes en 1626, pour laquelle le bourreau, lui aussi d'occasion, s'y reprit plusieurs
dizaines de fois pour accomplir son oeuvre!
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Epilogue
La nouvelle de la mort de Cinq-Mars fit le tour du royaume et souleva beaucoup d'émotion.
L'impopularité du ministre atteignit des sommets.
Pourtant, le cardinal n'en avait pas terminé avec ses ennemis. Il exigea le renvoi des
capitaines compromis (la présence de ces hommes d'armes près du roi l'inquiétait,
peut-être pas sans raison). Louis XIII se montra extrêmement réticent, notamment pour
M. de Troisville auquel il manifestait confiance et sympathie. Il finit cependant par
céder.
La mère d'Henri de Cinq-Mars, la maréchale d'Effiat, fut exilée en Touraine. Son frère
fut privé de ses bénéfices d'abbé et le château de famille rasé «à hauteur
d'infamie».
Quant à Marie de Gonzague, Richelieu lui fit perfidement savoir, lorsqu'elle réclama les
souvenirs et les lettres contenus dans la cassette de son amoureux, «qu'il s'était
trouvé dans ladite cassette tant de lettres de femmes et de cheveux différents qu'il
fallait qu'elle envoyât une moustache (une mèche) des siens et de son écriture pour
pouvoir discerner ce qui était d'elle».
Marie se consola en épousant Ladislas IV, devenant ainsi reine de Pologne.
Suivant une stratégie habituelle pour dénouer les crises, Richelieu proposa sa
démission que le roi refusa. Le ministre se montra exigeant sur l'attitude à laquelle
devait se conformer désormais le monarque.
Le roi devait notamment n'avoir «d'autre favori que le bien
de ses affaires qui, seul, lui doit occuper l'esprit» et s'en remettre aux
décisions de son seul Conseil dont il devait conserver le secret le plus strict.
Il se montra même menaçant, écrivant que «Sa Majesté saura, s'il lui plaît,
qu'on a appris beaucoup de choses de M. le Grand dont jusqu'ici on n'a pas voulu lui
donner connaissance». Il faisait allusion à des déclarations de Cinq-Mars qui
n'auraient pas été consignées par le chancelier Séguier.
Incontestablement, l'inébranlable confiance entre le roi et son ministre était brisée.
Toute leur correspondance, dans laquelle les traditionnelles marques d'affection sont
absentes, en témoigne. Il est un point pourtant sur lequel les deux hommes étaient en
accord : la poursuite de la guerre ou, du moins, le refus d'abandonner à l'ennemi les
villes et territoires acquis en échange d'un traité de paix.
Le Cardinal agissait comme si la mort ne devait pas survenir. Elle devait pourtant
l'emporter le 4 décembre, moins de trois mois après l'exécution de son ancien
protégé.
La nouvelle se répandit dans toute l'Europe et inspira au pape Urbain VIII ces curieuses
paroles dans la bouche du chef de l'Eglise: «S'il y a un Dieu, il va payer! Mais,
vraiment, s'il n'y a pas de Dieu, le fameux homme!» Le roi devait le suivre dans la
tombe cinq mois plus tard, le 14 mai 1643. |
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Portrait de Richelieu par Claude Mellan.
L'artiste a rendu sans complaisance les traits durs et autoritaires du ministre.
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La conspiration de Cinq-Mars avait détruit le formidable tandem politique qui avait
surmonté les pires difficultés pour renaître chaque fois plus puissant. Ce tandem
était le résultat de la rencontre entre le génie politique du cardinal et la volonté
inflexible d'un roi stoïcien toujours prêt à sacrifier ses intérêts personnels à la
charge de son État.
Les complots permanents, les cabales, les vicissitudes de la guerre et l'épuisement dû
à la maladie avaient fini par avoir raison de leur complicité. Même si, dans les
derniers instants du ministre, un sursaut d'affection les réunit à nouveau.
Mais la principale conséquence de cette conspiration était enregistrée au Parlement
dès le mois de décembre: une déclaration privant Gaston de ses droits à la régence.
Le 20 avril, sur son lit de mort, au château de Saint-Germain-en Laye, Louis XIII
désigna Anne d'Autriche comme régente. Une régence cependant sous l'étroit contrôle
d'un Conseil souverain composé de la reine, Gaston, Condé, Mazarin, Séguier,
Bouthillier (le père) et Chavigny (le fils).
Cette disposition testamentaire ne survécut que quatre jours à la mort du roi! Monsieur
dut se contenter de la lieutenance générale du royaume. Si Louis XIII avait retrouvé un
frère grâce à l'entremise de Mazarin, il n'avait pas pardonné au conspirateur qui
était entré «dans toutes les affaires parce qu'il n'avait pas la force de résister
à ceux qui l'y entraînaient... et parce qu'il n'avait pas le courage de les soutenir»!
(Richelieu).
La conspiration inspirera à Alfred de Vigny un roman, Cinq-Mars, dans lequel les
faits historiques seront passablement déformés. Charles Gounod, le 5 avril 1877, créera
un opéra du même nom.
Jean Brillet
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Mise
à jour le 23 février 2003
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