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Parution de
l'Origine des Espèces
par Gabriel Vital-Durand
«Descendre d'un singe, mon cher, espérons que cela n'est pas
vrai, et si cela était, prions pour que cela ne se sache pas!»
(confidence de l'épouse de l'évêque de Worcester en 1860, l’année suivant la
publication de «L'Origine des espèces»)

Le
24 novembre 1859 sort en librairie, à Londres, un ouvrage au titre mystérieux, «The
Origin of Species» (L'Origine des espèces).
Son auteur est un savant quinquagénaire encore inconnu, Charles Darwin. Pourtant, son
ouvrage bénéficiera d'un succès immédiat et le premier tirage (1250 exemplaires) sera
épuisé dans la journée.
Les théories développées par Charles Darwin allaient bouleverser le dogme d’une
nature figée depuis la création du monde.
Prémices de la théorie de
l'évolution
«Dieu
dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des
reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et il en fut ainsi» (Gen, I,
24).
L'hypothèse d'une
évolution des espèces animales s'était fait jour dès l'Antiquité à travers les
réflexions de penseurs et d'observateurs comme Thalès, Empédocle, Anaximandre ou
Aristote.
L’influence de la théologie sur la pensée scientifique imposa ensuite pendant
quinze siècles l’évidence que la révélation biblique apportait le dernier mot sur
la pérennité des espèces animales.
Mais les progrès scientifiques de la Renaissance allaient apporter des lumières
nouvelles. L’invention du microscope permit dès le XVIe siècle l’essor de
l’embryologie et l’étude de cellules et d’espèces jusque-là ignorées.
On mit en évidence le rôle des cellules germinales (ou reproductives), d’où le
concept de développement ontogénétique et l’essor de la taxonomie (science de la
classification).
Les travaux de Linné (1707-1778), de Buffon (1707-1788), de Lamarck (1744-1829) et de
Cuvier (1769-1832) imprimèrent un cours décisif au progrès des idées sur la nature.
Les classifications esquissées jusque-là partaient de l’homme et des mammifères
vers les autres espèces, d’où d’innombrables impasses taxonomiques.
Lamarck qui s’était penché sur la branche des invertébrés jusque-là fort
négligés postula clairement l’évolution des espèces à partir des plus simples
(sous la dénomination de transformisme), mais ne sut pas s’affranchir de la théorie
de l’hérédité des caractères acquis alors généralement partagée («Histoire
naturelle des animaux sans vertèbres» - 1815).
Comme ses contemporains, il acceptait l’hypothèse de l’apparition de la vie par
création divine dans un milieu favorable.
Un voyage
riche d'enseignements
Charles Robert Darwin (1809-1882) était né dans une famille de pasteurs et se passionna
tout jeune pour l’observation de la nature. Il avait amassé dès son enfance des
collections de coléoptères et de minéraux et participé aux travaux de sociétés
savantes.
Sous l’influence de son père, il se détermina à étudier quelque temps la
médecine à Edimbourg, puis la théologie à Cambridge.
Il découvrit avec passion les travaux de Humboldt (1769-1859), en particulier le «Voyage
aux régions équinoxiales du nouveau continent», fait de 1799 à 1804, et «Le
cosmos». Les cours de botanique reçus du révérend J. S. Henslow devaient exercer
un rôle décisif sur sa vocation.
Il conçut ainsi «l'envie brûlante d'ajouter ne serait-ce qu'une modeste
contribution au noble édifice des sciences de la nature» selon ses propres termes.
Ayant eu vent d’une expédition océanographique sous forme d’une croisière
circumterrestre de cinq ans à bord d’un bâtiment de la marine royale, il réussit
à s’y faire engager comme naturaliste.
Le Beagle appareilla de Portsmouth le 27 décembre 1831 pour l’Amérique du
Sud. Darwin avait emporté l’ouvrage intitulé Principes de géologie de Ch. Lyell
(1797-1875), qui traitait des fossiles et de leur évolution.
En Patagonie, Darwin put observer des fossiles et des squelettes d’espèces de
mammifères disparus alors que des individus semblables, mais plus petits, étaient encore
visibles (rongeurs, tatous).
L’expédition fit relâche plusieurs semaines aux îles Galapagos, dans l’Océan
Pacifique, au large du Chili, et le jeune savant fut frappé par la coexistence
d’espèces voisines d’amphibiens et d’oiseaux qu’on pouvait y
observer.
Il porta un intérêt particulier aux 13 espèces de pinson qui s’y trouvaient. Bien
plus, il rapprocha ces découvertes de celles réalisées sur des mammifères et des
insectes par d’autres naturalistes avant lui.
Loin de se borner à des dessins ou notes subjectives, il se révéla un collectionneur
infatigable et rapporta pas moins de 3.907 spécimens de son expédition.
Revenu en Angleterre le 2 octobre 1836, il passa le reste de sa vie à mettre en ordre ses
observations. En 1858, il publia ses conclusions sous forme d’un résumé, la même
année où le naturaliste A. R. Wallace (1823-1913) proposait lui aussi une théorie de
l’évolution élaborée indépendamment.
Mais loin de se quereller, les deux savants gardèrent des rapports civils et Charles
Darwin put publier enfin le fruit de trente ans de travaux.
La théorie de l'évolution
Dans «L’Origine des Espèces», l’auteur mettait en évidence cinq
preuves de la descendance avec modification que l’on appelle depuis évolution :
1) Les fossiles animaux sont d’autant plus proches des espèces vivantes qu’ils
sont plus récents.
2) Les espèces modernes ne sont pas répandues dans toutes les régions de climat
analogue, dans la mesure où elles descendent d’ancêtres différents qui ne se
trouvaient pas sur toute la surface du globe. Ainsi les marsupiaux sont-ils limités à
l’Australie.
3) La taxonomie classe les espèces en genres, eux-mêmes réunis en familles. Les
similitudes de ces catégories tiennent à des ancêtres communs à partir desquelles ces
arbres généalogiques se sont différenciés.
4) La plupart des organes animaux revêtent des morphologies voisines (homologie) : le
poignet et la main de l’homme, la patte du mammifère, mais aussi la jambe du cheval
sont constitués en carpe et métacarpe. Seule l’ascendance d’un ancêtre
commun, sans doute très ancien, peut-elle expliquer cette parenté.
5) Enfin, l’évolution embryologique constatée au sein d’espèces voisines
reproduit à l’évidence les stades par lesquels sont passés les espèces
précédentes : poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux, mammifères... Ainsi les
branchies des poissons se retrouvent-elles sur les embryons des familles qui en sont
issues - l’ontogenèse offre ainsi un raccourci de la phylogenèse.
Poursuivant ses réflexions, Darwin complétait sa thèse évolutionniste par la théorie
de la sélection naturelle selon laquelle une mutation de hasard intervenue sur le
génotype (patrimoine génétique) d’un individu est susceptible de lui donner un
avantage, même léger, en particulier au sein d’un environnement modifié (climat,
végétation, prédateurs, etc.).
Dès lors, la descendance de cet individu pourrait prendre le pas sur ses congénères et,
ainsi, être à l’origine d’une variété, voire d’une espèce nouvelle.
La pratique de la sélection artificielle des espèces animales par les éleveurs était
familière à Darwin. En outre, «L’Essai sur le principe de population»
publié par T. R. Malthus dès 1798 avait mis en évidence les mécanismes de régulation
des sociétés animales et humaines en fonction des ressources disponibles.
En 1863, H. W. Bates publia la première confirmation observationnelle de la théorie
évolutionniste: une espèce de papillon amazonien avait évolué pour adopter une couleur
semblable à une autre espèce voisine que les oiseaux prédateurs ne mangeaient pas
(théorie du mimétisme).
Déviances
scientifiques
Le parallèle entre la révolution copernicienne qui plaçait la terre en position de
satellite du soleil au XVIe siècle et la théorie de Darwin qui faisait de l’homme
l’aboutissement (provisoire?) de l’évolution naturelle frappa bien des esprits.
L’année suivant la parution de l'ouvrage, un débat violent anima la session
annuelle de l’Association britannique pour le progrès de la science tenue à Oxford
le 30 juin 1860.
L’évêque Wilberforce s’opposa aux partisans de Darwin, Huxley et Hooker
notamment. Mais Louis Pasteur allait bientôt apporter sa caution à ces derniers en
démontrant l’inanité de la théorie de la génération spontanée. A partir de
1870, l’ensemble de la communauté scientifique allait se rallier aux vues du génial
découvreur.
S'aventurant dans de pures hypothèses, Darwin publia en 1871 une thèse selon laquelle
l’homme n’échappait pas aux règles régissant le règne animal: «The
descent of Man».
En 1872, dans «L’expression des émotions chez l’homme et les animaux»,
il alla jusqu’à jeter les bases du darwinisme social, thèse selon laquelle
de nombreuses caractéristiques du psychisme individuel et des règles régissant les
sociétés humaines seraient elles-mêmes issues de la sélection naturelle.
Les élites européennes, comblées d'aise, voient dans ces thèses la justification
scientifique de leurs entreprises de conquête. Certains en tirent argument pour dénoncer
l’infériorité de certaines «races humaines» appelées à disparaître
par le jeu de la sélection.
Ils jugent légitime que les êtres les plus faibles disparaissent et laissent la place
aux êtres les mieux armés pour survivre, en totale contradiction avec l'éthique
chrétienne qui avait jusque-là gouverné l'Europe.
Ils prônent également l'eugénisme, c'est-à-dire
l'amélioration de l'espèce humaine par une sélection à la naissance ou à la
conception, à la façon dont procèdent de toute éternité les éleveurs de
bétail.
L'eugénisme sera mis en oeuvre par plusieurs gouvernements à coloration socialiste ou
socio-démocrate, avec les meilleures intentions du monde. Il sera aussi mis en oeuvre par
Hitler, qui prolongera l'expérience jusqu'à l'extermination pure et simple des
handicapés (puis des juifs et d'autres minorités «raciales»).
Ecoles parallèles
Il convient de mentionner qu’une école de pensée néo-lamarckienne a mis en avant
jusqu’à une époque récente l’hypothèse selon laquelle les espèces
évolueraient non par hasard mais pour s’adapter à de nouvelles conditions.
Cette école fut représentée en France par Bergson, qui publia «L’évolution
créatrice» en 1907 et par le paléontologue et anthropologue Teilhard de Chardin
(1881-1955).
Ce dernier, chrétien convaincu, se vit interdire par l'Eglise catholique toute
publication de ses travaux de son vivant. C'est après sa mort, en 1955, que parut
donc son ouvrage: «Le phénomène humain».
C’est seulement en 1950 que l’encyclique «Humani generis» du pape Pie
XII établira la compatibilité de la théorie de l'évolution avec la foi.
Le médecin et biologiste Jacques Monod (1910-1976) a publié en 1970 un ouvrage de
vulgarisation et de réflexion philosophique qui constitue à bien des égards une mise au
point contemporaine de la thèse de Darwin: «Le hasard et la nécessité».
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