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Voici un essai
exceptionnel qui tient tout à la fois du livre d'Histoire et du
roman policier. Les auteurs ont conjugué leurs talents
pour séduire les historiens tout autant que les amateurs de suspense
et de beau style.
Les mobiles du crime se découvrent au fil
des pages d'une manière haletante que n'auraient pas désavouée Conan
Doyle et son héros Sherlock Holmes. De quoi plaire aux lecteurs de
(bons) policiers, fussent-ils indifférents à l'épopée
napoléonienne.
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Une improbable
découverte
Le 5 mai 1821, Napoléon
1er meurt en
exil sur l'île britannique de Saint-Hélène, dans l'Atlantique sud.
Il a à peine 52 ans. Le gouverneur britannique de l'île, sir Hudson
Lowe, s'empresse de publier un communiqué selon lequel il serait
mort d'un cancer de l'estomac, comme son père.
Malgré
quelques rumeurs sur un empoisonnement, les choses auraient pu en
rester là si, en 1955, n'étaient publiées les Mémoires de
Louis Marchand, le jeune valet qui avait assisté l'empereur dans ses
dernières années et avait scrupuleusement noté tous ses faits et
gestes.
Un dentiste et toxicologue suédois, Sten Forshufvud,
se jette sur l'ouvrage et y relève 28 des 31 symptômes d'un
empoisonnement lent à l'arsenic! L'enquête sur un éventuel crime est
lancée 130 ans après la mort de la victime. Un
record.
Différentes hypothèses circulent, avec des scénarios
plus invraisemblables les uns que les autres, jusqu'à ce qu'un
professeur d'économie de l'université de Montpellier se saisisse à
son tour de l'enquête.
René Maury publie en 1994 un essai:
L'assassin de Napoléon (Albin Michel), où il évoque déjà
l'éventualité d'un empoisonnement chronique, à petites doses, par le
surintendant de l'Empereur, le comte général Charles de Montholon.
Celui-ci aurait entrepris de verser d'infimes quantités de
poison dans le vin de Constance, un Gevrey-Chambertin réservé à
l'Empereur et que celui-ci sirote à raison d'un ou deux verres par
jour.
Les mobiles et les
preuves
La première enquête de René Maury
passionne les initiés sans toutefois emporter la conviction des plus
éminents spécialistes de l'Empire comme l'historien Jean Tulard. Il
est vrai que l'hypothèse d'un assassinat par un fidèle a de quoi
laisser sceptique. Même Conan Doyle aurait du mal à rendre plausible
pareil scénario.
Pourtant, René Maury y arrive avec le
deuxième essai qu'il vient de publier sur la question, en
collaboration avec François de Candé-Montholon.
Le descendant du
présumé assassin a ouvert pour lui la correspondance privée de son
aïeul. En confrontant les faits avec les mensonges, les non-dits et
les supplications du comte, René Maury fait partager au lecteur sa
certitude sur les mobiles et les preuves du crime.
Dans une habile
progression, il montre l'empereur arrivant à Sainte-Hélène en 1815,
à peine âgé de 46 ans et en pleine santé, entouré d'une suite de
plusieurs dizaines de personnes. La crainte de chacun est de
demeurer plusieurs décennies sur cet îlot inhospitalier que décrit
fort bien François de Candé-Montholon.
Bientôt, la séduisante Albine de
Montholon devient la maîtresse du grand homme, histoire de
satisfaire ses besoins physiologiques, sans cesser de rester
passionnément attachée à son mari, lequel lui rend son amour au
centuple.
Montholon a eu connaissance du livre de
souvenirs de la marquise de Brinvilliers, célèbre empoisonneuse du
siècle précédent et spécialiste hors pair de l'arsenic.
Avant qu'elle ne soit découverte et exécutée, d'illustres
rejetons de l'aristocratie auraient tiré parti de son savoir-faire
en «poudre de succession», surnom ironique donné aux
poisons.
Il décide, sans en parler à
quiconque, d'empoisonner l'empereur à petit feu dans l'espoir que le
gouverneur de l'île, Hudson Lowe, le rapatriera en Europe afin de le
faire soigner. Le gouverneur, en effet, craint plus que tout que
l'on accuse la Grande-Bretagne et lui-même de porter tort à
l'illustre prisonnier.
La manœuvre échoue et bientôt,
c'est Albine qui retourne, seule, en Europe où elle accouchera d'une
fille. Montholon reste sur place dans l'espoir que sa fidélité sera
récompensée par une donation testamentaire de l'empereur, lequel
dispose d'une énorme fortune à Paris, chez le banquier Jacques
Laffitte.
Loin de son égérie, Montholon
désespère et se cherche un remplaçant. Il continue de verser de
l'arsenic dans le vin de l'empereur. Il sait que la santé de
celui-ci pourra se rétablir sitôt que l'empoisonnement aura
cessé.
Mais un concours de circonstances
va précipiter l'échéance fatale et secrètement désirée.
Le plus étonnant, dans les supputations de René Maury,
est la manière dont Hudson Lowe et Charles de Montholon vont se
solidariser pour faire accréditer la thèse d'un décès naturel suite
à un cancer de l'estomac d'origine héréditaire, alors qu'aucun des
cinq médecins présents à l'autopsie n'aura envisagé cette
hypothèse!
Comme dans
tout bon roman policier, on connaît dès le début la victime. Reste à
découvrir les mobiles de l'assassin et l'enchaînement des faits. À
ce jeu, nos auteurs ont réussi un coup de maître. Ils ont prouvé que
l'on pouvait encore mettre à jour des vérités intimes de l'Histoire
lointaine.
L'énigme
Napoléon résolue fera date parmi les 300.000 ouvrages déjà
dénombrés sur l'épopée napoléonienne et, à défaut d'être reconnu
comme un travail d'historien, il pourra se ranger parmi les
meilleurs ouvrages de la littérature policière.
André Larané |