24 novembre 1859

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Les deux soeurs à la terrasse (détail), par Pierre-Auguste Renoir (France 1841-1919)
Ce jour-là...

Parution de l'Origine des Espèces

par Gabriel Vital-Durand

«Descendre d'un singe, mon cher, espérons que cela n'est pas vrai, et si cela était, prions pour que cela ne se sache pas!»
(confidence de l'épouse de l'évêque de Worcester en 1860, l’année suivant la publication de «L'Origine des espèces»)

 < Charles Darwin (1809-1882) >

Le 24 novembre 1859 sort en librairie, à Londres, un ouvrage au titre mystérieux, «The Origin of Species» (L'Origine des espèces).

Son auteur est un savant quinquagénaire encore inconnu, Charles Darwin. Pourtant, son ouvrage bénéficiera d'un succès immédiat et le premier tirage (1250 exemplaires) sera épuisé dans la journée.

Les théories développées par Charles Darwin allaient bouleverser le dogme d’une nature figée depuis la création du monde.







Prémices de la théorie de l'évolution

«Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et il en fut ainsi» (Gen, I, 24).

L'hypothèse d'une évolution des espèces animales s'était fait jour dès l'Antiquité à travers les réflexions de penseurs et d'observateurs comme Thalès, Empédocle, Anaximandre ou Aristote.

L’influence de la théologie sur la pensée scientifique imposa ensuite pendant quinze siècles l’évidence que la révélation biblique apportait le dernier mot sur la pérennité des espèces animales.

Mais les progrès scientifiques de la Renaissance allaient apporter des lumières nouvelles. L’invention du microscope permit dès le XVIe siècle l’essor de l’embryologie et l’étude de cellules et d’espèces jusque-là ignorées.

On mit en évidence le rôle des cellules germinales (ou reproductives), d’où le concept de développement ontogénétique et l’essor de la taxonomie (science de la classification).

Les travaux de Linné (1707-1778), de Buffon (1707-1788), de Lamarck (1744-1829) et de Cuvier (1769-1832) imprimèrent un cours décisif au progrès des idées sur la nature. Les classifications esquissées jusque-là partaient de l’homme et des mammifères vers les autres espèces, d’où d’innombrables impasses taxonomiques.

Lamarck qui s’était penché sur la branche des invertébrés jusque-là fort négligés postula clairement l’évolution des espèces à partir des plus simples (sous la dénomination de transformisme), mais ne sut pas s’affranchir de la théorie de l’hérédité des caractères acquis alors généralement partagée («Histoire naturelle des animaux sans vertèbres» - 1815).

Comme ses contemporains, il acceptait l’hypothèse de l’apparition de la vie par création divine dans un milieu favorable. 

Un voyage riche d'enseignements

Charles Robert Darwin (1809-1882) était né dans une famille de pasteurs et se passionna tout jeune pour l’observation de la nature. Il avait amassé dès son enfance des collections de coléoptères et de minéraux et participé aux travaux de sociétés savantes.

Sous l’influence de son père, il se détermina à étudier quelque temps la médecine à Edimbourg, puis la théologie à Cambridge.

Il découvrit avec passion les travaux de Humboldt (1769-1859), en particulier le «Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent», fait de 1799 à 1804, et «Le cosmos». Les cours de botanique reçus du révérend J. S. Henslow devaient exercer un rôle décisif sur sa vocation.

Il conçut ainsi «l'envie brûlante d'ajouter ne serait-ce qu'une modeste contribution au noble édifice des sciences de la nature» selon ses propres termes.

Ayant eu vent d’une expédition océanographique sous forme d’une croisière circumterrestre de cinq ans à bord d’un bâtiment de la marine royale, il réussit à s’y faire engager comme naturaliste.

Le Beagle appareilla de Portsmouth le 27 décembre 1831 pour l’Amérique du Sud. Darwin avait emporté l’ouvrage intitulé Principes de géologie de Ch. Lyell (1797-1875), qui traitait des fossiles et de leur évolution.

En Patagonie, Darwin put observer des fossiles et des squelettes d’espèces de mammifères disparus alors que des individus semblables, mais plus petits, étaient encore visibles (rongeurs, tatous).

L’expédition fit relâche plusieurs semaines aux îles Galapagos, dans l’Océan Pacifique, au large du Chili, et le jeune savant fut frappé par la coexistence d’espèces voisines d’amphibiens et d’oiseaux qu’on pouvait y observer.

Il porta un intérêt particulier aux 13 espèces de pinson qui s’y trouvaient. Bien plus, il rapprocha ces découvertes de celles réalisées sur des mammifères et des insectes par d’autres naturalistes avant lui.

Loin de se borner à des dessins ou notes subjectives, il se révéla un collectionneur infatigable et rapporta pas moins de 3.907 spécimens de son expédition.

Revenu en Angleterre le 2 octobre 1836, il passa le reste de sa vie à mettre en ordre ses observations. En 1858, il publia ses conclusions sous forme d’un résumé, la même année où le naturaliste A. R. Wallace (1823-1913) proposait lui aussi une théorie de l’évolution élaborée indépendamment.

Mais loin de se quereller, les deux savants gardèrent des rapports civils et Charles Darwin put publier enfin le fruit de trente ans de travaux. 

La théorie de l'évolution

Dans «L’Origine des Espèces», l’auteur mettait en évidence cinq preuves de la descendance avec modification que l’on appelle depuis évolution :

1) Les fossiles animaux sont d’autant plus proches des espèces vivantes qu’ils sont plus récents.

2) Les espèces modernes ne sont pas répandues dans toutes les régions de climat analogue, dans la mesure où elles descendent d’ancêtres différents qui ne se trouvaient pas sur toute la surface du globe. Ainsi les marsupiaux sont-ils limités à l’Australie.

3) La taxonomie classe les espèces en genres, eux-mêmes réunis en familles. Les similitudes de ces catégories tiennent à des ancêtres communs à partir desquelles ces arbres généalogiques se sont différenciés.

4) La plupart des organes animaux revêtent des morphologies voisines (homologie) : le poignet et la main de l’homme, la patte du mammifère, mais aussi la jambe du cheval sont constitués en carpe et métacarpe. Seule l’ascendance d’un ancêtre commun, sans doute très ancien, peut-elle expliquer cette parenté.

5) Enfin, l’évolution embryologique constatée au sein d’espèces voisines reproduit à l’évidence les stades par lesquels sont passés les espèces précédentes : poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux, mammifères... Ainsi les branchies des poissons se retrouvent-elles sur les embryons des familles qui en sont issues - l’ontogenèse offre ainsi un raccourci de la phylogenèse.

Poursuivant ses réflexions, Darwin complétait sa thèse évolutionniste par la théorie de la sélection naturelle selon laquelle une mutation de hasard intervenue sur le génotype (patrimoine génétique) d’un individu est susceptible de lui donner un avantage, même léger, en particulier au sein d’un environnement modifié (climat, végétation, prédateurs, etc.).

Dès lors, la descendance de cet individu pourrait prendre le pas sur ses congénères et, ainsi, être à l’origine d’une variété, voire d’une espèce nouvelle.

La pratique de la sélection artificielle des espèces animales par les éleveurs était familière à Darwin. En outre, «L’Essai sur le principe de population» publié par T. R. Malthus dès 1798 avait mis en évidence les mécanismes de régulation des sociétés animales et humaines en fonction des ressources disponibles.

En 1863, H. W. Bates publia la première confirmation observationnelle de la théorie évolutionniste: une espèce de papillon amazonien avait évolué pour adopter une couleur semblable à une autre espèce voisine que les oiseaux prédateurs ne mangeaient pas (théorie du mimétisme). 

Déviances scientifiques

Le parallèle entre la révolution copernicienne qui plaçait la terre en position de satellite du soleil au XVIe siècle et la théorie de Darwin qui faisait de l’homme l’aboutissement (provisoire?) de l’évolution naturelle frappa bien des esprits.

L’année suivant la parution de l'ouvrage, un débat violent anima la session annuelle de l’Association britannique pour le progrès de la science tenue à Oxford le 30 juin 1860.

L’évêque Wilberforce s’opposa aux partisans de Darwin, Huxley et Hooker notamment. Mais Louis Pasteur allait bientôt apporter sa caution à ces derniers en démontrant l’inanité de la théorie de la génération spontanée. A partir de 1870, l’ensemble de la communauté scientifique allait se rallier aux vues du génial découvreur.

S'aventurant dans de pures hypothèses, Darwin publia en 1871 une thèse selon laquelle l’homme n’échappait pas aux règles régissant le règne animal: «The descent of Man».

En 1872, dans «L’expression des émotions chez l’homme et les animaux», il alla jusqu’à jeter les bases du darwinisme social, thèse selon laquelle de nombreuses caractéristiques du psychisme individuel et des règles régissant les sociétés humaines seraient elles-mêmes issues de la sélection naturelle.

Les élites européennes, comblées d'aise, voient dans ces thèses la justification scientifique de leurs entreprises de conquête. Certains en tirent argument pour dénoncer l’infériorité de certaines «races humaines» appelées à disparaître par le jeu de la sélection.

Ils jugent légitime que les êtres les plus faibles disparaissent et laissent la place aux êtres les mieux armés pour survivre, en totale contradiction avec l'éthique chrétienne qui avait jusque-là gouverné l'Europe.

Ils prônent également l'eugénisme, c'est-à-dire l'amélioration de l'espèce humaine par une sélection à la naissance ou à la conception, à la façon dont procèdent de toute éternité les éleveurs de bétail.

L'eugénisme sera mis en oeuvre par plusieurs gouvernements à coloration socialiste ou socio-démocrate, avec les meilleures intentions du monde. Il sera aussi mis en oeuvre par Hitler, qui prolongera l'expérience jusqu'à l'extermination pure et simple des handicapés (puis des juifs et d'autres minorités «raciales»).

Ecoles parallèles

Il convient de mentionner qu’une école de pensée néo-lamarckienne a mis en avant jusqu’à une époque récente l’hypothèse selon laquelle les espèces évolueraient non par hasard mais pour s’adapter à de nouvelles conditions.

Cette école fut représentée en France par Bergson, qui publia «L’évolution créatrice» en 1907 et par le paléontologue et anthropologue Teilhard de Chardin (1881-1955).


Ce dernier, chrétien convaincu, se vit interdire par l'Eglise catholique toute publication de ses travaux de son vivant. C'est après sa mort, en 1955, que parut   donc son ouvrage: «Le phénomène humain».

C’est seulement en 1950 que l’encyclique «Humani generis» du pape Pie XII établira la compatibilité de la théorie de l'évolution avec la foi.

Le médecin et biologiste Jacques Monod (1910-1976) a publié en 1970 un ouvrage de vulgarisation et de réflexion philosophique qui constitue à bien des égards une mise au point contemporaine de la thèse de Darwin: «Le hasard et la nécessité».

 

Mise à jour le 22 février 2003