DIEU ET LA SOUFFRANCE DANS LA PENSÉE

JUIVE HASSIDIQUE

Après l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492, la kabbale ne cesse de s’imposer et bouleverse profondément la liturgie juive, développée et systématisée par Isaac Louria (1534-1572) et son élève Hayym Vital (1543-1620). De nombreux penseurs se réclament alors du lourianisme, parmi lesquels Sabbataï Zevi (1626-1676) se proclamant à Smyrne, un jour de l’année 1665, le messie attendu par Israël, de même Jacob Frank (mort en 1791), en Turquie, se proclamant réincarnation de Zevi et troisième personne de la trinité !... Outre ses « dérapages » irrationnels, la popularisation de la kabbale permet aux XVII et XVIIIème siècle l’émergence d’un mouvement mystique extrêmement riche : le HASSIDISME.

Principalement implanté en Pologne, ce mouvement fondé par Israël Baal Shem Tov (1700-1760), loin de correspondre à la formation d’une nouvelle secte anti-rabbinique, se propose d’intégrer à la vie quotidienne, les enseignements traditionnels du judaïsme. Les hassidim s’organisent ainsi en communautés autour d’un maître spirituel, un tsaddiq (un Juste) chargé de les mener à une vie intérieure orientée vers Dieu :

« une ascèse vigilante et joyeuse devait purifier l’âme, lui donner le dépouillement (HITPASHTOUT) et l’humilité (ANAVAH) nécessaire à la prière du coeur, à la concentration (KAWANAH), à l’adoration (ABODAH), à l’embrasement de l’amour (HITLAHAVOUT); enfin au mystère et à la consommation de l’union (DEBEKOUT) » ...

Au delà des spéculations philosophiques concernant les attributs divins, un véritable désir d’intimité avec Dieu est affirmé. Il nous paraît dès lors réducteur d’associer cet élan de pensée à un simple mouvement piétiste. Il ne s’agit pas d’une simple orthopraxie, mais d’une volonté inédite et inébranlable de déborder tout intellectualisme (tendant à l’élaboration d’une théologie) par la force d’une existence totale vouée à Dieu, un Dieu personnel au delà des concepts, un Dieu à qui l’on peut parler et contre lequel on peut se révolter, renouant ainsi avec la sainte insolence prophétique.

Dans l’histoire de la philosophie occidentale, une figure peut-être pourrait rendre compte d’une telle intensité : Soren Kierkegaard. En effet, ses pensées selon lesquelles, « ce qui manque à notre époque, ce n’est pas la réflexion mais la passion »; Dieu n’étant révélé que dans la fulgurante extatique de l’instant, ou bien encore selon laquelle l’instant de l’accès de Dieu correspond au dessaisissement de l’existant, pourraient fort bien se trouver dans le Sefer Hassidim...


L’angoisse n’est pas exempte de la vie des hassidim, pas plus que la colère qui est élevée au rang d’une vertu : AZUT DIKDOUSHAH (vertu de l’arrogance sacrée). Elie Wiesel, dans son ouvrage, Célébration hassidique, nous permet ainsi de rencontrer certaines figures particulièrement étonnantes. Ainsi, Rabbi Leib, (dit le grand père de Sphole) qui,

« lorsque la famine ravageait le pays, réunit le tribunal de dix savants en loi talmudique :

- J’ai besoin de vous pour juger. J’accuse Celui qui tue les enfants.

Et il cita des textes et des commentaires, arrêts et décisions pour prouver que Dieu était dans son tord, qu’il ne remplissait pas ses obligations envers les hommes.

Le procès dura trois jours. Isolé du monde extérieur, le tribunal délibéra sans peur ni préjugé, examinant le problème sous tous les angles, pesant le pour et le contre, et finit par aboutir à un verdict : « Attendu que le Père doit nourrir ses enfants, ordre lui est donné d’arrêter la famine » » ...

Une telle légende n’est pas isolée, et certaines « colères » hassidiques frôlent parfois le blasphème. Ainsi , attribut-on à Rabbi Lévi Yitzak de Berditchev cette « prière » :

« Sache que si ton règne n’apporte pas la grâce, la charité, nous saurons que tu sièges sur un trône d’impostures ! », ou encore avant le service de Moussaf de Yom Kipour: « aujourd’hui est le jour du jugement. David le proclame dans ses psaumes. Aujourd’hui tous les êtres se tiennent devant Toi pour que Tu rendes sentence. Mais moi, Lévi-Yitzhak, fils de Sarah de Berdichev, je dis et je proclame que c’est Toi qui sera jugé aujourd’hui ! Par Tes enfants qui souffrent pour Toi, qui meurent à cause de Toi, pour sanctifier Ton Nom et Ta Loi et Ta Promesse ! » .

De telles « accusations » sont les conséquences directes d’une théorie hassidique assez déconcertante : HATZADDIK GOZER VEHAKADOSCH BARUCH HU MEKAYEM, le juste ordonne et le seigneur obéit. « Dieu est partout et en toute chose, explique Rabbi Elimelekh, [...] toute action se déroule selon Sa Volonté, cela s’applique également aux ordres du Tzaddik; en parlant à Dieu, en lui disant NON, le Juste, là encore, ne fait qu’exécuter Sa Volonté. Position qui le situe à l’intérieur de la tradition : puisque le tzaddik pense NOUS en disant MOI, puisqu’il est l’interprète d’une conscience collective, il peut tout dire, tout faire ». Si la colère hassidique déborde le stade de la lamentation, cette théologie de la révolte n’est donc pas une hérésie, elle est englobée par une certaine forme de panthéisme kabbalistique. Il ne faudrait cependant pas se méprendre sur le terme de panthéisme : la transcendance reste affirmée, il s’agit plus d’une intégration de la révolte dans le projet divin, où le Tzaddik devient co-créateur, et co-rédimeur de cette création, l’éthique et le rite étant les deux polarités nécessaires à l’exécution d’une telle Rédemption.

Les cris et les révoltes deviennent dès lors des instruments de Rédemption, et si le Messie ne vient pas, c’est que l’homme n’a pas suffisamment agit pour le Bien :

«Tant de gens viennent me parler de leur maux, disait Rabbi Elimelekh, l’un est malade, l’autre malheureux et le troisième ne parvient pas à nourrir ses enfants. Ils ont raison de venir. Car en vérité, je suis responsable de la maladie de l’un, du malheur de l’autre, et de la misère du troisième. »

Les propos blasphématoires de ceux qui, selon une expression désormais célèbre, sont des « insurgés de Dieu » ne correspondent donc pas à l’affirmation d’un athéisme ou d’une perte d’espérance mais au contraire d’une intimité inouïe où la transcendance divine se confond parfois avec la proximité de l’altérité d’un visage.

Le renouveau spirituel apporté par le hassidisme inspiré de la kabbale permettra d’établir une véritable tradition mystique du judaïsme enseignée sans relâche de génération en génération par de grandes dynastie issues d’Europe de l’Est (SANZ, GOR, SATMAR, LOUBAVITCH) dont certaines ayant pu échapper à la Shoah continuent encore de se développer, principalement aux Etats-Unis et en Israël.

Un tel élan mystique a souvent été jugé avec sévérité par le rabbinisme traditionnel : aux extases mystiques, ceci préféraient la rigueur de l’étude de la Torah, aux danses joyeuses, la profondeur de l’observance de la Loi, aux violences du sacré, la vitalité de la Lettre... La raison plus forte que la passion... rien d’étonnant alors, que dans les yeshivat traditionnelles, Kant et Hegel continuent de circuler sous les tables.