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L’angoisse n’est pas exempte de la vie des hassidim, pas plus que la colère
qui est élevée au rang d’une vertu : AZUT DIKDOUSHAH (vertu de l’arrogance
sacrée). Elie Wiesel, dans son ouvrage, Célébration hassidique, nous permet
ainsi de rencontrer certaines figures particulièrement étonnantes. Ainsi,
Rabbi Leib, (dit le grand père de Sphole) qui,
« lorsque la famine ravageait le
pays, réunit le tribunal de dix savants en loi talmudique :
- J’ai besoin de vous pour juger.
J’accuse Celui qui tue les enfants.
Et il cita des textes et des
commentaires, arrêts et décisions pour prouver que Dieu était dans son tord,
qu’il ne remplissait pas ses obligations envers les hommes.
Le procès dura trois jours. Isolé
du monde extérieur, le tribunal délibéra sans peur ni préjugé, examinant le
problème sous tous les angles, pesant le pour et le contre, et finit par
aboutir à un verdict : « Attendu que le Père doit nourrir ses enfants,
ordre lui est donné d’arrêter la famine » » ...
Une telle légende n’est pas
isolée, et certaines « colères » hassidiques frôlent parfois le blasphème.
Ainsi , attribut-on à Rabbi Lévi Yitzak de Berditchev cette « prière » :
« Sache que si ton règne
n’apporte pas la grâce, la charité, nous saurons que tu sièges sur un trône
d’impostures ! », ou encore avant le service de Moussaf de Yom Kipour: «
aujourd’hui est le jour du jugement. David le proclame dans ses psaumes.
Aujourd’hui tous les êtres se tiennent devant Toi pour que Tu rendes
sentence. Mais moi, Lévi-Yitzhak, fils de Sarah de Berdichev, je dis et je
proclame que c’est Toi qui sera jugé aujourd’hui ! Par Tes enfants qui
souffrent pour Toi, qui meurent à cause de Toi, pour sanctifier Ton Nom et
Ta Loi et Ta Promesse ! » .
De telles « accusations » sont
les conséquences directes d’une théorie hassidique assez déconcertante :
HATZADDIK GOZER VEHAKADOSCH BARUCH HU MEKAYEM, le juste ordonne et le
seigneur obéit. « Dieu est partout et en toute chose, explique Rabbi
Elimelekh, [...] toute action se déroule selon Sa Volonté, cela s’applique
également aux ordres du Tzaddik; en parlant à Dieu, en lui disant NON, le
Juste, là encore, ne fait qu’exécuter Sa Volonté. Position qui le situe à
l’intérieur de la tradition : puisque le tzaddik pense NOUS en disant MOI,
puisqu’il est l’interprète d’une conscience collective, il peut tout dire,
tout faire ». Si la colère hassidique déborde le stade de la lamentation,
cette théologie de la révolte n’est donc pas une hérésie, elle est englobée
par une certaine forme de panthéisme kabbalistique. Il ne faudrait
cependant pas se méprendre sur le terme de panthéisme : la transcendance
reste affirmée, il s’agit plus d’une intégration de la révolte dans le
projet divin, où le Tzaddik devient co-créateur, et co-rédimeur de cette
création, l’éthique et le rite étant les deux polarités nécessaires à
l’exécution d’une telle Rédemption.
Les cris et les révoltes
deviennent dès lors des instruments de Rédemption, et si le Messie ne vient
pas, c’est que l’homme n’a pas suffisamment agit pour le Bien :
«Tant de gens viennent me parler
de leur maux, disait Rabbi Elimelekh, l’un est malade, l’autre malheureux
et le troisième ne parvient pas à nourrir ses enfants. Ils ont raison de
venir. Car en vérité, je suis responsable de la maladie de l’un, du malheur
de l’autre, et de la misère du troisième. »
Les propos blasphématoires de
ceux qui, selon une expression désormais célèbre, sont des « insurgés de
Dieu » ne correspondent donc pas à l’affirmation d’un athéisme ou d’une
perte d’espérance mais au contraire d’une intimité inouïe où la
transcendance divine se confond parfois avec la proximité de l’altérité
d’un visage.
Le renouveau spirituel apporté
par le hassidisme inspiré de la kabbale permettra d’établir une véritable
tradition mystique du judaïsme enseignée sans relâche de génération en
génération par de grandes dynastie issues d’Europe de l’Est (SANZ, GOR,
SATMAR, LOUBAVITCH) dont certaines ayant pu échapper à la Shoah continuent
encore de se développer, principalement aux Etats-Unis et en Israël.
Un tel élan mystique a souvent
été jugé avec sévérité par le rabbinisme traditionnel : aux extases
mystiques, ceci préféraient la rigueur de l’étude de la Torah, aux danses
joyeuses, la profondeur de l’observance de la Loi, aux violences du sacré,
la vitalité de la Lettre... La raison plus forte que la passion... rien
d’étonnant alors, que dans les yeshivat traditionnelles, Kant et Hegel
continuent de circuler sous les tables.
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