Les Juifs en France |
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2. Pour en finir avec 10 idées reçues 3. L’arrivée des juifs en Gaule 4. Europe : 1000 ans de tension avec les états 5. 12 tribus en quête d’une terre 6. Le franc accueil de Chilpéric 7. Charlemagne parie sur l’intégration 8. Saint Louis passe à la ségrégation 9. En Alsace et en Lorraine : Une laborieuse implantation 10. En Comtat venaissin et en Avignon : Sous la protection des papes 11. A Bayonne et à Bordeaux : Un refuge pour les "Portugais" 12. Vers l'obtention de la citoyenneté avec Louis XVI 13. Napoléon réorganise le culte 14. Haro sur les banquiers de Napoléon III 15. L'ascension sociale par l'armée 16. Un flot de haine déferle sur Blum 18. Sous Pétain, l'exclusion avant la déportation 19. Entretien avec Marek Halter : "Etre juif en France aujourd'hui" |
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Les Français juifsHistoriaEn 1980, une bombe éclate devant la synagogue de la rue Copernic. En 1982, une fusillade est dirigée rue des Rosiers contre un restaurant juif. Vingt et un ans plus tard, d'autres synagogues sont l'objet d'attentats, un collège « juif » vient d'être incendié à Gagny, en banlieue parisienne, des enfants, victimes d'insultes racistes et de brutalités, sont contraints de changer d'école, des cimetières juifs sont profanés... L'émergence en ce début de XXIe siècle d'actes que l'on croyait à jamais disparus après la Shoah n'est pas un phénomène seulement français. En témoigne le rapport récent de l'Observatoire européen sur le racisme et la xénophobie*. Intitulé « Manifestations d'antisémitisme dans l'Union européenne », il montre « un accroissement des manifestations antisémites depuis l'escalade des affrontements au Moyen-Orient, en 2000, avec un pic au printemps 2002 ». Il souligne aussi le caractère nouveau de cet antisémitisme, qui n'est plus le propre des groupes d'extrême droite. « En Espagne, en France, en Italie et en Suède, une partie de la gauche et des groupes arabo-musulmans ont joint leurs efforts pour organiser des manifestations propalestiennes. [...] Alors que ces manifestations n'étaient pas intrinsèquement antisémites, des slogans et des banderoles antisémites ont été proférés et brandies dans certaines d'entre elles [...]. » La condamnation de l'antisémitisme, a déclaré le président de la République, est celle de « tout acte qui n'est pas conforme aux exigences naturelles de la République. A travers les actes d'antisémitisme, c'est en effet chaque citoyen qui est atteint dans ses droits fondamentaux, le droit au respect de ses croyances, le droit au respect de ses convictions. Quand on s'attaque, en France, à un juif, il faut bien comprendre que c'est à la France entière que l'on s'attaque. » En dehors de la vigilance et des mesures indispensables pour mettre fin à cette poussée de violences inqualifiable, une réforme sémantique serait bien utile. L'appartenance à une religion n'a pas le pas sur l'appartenance à une collectivité nationale, dont la richesse est la diversité de ses citoyens. On ne parle pas des catholiques de France. Pourquoi parle-t-on actuellement des juifs de France ou des musulmans de France, comme s'ils constituaient deux entités à part dans la nation française ? Pourquoi ne pas revenir à l'expression usuelle : Français juifs ou Français musulmans. Il n'est pas besoin d'une loi. Il est simplement demandé de revenir au bon usage des mots. L'expression juifs de France est d'autant plus incorrecte que bien des Français juifs ne sont pas pratiquants, ni même sans doute croyants. Ce qui n'exclut pas qu'ils soient attachés à leur tradition familiale. L'appellation « juifs de France » est d'autant plus dangereuse qu'elle légitime la tendance à un repli communautaire. Pendant longtemps, parce qu'ils avaient été élevés dans la foi de la République, dans l'amour de la France - le premier pays à pratiquer l'émancipation et à proclamer l'égalité entre tous ses citoyens -, les Français juifs ont minoré, après la guerre, le mal fait par le régime de Vichy, attribuant à l'occupant nazi la totalité de la responsabilité des crimes. De même, ils n'ont pas voulu au lendemain de la Libération revendiquer un statut à part parmi toutes les victimes. Ils n'ont pas souhaité que les déportés raciaux soient l'objet de mesures spécifiques. Leur préoccupation était plutôt de mettre fin définitivement à leur exclusion de la communauté nationale. Mais lorsque dans les années 1960, les juifs d'Afrique du Nord arrivent massivement en métropole, leur nombre, leurs coutumes, leurs pratiques religieuses vont modifier le comportement et l'image des Français juifs. Longtemps, ils avaient voulu être appelés « israélites » pour la connotation religieuse de ce terme. Les nouveaux arrivés rejettent cette appellation, lui trouvent un caractère péjoratif que n'a plus pour eux le mot juif. Avec eux, la religion perd son caractère spécifique. Elle devient identitaire. Et les différences s'accusent. En 1967, avec la guerre des Six Jours, lorsque l'Etat d'Israël est menacé, les Français juifs découvrent, bouleversés, à quel point ils sont concernés. Ils ressentent que la fin d'Israël serait un nouvel Auschwitz. La concomitance de ces deux événements a donné naissance à un nouveau danger : imputer aux Français juifs la responsabilité de la guerre entre Israéliens et Palestiniens. Ce glissement d'une extrême gravité favorise une résurgence sans complexes de l'antisémitisme. Et l'emploi sans cesse répété de l'expression « juifs de France » n'est pas innocent, pas plus d'ailleurs que celui de « musulmans de France ». Ce numéro thématique est consacré aux rapports de la communauté juive et du pouvoir politique, et ce depuis près de deux mille ans en France. Il montre que ces relations oscillent toujours entre reconnaissance et rejet. De quoi éclairer, à l'aune du passé, les tensions du présent. * Le Monde a analysé dans son numéro du 30 novembre-1er décembre 2005 ce rapport qui n'est pas encore publié. |
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Pour en finir avec 10 idées reçues1 Les juifs arrivent en France au début du Moyen Age.FAUX. D'après la légende, les premiers seraient arrivés en Gaule après la chute du Temple de Jérusalem en 70 de notre ère. On trouve des traces de présence juive en Gaule aux IIe et IIIe siècles. La majorité se sédentarise sous les Mérovingiens à partir du VIe siècle. FAUX. Ils sont venus de Rome par voie de terre et se sont implantés d'abord dans la vallée du Rhône, puis dans le nord de la France et en Bretagne, avant de redescendre vers le sud. 3 Au Moyen Age, tous les juifs sont usuriersFAUX. Il y a des agriculteurs, des commerçants, et quelques médecins. 4 Philippe le Bel les expulse du royaume en 1306 pour des raisons religieuses.FAUX. C'est uniquement pour des raisons économiques. Après leur expulsion, le roi récupère les propriétés, les maisons, les biens meubles et les créances - des sommes importantes qui vont renflouer les caisses de l'Etat. VRAI. Tout les sépare : leurs origines, leur composition sociale, leur intégration, leur mode de vie, leurs vêtements. FAUX. En Provence, dans les Etats du pape, dès le XIVe siècle, les juifs se regroupent en quartiers qui portent le nom de « carrière ». Lorsqu'ils en sortent, ils doivent porter un signe distinctif pour se faire reconnaître. 7 La Révolution française leur accorde la citoyennetéVRAI. Le 27 novembre 1791, la Constituante vote le dernier des textes qui donnent à tous les juifs la citoyenneté française. Mais les mesures antireligieuses des années 1793-1794 vont les frapper au même titre que les catholiques ou les protestants. 8 Napoléon réorganise le culte juif.VRAI. Le 30 mai 1806, l'Empereur prend un décret pour créer une assemblée « d'individus professant la religion juive et habitant le territoire français » afin d'accorder le judaïsme au Code Civil. Le Grand Sanhédrin est né. FAUX. Sous la IIe République et le Second Empire, l'armée offre aux jeunes juifs des possibilités d'ascension sociale. Ils sont capitaines, officiers, il y a même des généraux. Seule une minorité de militaires est antisémite. FAUX. Saint Louis décrète la rouelle obligatoire pour tous les juifs à partir de 14 ans, en 1269. Sa couleur varie : au XIIIe siècle elle est rouge, au siècle suivant elle devient un grand cercle biparti rouge et blanc (ci-contre). Les juifs doivent en porter une dans le dos et une sur la poitrine. |
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L'arrivée des juifs en Gaule L'implantation au XVIe siècleExpulsés d'Espagne, en 1492, par les Rois Catholiques, les juifs se réfugient au Portugal, d'où ils sont à nouveau chassés en 1496. L'instauration de l'Inquisition dans ces deux pays a raison des "conversos", les juifs convertis, dont le tribunal religieux cherche à savoir s'ils sont réellement de "nouveaux chrétiens". Ces "marchands portugais" se replient en "Guyenne et Gascogne". De nombreux membres de la diaspora séfarade choisissent eux d'aller jusqu'à Amsterdam. L'implantation au XVIIe siècleLa branche ashkénaze de la diaspora juive s'implante fortement dans le nord et l'est de l'Europe à partir du XIe siècle. L'Alsace est alors sous l'autorité du Saint Empire romain germanique, qui assimile les juifs à des serfs. A la suite des traités de Westphalie, en 1648, qui permettent à Louis XIV d'annexer cette province à la France, leur sort s'améliore, entraînant une forte émigration venue d'Europe centrale. L'implantation au XIVe siècleOn trouve des juifs dans le sud-est de la Gaule dès le Ier siècle, mais c'est à partir du XIIIe que leur implantation se développe dans une Provence qui ne dépend pas de la France. Ils se réfugient en Avignon et en Comtat Venaissin quand Philippe le Bel (1306) puis Louis XII (1500) les expulsent du royaume. Ces territoires sont alors sous l'autorité du pape.
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Europe : 1000 ans de tension avec les
Etats Les grands événements1040 Début de la Reconquista chrétienne en Espagne. 1066 Conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie. 1096-1099 Première croisade. 1204 Quatrième croisade. Prise de Byzance par les Francs. 1206 Gengis Khan conquiert l'Asie. 1215 Concile de Latran IV sous le pape Innocent III. 1309-1378 Les papes en Avignon. 1337 Début de la guerre de Cent Ans franco-anglaise. 1348 Peste noire en Europe et en Asie. 1378 Grand schisme d'Occident. 1453 Prise de Constantinople par les Turcs. 1480 Fin du règne tatar en Russie. 1483 Torquemada à la tête de l'Inquisition en Espagne. 1492 Découverte des Amériques. 1517 Martin Luther et la Réforme. 1533-1584 Ivan le Terrible en Russie. 1545-1563 Concile de Trente. Contre-Réforme. 1555 La paix d'Augsbourg partage l'Empire entre les deux confessions, catholique et luthérienne. 1598 Edit de Nantes en France. 1613 La dynastie Romanov au pouvoir en Russie. 1620 Le Mayflower débarque en Amérique. 1649 Cromwell et le Commonwealth en Angleterre. 1689-1725 Pierre le Grand tsar de Russie. 1701-1714 Guerre de Succession d'Espagne. 1740-1786 Frédéric le Grand roi de Prusse. 1772, 1793, 1795 Partitions de la Pologne. 1776 Déclaration d'indépendance américaine. 1789 Révolution française. 1805 Premier Empire en France. 1806 Fin du Saint Empire romain germanique. 1807 Émancipation des serfs de Prusse. Paix de Tilsitt. Blocus continental de l'Angleterre. 1812 Invasion et défaite de Napoléon en Russie. 1815 Congrès de Vienne. 1825-1855 Règne du tsar Nicolas Ier. 1848 Révolutions en Europe. 1852 Second Empire en France. 1863-1864 Révolution polonaise. 1870-71 Guerre franco-allemande. Unification de l'Italie. Unification de l'Allemagne. 1882 Triple Alliance (Allemagne, Autriche, Italie). 1904 Triple Entente (France, Angleterre, Russie). 1905 Insurrection bolchevique en Russie. 1912-1913 Guerre des Balkans. 1914-1918 Première Guerre mondiale. Les juifs en Europe de l'Ouest1073 Arrivée des premiers juifs en Angleterre. 1190 Massacre des juifs de York. 1222 Le concile d'Oxford prend des mesures discriminatoires 1242 Le Talmud brûlé à Paris. 1263 Discussion de Barcelone. 1269 Saint Louis impose un signe distinctif, la rouelle. 1290 Expulsion des juifs d'Angleterre. 1306 Expulsion des juifs de France. 1315 Les juifs sont rappelés en France. 1320 Croisade des pastoureaux dans le Midi et en Espagne. 1348 Massacres de la Peste noire en Espagne et au Portugal. Les juifs d'Italie protégés par une charte du pape Clément VI. 1391 Massacres et conversions des juifs espagnols. 1427 Un édit papal interdit le départ des juifs en Terre sainte. 1473 Massacre des marranes de Cordoue et de Valladolid. 1475 Expulsion des juifs de diverses villes italiennes. 1492 Expulsion des juifs de Castille et d'Aragon. 1516 Ghetto de Venise. 1533 Le Talmud est brûlé à Rome. 1541 Expulsion des juifs de Naples. 1590 Des marranes s'installent aux Pays-Bas. 1593 Expulsion des juifs de l'Etat pontifical. 1602 Début d'une communauté juive à Amsterdam. 1656 Autorisation de rentrer en Angleterre. 1685 Liberté de culte pour les juifs anglais. 1723 Concile général des juifs du Piémont. 1760 Création du Comité représentatif des juifs britanniques. 1775 Édit du pape Pie VI contre les juifs. 1791 Les juifs de France bénéficient des droits civiques. 1793 Attaque du ghetto de Rome. 1796 Émancipation des juifs de la République batave. 1807 Instauration d'un Sanhédrin à Paris. 1818 Restauration des droits des juifs en France. 1829 Ouverture d'un séminaire rabbinique à Padoue. 1831 Le judaïsme obtient un statut d'égalité avec les autres religions en France. 1833 Émancipation des juifs britanniques. 1846 Abolition du «serment d'allégeance» en France. 1848 Début de l'émancipation des juifs italiens. 1855 Premier maire juif à Londres. 1856 Création du Jew's College en Angleterre. 1860 Instauration en France de l'Alliance israélite universelle. 1870 Abolition du ghetto de Rome. Fondation de la Synagogue unifiée de Grande-Bretagne. 1894 Affaire Dreyfus en France. 1898 Emile Zola publie J'accuse. 1906 Réhabilitation de Dreyfus. Les juifs en Europe de l'Est1012 Expulsion des juifs de Mayence. 1096 Les croisés massacrent les juifs en Rhénanie. 1244 Frédéric II, duc d'Autriche, accorde une charte aux juifs. 1264 Charte de Boleslav le Pieux en Pologne. 1285 Destruction de la communauté de Munich. 1334 Casimir III de Pologne étend la charte de 1264. 1348 Massacres de la Peste noire en Allemagne. Les juifs allemands émigrent en Pologne et en Lituanie. 1367 Expulsion des juifs de Hongrie. 1388 Witold de Lituanie garantit une charte aux juifs de Brest-Litovsk. 1389 Pogroms à Prague. 1421 Expulsion d'Autriche. 1439 Expulsion d'Augsbourg. 1454 Révocation des privilèges. Emeutes à Cracovie. 1483 Expulsion de Varsovie. 1495 Expulsion de Cracovie et de Lituanie. 1503 Retour des juifs en Lituanie. 1534 Sigismond, grand-duc de Lituanie et roi de Pologne, abroge la loi les obligeant à porter un signe distinctif. 1581 Début de l'autonomie juive en Pologne. Fondation du Conseil des Quatre Etats. 1616 Les juifs peuvent revenir à Francfort. 1649 Expulsion des juifs de Hambourg. 1655-1656 Pogroms en Pologne. 1671 Les juifs peuvent s'installer au Brandebourg. 1700-1760 Débuts du hassidisme . 1712 Première synagogue publique à Berlin. 1750 Législation antijudaïque en Prusse. 1764 Abrogation du Conseil des Quatre Etats en Pologne. 1772 Première proscription des hassidim . 1791 Zones de résidence obligatoire pour les juifs russes. 1808 Début de l'émancipation des juifs germaniques. 1835 Législation antijuive en Russie. 1837 Création d'un journal juif à Berlin. 1842 Conscription forcée des juifs dans l'armée russe. 1848 Émancipation des juifs en Allemagne. Emeutes antijuives en Autriche-Hongrie. 1860-1865 Les juifs « utiles » (diplômés, artisans) autorisés à vivre en dehors des zones de résidence en Russie. 1867 Garantie des droits pour les juifs austro-hongrois. 1871 Garantie des droits pour les juifs allemands. Pogroms à Odessa et en Roumanie. 1873 Ouverture du séminaire rabbinique de Berlin. 1905 Pogroms en Russie. Emigration massive. 1908 Le yiddish est proclamé langue nationale ashkénaze. 1912 Fondation du mouvement de jeunesse juive Blau-Weiss en Allemagne et en Tchécoslovaquie. |
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Les origines |
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Douze tribus en quête d'une terre
Mon père était un Araméen errant. » C'est par ces paroles que l'Israélite fait commencer sa confession de foi, selon le Deutéronome, le cinquième livre de la Bible. Dans le même temps, il remet au prêtre les prémices - les premiers fruits récoltés de la saison -, afin que celui-ci les dépose en offrande devant l'autel. Un Araméen signifie, dans le langage de l'époque, un homme originaire du pays d'Aram, formé par ces régions qui sont pour nous aujourd'hui le sud de la Turquie, le nord-est de la Syrie et l'Irak, qu'on a également appelées la Mésopotamie, le pays des deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate. Certainement sommes-nous étonnés que les Juifs puissent de cette manière se réclamer d'un ancêtre venu de pays qui, de nos jours, ne sont guère favorables à l'Etat d'Israël. Et si précisément l'Histoire nous apprenait à revoir nos a priori et à remettre les choses en place ? Mon père était un Araméen errant... Qui est cet Araméen ? Jacob, le petit-fils d'Abraham, comme le montre la suite de la confession de foi propre à la fête des Prémices, qui précise qu'il est descendu en Egypte avec peu de gens pour l'y accompagner. Mais là, ses descendants sont devenus une nation si nombreuse qu'elle a été finalement maltraitée et réduite en servitude. C'est un clair rappel de la famine qui a contraint Jacob et les siens, alors que Joseph, l'un de ses fils, avait la confiance du Pharaon, à s'installer en Egypte. Mais pourquoi Araméen ? Peut-être parce que Jacob, d'après la Genèse, fuyant devant son frère Esaü qu'il a dépossédé de son droit d'aînesse - c'est la fameuse affaire du brouet de lentilles -, a fait un long séjour à Harrân (l'actuelle Altinbasak, en Turquie). Là, il fut accueilli par le frère de sa mère, Laban l'Araméen, dont il épousa les deux filles. Ou est-ce parce qu'Abraham, son aïeul, venu d'Ur, en Chaldée, pour se rendre dans le pays de Canaan, a lui-même séjourné à Harrân ? Tout est possible, comme possible aussi est l'hypothèse qui voit en ce terme Araméen une manière d'exprimer le nomadisme en tant que condition de vie, un repère sociologique si l'on veut, sans qu'il y ait en cela aucune allusion d'ordre ethnique. Ce serait alors une façon, en célébrant une fête agraire, celle des Prémices, qui implique la culture d'un sol sur lequel on est établi, de souligner l'opposition entre un passé d'errance et un présent marqué par la stabilité de la sédentarisation. Ce peuple toutefois, qui convient ainsi volontiers d'un ancêtre araméen, est d'autre part qualifié d'hébreu, 'ibrim, en grec hebraios . On rencontre ce terme dans les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament et dans des textes provenant aussi bien du judaïsme que du monde gréco-latin. En vérité, le mot a cours dès le IIe millénaire avant notre ère au Proche-Orient. Dans les documents les plus anciens, il est appliqué à des groupements de populations formés de réfugiés venant de terres étrangères, voire de prisonniers de guerre implantés de manière plus ou moins précaire, mais qui tous n'établissent que des rapports distants avec les autochtones. Ces gens sont souvent employés pour les services les plus vils et laborieux ; ils sont par exemple casseurs de pierre ou journaliers pour les travaux de construction. Ceux qui veulent échapper à cette condition peu enviable, se transforment en pillards et commettent leurs forfaits dans les contrées difficilement contrôlées par les pouvoirs en place. Des écrits égyptiens datés des XVe-XIIe siècles les signalent séjournant en Palestine occupée, parmi les tribus nomades, constituant autant de dangers pour les princes vassaux de l'Egypte. Dangers qui ne sont pas que virtuels puisque quelques siècles plus tôt, au témoignage même de la Bible, Abraham l'Hébreu, son clan et ses partisans avaient organisé et mené à bien une razzia contre le roi d'Elam, Kedorlaomer, et les rois qui lui étaient alliés. Dans une des lettres assyriennes de Tell el-Amarna, le roi de Jérusalem Abd'iba appelle à l'aide le pharaon Amenhotep contre les 'abiri qui infestent le sud de la Palestine et le Néguev. Ainsi, et la tradition rabbinique en témoigne, le nom « Hébreu », donné à ces populations, dérive de la racine 'br , qui indique l'idée de passer, d'arriver depuis l'autre côté. Elle souligne leur errance ou tout au moins qu'elles ont été auparavant nomades, et le fait qu'elles ont dû traverser l'Euphrate pour accéder aux contrées où elles se sont finalement installées. Cependant, si l'on conserve au nom la gutturale initiale forte et si l'on maintient la racine 'br, l'idée mise en valeur est celle du compagnonnage, de la solidarité. Celle-ci, comme l'a soutenu au siècle dernier l'éminent philologue et orientaliste, Edouard Dhorme, convient très bien pour des hommes unis dans de mêmes corvées, de mêmes révoltes, de mêmes guerres et, il faudrait ajouter, de mêmes espérances. La Bible elle-même nous apprend qu'un certain Héber serait non seulement l'ancêtre éponyme des Hébreux, mais que les Arabes aussi descendraient de lui. Il est présenté comme un arrière-petit-fils de Sem, l'aîné des fils de Noé. Certainement faut-il voir dans les généalogies transmises par les premiers chapitres de la Genèse autre chose qu'un rappel historique. La Bible n'est pas d'abord un livre d'histoire et c'est en ce qu'elle rapporte quelque chose sur Dieu qu'elle acquiert une signification pour les croyants. En ce sens, l'aventure de Noé et de ses fils, qui ont survécu à un déluge universel et participé à la sauvegarde de la Création tout entière, doit être considérée en premier lieu comme une leçon à la fois religieuse et morale. Dans une telle optique, que peut signifier l'insistance sur la commune origine des descendants de Sem ? N'est-ce pas, entre autres, qu'amis et ennemis ne sont pas nécessairement irréconciliables et qu'alors même que les Hébreux parviendront à former un peuple, s'opposant aux Araméens à l'est et aux Amorrhéens à l'ouest, ils devront conserver le souvenir d'une communauté de destin avec les peuples voisins, avec lesquels devant leur Dieu ils forment une seule et même humanité ? Installé sur la terre de Canaan, le peuple hébreu conserve son caractère clanique à telle enseigne qu'on a pu dire quelquefois qu'il fonctionnait comme une amphictyonie (confédération de cités à caractère politique et religieux). La stèle élevée par le pharaon Merenptah en 1207 av. J.-C., qui affirme avec une arrogance trop hâtive qu'« Israël est anéanti si bien que sa semence n'existe plus », le fait véritablement entrer dans l'Histoire. Il est malaisé à l'historien, faute de documents fiables, d'établir avec précision l'origine, voire la composition et la répartition, des tribus israélites. Tout laisse supposer qu'ils s'étaient implantés en Cisjordanie centrale. La Bible, certes, en parle. Les traditions bibliques diffèrent cependant sur ce sujet et sont parfois hésitantes. Ainsi, dans le livre des Juges, le cantique de Déborah, que l'on peut dater des environs de l'an 1100 avant notre ère, mentionne-t-il comme faisant partie de la confédération les tribus d'Ephraïm, de Benjamin, de Zabulon, d'Issachar, de Nephtali, de Ruben, de Dan et d'Aser, qu'on retrouvera plus tard dans la liste traditionnelle. Mais il mentionne aux côtés de ces noms ceux de Makir, de Galaad et de Méroz qui n'y figurent plus, ce qui de toute façon ne fait qu'un total de onze noms. On a parfois pensé qu'il fallait ajouter le clan de Josué, dont on sait d'autre part qu'il disposait d'un territoire, pour atteindre le chiffre symbolique de douze. On doit néanmoins noter que les tribus de Juda, de Siméon et de Lévi n'apparaissent pas dans cette énumération. Il faut par conséquent envisager une restructuration de ces tribus au siècle suivant, avec une disparition au moins de Méroz, une scission de Manassé au sein du clan d'Ephraïm et l'adjonction du clan de Gad établi en Transjordanie. Ainsi, l'unification de tout le peuple sous les règnes de David puis de Salomon a conduit à une profonde réorganisation de la confédération israélite. Afin d'y faire entrer des tribus installées au sud et pour maintenir le nombre des tribus à douze, devenu traditionnel, il a fallu opérer des regroupements. Dès lors, chaque tribu se réclamera de l'un des fils de Jacob, qui est le patriarche dont le nom a été changé en Israël, à savoir Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Zabulon, Issachar, Dan, Gad, Aser, les deux demi-tribus de Nephtali et Manassé qui représentent Joseph, et enfin Benjamin. Parce qu'elle est consacrée au service du Temple de Jérusalem, seule la tribu de Lévi n'a pas de territoire propre, mais ses villes sont réparties sur l'ensemble de l'Etat israélite. Ce qui assure la cohésion des Israélites, c'est leur monothéisme, de plus en plus exclusif. A l'époque patriarcale en effet, la divinité est adorée sous des noms divers, dont les plus courants sont El ou Elohim, avec souvent des déterminatifs, El-Shaddaï, Elyôn, ou encore Dieu d'Abraham, Puissant de Jacob. Cette pluralité de noms n'implique pas forcément une pluralité de dieux, quoiqu'il faille toujours accepter que la religion populaire réserve bon accueil à nombre de coutumes religieuses des populations voisines idolâtres, cela d'autant plus que les anciens Hébreux admettaient l'existence de leurs dieux. Ils soulignaient cependant le caractère hautement moral de leur propre Dieu, son affection paternelle et son pouvoir souverain. Ce Dieu, en se révélant à Moïse dans le Buisson ardent, lui dit quel est son nom, un nom que nul ne sera autorisé à prononcer sauf, le moment venu, le grand prêtre une fois par an. C'est un Dieu saint, le seul vrai Dieu, qui conclut une alliance avec le peuple qu'il s'est choisi, peuple qu'il libère de la servitude en Egypte et pour lequel il édicte sa Loi. Dès l'époque de Moïse pourtant, avec l'épisode du veau d'or et plus encore après lui, les Israélites ne gardent pas tous intact le culte qu'exige ce Dieu unique. C'est le rôle des prophètes, en combattant l'attraction exercée par les idoles de tout acabit, de les rappeler à l'ordre en leur montrant la colère de Dieu qui n'efface pas sa miséricorde. Parallèlement se développe le culte, d'abord célébré sous la tente, le tabernacle, puis dans le Temple de Jérusalem. Construit, selon la tradition, par Salomon avec la collaboration du maître d'oeuvre Hiram et l'aide du roi Hiram de Tyr, le Temple sera détruit en 587 par les soldats de Nabuchodonosor et sera rebâti, à partir de 537 puis entre 520 et 515, par Zorobabel. Nous avons rencontré les termes « Hébreu » et « Israélite », qui ont servi à qualifier le peuple fédéré. Vers la fin du VIIe siècle avant notre ère, à l'époque du prophète Jérémie, apparaît le mot « Juif », yehûdi . C'est ainsi que l'on appelle un habitant du royaume du Sud, le royaume de Juda, qui s'estime seul héritier d'Israël depuis la chute de Samarie, prise en 722 av. J.-C. par les Assyriens, et la destruction du royaume du Nord, dont une partie de la population a été déportée et remplacée par des colons étrangers. Pour défendre l'héritage qui leur vient des pères anciens, les Juifs n'hésitent pas à s'opposer aux nations voisines, les Egyptiens, les Iduméens, les Moabites et les Chaldéens. Au Ier siècle de notre ère, l'historien juif Flavius Josèphe écrira qu'au retour de la captivité à Babylone, soit à partir de 538 avant J.-C., l'ensemble des Israélites et non plus seulement ceux résidant dans le royaume de Juda, sont nommés Juifs. On sait comment, depuis, et quelles que soient les circonstances, joyeuses ou tragiques, ils ont porté ce nom avec fierté et non sans honneur. * Pasteur de l'Eglise luthérienne, Jacques-Noël Pérès est professeur de patristique à la Faculté de théologie protestante de Paris. Il a publié une traduction commentée de l'Epître des apôtres.
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Les origines |
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Une très ancienne légende juive raconte qu'en 70 de notre ère, après la destruction du Temple de Jérusalem, des exilés juifs furent embarqués par les Romains sur trois bateaux à destination de la Gaule, pour Arles, Lyon et Bordeaux. Arles et Lyon sont donc considérés comme deux ports de mer. Dans ses contradictions et ses incohérences, cette histoire est significative de ce que représente l'horizon gaulois pour des Juifs de Palestine aux premiers siècles de notre ère : une terre du bout du monde, un lieu de relégation, un pays très mal connu que n'ont pas encore atteint les circuits de la Diaspora. La Bible ignore la Gaule, même dans ses livres les plus récents, et le Talmud en parle comme d'une terre très lointaine, sans autre précision et sans y mentionner la présence de Juifs. Cette ignorance est tout à fait normale. L'extrême Occident - Gaule et péninsule Ibérique - reste alors inconnu des gens du Levant, à commencer par saint Paul, jusqu'à ce qu'ils aient l'occasion de venir à Rome. C'est par Rome qu'arrivent les « Syriens » et les premiers chrétiens en Gaule, aux Ier et IIe siècles. Or la première présence juive à Rome remonte à la fin du IIe siècle avant notre ère. Pour retracer les débuts très tardifs et très obscurs du judaïsme en Gaule, nous ne disposons pas de vestiges monumentaux avant l'époque carolingienne ni d'aucune trace archéologique de synagogue. Il faut se contenter des témoignages épars, de quelques inscriptions et d'objets archéologiques mineurs, lampes et bagues, jusqu'à l'époque chrétienne. A partir du IVe siècle, les Juifs sont pris en compte dans les canons des conciles et dans la correspondance des évêques et des historiens gallo-romains. Aux trois premiers siècles, l'identification des Juifs reste difficile et parfois problématique, puisqu'ils utilisent la langue grecque. Les noms bibliques et surtout le symbole du chandelier à sept branches restent les meilleurs indices identitaires. Selon le témoignage de l'historien juif Flavius Josèphe, deux des fils du roi Hérode sont successivement exilés par l'empereur Auguste en Gaule, après qu'ils ont démontré leur incapacité à administrer les régions de Palestine qui leur ont été confiées et suite à leur intrigue contre l'empereur. Sous l'Empire romain, la relégation dans un lieu isolé et désert, le plus souvent une île, est la peine ordinairement infligée aux princes, aux hommes politiques et aux intellectuels soupçonnés de complot et que l'on souhaite éloigner le plus possible. Il faut donc en déduire qu'il n'existe aucune communauté juive en Gaule à l'époque d'Auguste. Le fils aîné d'Hérode, Archélaos, qui règne en Judée, est banni de Rome en 6 de notre ère, après une série de procès, et relégué à Vienne, en Isère, dans ce qui est alors le pays des Gaulois allobroges. Après la fondation d'une colonie romaine à Lyon et le désenclavement de la région, compte tenu de l'hellénisation de la vallée du Rhône, l'exil devait y être supportable. Le sort du frère d'Archélaos, Hérode Antipas, est peut-être plus pénible. En 39, après un long gouvernement, il est banni pour avoir conspiré avec l'ennemi parthe. Les sources rapportent qu'il est relégué avec sa femme, la célèbre Hérodiade, à Lugdunum. Mais s'agit-il de Lyon, la capitale des Gaules, dans la même région que son frère, facilement accessible de l'Italie ? Ou de Saint-Bertrand-de-Comminges (Lugdunum Convenarum), dans les Pyrénées, sur la route de l'Espagne, pays qui, selon Josèphe, lui aurait été fixé comme lieu d'exil ? Un prince, même relégué, se déplace évidemment avec toute sa maisonnée, comme l'attestent les témoignages d'Hérodiens à Rome, et il conserve un embryon de cour : on peut donc penser que cette présence juive, même isolée et épisodique, laisse quelque trace et crée de nouveaux axes d'émigration. On observe en même temps une présence « syrienne » très importante à Lyon, y compris de Syriens de l'intérieur, comme un certain Thaim Julianus, de culture araméenne. Or, pris individuellement, les Juifs ne se distinguent guère des Syriens, sauf par leur religion. On discute donc de l'identification de Juifs parmi les Orientaux de Lyon qui sont connus par leur épitaphe. Aucune plaque ne porte de symbole juif explicite, mais certains noms pourraient avoir été portés par des Juifs. Il s'agirait donc de la première implantation de marchands juifs en Gaule, dans ce grand centre commercial qu'était devenue Lyon. Cette hypothèse trouve un début de confirmation dans les témoignages d'une présence juive éparse dans la vallée rhodanienne. On a retrouvé dans la région d'Avignon et dans la vallée de la Durance quelques objets usuels, lampes et bagues, identifiés comme juifs grâce à la menorah, le chandelier, qui les décore, devenu le principal symbole identitaire de la Diaspora. Près d'Avignon toujours, la matrice d'un sceau portant la menorah témoigne de la fabrication de sceaux à usage interne pour une communauté juive. Comme, près de Bordeaux, une bague d'identification porte trois représentations de la menorah, sur le chaton et en entrelacs à l'intérieur de l'anneau, dans une inscription écrite de droite à gauche, à la manière sémitique. Ces petits objets sont toujours très difficiles à dater, mais la plus ancienne de ces lampes, découverte dans une cabane gauloise à Orgon, au sud d'Avignon, remonte à la fin du Ier siècle. Certains y trouvent confirmation de la légende qui lie le premier mouvement d'émigration juive en Gaule à la destruction du Temple en 70. Cette présence juive semble s'être intensifiée un peu au cours du IIIe et du IVe siècle, mais elle n'est toujours signalée que par quelques lampes ou sceaux. A partir du IIIe siècle, on trouve aussi ces objets dans le Sud-Ouest, entre Bordeaux et Cognac, sans doute en relation avec l'implantation des Juifs en Espagne. L'une de ces lampes à huile, trouvée près de Cognac, développe une symbolique juive plus riche que d'habitude, puisqu'elle associe, dans un souvenir très vivant du Temple, la menorah et la corne - shofar - qui annonçait les fêtes et les palmes qu'on brandissait lors de la fête des Tentes. A partir de la christianisation officielle de la Gaule, au IVe siècle, les canons des conciles gaulois et le témoignage d'évêques comme Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont-Ferrand dans les années 470, permettent d'apprécier la multiplication des communautés et la remontée des Juifs vers le Nord. Ils sont attestés à Narbonne en 472, en Bretagne, à Vannes et à Nantes, en 465, sans doute en provenance du Bordelais : dans la Vie de saint Martin , on met en scène des Juifs sur la route de Bordeaux à Tours. Depuis la vallée rhodanienne, la présence juive essaime à travers le Massif Central, depuis les contreforts (Uzès) jusqu'à Clermont-Ferrand, où une synagogue, démolie lors d'une émeute en 525, est attestée à la fin du Ve siècle. Les juifs s'installent aussi dans la vallée de la Saône, où les communautés de Mâcon et de Chalon-sur-Saône sont connues au début du VIe siècle. Depuis la bordure du Massif Central, les Juifs gagnent Bourges, Tours, Orléans (dès 511). Paris est atteinte au VIe siècle : la synagogue, dont le souvenir remonte au règne du roi mérovingien Chilpéric, était située en face de l'île de la Cité, sur la rive gauche, tout près de l'actuelle église Saint-Julien-le-Pauvre. La présence juive à Marseille est encore plus tardive, ce qui est bien la preuve que le judaïsme n'a pas atteint la Gaule par les routes commerciales transméditerranéennes les plus anciennes de l'Antiquité. Elle résulte d'une inversion du sens de l'émigration consécutive aux premières entreprises de conversions forcées menées par certains évêques, comme ceux de Clermont (576) et d'Uzès (580), qui refoulent les Juifs vers le Sud, jusqu'à ce que les évêques d'Arles et de Marseille adoptent la même politique de rejet. Marseille accueille une grande partie de ces réfugiés, qui forment le noyau de l'importante communauté marchande de la ville. A partir du VIe siècle, la Diaspora de Gaule entretient des relations dans le sens nord-sud. A cette époque, la littérature chrétienne fournit de bons témoignages sur ces communautés juives, qui apparaissent peu caractérisées et bien intégrées. Les canons des conciles gaulois traitent tous de la présence des Juifs dans la cité, révélant des relations de proximité avec les chrétiens. Dès 465, le concile de Vannes juge nécessaire d'interdire aux membres du clergé de manger à la table des Juifs. Au concile de Mâcon, on évoque les négociants juifs qui sont des familiers des monastères. Il n'y a pas de ghetto avant le IXe siècle et les chrétiens vont parfois écouter le rabbin. A l'inverse, les Juifs paraissent souvent attachés à l'évêque, qui fait figure de « défenseur de la cité » en ces temps troublés : les Vies d'évêques mentionnent assez régulièrement leur présence lors des funérailles publiques ; il peut s'agir d'un cliché littéraire de propagande, mais on sait par ailleurs que les Juifs servent facilement de courriers et de commissionnaires aux évêques. Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont et grand épistolier, confie ses lettres au Juif Gozolas, tout comme le préfet du prétoire des Gaules. Sur le plan spirituel, les évêques se préoccupent des Juifs de leur cité et les sermons pour les Juifs font partie de leur tâche épiscopale. Leur objectif est d'éviter l'éclatement de leur cité « entre deux peuples » et c'est ce qui explique et justifie des politiques intermittentes de baptêmes forcés. On a connaissance de quelques séances publiques de controverse et de débat théologique, par exemple entre l'évêque de Tours et le marchand juif Priscus. Ainsi que l'écrit Sidoine Apollinaire, il faut « combattre l'erreur doctrinale, mais défendre la personne ». Dans tous les cas, les Juifs participent aux manifestations collectives de la cité. En 589, lors de l'entrée solennelle du roi Gontran à Orléans, les Juifs sont dans la rue et le saluent en chantant des hymnes en hébreu. Seul Grégoire de Tours mentionne ainsi l'usage de la « langue des Juifs », qu'il distingue du latin parlé par la majorité de la population et du « syrien », c'est-à-dire l'araméen. Les inscriptions attestent que les Juifs utilisent couramment la langue du pays, d'abord le grec, puis le latin après les invasions barbares. Le grec est la langue parlée des Orientaux de Lyon, la langue des affaires. Cependant, la plus ancienne épitaphe juive trouvée en France, à Antibes, et qui date du IIe ou du IIIe siècle, est un texte latin où le nom hébraïque du défunt, Sadek, est traduit en Justus. Un autre Justus est connu à Vienne au VIe siècle, dont le fils a gardé la forme hébraïque de son nom, Samuel. Un Judas, fils de Mordoccai, est connu à Arles, un Gozolas à Clermont-Ferrand, le nom Sabbatius apparaît en Lorraine et dans le Sud-Ouest, mais la plupart des Juifs que l'on peut connaître individuellement s'appellent plutôt Vitalinus (traduction possible de Hayem, « la vie »), Priscus ou Justus. C'est pourquoi il est si difficile d'identifier des inscriptions juives, à défaut de symboles explicites telle la menorah . Certaines épitaphes juives se terminent toutefois par la formule de paix en hébreu. Bien entendu, les Juifs ne portent ni costume ni coiffure caractéristiques. Il ne semble pas non plus qu'ils aient exercé des activités spécifiques. Nos sources ne nous font connaître que des notables juifs, exerçant des métiers de prestige et en relation avec les souverains et les évêques, insérés dans les réseaux de clientèle administratifs et cléricaux. Des médecins juifs apparaissent dans des Vies de saints, à propos de la question des miracles. Nous savons aussi que quelques évêques ont affaire à des banquiers juifs ainsi qu'à des négociants qui les fournissent en produits de luxe, à Clermont-Ferrand par exemple. Enfin, au milieu du VIe siècle, émerge la figure d'un grand marchand, Priscus, qui fournit la cour de Chilpéric. Il frappe sa propre monnaie ayant cours dans la région de Mâcon. Il finit par être assassiné à Paris, lors d'une persécution décrétée par le roi ; son fils épouse une Juive de Marseille, dont la communauté est elle-même en relations commerciales avec des marchands d'Italie, en particulier pour le trafic d'esclaves. Cette activité doit être une des principales exercées par les Juifs de Gaule car, lorsqu'ils apparaissent pour la première fois dans un code romain, en 415, c'est pour se voir reconnaître le droit de posséder des esclaves, ce qui leur est interdit en Orient. Des textes chrétiens mentionnent aussi la présence d'esclaves orientaux dans des maisons juives, où on leur fait d'ailleurs apprendre la langue du pays. Cela suffit-il à faire du Juif de Gaule le prototype du trafiquant oriental et du manieur d'argent, dès l'Antiquité tardive ? Les historiens en doutent, qui soulignent le caractère sélectif et forcément réducteur de nos sources indirectes chrétiennes. Tout au plus témoignent-elles de circuits commerciaux assez étendus, le même marchand juif pouvant se déplacer entre le centre de la France, la Bretagne et la Belgique, tandis que le cabotage est bien attesté, avec des bateaux juifs, le long des côtes provençales et ligures. Tout souligne la bonne intégration des Juifs dans la cité. Les conflits ne surgissent qu'à l'occasion de conversions et de baptêmes : en 576, à Clermont-Ferrand, alors qu'un converti traverse la ville en vêtements blancs, au sein de la procession des catéchumènes, les Juifs jettent sur lui de l'huile rance et l'on assiste à un début d'émeute. Déjà, dans la même ville, en 535, le jour de l'Ascension, la synagogue a été détruite lors d'un mouvement populaire, pour une raison inconnue. Les synagogues ne sont d'ailleurs mentionnées par les sources chrétiennes qu'en cas d'agression ou de destruction, lors de manifestations antijuives. Compte tenu de la notoriété de certains Juifs de Gaule et de la place qu'ils ont prise auprès des rois, des préfets et des évêques, on doit supposer l'existence de puissantes communautés, mais, faute de vestiges archéologiques, nous ne savons pas à quoi ressemblaient les synagogues. Sans doute faut-il les imaginer sur le modèle de celle d'Elche, en Espagne, qui date du IVe siècle, c'est-à-dire de vastes édifices à trois nefs et à abside, inspirés, tout comme les églises, des basiliques romaines. Les résultats de cette enquête sont bien décevants, car toutes les histoires de la Gaule romaine et mérovingienne ignorent peu ou prou l'histoire du judaïsme. Alors qu'elle est bien documentée à Rome et en Espagne pour l'Antiquité, en Gaule, c'est au Moyen Age seulement que les Juifs apparaissent comme des membres importants de la cité et du monde des affaires. Les étapes et les facteurs de leur implantation restent très obscurs, mais leur intégration est d'emblée évidente. *Professeur d'histoire ancienne à l'Université de Paris-XII, Marie-Françoise Baslez est spécialiste des relations entre religions et sociétés dans le monde gréco-romain. Auteur de plusieurs études sur le judaïsme à l'époque hellénistique et romaine, elle a publié Bible et histoire (Gallimard, Folio Histoire, 2003). Repères
La politique des baptêmes forcés |
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Moyen Age |
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7 |
Lorsque Charlemagne succède à son père Pépin en 768 et devient roi des Francs, il n'y a pratiquement plus de païens dans le regnum francorum, en dehors d'unités isolées, des enclaves en général d'origine germanique. En revanche, il existe des communautés juives implantées en Occident depuis longtemps et qui, dans une certaine mesure, participent à la vie publique. Elles sont admises à des cérémonies officielles, comme le sacre du roi ou le couronnement impérial. Parmi les acclamations rituelles qui accompagnent ces célébrations, les laudes regiae, figurent d'ailleurs des formules en hébreu ou en syriaque, prononcées par des Orientaux, juifs pour la grande majorité. Nous avons des témoignages précis et datés de la présence de juifs dans la capitale Aix-la-Chapelle, à Bordeaux, Worms, Soissons, Augsbourg, et dans plusieurs villes italiennes : Pavie, Ravenne, Rome peut-être. Les mentions les plus nombreuses concernent des villes du sud-est de l'ancienne Gaule et de la vallée du Rhône : Lyon, Chalon-sur-Saône, Mâcon, Vienne, Arles et Narbonne. Dans trois cas au moins - Lyon, Mâcon, Narbonne - en dehors de la communauté citadine, les textes montrent la présence des juifs dans des terroirs agricoles, adonnés aux travaux des champs. Si pour certains lieux la mention est unique, pour d'autres, comme Lyon ou Narbonne, les textes permettent de suivre l'existence du groupe juif pendant des dizaines d'années, voire tout un siècle. Ainsi, à Lyon, les évêques qui se succèdent alors, Agobard puis Amolon, témoignent de la permanence de la communauté juive dans leur ville épiscopale. Etienne III, pape de 768 à 772, Louis le Pieux, empereur de 813 à 840, Charles le Simple, roi de France de 893 à 922, se préoccupent à des titres divers des propriétés foncières des juifs de Narbonne, dont nous voyons ainsi durer l'implantation de 770 environ jusqu'au-delà du Xe siècle. Il est assez difficile d'évaluer l'importance de ces communautés méridionales. La plus nombreuse et la plus dynamique demeure le groupe lyonnais, au point d'inquiéter l'évêque Agobard, sous le règne de Louis le Pieux. En effet, on trouve mention de fréquents contacts entre juifs et chrétiens et d'une certaine contamination religieuse, dont on ne rencontre guère d'autres traces que pour l'Espagne, où les juifs sont nombreux et bénéficient d'une relative complaisance de la part des autorités musulmanes, et peut-être aussi pour la marche d'Espagne, la Catalogne, déjà reconquise par Charlemagne ; mais là, les preuves n'abondent pas. Ces contacts sont rendus plus aisés par le fait que la nouvelle législation capitulaire ne semble pas avoir créé un droit des juifs les séparant des autres sujets de l'Empire. Le droit traditionnel juif continue, comme sous l'Empire romain, à régler les rapports intérieurs de la communauté israélite au même titre qu'une autre loi nationale et dans leurs relations avec les chrétiens les juifs ne semblent pas dans l'ensemble frappés systématiquement d'une capitis diminutio . Les rares mesures allant dans ce sens sont relatives et d'origine ecclésiastique. Elles n'ont en général pas reçu la sanction de l'autorité civile, comme le projet de « statut des juifs » qu'Amolon fera adopter au concile de Meaux-Paris (juin 845-février 846). Charlemagne établit une seule discrimination juridique. Un juif, s'il est demandeur dans un procès contre un chrétien, doit fournir un plus grand nombre de témoins que le chrétien dans la même situation. Mais Louis le Pieux adoucit l'exigence. Les seules interdictions légales ont des origines religieuses et tendent à limiter le prosélytisme juif et à en protéger leurs serviteurs chrétiens : interdiction pour les juifs de faire commerce d'esclaves chrétiens, de faire travailler leurs ouvriers chrétiens les dimanches et jours de fête. Par ailleurs, rien ne limite les activités des juifs ou leur liberté de culte. Il semble même que l'autorité leur accorde une particulière protection. Louis le Pieux décerne à des marchands juifs des lettres de protection, les exemptant de nombreux droits, sauvegardant leur vie et leurs biens et se réservant leur jugement en dernier ressort. Pour son règne, nous trouvons dans la correspondance d'Agobard, à plusieurs reprises, mention d'un officier spécial, le magister judeorum (le maître des juifs) qui opère en liaison avec les missi . Il joue plus le rôle d'un protecteur officiel des juifs que d'un commissaire aux affaires juives, chargé d'appliquer une législation d'exception. Certes, les juifs restent exclus de fait des fonctions officielles. L'ambassade d'Isaac auprès d'Haroun al-Rachid est bien trop justifiée par l'opportunité de la circonstance pour permettre d'affirmer le contraire, mais nul capitulaire n'a repris officiellement la novelle de Théodose qui excluait les juifs de tout poste public, pour éviter de leur donner juridiction sur des chrétiens. La communauté juive, régie par son droit interne, vit donc dans l'Empire carolingien sans diminution sensible de sa liberté et de sa capacité juridique, sinon qu'elle est écartée de toute fonction d'autorité. Le caractère exclusivement chrétien de l'organisation sociale explique assez cette restriction. Non ségrégés des autres sujets par la loi, les juifs, dont la tradition religieuse empreint totalement la vie, ne se séparent pas des chrétiens au siècle carolingien. S'ils continuent à recevoir des noms bibliques, la plupart ont pris l'habitude de les faire traduire en latin : Natan est devenu Donatus ; Isaac, Gaudiocus ; Zadik, Justus, etc. La grande masse porte des noms romans ou germaniques et seule la mention judaeus, hebraeus, qui suit leur nom dans les textes permet de les reconnaître. Inversement, un patronyme biblique ne désigne pas nécessairement un juif. Celui-ci ne connaît pas cette ségrégation immédiate du nom, qui met entre lui et les autres une première et souvent définitive barrière. De même, les juifs parlent la langue vulgaire, aussi bien avec les chrétiens qu'entre eux et à la synagogue même. Ils habitent dans les mêmes secteurs que les chrétiens : aucune mention du quartier juif à cette époque. Ni la législation, ni la menace d'un pogrom, ni bien sûr l'étendue des villes ne nécessite alors leur regroupement dans une enceinte autour de leur synagogue. Même silence sur leurs vêtements. Il est donc probable qu'ils doivent s'habiller comme les Francs. Dans l'allure, une seule différence notable : ils portent la barbe entière et les cheveux longs alors que les Francs se rasent généralement le menton et se coupent la chevelure. Un trait suffisant pour être remarqué, pas pour être séparé. Les juifs n'exercent pas de métiers spécialisés ou réservés. S'il existe des marchands parmi eux, tous ne le sont pas. Certains vivent de la terre et il ne semble pas du tout qu'ils aient alors le monopole du commerce des biens ou de l'argent. Leurs activités professionnelles apparaissent variées comme celles des chrétiens, ce qui est une preuve incontestable de leur intégration sociale. Les rapports conviviaux qu'ils entretiennent avec leurs voisins chrétiens en témoignent. Déjà le pape Adrien Ier constate, à la fin du VIIe siècle, qu'en Espagne d'excellents catholiques, ou du moins qui se disent tels, vivent en étroite relation avec les juifs, avec des païens, voire avec des musulmans. Bien plus, malgré l'interdiction canonique, ils se donnent leurs filles en mariage. La situation semble à peu près la même à Lyon entre 820 et 830 et a dû durer au moins jusqu'au milieu du siècle et au-delà, puisqu'après Agobard, Amolon reprend les mêmes plaintes. Juifs et chrétiens se fréquentent donc assidûment, les seconds déjeunent chez les premiers. Ils échangent des cadeaux, et il se produit une sorte de contamination religieuse du plus grand intérêt pour l'observation. Les chrétiens qui sont au service des juifs, en tant qu'ouvriers ou domestiques, sont entraînés à suivre les coutumes et les rites proprement israélites : ils observent le sabbat, mangent des viandes abattues rituellement. Leurs amis chrétiens s'associent à ces attitudes. D'excellents personnages sollicitent d'être associés à leurs prières, à leurs bénédictions. Cela suffit pour que les théologiens de l'époque les appellent judaïsants. S'ils se soumettent aux obligations du sabbat, ils ne respectent plus le dimanche et dégustent viande en carême. Les observances juives nuisent aux pratiques chrétiennes et souvent les remplacent. Les choses peuvent aller encore plus loin, car les juifs, selon le témoignage d'Agobard, ont envers le christianisme une attitude plus hostile que ces bons rapports pourraient le laisser supposer. D'après l'évêque, au début du IXe siècle, les juifs lyonnais ne respectent pas la religion de leurs serviteurs ou de leurs amis chrétiens. Ils se moquent du Christ et des chrétiens, en les affublant de l'épithète de Nazaréens. Ils vendent aux chrétiens les viandes jugées impures, soit qu'elles n'aient pas été abattues rituellement, soit qu'elles présentent quelques défauts : foie abîmé, poumon attaché au côté, soit qu'elles constituent un interdit alimentaire précis, comme le sang des animaux. Et tout cela, par dérision, ils l'appellent « bétail chrétien ». Mais à côté de ces insultes et de ces railleries, il existe chez eux, aux dires de l'évêque, un véritable prosélytisme et une ardente résistance contre toute action d'évangélisation. Malgré leur caractère minoritaire, loin de se sentir en position d'infériorité, ils estimeraient leur religion bien au-dessus de la confession chrétienne. De cette position de force qu'ils se donnent en se targuant de la protection de l'empereur, ils affirment hautement aux chrétiens que les juifs sont le seul peuple de Dieu, qu'ils observent scrupuleusement la Loi, que leur foi est plus solide que celle des chrétiens. Et leurs propos ne scandalisent pas toujours, puisque l'on voit même certains chrétiens, qu'Agobard qualifie de peu éclairés, aller assister aux instructions à la synagogue et trouver que l'on y prêche mieux qu'à l'église. La pensée juive gagne donc une certaine audience parmi les chrétiens, mais aucune conversion ne semble couronner ces efforts à Lyon même. Au contraire, nombre de conversions vont dans le sens inverse. Pourtant, la communauté juive a préparé ses défenses. Dans son sein circule une Vie travestie de Jésus - qui appartient au genre des Toledoth Yeshu, sorte de parodie de l'Evangile dont on trouve trace dès l'Antiquité chrétienne - d'où est évacué tout le caractère divin. Ainsi, grâce à ce récit, les petits israélites sont mis en garde contre l'enseignement de l'Eglise. Ce Jésus qu'on leur prêche n'est pas un inconnu plein d'attrait et de mystère : c'est un brigand qui a eu le crâne fracassé et dont la dépouille enterrée près d'un aqueduc a été emportée par une crue subite. Si quelques signes laissent déceler que la prédication chrétienne a de l'audience dans les âmes enfantines, les enfants sont envoyés au loin dans une autre communauté. Malgré ces précautions, certains se laissent séduire ; alors les israélites fidèles accablent le nouveau converti de mauvais traitements, telle cette femme juive, victime de ses anciens coreligionnaires, qui vient demander secours à l'évêque et dont Agobard signale le cas à Hilduin et à Wala. Pour autant, les conversions de juifs au christianisme ne manquent pas et Agobard en note plusieurs pour Lyon, hommes et femmes, jeunes et vieux comme adolescents et enfants, et même, ce qui pose de délicats problèmes juridiques, parmi les esclaves des deux sexes appartenant à des juifs. Les unes sont spontanées, l'attrait des cérémonies du culte chrétien auxquelles les juifs se mêlent volontiers agissant sur certaines âmes ; d'autres sont le fruit d'une action proprement missionnaire. Sur l'ordre de l'évêque, un prêtre catholique vient chaque sabbat, prêcher la Parole dans la synagogue à la communauté juive réunie. Nombre d'enfants se montrent ébranlés, tandis que la très grande masse des adultes reste sourde à la prédication. C'est alors que se situe un départ massif et clandestin de la plupart des jeunes juifs de la région vers Arles et les villes du Midi. Souvent les esclaves païens au service de maîtres juifs, qui ont appris chez leur patron la langue vulgaire, ont entendu parler de la foi et de l'Eglise, ils ont assisté aux offices. Tout cela les a touchés et ils veulent devenir chrétiens. Dans cette affaire comme dans celle du baptême des enfants, les autorités civiles font obstacle, car la communauté juive s'est plainte à la Cour, le baptême des enfants ayant des incidences familiales considérables ; celui des esclaves, des conséquences économiques graves. L'esclave devenu chrétien ne peut plus appartenir à un maître juif qui doit le rétrocéder à un propriétaire chrétien contre une indemnité fixée depuis deux siècles et qui ne correspond plus à la valeur marchande réelle de l'homme. L'intervention d'Evard, magister judaeorum, et les décisions de Louis le Pieux mettent fin aux tentatives de l'évêque, l'empereur ayant proclamé qu'aucun esclave appartenant à un maître juif ne pourrait être baptisé sans son autorisation. La communauté juive de Lyon, d'où l'affaire est partie, en conçoit une grande satisfaction et un sentiment de force que déplore Agobard. Il semble, aux dires de l'évêque, que les juifs ont alors manifesté un regain de confiance et se sont livrés avec plus d'audace encore à des pratiques illicites, notamment la vente de chrétiens aux musulmans d'Espagne. L'évêque dénonce plusieurs affaires de rapt qu'il aurait découvertes. Il rapporte que deux hommes viennent d'arriver à Lyon après s'être enfuis de Cordoue : l'un a été volé par un juif de Lyon un quart de siècle avant, alors qu'il était enfant, l'autre par un israélite d'Arles il y a six ans. D'autres enfants depuis auraient été volés, achetés, revendus par ce même juif de Lyon. Un cas semblable se serait passé dans l'année où l'évêque écrit. L'affaire rappelle étrangement les accusations de vols d'enfants dont les juifs sont poursuivis de si nombreuses fois à la fin du Moyen Age. Il est douteux que l'évêque ait inventé les accusations de toutes pièces. Mais sa bonne foi a pu être abusée : les termes de la première affaire sont pourtant très précis, les lieux et les dates d'enlèvement ont été donnés et c'est de la bouche même des victimes que l'évêque a recueilli les renseignements. Même si l'affaire est intégralement fausse, ces rumeurs dont l'évêque se fait l'écho laissent supposer que les chrétiens jugent les juifs capables de tels méfaits, et donc que les relations entre les deux communautés ne sont pas si bonnes, malgré les témoignages d'intimité et de cohabitation Certains signes nouveaux, certains événements contribuent à alourdir le climat à partir du milieu du IXe siècle. Certes, les bonnes relations continuent. On trouve encore des marchands et des prêteurs juifs à la cour d'Aix-la-Chapelle. Dhuoda dont on ne saurait soupçonner l'orthodoxie - elle est la femme d'un haut fonctionnaire impérial - leur a emprunté beaucoup d'argent. Dans son Manuel, sorte de guide de vie rédigé à l'intention de ses fils, elle leur demande de rembourser ses dettes à ses banquiers juifs. Des évêques entretiennent avec eux de bons rapports. Rothade de Soissons se sert de leur intermédiaire pour vendre des pièces d'orfèvrerie de son église ; Salomon II, évêque de Constance, écrit à son collègue Witgaire d'Augsbourg que son correspondant est estimé et aimé de tous y compris des juifs. Mais déjà des accusations sont lancées contre eux. Ils auraient livré Bordeaux aux Normands en 841 ; la même affirmation revient à propos de Barcelone en 852. Trois recueils d'annales font soupçonner fortement Sédéchias, le médecin juif de Charles le Chauve, de l'avoir fait mourir en 877, en lui administrant au lieu d'un remède, un poison mortel. Or l'archevêque de Reims, Hincmar, a rédigé lui-même la partie des Annales de saint Bertin , où cette affaire est racontée. S'il rapporte un bruit par malveillance, il est à ajouter aux autres évêques hostiles aux juifs comme Agobard, Florus, Amolon que l'on a présentés comme isolés dans leur attitude. La conversion au judaïsme du diacre palatin Bodo est généralement retenue comme le prétexte, sinon la cause, des décisions conciliaires antijuives du milieu du siècle. Bodo, originaire d'Alémanie, est un des jeunes clercs « nourris » du palais impérial. Parti en pèlerinage à Rome avec la permission du prince, il abandonne la foi chrétienne pour se convertir au judaïsme. Il semble avoir organisé son voyage à cette seule fin. Il se fait circoncire, se laisse pousser barbe et cheveux, prend le nom d'Eléazar et, oubliant toutes ses obligations cléricales, se met à porter les armes et se marie avec une jeune juive. Cette apostasie traumatise le milieu palatin qui avait bien connu Bodo adolescent et l'indispose contre les juifs de l'entourage du palais qui pourraient être à l'origine de cette conversion et auraient facilité la fuite du jeune diacre. Bodo passé en Espagne, installé à Saragosse, semble avoir incité les autorités musulmanes à procéder à la conversion forcée des chrétiens de la ville à l'islam ou au judaïsme. Il accuse le clergé catholique de mauvaises moeurs, avoue les siennes avant son entrée dans le judaïsme comme exemple probant. La situation paraît si dangereuse aux chrétiens de Saragosse qu'ils demandent à Charles le Chauve, en 847, de réclamer aux musulmans l'extradition de l'apostat devenu persécuteur. A peu près à la même époque, le concile de Meaux-Paris adopte une série de dispositions destinées à réprimer le prosélytisme juif et à éviter toute promiscuité avec les chrétiens. Reprenant la législation impériale et wisigothique, les évêques prescrivent l'interdiction pour les juifs de servir dans l'armée, d'occuper un emploi public, d'avoir des esclaves chrétiens et d'une façon générale de faire le commerce des esclaves. Ils doivent demeurer chez eux à la fin de la semaine sainte, pour éviter que leur vue n'excite la colère des chrétiens. Il leur est interdit de construire de nouvelles synagogues. Enfin, mesure particulièrement grave, la garde de leurs enfants leur serait retirée, afin de confier ceux-ci à des clercs pour les élever dans la religion chrétienne. Charles le Chauve, fidèle à l'attitude tolérante de ses prédécesseurs, refuse d'appliquer ces mesures d'exception et de les inscrire dans un capitulaire. Même si on ne retient pas comme certain le capitulaire italien de 855 prévoyant l'expulsion des juifs de la péninsule, même si on interprète comme une simple mesure économique la discrimination fiscale imposée en 877 par Charles le Chauve entre marchands juifs et chrétiens, les bonnes dispositions du clergé en particulier semblent s'être détériorées, après 850, dans les royaumes issus de l'Empire unitaire. Que le frein du pouvoir politique cesse, que l'autorité des clercs s'impose, et une législation hostile aux juifs risque d'être mise en place. Les homélies carolingiennes citent abondamment l'Ancien Testament et donnent en exemple les nobles figures de l'Histoire sainte, Abraham, Moïse, Elie. Pour expliquer et commenter la présentation de Jésus au Temple, le prédicateur identifie Marie à la Synagogue et Joseph à la Loi mosaïque. Parlant de l'usage fréquent des paraboles dans l'Evangile, il signale sans acrimonie que c'est là une façon de s'exprimer coutumière en Palestine. Mais dès qu'il s'agit de décrire les juifs contemporains du Christ et leurs rapports avec lui, le ton change. Le Seigneur est montré sans cesse en train de reprendre les juifs indociles. Il entre toujours en conflit avec eux. Leur méchanceté, leur hostilité au Christ sont mises en relief. Les prédicateurs se montrent particulièrement sévères envers les prêtres juifs qualifiés d'impies, envers les scribes et les pharisiens dont ils dénoncent les questions orgueilleuses. Même la prédication la plus populaire n'est pas exempte de cette amorce d'antisémitisme chrétien. Un recueil de quatorze homélies italiennes du milieu du IXe siècle, exprime à plusieurs reprises une antipathie contre les juifs incrédules qui persécutent le Christ et l'injurient. Cependant, le crime de déicide n'est pas attribué aux seuls juifs, mais à tous les pécheurs : « Peut-être dites-vous : ils ont fait le mal, les juifs qui ont voulu le lapider et l'ont crucifié. Sachez et croyez fermement que les chrétiens font aujourd'hui par leur vie mauvaise ce que firent alors les juifs en persécutant le Christ. Mais qu'est-ce en réalité Jésus, sinon la vérité, la paix et la justice ? Ainsi, celui qui laisse la vérité pour la tromperie, qui déchire et méprise la paix par envie, qui camoufle la justice pour un gain quelconque, ne fait rien d'autre que lapider, crucifier et tuer le Christ, puisqu'il détruit en lui-même ses propres dons. » Dans la responsabilité de la mort du Christ, le prédicateur renvoie juifs et chrétiens dos à dos. En définitive, ce qui paraît insupportable aux clercs carolingiens, c'est la résistance des juifs à la conversion, la même que celle de leurs pères face au Christ. Cette indocilité spirituelle irrite des hommes habitués à l'obéissance du plus grand nombre et explique leur antipathie à l'égard des juifs. Pour en venir à bout, ils sont décidés à mettre en oeuvre toutes les armes spirituelles de la prédication et de la prière, mais sans aller au-delà. Que conclure ? Si nous étions aussi bien renseignés sur toutes les communautés juives de l'Empire que sur celle de Lyon, nous pourrions dégager sur les rapports entre juifs et chrétiens jusqu'au Xe siècle une conclusion très valable. Pourtant il nous semble que l'importance de la communauté de Lyon et ses rapports avec les autres juiveries du Midi sont tels que nous pouvons juger de cet exemple comme d'un échantillon représentatif. Nous voyons d'abord entre les laïcs et les juifs l'existence de liens et d'amitié, et l'apparition au niveau des rites d'un syncrétisme élémentaire et pratique qui peut aboutir chez des chrétiens à la remise en question des plusieurs aspects de leur religion. Chez les juifs, en revanche, la fréquentation des églises, la familiarité avec les cérémonies du culte, peut amener à la conversion. Entre les deux communautés, pas de barrière étanche, au contraire une certaine osmose avec une frange où bien des pratiques se mélangent. A un niveau supérieur, les deux groupes s'affrontent idéologiquement pour gagner des fidèles. Si certains juifs se convertissent, il ne semble pas que l'ensemble soit très entamé. Nous sommes loin de la conversion massive de cinq cents juifs enregistrée à Clermont en 576. La tolérance du pouvoir politique, la paix publique ont seules permis alors cette sorte d'équilibre entre chrétiens et juifs là où les deux communautés coexistent, ce qu'auraient interdit le rapport réel des forces et le désir missionnaire des évêques. Mais après 850, les relations se dégradent à la suite de la conversion de Bodo. La polémique s'aigrit, les sermons se font plus hostiles sans atteindre l'appel à la violence ou à la persécution. L'affaiblissement interne de l'Empire carolingien, ses divisions après 841, sa disparition au début du Xe siècle et l'anarchie qui lui succède font céder les freins puissants à la volonté missionnaire des évêques, soucieux de fortifier l'unité chrétienne et de gommer les différences dans leur peuple. Ces dispositions d'esprit risquent de gagner progressivement les fidèles et d'entraîner à la longue des manifestations plus sérieuses d'hostilité envers les communautés juives. Dans les rapports entre juifs et chrétiens en Occident, le milieu du Xe siècle amorce un tournant. *Professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille-III, Jean Chélini préside le conseil scientifique de l'Institut de droit et d'histoire religieux qu'il a fondé. Spécialiste du christianisme médiéval, il a écrit notamment Histoire religieuse de l'Occident médiéval (Hachette Pluriel, 1991), L'Aube du Moyen Age, naissance de la chrétienté médiévale (Picard, 1991). Comprendre
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Moyen Age |
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A partir du XIe siècle, la situation des juifs dans la chrétienté occidentale se dégrade rapidement pour aboutir à une politique de ségrégation, d'extorsion financière, enfin d'expulsion. A la cohabitation relativement paisible qui règne jusqu'à la fin du Xe siècle, succèdent des siècles d'affrontements et de persécutions. Les communautés juives dans le royaume de France perdent le statut privilégié que leur avaient garanti les souverains carolingiens, pour devenir victimes des exactions royales et des poursuites ecclésiastiques. Pourquoi la première croisade est-elle accompagnée par une explosion d'antisémitisme dans l'Europe entière ? Les causes en sont multiples et complexes. Malgré les bonnes relations entre les deux communautés, la majorité chrétienne considère les juifs comme différents d'elle-même et comme ne participant pas à cette grande économie du salut dont la préoccupation tenaille si fort les âmes au XIe siècle et des siècles suivants. Or les frères de ces étrangers dans la cité, les juifs d'Orient, passent pour aider les Turcs seldjoukides en Terre sainte à persécuter les chrétiens. Dans le vaste mouvement de la croisade, il n'y a donc pas de place pour les juifs. Comment d'ailleurs auraient-ils pu contribuer à libérer le tombeau d'un homme dont ils n'ont pas reconnu la divinité ? Car la chrétienté du XIe siècle est animée de profonds élans de pénitence et d'autopurification. Cet état de l'opinion déclenche un processus qui jette les foules chrétiennes contre les juifs, avant le départ pour la Terre sainte, à la fois pour se venger de ceux qui ont contribué à la mort du Christ, et qui continuent à aider les persécuteurs du nom chrétien, et pour se purifier d'avoir toléré cette présence étrangère. Les premiers pogroms éclatent en Rhénanie et des accès de violence ne cessent plus de se manifester au cours de la période. Dans le même temps, la polémique antijuive se développe, tandis que des mesures légales de discrimination sont progressivement mises en place. Dans son étude, L'antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes , Jules Isaac distinguait entre « l'enseignement du mépris » et « le système d'avilissement », pour caractériser les deux méthodes utilisées contre les juifs dans la chrétienté médiévale. Les thèmes du judaïsme dégénéré à la naissance du Christ, du peuple juif incapable de comprendre le sens spirituel de l'Ecriture, mais surtout l'accusation portée contre le peuple déicide, et pour cela repoussé de l'univers entier, étaient déjà courants chez les Pères. Ils sont repris et développés par les clercs et dans les mentalités populaires. Malgré cette détérioration de la situation des communautés, la culture juive se développe et s'affirme, les échos de cette reprise parviennent jusqu'en France. Les séfarades d'Espagne jouissent d'une relative liberté, pratiquent leur culte, vivent selon leur loi et occupent les postes importants dans le gouvernement et la société. Dans ces cercles juifs riches et cultivés d'Espagne, de Catalogne et du Midi de la France, naît le mouvement cabaliste. Il affirme que l'étude permet de parvenir à la connaissance de Dieu. Le cabaliste s'appuie sur la spéculation pour mener sa vie en conformité avec Dieu et parvenir à l'union mystique avec lui. Thomas d'Aquin prend la peine de réfuter un traité, Source de vie de Salomon ibn Gabirol, dont le nom latinisé est Avicebron. A Gérone, où enseigne Ezra ben Salomon (1160-1238), et à Beaucaire se développent des écoles de cabalistes. Certains maîtres célèbres, comme Abraham Samuel Aboulafia, parcourent l'Espagne, le Midi de la France, l'Italie, se comportant en prophètes et fondant des communautés. Un autre courant de la pensée juive se développe en milieu chrétien de Rhénanie et en Champagne, qu'on appelle ashkénaze. Marqué par l'influence germanique, il rayonne bientôt sur toute l'Europe de l'Est. Les ashkénazes parlent la langue du pays où ils se trouvent : Martin de Troyes compose des ballades en français, Süsskind von Trimberg appartient aux Minnesänger, les troubadours allemands séfarades et ashkénazes communiquant entre eux malgré des différences de rites et un usage de l'hébreu assez différencié. A partir de 1095, la persécution s'abat sur ces juifs allemands, et des pogroms éclatent dans la vallée du Rhin. Ils se tournent alors vers une forme de piétisme, exaltant l'amour du prochain, le service de Dieu et la soumission totale à sa volonté. Le hassidisme, à la fois ascétique et charitable - Juda le Hassid de Worms passe pour le saint François du judaïsme - prêche la sérénité devant les contraintes du monde et aide les communautés à supporter les insultes, les injustices qui pleuvent sur les juifs depuis la fin du XIe siècle. Du XIIe au XIVe siècle, l'Eglise pose les bases canoniques d'une marginalisation des communautés juives pour les isoler de la chrétienté. Les souverains, pour leur part, prennent des mesures d'exclusion qui vont aboutir à l'expulsion des juifs du royaume, après leur avoir fait subir vexation et spoliation. Le quatrième concile du Latran, convoqué par le pape Innocent III en 1215, marque l'apogée de la puissance pontificale et adopte une série de mesures de grande importance tant sur le plan doctrinal que disciplinaire : condamnation du catharisme, définition de la transsubstantiation, obligation de se confesser une fois par an et de communier à Pâques (canon 21). Trois canons concernent les juifs : le canon 62 leur interdit l'usure et exige le remboursement des intérêts excessifs. Jusqu'à ce que le dédommagement ait été versé, il est interdit aux chrétiens de faire commerce avec eux. En fait, le texte a une portée plus générale : il frappe les usuriers juifs mais aussi chrétiens. Il n'indique pas pour les juifs l'interdiction de commercer ni de façon explicite de prêter de l'argent. Le canon 68 impose aux juifs comme aux Sarrasins - il y avait des esclaves musulmans - d'être habillés différemment des chrétiens « pour éviter les mariages ou les relations entre chrétiens et eux ». Le canon suivant rappelle l'interdiction faite aux juifs de remplir un emploi public leur conférant un pouvoir sur les chrétiens, ce qui était déjà le cas pour les païens. Enfin, le canon 70 prévoit que les juifs baptisés doivent abandonner leurs anciens rites. Les évêques devront y veiller et au besoin les contraindre à observer les pratiques chrétiennes. Mais aucune sanction n'est prise en cas de manquement. Somme toute, ces textes ne font que rappeler des mesures conciliaires antérieures souvent mal respectées, mais aucun châtiment n'est prescrit. Le pouvoir politique ira beaucoup plus loin. Dès le XIIe siècle, un peu partout en France comme dans le reste de l'Europe, apparaît l'obligation pour les juifs de porter un vêtement ou un signe repérable. Peu à peu, l'habitude prise par les juifs de se regrouper dans un quartier de la ville par commodité et pour se protéger des vexations des chrétiens, devient une obligation. Au XIIIe siècle, Saint Louis et surtout son petit-fils, Philippe le Bel, prennent des mesures administratives et financières inspirées autant par des préoccupations religieuses que par des nécessités d'argent. Philippe le Bel en particulier pratiquera une véritable politique d'extorsion, plus proche du racket que de la fiscalité ordinaire d'un Etat souverain. Au XIIIe siècle en France, les juifs sont nombreux. Jacques Le Goff, reprenant les études de Gérard Nahon, estime qu'il y aurait entre 50 000 et 100 000 juifs dans le royaume de France sous le règne de Saint Louis, autour de 5 000 à Paris. Cette population importante ne relève pas des évêques mais directement de la responsabilité du roi qui la réclame. Celui-ci doit la régir, la protéger, la surveiller et punir ses manquements. Saint Louis considère que le judaïsme, à la différence du paganisme et de l'islam, est une vraie religion dont le christianisme est sorti. Mais le refus de reconnaître Jésus comme le Messie, fils de Dieu, l'a disqualifiée. Ces deux vérités contradictoires lui posent problème. A la suite de son grand-père Philippe Auguste, il considère les juifs comme des serfs perpétuels qui appartiennent au roi ou à des seigneurs. Déjà en 1206, Philippe Auguste avait limité le taux d'intérêt que pouvaient prendre les prêteurs juifs du domaine royal sur leurs clients chrétiens à deux deniers par livre et par semaine, c'est-à-dire une « usure » à 43,3 % par an. Louis VIII, par une ordonnance de 1223, avait décidé la remise des intérêts dus aux créanciers juifs et le remboursement dans un délai de trois ans des sommes empruntées. Donc, les juifs perdent leur bénéfice et sont écartés du marché supérieur du crédit qui se pratique sur gage foncier. Désormais, les juifs ne peuvent que consentir les crédits à la consommation sur des montants faibles de l'ordre de 10 livres, soit cent sous. Ils demeurent des petits prêteurs pour les petites gens, vite dénoncés comme des usuriers. Les premières dispositions sont prises pendant la minorité de Louis, par l'ordonnance de Melun, en 1230. Il est interdit aux juifs d'emprunter, leurs débiteurs doivent les rembourser en trois fois lors des trois Toussaint à venir, et le prêteur juif ne doit rien recouvrer au-delà du capital prêté. Une ordonnance de 1234 remet aux débiteurs chrétiens le tiers de leur dette auprès des juifs qui ne pourront les faire saisir en cas de non-paiement. Les gages doivent être déclarés devant des témoins dignes de foi. La grande ordonnance de 1254 interdit aux juifs toute forme de prêt et les invite à travailler de leurs mains. Même si les ordonnances, pour des raisons pratiques, ne sont pas appliquées à la lettre, désormais les juifs sont exclus des métiers d'argent, ce qui déstabilise gravement l'équilibre économique des communautés et perturbe l'économie générale du royaume. Deux mesures frappent le patrimoine religieux et culturel des juifs et leur dignité personnelle. Peu à peu, le Talmud, compilation des commentaires de la Bible, s'était imposé comme référence équivalente à la Bible, dans l'esprit des juifs du Moyen Age. La diffusion de nouvelles versions du Talmud, jugées plus agressives envers le christianisme, incite un juif converti, Nicolas Donin de La Rochelle, à dénoncer les dangers du texte. En 1239, il fait parvenir une liste de charges au pape Grégoire IX, qui demande alors à tous les princes chrétiens de confisquer les exemplaires du Talmud et d'ouvrir une enquête sur son contenu. A l'issue d'une controverse en forme de procès qui oppose Nicolas Donin à des rabbins, le Talmud est condamné à être brûlé : vingt-deux charretées de manuscrits sont livrées aux flammes sur la place publique à Paris en 1242. D'autres autodafés se répètent en 1244 et les années suivantes. Ces destructions sont efficaces, puisqu'on ne trouve plus aujourd'hui qu'un seul Talmud médiéval en France ! Saint Louis, à la fin de son règne met en oeuvre l'application du canon 68 de Latran IV ordonnant que les juifs soient revêtus d'un habit différent des chrétiens afin d'être reconnus et d'éviter les confusions, notamment des rencontres entre hommes et femmes, et il impose à chaque juif des deux sexes le port d'un insigne : « Une roue de feutre ou de drap écarlate, cousue sur la partie supérieure du vêtement, sur la poitrine et dans le dos, qui les fasse connaître, que la largeur de la roue soit de quatre doigts et que la concavité contienne une paumée » (ordonnance de 1269). L'omission de ce signe entraîne pour le juif une amende de dix livres. Enfin, le roi développe un effort de conversion, renforçant l'enseignement missionnaire par l'octroi de plusieurs livres aux familles de juifs convertis. De cette politique, on ne saurait exonérer Saint Louis. Mais le roi appartient à une société qui ignore la tolérance et voit dans la religion chrétienne le ciment de son unité. Il suit la voie de ses prédécesseurs, aggrave les exclusions économiques contre les juifs, procède même à des captiones, c'est-à-dire des confiscations arbitraires de biens et d'immeubles pour financer la croisade ou d'autres entreprises. Mais il modère l'application des mesures prescrites parce que, malgré son hostilité religieuse envers les juifs, il se considère comme leur maître et leur protecteur puisqu'ils sont « ses » juifs en dehors des garanties de la société chrétienne, sans être des païens ou des infidèles. Ainsi, il fait poursuivre et punir les auteurs d'une « tuerie de juifs », provoquée par une échauffourée populaire en Anjou et en Poitou vers 1235, et il attend la fin de son règne pour céder aux pressions de son entourage, notamment des moines mendiants, pour imposer aux juifs le port de la rouelle. Aucune mesure royale de coercition n'a néanmoins contraint les juifs à demeurer dans un seul et même quartier. S'ils se sont regroupés autour de la synagogue et des installations communautaires, c'est par commodité, mais des familles juives habitent ailleurs dans les quartiers chrétiens comme l'a montré Robert Anchel. Du XIe au XVe siècle, il n'y pas de ghetto dans le royaume, seulement des amorces de quartiers spécifiques. Le petit-fils de Saint Louis, Philippe le Bel, malgré son désir de ressembler à son vénéré grand-père, se montre plus cupide et plus brutal. Certes le roi est intelligent, pieux, soucieux de perfection morale, mais raide et imbu de lui-même au point de manquer d'humanité dans sa conduite personnelle et dans sa politique de souverain. Avec une sévérité extrême, il défend la foi chrétienne, la morale, l'autorité royale, en dénaturant les idéaux défendus, par l'emploi de la violence, de la dissimulation et du mensonge. Saint Louis s'était efforcé de faire triompher la raison du coeur ; Philippe le Bel instaure en loi suprême la raison d'Etat, dans ses démêlés avec Boniface VIII, le monnayage public, le châtiment de ses belles-filles, le procès des Templiers. Envers les juifs, il fait preuve de la même duplicité. Lors de son avènement en 1285, les juifs lui ont versé 25 000 livres de contribution gratuite. Le fisc royal leur impose une taxe sur le port de la rouelle. Désormais, les juifs doivent l'acheter aux agents du Trésor qui ainsi percevront pour l'année fiscale 1299-1300, plus de 20 000 livres. Le Poitou et la Saintonge deviennent un laboratoire pour tester les nouvelles mesures imaginées par les agents royaux. Mais le rendement se tarit, en Languedoc notamment, car les ressources des juifs s'amenuisent. C'est dans ce contexte de pression fiscale extrême que le roi approuve une mesure radicale. En 1306, l'expulsion du royaume est promulguée contre les juifs et la confiscation de leurs biens, sauf s'ils se convertissent. On estime que la très grande majorité d'entre eux s'exile, environ 100 000, réfugiés dans les terres d'Empire, le Hainaut, la Lorraine, la Franche-Comté, l'Alsace et surtout dans toute la Provence, qui n'appartient pas encore à la France. Le comte de Provence a accordé aux juifs une constitution très libérale le 20 août 1306, un mois à peine après l'ordonnance royale d'expulsion. De même, les juifs trouvent refuge au-delà des Pyrénées, à Gérone, Barcelone et dans les plus hautes vallées de Catalogne. Les habitants de ces régions désignent les réfugiés sous le nom de Tzarfati. Les gens du roi saisissent leurs propriétés, maisons, biens meubles et créances. Aucune comptabilité globale ne peut être établie sur le produit de la vente de ces confiscations, mais nous savons par la documentation conservée localement que des sommes importantes sont ainsi collectées, près de 5 000 livres à Narbonne, plus de 75 000 pour la seule série de Toulouse. Dépouillés, chassés, les juifs sont désormais absents du royaume. Mais ils restent nombreux aux frontières, espérant un retour dans ce pays dont ils ont été les mal-aimés, mais auquel ils restent attachés. Les successeurs de Philippe le Bel abrogent temporairement la mesure d'expulsion, non par souci de justice et d'humanité, inconcevables dans l'esprit de ces souverains capétiens attachés au monopole religieux, politique et social du christianisme, mais pour retrouver leur « poule aux oeufs d'or ». Avec un certain cynisme, les souverains feront alterner les menaces de bannissement et l'extorsion de véritables rançons. En 1315, Louis X le Hutin autorise les juifs à revenir pour douze ans, moyennant un droit de rentrée global exorbitant, qui ne les dispense pas des taxes annuelles et autres prélèvements traditionnels. Tous ne reviendront pas. En 1321, Charles IV le Bel, sous le prétexte de crimes nullement prouvés, l'empoisonnement des puits, leur impose une amende de 150 000 livres et les bannit de nouveau en 1322 ; leur expulsion s'achève en août 1323. Les Valois qui succèdent aux Capétiens directs adoptent les mêmes pratiques. Pour acquitter la rançon de Jean le Bon, prisonnier des Anglais après la déroute de Poitiers en 1356, le régent, futur Charles V, négocie un retour temporaire des juifs, pour un délai de vingt ans, moyennant une forte contribution par famille. Seuls les plus riches reviennent. Le délai sera prolongé de dix ans en 1364, de dix ans en 1374. En 1394, les trente-six années de séjour accordées aux juifs sont sur le point d'expirer, Charles VI n'autorise pas une nouvelle prolongation. Les juifs repartent dans l'hiver 1395 et regagnent leurs refuges en Provence, en Espagne, en Dauphiné - bien que rattaché à la couronne depuis 1349 -, dans la campagne d'Alsace. Mais les villes leur sont interdites depuis la grande épidémie de 1348, car ils ont été accusés d'avoir « semé » la peste. En 1481, la Provence est incorporée au royaume de France, mais dès l'année suivante leurs privilèges de séjour et leurs franchises sont confirmés, alors que plus aucun juif n'est toléré dans le royaume depuis 1394. Cependant, des désordres éclatent dans la soixantaine de localités où ils résident et les conseils de ville demandent leur expulsion. Elle est ordonnée dès 1498 et achevée en 1501. Officiellement, dans le royaume, il n'y a plus de juifs. Ils restent nombreux à la périphérie et en Anjou, dans le Comtat devenu terre pontificale, où le pape les protège. Tout ceci n'exclut pas qu'à titre individuel des juifs fortunés ou utiles à la Couronne soient acceptés dans le royaume, mais ces rares exceptions ne font que confirmer la règle commune d'exclusion. Les souverains capétiens, s'ils ont toléré les juifs sur leurs terres, les ont tenus en tutelle, et s'ils n'ont pas partagé les frayeurs et les exactions populaires à leur égard, les ont considérés comme taillables. Après les avoir dépouillés, ils les ont expulsés. Dans la mesure où les juifs sont considérés comme les propriétés (mancipia) du roi ou des seigneurs, qu'ils sont étrangers à la chrétienté, les sujets ne voient rien de répréhensible dans la conduite de leur souverain. D'ailleurs, ils sont encore plus hostiles aux juifs, prêts à croire aux pires accusations formulées contre eux, plus fallacieuses les unes que les autres. Les juifs ne bénéficient dans l'opinion d'aucune espèce de considération et ne trouvent guère de défenseurs dans la société française de l'époque. Ils ont donc été exclus de la France, après avoir été honteusement exploités. Honnis et méprisés, dépouillés de leurs maisons et de leurs biens, ils n'ont laissé que de pauvres traces dans notre histoire. La toponymie seule a conservé quelques vestiges de leur présence, sans qu'on puisse les dater précisément. S'ils les avaient chassés de leur terre, les chrétiens ne leur réservaient pas un meilleur sort dans l'au-delà. L'abbesse Herrade de Landsberg, dans son Jardin des délices (Hortus deliciarum) composé vers 1175, attribue aux juifs le premier chaudron de l'enfer. Il faut souligner que les musulmans ne leur offrent pas un sort plus enviable : la persécution se déchaîne à plusieurs reprises contre eux en terre d'Islam. Au mieux les musulmans, tout en leur laissant la liberté de culte et en les employant, les considérèrent-ils toujours comme un groupe à part soumis et dépendant. La papauté seule leur accorde dans ses Etats une position supportable, que la Contre-Réforme viendra compromettre à la fin du XVIe siècle. Comprendre
La dérision antijuive dans l'iconographie chrétienne
En complément
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Au XVIe siècle, l'Alsace compte, en tout et pour tout, entre 100 et 120 familles juives, dont 17 à Bergheim - la communauté la plus importante - et une soixantaine pour le comté de Hanau-Lichtenberg, la préfecture de Haguenau (40 villages) et les terres de la Noblesse immédiate. En Lorraine, ils ne sont guère plus nombreux. D'abord admis à Metz, devenue française en 1552, leur nombre est limité à huit ménages par Henri III. Le roi les considère utiles à la garnison comme prêteurs d'argent, mais il les confine dans cette unique fonction. Leurs privilèges sont confirmés par Henri IV en 1605 et Louis XIII en 1632. Leur nombre passe de 376 personnes en 1637, à 675 en 1674 et 2 000 en 1717. Le statut des juifs dans le Saint Empire germanique - auquel sont rattachées ces deux provinces jusqu'au XVIIe siècle - est bien défini : ils sont Kammerknechte , serfs de la Chambre impériale, ce qui leur dénie toute capacité civile et politique. Les princes et villes libres ont obtenu le droit régalien de les recevoir et de les congédier. Dans Strasbourg, les juifs ne sont plus admis, depuis 1388, à résider dans les murs ni à y passer la nuit. Mais ils peuvent s'y rendre pour pratiquer des activités commerciales, dont celui du gros bétail et des chevaux. Dans la principauté de l'évêque de Strasbourg (sud de l'actuel département du Bas-Rhin), les règlements deviennent plus restrictifs après 1530. Dans le comté de Hanau-Lichtenberg, leur statut est plus libéral, tout comme dans les villages de la préfecture de Haguenau. En Haute-Alsace, après une longue période de chicanes, les juifs sont expulsés des territoires des Habsbourg en 1574. Durant la première moitié du XVIe siècle, le judaïsme alsacien est dominé par la personnalité de Josselmann de Rosheim (vers 1478-vers 1554), syndic général des juifs du Saint Empire. Il a passé la majeure partie de son existence à intercéder auprès de Maximilien Ier puis de Charles Quint, le plus souvent avec succès, pour défendre la cause de ses coreligionnaires. En Alsace, il a ainsi obtenu leur retour à Obernai et l'annulation de leur expulsion de Kaysersberg (1520), puis de toute l'Alsace en 1528. Après l'annexion à la France - commencée en 1648 par le traité de Westphalie et achevée par la prise de Strasbourg en 1681 -, la situation des juifs tend à s'améliorer grâce à une relative bienveillance des intendants d'Alsace. En 1674, l'un d'eux, La Grange, accorde aux juifs d'Alsace les mêmes privilèges qu'à ceux de Metz, qui s'étaient imposés comme des fournisseurs aux armées. Ces intendants font respecter les privilèges et appliquent largement les ordonnances. Dans les seigneuries et les villes « réunies » à la France en 1680-1682, qui conservent leur administration spécifique jusqu'en 1789, se juxtaposent deux traditions : les princes accueillent volontiers les juifs, perçus comme une source de profit, alors que les villes, craignant une concurrence commerciale, leur interdisent le droit de s'établir. Au cours du XVIIIe siècle, villes et princes défendent pied à pied leur législation. Celle de la régence de Saverne, où la bureaucratie est tatillonne, est malgré tout suffisamment libérale pour que des juifs d'autres territoires réclament un alignement de leur législation sur les statuts épiscopaux. Entre autres, l'extension du droit de résidence, la suppression des discriminations économiques et des taxes infamantes. Des lettres patentes de 1784 concernent surtout quatre points. Un premier point est restrictif : l'interdiction d'admettre des juifs étrangers. Les trois autres lettres sont plus libérales. Les activités économiques sont sensiblement élargies et des syndics assurent les compétences financières des communautés. Enfin, la déclaration des actes d'état civil est rendue obligatoire. Mais ces textes ne suscitent guère d'enthousiasme et ne provoquent que peu de changements. Pour le reste, la réglementation demeure contraignante : consentement du seigneur pour la célébration des mariages, interdiction du mariage et des relations sexuelles avec des chrétiens sous peine de sanctions, droit de propriété limité à l'habitation, exclusion des corporations, limitation des activités de commerce, exclusion des professions de paysan, avocat et médecin, sauf à Metz. En Alsace, seule la profession de chirurgien leur reste ouverte - le premier juif à s'inscrire à l'université de Strasbourg est Abraham Baruch, qui se destine à la médecine en 1788. A cette réglementation s'ajoute une fiscalité très variable. Les juifs sont soumis comme les autres habitants à deux types d'impôts, royaux et seigneuriaux. Les premiers consistent dans le droit de protection, le péage corporel et la capitation. Leur recouvrement provoque pendant tout le XVIIIe siècle d'incessantes querelles portant sur le mode de calcul (l'assiette) et la suspicion à l'égard des collecteurs. Les impôts seigneuriaux sont longtemps arbitraires. Il s'agit des droits de réception, de protection seigneuriale, de diverses taxes locales et de la participation aux dépenses communales. Dans chaque communauté les contribuables élisent un préposé, supervisé au niveau régional par deux préposés généraux, auxquels il faut ajouter un préposé par seigneurie, chargé de dresser les rôles de répartition des impôts et des taxes par communautés. Il s'agit toujours de notables influents, en relation avec les autorités provinciales. Durant la période française, la population juive augmente dans les campagnes. En 1650, elle est estimée entre 300 et 400 familles, soit de 1 500 à 2000 personnes. Entre 1689 et 1716, le nombre des familles passe de 587 à 1 348, soit environ 6 800 personnes. Une progression due autant à un fort taux de natalité qu'à une immigration d'Europe centrale. Ce phénomène se poursuit durant tout le XVIIIe siècle, qui voit tripler les chiffres, pour atteindre 20 000. Cette population est répartie pour les trois quarts en Basse-Alsace (76 % en 1689, 74 % en 1784), dans 129 localités, et en Haute-Alsace dans 54 localités. Ces dernières sont massivement regroupées autour des villes à résidence interdite et dans le Sundgau, le long de la frontière suisse. En Basse-Alsace, le peuplement est éparpillé en une multitude de petites communes rurales. Avec 473 personnes, la plus importante communauté est, en 1784, celle de Bischheim : à elle seule, elle constitue la moitié de la population du village. Celui-ci est situé à 4 km de Strasbourg, où la plupart des juifs se rendent pour leurs affaires, souvent pour le compte du très riche fournisseur aux armées Cerf Berr de Medelsheim. Les autres communautés les plus importantes sont celles de Wintzenheim aux portes de Colmar (430), de Hegenheim près de Bâle (409), de Bergheim (327), de Mutzig (304), de Marmoutier (299) et de Westhoffen (282). En fait, les juifs se groupent souvent dans les localités proches des villes ou le long des routes. Parmi les bourgades dans lesquelles ils se développent, celle de Rosheim, où la communauté, grâce aux Netter, est très dynamique. Sur le plan territorial, on trouve les juifs aussi bien dans des seigneuries catholiques (évêché de Strasbourg) que protestantes (comté de Hanau-Lichtenberg). Dans ce dernier, ils représentent près de 1700 personnes réparties dans 22 agglomérations (une sur cinq) et constituent 2,6 % de la population totale en 1784, mais plus de 10 % dans six localités, en particulier dans la capitale Bouxwiller avec 13,81 %, à Westhoffen (13,82 %), à Ingwiller (12,8 %), à Wolfisheim (12,62 %) et à Balbronn (20,33 %). Il s'agit surtout de chefs-lieux de bailliage où se trouvent les foires et marchés, et les greffiers pour l'enregistrement des transactions. Au nord de Haguenau, dans l'Outre-Forêt aussi, leur population dépasse les 10 % dans certaines localités (12 % à Niederbronn, 13 % à Soultz, 15 % à Niederroedern). En Lorraine, la population juive est stabilisée autour de 2 000 personnes à Metz au XVIIIe siècle, alors qu'elle progresse sensiblement dans le pays messin et la partie germanophone de l'évêché dans une cinquantaine de localités. Dans le duché de Lorraine, un édit de 1721 chasse les juifs nouvellement installés : seuls sont tolérés 73 ménages, répartis dans 24 localités du duché, presque toutes en secteur germanophone. Du moins ceux-ci obtiennent-ils le droit de circuler librement. Leur situation s'améliore sous le règne du roi Stanislas et leur nombre progresse pour atteindre 500 familles en 1789, soit environ 3 000 personnes, dont près de 20 % installés à Nancy. La communauté de Metz connaît d'ailleurs un grand rayonnement cultuel : dès 1595 elle emploie trois rabbins et, au XVIIIe siècle, son école talmudique est renommée. En Alsace, les premières mentions du rabbinat ne datent que du XVIe siècle : elles concernent l'évêché de Strasbourg, la préfecture de Haguenau, le comté de Hanau-Lichtenberg, la seigneurie des Ribeaupierre et les terres de la Noblesse immédiate. Louis XIV crée, en 1681, un rabbinat d'Alsace, puis un second pour la préfecture de Haguenau, tandis que les princes possessionnés parviennent à garder leur droit de nomination des rabbins. Pourtant, les conflits de juridiction se multiplient au XVIIIe siècle. A la veille de 1789, on compte cinq rabbinats officiels, alors que ceux élus par les communautés rurales ne sont pas reconnus. Les cinq rabbins sont établis à Haguenau pour la préfecture, à Mutzig pour l'évêché de Strasbourg, à Niedernai pour les possessions de la noblesse, à Bouxwiller pour le Hanau-Lichtenberg et à Ribeauvillé pour la Haute-Alsace. Ils exercent dans leur communauté les fonctions de notaire (contrats de mariage, testaments et inventaires) et de juge pour l'observance des lois, des affaires de divorce et de serments. Ils sont les directeurs du culte et peuvent prononcer des sanctions financières et la mise au ban. L'instruction primaire, supervisée par les cinq rabbins, est bien développée en 1784, avec 116 maîtres d'école et 65 précepteurs. Au XVIe siècle, il ne subsiste en Alsace que deux synagogues, à Bergheim et à Haguenau. Ailleurs, la construction de véritables synagogues, même modestes, est fréquemment refusée. Trois d'entre elles, à Wintzenheim, à Biesheim et Hagenthal, sont même détruites en 1721, en Haute-Alsace, par ordre du Conseil souverain. A la veille de la Révolution, on compte 53 établissements religieux, dont trois ont une existence légale. Dans le comté de Hanau-Lichtenberg, il existe également quatre synagogues. Celle de Pfaffenhoffen, inaugurée en 1791, est la seule qui nous soit restée. Ailleurs, les communautés sont simplement autorisées à installer un oratoire dans une maison privée. En Lorraine, plusieurs synagogues sont construites au XVIIIe siècle. Celle de Metz, édifiée au début du XVIIe siècle, est agrandie en 1690, puis en 1745. Les premiers cimetières datés ne remontent pas au-delà du XVe siècle. Les plus anciens sont ceux de Jungholtz et d'Ettendorf. Ils deviennent plus nombreux au XVIIe siècle, avant que, vers 1789, presque chaque communauté crée son propre cimetière. Dans le comté de Hanau-Lichtenberg, il y en a trois importants, à Ettendorf, à Neuwiller-lès-Saverne et à Westhoffen. Les pierres tombales les plus anciennes ne remontent pas avant 1600. En Lorraine, les cimetières demeurent assez rares. En raison d'une législation très restrictive, les professions autorisées aux juifs sont très réduites. Ils ne peuvent être ni cultivateurs ni maîtres artisans ; ils sont privés de la possibilité d'acquérir un diplôme ; ils ne peuvent acheter ni terres de culture ni immeubles autres que leur propre habitation. Leur principale activité est le prêt. Alors que le taux légal est de 5 %, l'Assemblée des villes du Rhin à Mayence leur a accordé, en 1258, 2 Pfennig par Pfund (livre) empruntée et par semaine, soit un taux annuel de 43,33 %, ramené à 21,6 % par l'empereur Charles IV en 1348. C'est le Judenzins pratiqué en Alsace jusqu'au XVIIe siècle. Dans le Sundgau, la crise économique de 1771 provoque un fort appauvrissement et une psychose de l'usure. Celle-ci se traduit en 1778 par une gigantesque machination contre les juifs et les coupables sont lourdement condamnés par le Conseil souverain en 1781. Néanmoins, la haine du juif subsiste dans le Sundgau, où ont lieu des émeutes contre cette communauté en 1789. Les études récentes de Jean Daltroff et Roland Marx ont montré que les obligations détenues par les prêteurs juifs ne constituent qu'une faible partie du total, de 23,73 % en 1736, à 13,87 % en 1781. Ce recul se traduit par une baisse régulière du montant des crédits et la réduction de leur durée, ce qui s'explique par l'appauvrissement des créanciers. Ce crédit est orienté vers le monde rural du Kochersberg et du vignoble de la Basse-Alsace. Les emprunteurs sont principalement des laboureurs, des vignerons, des artisans, des bourgeois et des journaliers. Ce résultat est confirmé par l'Enregistrement de Strasbourg en 1791 : les juifs ne détiennent que 18 % des obligations, les prêts ne représentent que 13 % du total, tandis que les hypothèques ne dépassent pas 10 % du capital foncier. Leur autre activité est le commerce. Leur image traditionnelle est celle du colporteur. La friperie et la brocante ont été longtemps leur exclusivité, en particulier pour les vêtements et les peaux. Ils animent les marchés hebdomadaires de denrées agricoles et de produits artisanaux. Mais, devant l'opposition des corporations, peu nombreux sont ceux qui obtiennent l'autorisation d'ouvrir une boutique. Cependant, en raison de l'abattage rituel, ils ont leurs propres bouchers, qui échappent au système corporatif. D'autres sont marchands de grains, de fourrages, de vin et d'orfèvrerie. Les juifs les plus riches obtiennent pratiquement le monopole de la vente du fer et du sel en Lorraine, de la seconde moitié du XVIIe siècle à 1789, ainsi que de la collecte d'une partie des impôts seigneuriaux indirects, notamment sur la vente de viande et de vin. Surtout, ils sont devenus un rouage dans l'économie rurale et l'approvisionnement des armées. Ils assurent le commerce des bestiaux auprès des agriculteurs et mais aussi celui des grains en cas de disette, comme en 1698 quand ils permettent aux Messins d'échapper à la pénurie. Ils détiennent encore un véritable monopole sur les ventes des chevaux, ceux de la remonte de la cavalerie en particulier. Une minorité dynamique se lance aussi dans la fructueuse carrière de munitionnaires. A Metz, les juifs sont la providence des intendants pour ces fournitures aux armées. Ils sont qualifiés de « très obéissants sujets de Sa Majesté ». Les cours seigneuriales recourent enfin à leurs services comme agents d'affaires. Pourtant de nombreux témoignages attestent de la pauvreté d'une population majoritairement privée de moyens d'existence. En 1784, 10 % d'entre eux vivent de la charité. A Sélestat, à la fin du XVIIIe siècle, les trois quarts ont « juste de quoi ne pas mourir de faim ». Cela explique la place tenue par l'assistance dans les communautés et, à Metz, la présence d'un médecin et d'un hôpital, alors qu'en Alsace seuls les chirurgiens sont autorisés. A l'inverse, il émerge une caste d'hommes d'affaires, dans le Hanau-Lichtenberg. Ils y gèrent des sommes considérables pour le compte des landgraves de Hesse-Darmstadt et servent de relais avec les banquiers de Strasbourg, de Francfort, de Berlin et de Paris. C'est le cas des Weyl de Westhoffen, des Lippmann et des Reichshoffer de Bouxwiller. On peut citer aussi Moyse Blien, préposé général de la Nation juive en Alsace et munitionnaire général, et les deux branches des Netter. La première, celle de Rosheim fournit deux préposés : Lehmann (1709-1792), préposé général de la Nation juive en Alsace qui obtient à Versailles la cassation d'un jugement du Conseil souverain d'Alsace, et Seligmann Simon (1740-1809), directeur de l'école rabbinique de Mannheim et auteur de La Haggada de Rosheim (1779). La branche de Bouxwiller compte deux banquiers, munitionnaires et fermiers du sel, Hirtzel et son fils Raphaël. Le personnage emblématique est Cerf Berr de Medelsheim (1726-1793), négociant en fourrages et munitionnaire. Son entreprise s'étend sur l'Alsace, la Lorraine et même la Bourgogne. A la tête d'une fortune considérable, il donne des structures solides au judaïsme alsacien, crée des écoles, des hospices et des synagogues. Il est le premier à obtenir, en 1767, l'autorisation de résider à Strasbourg, avec sa famille et ses secrétaires. Il est un des principaux acteurs de l'émancipation civile et politique de la communauté. A la fin de l'Ancien Régime, les juifs d'Alsace et de Lorraine représentent les deux tiers de cette communauté en France. Malgré un éventail professionnel très limité et l'hostilité à l'usure qu'ils pratiquent, leur rôle est indispensable à la société rurale et à l'armée française. Une bourgeoisie cultivée et riche, formée de fournisseurs aux armées et de négociants, commence à émerger. * Bernard Vogler a été nommé en 1976 à la chaire de professeur d'histoire d'Alsace de l'université de Strasbourg, où il a été directeur de l'Institut d'histoire d'Alsace de 1976 à 2003. Il a publié une quinzaine d'ouvrages sur l'histoire de l'Alsace et sur le protestantisme dans le monde germanique à l'époque moderne. Repères
Comprendre
En complément
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Avignon, Carpentras, Cavaillon, L'Isle-sur-la-Sorgue, ces villes provençales sont, au Moyen Age et à la Renaissance, le seul refuge vraiment sûr pour les juifs. Dans le reste de l'Europe les Etats les expulsent ou les persécutent. Longtemps sous souveraineté pontificale, au même titre que les « Etats romains » en Italie, le Comtat venaissin et Avignon accueillent alors une communauté, peu nombreuse - jamais plus de deux à trois milliers - mais très originale. A tel point qu'il est habituel de les appeler « les juifs du pape ». Les premières présences de la diaspora juive dans la région datent du Ier siècle. On sait aussi qu'il y a des juifs au IVe siècle à Avignon. Puis, on ne trouve presque plus de témoignages historiques avant le Xe siècle. En 1178, l'empereur Frédéric Barberousse, suzerain de la Provence, met les juifs d'Avignon sous la protection de l'évêque du lieu. Les données sont beaucoup plus abondantes à partir du XIIIe siècle. On trouve alors des juifs dans la plupart des villes de Provence : une ou deux familles dans les simples bourgs, et de véritables communautés dans les cités plus importantes. Telle est la situation lorsqu'en 1274, le Comtat venaissin passe sous l'autorité du pape. La chance pour les populations juives de la Provence médiévale est la coïncidence historique entre l'édit d'expulsion de Philippe le Bel en 1306 et l'établissement de la papauté en Avignon trois ans plus tard. Deux siècles après, la perpétuation de la souveraineté pontificale sur ce territoire - bien après le départ des papes - permet également d'éviter la disparition du judaïsme dans le Midi lorsqu'en 1481, le comté de Provence est rattaché à la France, et qu'en 1500, Louis XII prend à son tour une mesure d'expulsion des juifs provençaux, dont la plupart se réfugient sur les terres du pape. En quoi consiste le statut des juifs dans cette enclave pontificale ? Bien sûr, il n'est pas question d'un régime d'égalité avec les chrétiens, dans un Moyen Age qui en ignore l'idée. Juridiquement parlant, l'égalité existe pourtant, puisque les juifs y sont considérés comme « citoyens » au même titre que les chrétiens : les tribunaux sont les mêmes, les contrats sont validés par les mêmes notaires. En fait, la plupart des différends qui opposent les juifs entre eux sont réglés à l'amiable au sein de la communauté, par des arbitres désignés. Au Moyen Age, leurs métiers ne se distinguent guère de ceux du reste de la population, même si des taxes particulières leur sont imposées par l'administration pontificale. Nombreux vont pratiquer l'artisanat et surtout le commerce. On compte aussi des médecins, dont certains sont rattachés aux monastères et aux évêques de la région. En Avignon, les chirurgiens juifs peuvent exercer en vertu d'une loi explicite. En outre, on trouve jusqu'au XVIe siècle des juifs fermiers des redevances et des péages pontificaux. Ici comme ailleurs, ils pratiquent le prêt à intérêt, l'usure étant interdite aux chrétiens par le droit canonique. C'est une fréquente cause de conflits, surtout lorsque les récoltes sont mauvaises et que les paysans débiteurs se retournent contre eux en tirant parti de la différence de religion. La principale ségrégation, qui place la communauté juive à part, est l'isolement, au sein des villes, dans des quartiers particuliers. C'est une tendance générale depuis le XIIe siècle de restreindre les contacts entre chrétiens et israélites. Dans les villes de la Provence pontificale, les quartiers juifs sont appelés « carrières », du provençal carriero, « rue ». C'est en fait un ensemble de plusieurs rues, qui forment le territoire exclusif de la communauté. Les noms en gardent encore la trace de nos jours : rue de la Juiverie, rue Jacob, rue Abraham. L'insalubrité y est souvent extrême, l'exiguïté aussi. Faute de place, on édifie des immeubles de plus en plus hauts, jusqu'à six ou sept étages. Les constructions sont fragiles. Le 6 mars 1314 en Avignon, à la suite de noces particulièrement festives, une maison s'écroule : on dégage 23 morts et 11 blessés. Au centre de la carrière se trouve la synagogue, dont la surface, limitée elle aussi, oblige à une architecture originale, en hauteur : on construit deux salles de prière superposées, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Une simple baie grillagée permet à celles-ci d'apercevoir les livres sacrés. Chaque carrière a ses statuts, révisés tous les dix ans. A sa tête, un conseil de douze membres désignés, selon un système censitaire, parmi les juifs possédant un capital. En cas de nécessité, tous les chefs de famille sont réunis en « parlement général ». La carrière entretient un rabbin, désigne un responsable pour diriger l'école, un autre pour recueillir les aumônes, un quatrième chargé de l'entretien matériel de la synagogue. Il existe un rite particulier au Comtat venaissin, de même que des usages locaux en matière de fiançailles ou de mariages. L'endogamie est étroite, et c'est sans doute l'une des raisons essentielles du maintien des traditions et de l'identité du judaïsme comtadin. Lorsqu'il sort de la carrière, le juif doit être reconnaissable immédiatement. Il porte donc un signe distinctif : pour les hommes la « rouelle », une sorte de roue jaune (rouge selon l'ordonnance de Saint Louis de 1264, puis rouge et blanche) au Moyen Age, remplacée en 1524 par un chapeau jaune ; pour les femmes une coiffe au Moyen Age, puis ensuite un noeud jaune. Ces signes restent théoriquement en usage jusqu'à la Révolution. Mais en pratique, il semble que de nombreux accommodements ont existé. Les relations avec les chrétiens connaissent plusieurs phases, où alternent moments de tensions et périodes apaisées. Un indice, paradoxalement, est la fréquence des rappels officiels des règlements concernant les juifs : la preuve a contrario du peu de zèle à les appliquer... A la fin du Moyen Age, on voit à plusieurs reprises les populations, toujours sensibles aux soupçons d'empoisonnement des puits, provoquer des émeutes parfois meurtrières contre les juifs. En 1247, un massacre à Valréas est blâmé par le pape Innocent IV, alors présent dans la vallée du Rhône. En 1322, un autre soulèvement judéophobe a lieu à Carpentras à la suite d'une accusation d'empoisonnement de l'eau. Cette fois, Jean XXII décide de chasser les juifs de la ville et de transformer la synagogue en église. Une mesure dont la révocation permet à la communauté de Carpentras de rester la plus nombreuse du Comtat. Lors de la grande peste en 1348, qui emporte la moitié de la population, le peuple accuse les juifs de propager le mal. Mais au contraire de son prédécesseur Jean XXII, Clément VI ne cède pas et rappelle que la justice ne peut être rendue que par des juges. Le 20 octobre 1349, il publie la bulle Inter Sollicitudines qui condamne la persécution des juifs. De la même façon, son successeur Urbain V rappelle l'interdiction de brimer les juifs de ses Etats et souligne que leurs cimetières sont inviolables. Après le retour du pape à Rome en 1377 et la fin du grand schisme d'Occident en 1417, Eugène IV envisage un moment de céder Avignon à la France, mais la population s'y oppose. Les enclaves restent pontificales et sont administrées par un légat, puis par l'archevêque d'Avignon. A la fin du Moyen Age, les relations entre chrétiens et juifs sont globalement plus harmonieuses en Provence que dans le nord du royaume. Mais les tensions augmentent au XVe siècle, du fait du déclin économique du Comtat qui provoque des mouvements populaires. Ainsi, le conseil de Carpentras décide d'établir une garde de douze hommes armés, pour protéger le quartier juif contre les attaques des moissonneurs ou des artisans hostiles. C'est à la suite de ces « vacarmes et tumultes », émeutes souvent accompagnées de mort d'hommes, que la décision est prise de fermer le soir les accès aux carrières : les quartiers réservés deviennent des ghettos. Avec l'arrivée des juifs chassés de la Provence française ou d'Espagne, ces secteurs sont de plus en plus surpeuplés. Cette émigration vers les cités pontificales est facilitée par les liens de famille ou d'affaires que les « juifs du pape » entretiennent avec ceux du reste de la Provence. Ces derniers ont même pris l'habitude, lorsqu'ils sont menacés, de remettre leurs biens et leurs créances entre les mains de leurs coreligionnaires d'Avignon ou du Comtat. Le temps de la Contre-Réforme au XVIe siècle correspond à un durcissement de l'administration pontificale. On rappelle alors l'idée médiévale selon laquelle les juifs sont protégés pour conserver vivant le « peuple témoin » : par leur abaissement, ils montrent que le Ciel les a punis d'avoir refusé le christianisme. Paul IV fait publier une série de bulles, dont la plus célèbre est celle de 1555, Cum nimis absurdum, qui restreint les libertés économiques des juifs, les exclut de la plupart des métiers hormis ceux du commerce de brocante et du prêt à intérêts, et leur interdit de détenir des biens fonciers en dehors des carrières. En outre, ils doivent suivre obligatoirement des catéchèses chrétiennes censées les inciter à se convertir. Les communautés se replient alors sur elles-mêmes, le niveau d'étude diminue, le nombre des médecins se réduit, les rites eux-mêmes deviennent archaïsants. Les « juifs du pape », dont le nombre n'a jamais dépassé 2500 ou 3000 personnes, connaissent au XVIIe siècle une période de déclin démographique. A Carpentras, pourtant la communauté la plus nombreuse, ils ne sont plus que 700 ou 800. Avignon, n'en compte que 200 ou 300, autant qu'à L'Isle-sur-la-Sorgue (qu'on appelle jusqu'au XIXe siècle L'Isle-de-Venisse). Cavaillon n'a qu'une centaine de juifs, tandis qu'on n'en rencontre plus guère dans la campagne du Comtat, depuis que leur présence est officiellement restreinte aux quatre cités. Le XVIIIe siècle est celui du rebond : un temps de renouveau spectaculaire pour les « juifs du pape », que la Révolution française trouvera en plein essor. Grâce à un contexte économique meilleur et à un relâchement des restrictions réglementaires, les juifs étendent leurs activités professionnelles, se lancent notamment dans le travail de la soie. Les activités bancaires connaissent aussi une période florissante. La langue française est de plus en plus utilisée, au détriment du dialecte judéo-provençal. On observe même un relâchement des pratiques religieuses. Le mode de vie se rapproche de celui des Provençaux. Une intégration s'esquisse : les plus riches désertent les carrières d'Avignon ou de Carpentras, décidément trop exiguës, et s'installent à Nîmes, Montpellier ou Marseille. Economiquement, ces communautés sont prospères, et si les juifs payent encore les taxes et redevances dues aux autorités pontificales, on a calculé qu'en 1789, elles n'étaient pas plus élevées que celles des chrétiens du Comtat. La charge financière la plus lourde pour les juifs est de subvenir au fonctionnement de leur communauté : pour 180 livres payées à l'administration en 1789, les juifs d'Avignon versent 2 400 livres uniquement pour aider leurs coreligionnaires étrangers accueillis dans leur ville. Signe de cet enrichissement, les vieilles synagogues sont remplacées par des constructions modernes, même si l'administration pontificale leur défend d'être plus hautes que les églises de la ville. Les plus beaux exemples de cette architecture judéo-comtadine du XVIIIe siècle se voient encore à Cavaillon et Carpentras : on y retrouve les multiples tribunes qui permettent de réunir le plus grand nombre de fidèles dans un espace encore étroit. Mais surtout, l'ornementation y est somptueuse et baroque, analogue à l'art religieux et profane de l'époque. Ces réalisations montrent que l'intégration de la communauté dans la France du temps est déjà bien amorcée avant même la Révolution. Après l'annexion des terres pontificales à la France, les anciens « juifs du pape » émigrent vers les grandes villes dès le début du XIXe siècle. Leurs communautés d'origine se réduisent alors très rapidement : ils étaient environ 2500 à la veille de 1789 ; ils ne sont plus que 561 en 1808. Les anciennes carrières disparaissent presque entièrement à la fin du XIXe siècle, comme en Avignon, où le seul vestige important du quartier juif est la synagogue moderne, reconstruite en style néoclassique après un incendie en 1846. Le judaïsme comtadin se modifie profondément au XXe siècle, avec l'arrivée de juifs d'Europe orientale, des Balkans, de Russie et plus tard d'Afrique du Nord. Démographiquement, les communautés sont de nouveau nombreuses dans les anciennes villes pontificales. La célébrité des descendants des « juifs du pape » doit beaucoup à certaines personnalités marquantes : Adolphe Crémieux, Alfred Naquet, Armand Lunel ; plus récemment l'historien Pierre Vidal-Naquet et le chef d'orchestre Pierre Monteux. Mais le plus connu est sans doute Darius Milhaud, qui se définissait comme « un Français de Provence et de religion israélite ». On lui doit, entre autres, l'oratorio David composé pour le troisième millénaire de Jérusalem en 1955, et l'opéra Esther de Carpentras , hommage à « la Jérusalem de la Provence ». *Historien, professeur agrégé de l'Université, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers (Institut de France), a publié dernièrement La Papauté de Simon-Pierre à Jean-Paul II (CLD Editions) et Histoire du catholicisme (Que sais-je ? PUF). Repères
En complément
La Rome provençale
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Ancien Régime |
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Le 28 janvier 1698, L'Armorial de Guyenne emploie l'expression « communauté de la nation judaïque ou portugaise » pour désigner l'ensemble des juifs de Bayonne. C'est en effet dans cette ville, ainsi qu'à Bordeaux, que les nouveaux chrétiens - ainsi appelés après leur conversion forcée au catholicisme et pourchassés par les Inquisitions espagnole et portugaise (après 1536) - ont trouvé refuge aux XVIe et XVIIe siècles. Dans ces deux cités, mais aussi à Saint-Jean-de-Luz, Labastide-Clairence, Peyrehorade, Bidache, Toulouse, Bayonne, ou encore à La Rochelle, Nantes, Rouen, Le Havre et jusqu'à Paris, ceux qu'on appelle les « Portugais » ont trouvé un havre leur permettant de pratiquer en secret leur religion ancestrale, de nouer des liens avec la diaspora, notamment d'Amsterdam, et de Terre sainte. Amsterdam est la destination rêvée de ces « nouveaux chrétiens » aspirant à revenir au judaïsme. Pour les « nations juives » du Sud-Ouest, les XVIIe et XVIIIe siècles représentent un âge d'or dans le royaume de France, dont ils ont été chassés en 1394, sur ordre de Charles VI. Mais le 21 février 1722, un arrêt du Conseil du roi découvre « qu'un nombre considérable de juifs se sont installés en Guyenne et dans le Béarn, et y exercent même ouvertement la religion judaïque ». Cet arrêt prévoit l'établissement d'un inventaire et une saisie de leurs biens. Les nations de Bayonne et de Bordeaux exhibent alors les Lettres de naturalité et dispenses obtenues d'Henri II en 1550, véritable charte les « autorisant à vivre dans le royaume avec familles, domestiques et marchandises [...] ». En juin 1723, un nouveau texte est rédigé en leur faveur : en échange du versement à la Couronne de 100 000 livres, plus deux sols par livre, ces communautés obtiennent la révocation de l'arrêt de 1722 et l'octroi de lettres patentes pour les « juifs connus et établis sous le titre de Portugais, autrement nouveaux chrétiens ». Ces communautés ont maintenant des coudées plus franches. Au voisinage immédiat de l'Espagne, en contact avec des parents, amis, et partenaires commerciaux, ces « Portugais » parlent... l'espagnol. Ils diffèrent en cela des communautés soeurs d'Occident dont le... portugais demeure la langue vernaculaire. Ces nations obéissent chacune à un « gouvernement » dont les décisions sont couchées sur un registre - à Bordeaux le Registre des délibérations de la nation portugaise - depuis le 11 mai 1710. On se conforme à des règlements réunis en corpus le 21 décembre 1752 à Bayonne, le 14 décembre 1760 à Bordeaux. Dans le modèle bayonnais, l'essentiel du pouvoir appartient au gabay (trésorier) et à trois parnassim (syndics) dont chacun exerce à tour de rôle la présidence, quatre mois par an. Parnassim et gabay , choisis parmi les membres fortunés de la communauté, sont élus chaque année le dimanche avant la Pâque, par un collège restreint appelé les Treize Vocaux. Ces parnassim gouvernent la nation, convoquent les assemblées. Ils régentent les secours aux pauvres, veillent à l'application des règlements, assurent la police intérieure, supervisent les synagogues. Ils fixent l'assiette des impôts, taxes et redevances, dont une fraction est reversée au fisc royal et à des protecteurs locaux, le plus clair étant affecté aux charges communautaires. Les Treize Vocaux se réunissent au moins une fois par mois. Ils assistent les parnassim et le gabay , votent les charités et contrôlent les comptes. Cette assemblée établit le rôle de la capitation, procède à l'adjudication des fermes de la boucherie rituelle, des pains azymes, de la poste, contrôle la gestion des confréries, administre la synagogue principale, fulmine les excommunications... Une deuxième assemblée dite des Vingt-Six, comprenant les Treize Vocaux en exercice et treize anciens syndics, se réunit à intervalles irréguliers et amende le cas échéant les délibérations et arrêts des vocaux. Une troisième autorité, l'Assemblée générale de la nation, se tient dans les grandes occasions. Y prennent part les anciens syndics et la majeure partie du peuple. A celle du 10 janvier 1703, assistent « les anciens du peuple et chefs de famille qui composent la majeure partie du lieu ». A celle du 19 avril l789, prennent part 97 particuliers. Ainsi au fil du temps, la « nation judaïque » se façonne un système collégial - renforcé en 1741 par une réforme royale. Elle se réclame d'un principe démocratique dans la mesure où l'Assemblée générale - la nation en son entier - détient la source de l'autorité. Cette nation salarie des secrétaires, valets communaux, sacrificateurs rituels, archivistes et un agent national résidant à Paris, chargé de défendre ses intérêts. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le titulaire de cette fonction, le Bordelais Jacob Rodriguez-Pereire invente une méthode d'éducation des sourds-muets - une première - qui lui vaut une pension de Louis XV. Il utilise ses relations personnelles et obtient, à titre gratuit, de nouvelles lettres patentes en 1776. Le lieutenant de police le reconnaît comme syndic des juifs portugais de Paris et confirme en 1780 son acquisition à La Villette (aujourd'hui, 44 rue de Flandre dans le 19e arrondissement) d'un cimetière. Le rabbin, rétribué par la nation, n'a pas de statut officiel, la monarchie affectant jusqu'à la veille de la Révolution de considérer les juifs portugais comme des nouveaux chrétiens. Tandis qu'en Alsace et en Lorraine, le rabbin est nommé par le roi, à Bayonne et à Bordeaux, il dépend du bon vouloir des laïcs, qui lui mènent la vie dure. Un article du règlement bayonnais de 1752 stipule : « Le rabbin ne prendra aucune part aux affaires de la nation et se contentera de tout ce qui regarde son ministère. » Plusieurs de ces docteurs de la Loi, dont Abraham Vaez, Yshak de Acosta, Isaac Abarbanel de Souza ont reçu leur formation à Amsterdam ; Raphaël ben Eléazar Meldola vient d'Italie ; Joseph Falcon est originaire de Jérusalem. Ces rabbins rendent leur élan culturel et spirituel à ces communautés. Ceux de Bayonne composent, en espagnol, des livres pour leurs fidèles, imprimés probablement dans la clandestinité, à l'exemple d' Historia Sacra Real d'Yshak de Acosta qui paraît sans lieu d'impression en 1691. Le même rédige encore Via de Salvación , à l'usage des malades et des mourants, et son grand ouvrage Conjeturas Sagradas sobre los primeros prophetas (Conjectures sacrées sur les premiers prophètes), un commentaire biblique dans la grande tradition ibérique. Son collègue Abraham Vaez publie Arbol de Vidas (Arbre de vies) en 1692, expliquant les préceptes quotidiens et, en 1710, Discursos predicables y avisos spirituales , recueil de sermons. Raphaël Meldola compose en hébreu des ouvrages qui atteignent également une audience internationale. Il approuve aussi les travaux d'autres rabbins, publiés à Amsterdam ou à Venise. Le culte est célébré dans des oratoires, dits esnogas (synagogues). On y récite la prière publique chaque jour, mais pas forcément à la même heure. A Bayonne, elle est chantée tôt le matin dans la synagogue « connue sous le nom de Faro qui ne servait guère qu'à quelques pauvres qui avaient besoin, pour ne pas perdre le temps de leur travail, de faire leurs prières de meilleure heure que les gens aisés ». En 1755, de passage à Bayonne, Haïm-Joseph-David Azulai, originaire d'Hébron, prêche dans les treize esnogas de la ville. La nation portugaise de Bordeaux dispose, elle, de six lieux de culte. Il faut compter encore les synagogues de Peyrehorade et de Bidache, et celle de la rue des Boucheries à Paris. Les particuliers qui les ont fondées, pourvoient à leur entretien et arrêtent des dispositions testamentaires en leur faveur. Le Bayonnais Moïse Guèdes prévoit ainsi dans son testament du 10 septembre 1756, des legs pour le luminaire et pour les gages des hazanim (chantres) de sa congrega . De la même façon, Isaac Mendès France, testant à Bordeaux le 13 septembre 1785, déclare : « Je veux et entends que mes dits héritiers ci-après nommés payent et distribuent le jour de mon décès la somme de cent livres aux pauvres de la nation portugaise et autres cent livres un mois après, applicables à la petite synagogue que j'ai fondée située rue des Augustins. » Mais la pratique religieuse concerne surtout la charité et l'enseignement. La communauté assure l'entretien des pauvres et prend en charge leur loyer. Elle tient à jour un rôle des personnes assistées, prévoit des distributions de viande, de pain azyme et de bouillon aux nécessiteux. Elle rétribue le médecin qui les soigne et paie à l'apothicaire les remèdes prescrits. Des confréries complètent ces actions charitables. A Bayonne, la Jébera procède au Dernier Devoir (la toilette des défunts et les funérailles) ; la Frairie des pauvres malades nourrit les nécessiteux ; le Malbish Arumim pourvoit à leur habillement ; la Frairie des orphelines dote les filles pauvres, condition sine qua non à leur mariage. Aux miséreux de la communauté s'ajoutent ceux de passage. L'enseignement incombe en principe à des maîtres privés. Au niveau élémentaire, la confrérie du Talmud Tora finance et réglemente son fonctionnement. Au niveau supérieur, le rabbin enseigne le Talmud dans sa yeshiva (école). La qualité des études de Bayonne est si prisée à Bordeaux que David Lindo met son fils en pension chez son ami bayonnais Jacob Pereyre Brandon. Bayonne et Bordeaux font réciter des prières pour la guérison de Louis XV ou pour l'accouchement de Marie-Antoinette. Traduites en français, ces prières sont communiquées à la Cour. L'existence de la synagogue de Paëz, rue Bouhaut à Bordeaux, est officialisée le 30 juin l780 par la présence des princes de Condé et de Bourbon qui assistent au service. A Bayonne « les fêtes et Panperruque à l'occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin, données par la nation juive et ses syndics dans la place de Saint-Esprit près Bayonne le 12 décembre 1781 », rassemblent juifs, chrétiens et même les soldats du roi. Cette tolérance relative du pouvoir s'explique par l'utilité économique des juifs. A Bordeaux, plusieurs firmes pratiquent l'armement maritime, le négoce colonial, la banque. David Gradis (1665-1751) étend ses opérations à l'Angleterre, au Canada, aux Antilles françaises. Son neveu Abraham Gradis (1699-1780) intensifie les activités de l'entreprise au service de l'Etat. Il fonde en 1778 la Société du Canada et lance quatorze navires pendant la guerre contre l'Angleterre. Heureux en affaires, certains investissent leurs bénéfices en hôtels en ville ou en biens de campagne. A Bayonne comme à Bordeaux, on trouve des juifs jouissant d'une honnête aisance qui, après une carrière réussie, vivent des revenus de leurs terres. Ils ont les coudées plus franches que les autres communautés de l'est de la France : ils peuvent ainsi acquérir terres et maisons, et les redevances féodales ne les écrasent pas. Cette relative liberté, on la retrouve dans la classe moyenne, celle des artisans. Ainsi, en dépit des protestations des échevins de Bayonne, les boutiques juives ferment le samedi, jour du shabbat . La veille au soir, à Labastide-Clairence, Abraham de Paz refuse de signer le procès-verbal d'une inspection des vins de son chai. Dans la même localité, le fermier qui emporte l'adjudication annuelle de la boucherie s'engage à fournir aux juifs les bêtes nécessaires à leur consommation. On fabrique du vin casher à Peyrehorade et à Bordeaux. A Bayonne, on consomme du fromage casher importé d'Amsterdam. Les échevins de Bayonne interdisent pourtant aux juifs, en ville tout au moins, le commerce de détail. Les marchands en gros, eux, font le négoce du tabac, du cacao, du textile, du sel, des cuirs, des peaux avec l'Espagne, les Pays-Bas, les colonies. En fait, l'éventail professionnel s'étend du banquier au porte-balles, en passant par les cordonniers, serruriers, perruquiers, barbiers, bouchers, chocolatiers, confiseurs, orfèvres, apothicaires, chirurgiens, teneurs de livres, changeurs, courtiers, médecins, musiciens, maîtres à danser, joueurs professionnels. Mais à côté de la classe aisée et de celle, besogneuse, des artisans, survit une classe pauvre pléthorique qui s'emploie dans les firmes et maisons « portugaises » ou vit à la limite de la misère. C'est d'ailleurs pour leur venir en aide que la nation sollicite régulièrement des réductions d'impôts, afin de leur consacrer une portion plus large de ses ressources. Mais le déclin économique, plus sensible à Bayonne qu'à Bordeaux dans le troisième tiers du XVIIIe siècle, entraîne une émigration vers Pau, Paris et les colonies. Conséquence : le nombre des synagogues bayonnaises se réduit à quatre en l776. Autre différence entre Bordeaux et Bayonne : le niveau du seuil de tolérance démographique. La nation juive bordelaise, forte d'un millier d'âmes tout au plus, ne constitue pas un problème tandis que celle de Bayonne, quelque 2 500 personnes confinées au faubourg Saint-Esprit, représente un cinquième de la population totale. Les échevins de la ville lui livrent d'ailleurs une guerre sans merci et la nation la soutient en permanence. Il reste que le poids réel ou supposé du facteur juif dans l'économie conditionne leur tolérance dans le royaume. Ces nations juives du Sud-Ouest se rattachent à la diaspora séfarade. Cette appartenance s'exprime par des relations suivies avec les autres communautés séfarades et d'abord avec la plus importante, celle d'Amsterdam. Les échanges avec la cité hollandaise touchent des problèmes privés, communautaires et rabbiniques. Avec les parents et amis, on échange lettres et marchandises. Des juifs d'Amsterdam s'installent à Bayonne ou à Bordeaux ; d'autres font le voyage inverse. Abraham Lopés Colaso arrive d'Amsterdam à Peyrehorade en 1722 alors que son frère Benjamin reste aux Pays-Bas. En 1720, François Roblès de Bayonne lègue 300 livres à sa fille Judicq, épouse de David Loppes de Pas, qui habite Amsterdam. Cette ville joue le rôle d'une métropole : les petites communautés de Labastide-Clairence et de Peyrehorade lui demandent des secours financiers pour acquérir un cimetière ou consolider la possession d'une synagogue. La nation juive de Bordeaux fait, elle aussi, appel aux confréries d'Amsterdam. On compte également sur la cité commerçante des rives de l'Amstel pour renforcer la cohésion de la communauté. Il existe « un décret de la synagogue d'Amsterdam, reçu dans toutes les synagogues, qui défend sous des peines très sévères aux enfants de famille de donner des anneaux en secret et sans consulter la volonté de leur père ». En ligne de mire : les mariages clandestins. Les rabbins du cru consultent ceux d'Amsterdam et ces derniers composent des réponses détaillées. Le 21 mai 1684, Jacob ben Aaron Sas-portas, rabbin d'Amsterdam, adresse un long responsum à son confrère Haïm de Mercado à Bayonne, au sujet d'une affaire survenue à Bidache. Vers 1690, le même Sasportas répond à Isaac de Acosta, ministre du culte à Peyrehorade sur l'observance des fêtes et du shabbat . Le l5 décembre 1692, Yshac Aboab de Fonseca approuve les Discursos predicables (Discours de prédication) de son homologue bayonnais Abraham Vaez. Vers l737, David-Israël Atias et Isaac-Haïm Abendana de Brito approuvent le recueil, Maïm Rabbim , de Raphaël Meldola, rabbin de Bayonne. Amsterdam contribue largement au processus de rejudaïsation des marranes de France. Les relations s'intensifient aussi avec Londres. Des juifs de la capitale anglaise prennent femme dans le Sud-Ouest, par exemple James de Lemos qui épouse le 28 mars 1752 Ester Gommes Ravelo à Bayonne. D'autres viennent s'y installer, comme Sara da Costa Mesquita, mariée à Londres, qui élit domicile à Bordeaux en 1734. De la même façon, des capitaux londoniens s'investissent dans le négoce à Bayonne : fin 1685, Louis d'Andrade finance partiellement une expédition de pêche à la baleine à Terre-Neuve. Il existe aussi des relations avec les communautés portugaises des colonies françaises, hollandaises et anglaises d'outre-Atlantique, Saint-Domingue, Curaçao, la Jamaïque, le Surinam. Isaac Goutiéres, Abraham Delvalle, Isaac Sossa, David Lopez, Salomon Lopés-Dias s'embarquent à Bayonne en 1770 et 1771. Des Bayonnais se marient à Curaçao et, fortune faite, rentrent au pays. D'Afrique du Nord d'où des familles gagnent Bordeaux. Méir Cresques ben Nathanaël, rabbin à Alger, séjourne à Bayonne et à Bordeaux en l739 ; Isaac Nahon, rabbin à Tétouan, siège au beit din (tribunal) de Bordeaux le 25 juin l783. Fernandès de Medina - « né à Bayonne, âgé de trente ans, ayant été choisi par la synagogue d'Amsterdam pour être envoyé au Levant et y étudier la langue et les livres des Hébreux » - fait, lui, le chemin inverse et embarque à Marseille en l723. Depuis la fin du XVIIe siècle, Bordeaux et Bayonne reçoivent régulièrement la visite de rabbins de Terre sainte, délégués par les yeshivot de Jérusalem, d'Hébron, de Safed et de Tibériade pour quêter en « Frankia », c'est-à-dire en Occident. Ils lèvent des fonds dans les synagogues, recueillent donations et legs. Le 3 octobre 1755, Moïse Guedès, consent une rente aux « rabbins de la cité de Hébron en Terre sainte qui méditent et travaillent sans cesse à la Loi [...] ». Abraham ben Asher, de Jérusalem, fixe la répartition des fonds entre Jérusalem (11/24e), Safed (7/24e), Hébron (6/24e). Ces envoyés prêchent dans les synagogues, approuvent les ascamot (constitutions) locales, vérifient la cacherout (loi concernant l'alimentation) de la boucherie, interviennent dans les conflits conjugaux. La nation les consulte aussi dans des circonstances graves. En 1773, Yom Tov Algazi et Jacob Lebet Hazan se trouvent à Bordeaux où gronde une émeute provoquée par la cherté du pain. Les juifs participent aux patrouilles bourgeoises de maintien de l'ordre. Mais peuvent-ils porter les armes durant le shabbat , une fois que les démarches pour obtenir une dispense des autorités municipales auront échoué ? A titre exceptionnel, les rabbins de Terre sainte autorisent cette entorse au shabbat . Bientôt, les communautés de Bordeaux et Bayonne, aux prises avec des difficultés financières, jugent ces tournées coûteuses : l'émissaire séjourne des semaines dans la ville, logé dans la meilleure maison. On écrit alors en Terre sainte pour demander que l'on n'envoie d'émissaire qu'une fois tous les dix ans. Les rabbins n'en ont cure qui continuent ces missions permettant de maintenir un contact entre la Terre sainte et la diaspora, et contribuent à réinsérer les familles marranes dans la communauté séfarade. A la veille de la Révolution et de la disparition politique des nations du Sud-Ouest, quel est leur degré de cohésion structurelle, religieuse et morale ? L'autorité des parnassim est mal ressentie à Bordeaux et à Bayonne. Le 24 juin 1764, 24 juifs bordelais formulent un réquisitoire violent contre leur administration. Le 27 décembre 1789, 12 juifs bayonnais prennent une délibération contre leur syndic. Le pouvoir de la nation se sait contesté et réagit. Bordeaux présente en 1788 au ministre Guillaume Lamoignon de Malesherbes un projet de réforme du statut des juifs du royaume. La nation réclame le maintien, voire le renforcement du dispositif communautaire - non seulement l'état civil resterait sous son contrôle mais celle-ci serait seule en droit d'accorder ou de refuser à des particuliers le droit de résidence. Sur le plan religieux et intellectuel, la situation se présente autrement. Dans la bibliothèque d'Aron Lopés Colaso des relations de voyages voisinent avec des traités de droit, des biographies, des romans. On dit que le gabay de Bordeaux, Salomon Lopés-Dubec, ne croit pas à la Loi orale. Un juif de Bayonne correspond avec l'humaniste espagnol, le père Feyjoo. Pourtant les Lumières n'entament pas la piété. L'examen des testaments révèle une extériorisation croissante du sentiment religieux s'exprimant par des legs et des commandes de prières. Sur un volume de la Bible, on menace de peines divines toute personne qui, trouvant le livre, ne le restituerait pas. Ce regain de piété s'accommode aussi de l'adhésion à la loge maçonnique bayonnaise, la Zélée. Et dans les cimetières de Bidache, de Labastide-Clairence, de Peyrehorade, les épitaphes portent des dates hébraïques et chrétiennes. Un processus d'acculturation s'amorce sans entamer l'identité religieuse. La première phase de ce processus se déroule au printemps 1788. Influencé par l'évolution des idées sur les juifs, Louis XVI, après avoir rendu en 1787 un édit en faveur des protestants, charge Malesherbes de préparer une réforme. Le ministre de la Maison du roi recueille les avis de Lacretelle, Roederer, Target, de l'ancien intendant de Guyenne, Nicolas Dupré de Saint-Maur. Il pressent des représentants des communautés d'Alsace, de Lorraine et du Sud-Ouest. Abraham Furtado, Salomon Lopés-Dubec, Louis Francia de Beaufleury pour Bordeaux, Fonseca pour Bayonne prennent une part prépondérante à ces travaux. En avril 1788, ils se rendent à Paris, rencontrent leurs homologues alsaciens et lorrains, et sont reçus par Dupré de Saint-Maur et Malesherbes. Lopés-Dubec et Furtado, et remettent au ministre un mémoire. Pour la nation séfarade, il n'est toutefois pas question de se diluer dans un ensemble où les ashkénazes seraient majoritaires. Dans cet esprit, les délégués bordelais écrivent à leurs mandants, relatant leurs rencontres avec Cerf Berr, pour l'Alsace, et Berr Isaac Berr, pour la Lorraine, le 19 avril 1789 : « Nous ne ferons cependant pas cause commune avec eux pour ne pas nous écarter des principes de notre nation de se maintenir s'il est possible dans cet état de séparation qui l'a distinguée jusqu'à présent des autres juifs. » Mais les choses en restent là car le royaume connaît une crise financière abyssale. La deuxième phase s'ouvre avec les élections aux états généraux du printemps 1789, convoqués par Louis XVI. L'abbé Grégoire, ardent défenseur des juifs, écrit à Isaïe Bing de Nancy : « A la veille des états généraux, ne devriez-vous pas vous concerter avec d'autres membres de votre nation pour réclamer les droits et les avantages des citoyens ? » Mais les juifs du royaume avancent en ordre dispersé. Les ashkénazes sont écartés des assemblées primaires qui doivent désigner les grands électeurs. Bordelais et Bayonnais, au contraire y participent. Il s'agit pour ces nations, à travers trois niveaux de consultation (corporation, disctrict, sénéchaussée), d'élire leurs députés au tiers état. Comme le font les juifs de Bayonne le 19 avril 1789, ceux de Bordeaux rédigent leur cahier de doléances. Finalement, il ne manquera que quelques voix à David Gradis, pour être l'un des députés de Bordeaux. Les juifs se retrouvent défendus au tiers état par des députés catholiques et protestants de Bordeaux. Parmi lesquels le docteur Paul-Victor de Sèze. Mais le fait pour les Portugais d'avoir pu participer au processus électoral est déjà une reconnaissance de fait de leurs droits civiques et politiques. En quelque sorte de leur citoyenneté. La troisième phase du processus se déroule entre le 14 août 1789 et le 28 janvier 1790. Les Portugais entendent sauvegarder leurs nouveaux acquis. Ils repoussent ainsi l'idée d'un statut particulier : la Déclaration des droits de l'homme en préparation s'appliquera aux juifs comme à tous les Français. « C'est par la liberté de leurs personnes et de leurs biens que les juifs de toutes les provinces du Royaume deviendront libres et utiles », écrivent-ils à l'abbé Grégoire le 14 août 1789. Ils souhaitent une émancipation implicite, tandis que les ashkénazes attendent un texte explicite leur « décernant le titre et les droits de citoyens ». Mais à Paris, séfarades et ashkénazes envoient, le 26 août 1789, une délégation commune à l'Assemblée nationale pour réclamer dans les décrets « une mention particulière de la nation juive » qui permettrait de « consacrer [leurs] titres et [leurs] droits de citoyens ». Reste à définir ces droits. Les juifs de Bordeaux envoient dans la capitale des représentants qui, entre le 4 janvier et le 13 février 1790, se concertent avec leurs homologues d'Alsace et de Lorraine. S'apercevant que les ashkénazes se contenteraient de simples droits civils, les Portugais présentent une adresse à l'Assemblée nationale. Pour eux, il s'agit moins d'acquérir que de ne pas perdre. A l'issue d'un long débat des 27 et 28 janvier 1790, la représentation française décrète que : « Tous les juifs connus en France sous le nom de juifs portugais, espagnols, avignonnais, continueront de jouir des droits de citoyens actifs dont ils avaient joui jusqu'à présent. » Officialisés dans leur statut de citoyens actifs - le terme désigne alors les électeurs qui paient un impôt égal à trois puis dix journées de travail -, les séfarades ont donc gagné et perdu la bataille, car leur nation disparaît. Les Bordelais en prennent acte le 18 février 1790 : « Les juifs de Bordeaux ne pouvant plus être considérés comme nation, l'Assemblée des anciens qui les représentait s'est aussitôt dissoute [...]. » Les séfarades français sont les premiers juifs au monde à s'être émancipés : le judaïsme d'Occident adoptera leur modèle. L'émancipation générale des juifs de France est décrétée par l'Assemblée nationale le 2 septembre 1791, et confirme la disparition de la nation : elle concerne en effet « les individus juifs qui prêteront le serment civique qui sera regardé comme une renonciation à tous les privilèges et exceptions introduits précédemment en leur faveur ». En l'espace de trois siècles, les descendants des nouveaux chrétiens ont fait resurgir en France des communautés traditionnelles. Ils ont participé à son essor économique, intellectuel, religieux. Ils dessinent, concrétisent et répandent un modèle d'insertion du judaïsme dans la société façonnée par les Lumières * Spécialiste du judaïsme médiéval et moderne, Gérard Nahon est l'auteur de nombreux d'ouvrages dont Les Nations juives portugaises du sud-ouest de la France. 1684-1791 (Fondation C. Gulbenkian, 1981), Inscriptions hébraïques et juives de France médiévale (Les Belles Lettres, 1986), et dernièrement Juifs et judaïsme à Bordeaux (Mollat, 2003). Il est aussi lauréat du prix Jérusalem 1995. Repères
Comprendre
Chassés par l'InquisitionDrame à Saint-Jean-de-LuzEn complément
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XVIIIe-XIXe siècle |
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Dans la France de Louis XVI, il n'y a ni question ni problème juif. Cette indifférence, qui, dans le peuple, relève de l'ignorance, est toute aussi grande dans les élites dites éclairées. Si, par extraordinaire, les milieux philosophiques abordent le sujet, c'est pour s'en gausser, souvent avec un mépris surprenant. D'un point de vue religieux, les juifs apparaissent, aux yeux des philosophes agnostiques des Lumières, comme la survivance fossile d'un culte plus grotesque encore que ce christianisme qu'ils ne cessent de railler. Montesquieu s'élève en prenant leur défense au nom des principes évangéliques, mais il est le seul à parler de la sorte. Rousseau, sans d'ailleurs les comprendre ni tenter de le faire, les loue au moins de leur constance millénaire. Quant à Voltaire, il ne perd aucune occasion de se déchaîner contre eux et, s'il admet qu'il ne faut tout de même pas les brûler en place publique, sa correspondance regorge de propos antisémites. Suffisamment pour lui valoir la réponse indignée d'un notable juif bordelais, un certain Pinto : « [...] Ceux qui connaissent les juifs portugais de France savent que, loin d'avoir, comme dit M. de Voltaire, une haine invincible pour tous les peuples qui les tolèrent, ils se croient au contraire tellement identifiés avec ces mêmes peuples qu'ils se considèrent comme en faisant partie [...]. » Cette défense vibrante exclut absolument ceux que Pinto nomme « les juifs allemands ». Une restriction qui va conditionner tout le débat à venir sur la place du judaïsme en France. Et singulièrement le compliquer. En 1783, un riche commerçant strasbourgeois, M. Cerf-Berr, exemple d'intégration réussie, qui a francisé son nom de Hirtz Medelsheiem, se fait spontanément le porte-parole de la communauté juive allemande et écrit à Louis XVI afin de lui demander des modifications notables au statut des Ashkénazes. Cerf-Berr estime, avec raison, que l'intégration de ses frères au sein de la nation française ne peut se faire s'ils sont maintenus dans leur situation d'étrangers tolérés. Ce qu'il demande, c'est que leur soient accordés des droits équivalents à ceux des Séfarades. Le roi est surpris de la démarche ; il est surtout ému. Il s'informe, avec le sérieux qu'il met à ses dossiers, et reçoit des autorités alsaciennes des rapports fournis, favorables aux demandes de Cerf-Berr, à quelques détails près. Ces restrictions sont liées à la situation locale. Province frontalière, l'Alsace peut être menacée. Faut-il se fier entièrement à la loyauté d'immigrants de fraîche date ? Il convient aussi de se souvenir que le petit peuple alsacien, tributaire des usuriers, ne les aime pas, et risque de mal interpréter toute mesure en leur faveur. Enfin, en certains endroits, une arrivée trop massive de juifs pourrait déséquilibrer la démographie au détriment de la population chrétienne. Désormais bien renseigné, et désireux de donner rapidement satisfaction à Cerf-Berr, dont l'audace lui a plu, Louis XVI, en janvier 1784, supprime le droit de péage corporel, et s'il soumet, par lettres patentes du 10 juillet 1784, les autorisations de mariage ou d'installation au contrôle des autorités, il libéralise totalement pour les juifs le droit de se livrer au négoce, aux activités bancaires et à l'industrie. Unique restriction, traditionnelle : il leur est interdit d'employer des chrétiens. Dans l'esprit du roi comme dans celui de Cerf-Berr, ce n'est qu'un premier pas vers l'octroi d'un statut plus favorable encore. Il ne faut pas trop se hâter, car ces mesures ont déjà leurs opposants, et les moins attendus : les Portugais prennent mal, en effet, l'assimilation, qu'ils jugent trop rapide, de ces Ashkénazes qu'ils méprisent et ne croient pas solubles dans la communauté française. Ces vives réactions gèlent pour un temps les projets royaux. Pris par d'autres soucis, Louis XVI paraît se désintéresser de la question juive. Or, un matin de l'hiver 1787, alors qu'il rentre de la chasse, sur le chemin de Rocquencourt, le roi croise un cortège dont la vue l'émeut profondément. C'est un enterrement, mais bien le plus lamentable possible : celui d'un Ashkénaze parisien, interdit de dernier séjour dans le cimetière séfarade de la rue de Flandre, et que l'on mène à celui récemment acheté à Montrouge par le charitable et infatigable Cerf-Berr. Louis XVI, bouleversé, ne juge plus possible de tolérer qu'une partie de ses sujets soit en butte à de tels empêchements et qu'il leur faille même enterrer leurs morts à la sauvette. Sa décision est prise : il accordera aux juifs de France des droits équivalents à ceux qu'il vient de reconnaître à la communauté protestante. Et, le 17 novembre, alors qu'il vient de publier l'édit de tolérance en faveur du culte réformé, le roi, dans la galerie des Glaces, dit à son ministre, Malesherbes, promoteur habile de la législation sur le nouveau statut des calvinistes : « M. de Malesherbes, vous vous êtes déjà fait protestant. Maintenant, je veux que vous vous fassiez juif. Je vous demande de vous occuper d'eux. » Ces simples mots ont une portée incommensurable dans la bouche d'un souverain catholique. Ils signifient que, sans toucher aux droits de l'Eglise, qu'il s'est engagé le jour du sacre à défendre, ni à la religion d'Etat, Louis XVI entend donner à ses sujets non-catholiques des droits équivalents et un statut normal. Il veut leur reconnaître la liberté du culte, ce qui ne s'est encore jamais vu en Europe. Reste à mettre en application une volonté aussi innovante et dérangeante. Malesherbes, qui vient de régler l'épineux dossier protestant, sait mieux que personne les difficultés à venir. Il sait aussi que la tentation, en pareil cas, est grande de parler beaucoup et de ne pas agir, d'en rester aux idées générales généreuses sans tenter de les appliquer dans la réalité. Une telle méthode n'est pas la sienne. Le ministre se donne un double objectif : intégrer les juifs et leur donner les droits qui sont ceux des autres Français sans les obliger à renoncer à leur foi. Malesherbes consulte, étudie, reçoit. Il fait venir à Versailles MM. Gradis de Bordeaux et Cerf-Berr de Strasbourg, « les deux plus considérables individus de leurs nations », prend leurs avis, leurs conseils. Trois mémoires, publiés en 1788 par la Société royale des sciences et des arts de Metz, sur la question de l'assimilation des juifs - preuve que l'intérêt manifesté par le roi a mis à la mode un sujet qui ne l'était pas du tout - vont aussi retenir son attention. L'un émane d'un avocat nancéien, Thiéry ; le deuxième d'un juif polonais établi à Paris, Hourwitz ; le troisième, et le plus intéressant, d'un prêtre lorrain, l'abbé Henri-Baptiste Grégoire. Il s'intitule Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs . Ce texte fait très vite figure de document fondateur, de programme, mais, par les difficultés, les impossibilités qu'il soulève également, il fait toucher du doigt les limites du projet et les écueils sur lesquels la bonne volonté royale risque d'achopper. Régénération, le mot - prérévolutionnaire - est à la mode, tout semblant devoir être régénéré d'urgence en France. Il n'empêche qu'il peut être mal interprété et il se trouve, dans les propos de l'abbé Grégoire, des mots qui, sans se vouloir blessants, choqueront. Le fait même que Grégoire soit prêtre catholique oriente tout son travail, le faisant rêver à ce qui est à ses yeux la seule régénération possible : le baptême. On lui en fera abondamment reproche, ainsi que des jugements qu'il porte sur le Talmud. Le thème des « vices » traditionnellement attribués aux juifs est très présent dans ses pages, à ce détail près que le bon curé pense que ces vices ne sont pas le fruit de la nation d'Israël, mais des conditions de vie qui lui furent faites et l'incitèrent à l'usure et autres pratiques auxquelles elle devrait à l'avenir renoncer : « Le Juif, répandu partout, et fixé nulle part, n'a guère que l'esprit de corps qui n'est pas l'esprit national ; voilà pourquoi, comme on l'observe communément à Londres, il n'est pas Anglais, ni Hollandais à La Haye ni Français à Metz. C'est toujours un Etat dans l'Etat, parce qu'il n'est jamais traité comme un fils de la patrie. [...] Il n'a aucune propriété terrienne, le commerce qui rend ordinairement cosmopolite lui procure des richesses portatives qui le consolent faiblement de l'opprobre et de la pesanteur des lois oppressives. Et vous exigez qu'il aime une patrie ? Donnez-lui en une ! » L'une des pierres d'achoppement du projet est en effet l'interdiction faite aux juifs de posséder de la terre, encore compliquée par l'interdiction d'employer des chrétiens. Grégoire veut leur ouvrir la possibilité de devenir vignerons, spécialité qui, selon lui, demande moins de main-d'oeuvre et règle la question des employés. On est en pleine utopie. Un autre écueil, que l'abbé connaît bien, est l'usure - résultant d'ailleurs de l'interdiction de travailler et posséder la terre. Grégoire en dit généreusement : « Le comble de l'inconséquence serait de leur reprocher des crimes après les avoir forcés de les commettre. » Malesherbes, qui n'est pas un rêveur, voit bien les difficultés à surmonter. Les rapports qu'il reçoit des provinces de l'Est notent un climat défavorable aux mesures en faveur des juifs, très mal perçues par le petit peuple qui s'est déjà ameuté à Sarreguemines. Il apparaît nécessaire de changer les mentalités avant de légiférer, sous peine de provoquer des mouvements de violente hostilité. Il l'écrit à Grégoire : « J'ai toujours pensé qu'il faudrait commencer par instruire le public avant de publier les lois. » Sur cette hostilité s'en greffe une autre, en apparence plus feutrée mais bien réelle : celle des Portugais de plus en plus opposés à la reconnaissance de droits aux Ashkénazes, mesure qu'ils regardent comme une atteinte à leurs propres privilèges. Parmi les rapports de police remis au ministre, on relève cette phrase particulièrement révélatrice : « Le dernier valet d'un juif portugais ne consentirait point à épouser la fille du riche M. Cerf-Berr » Malesherbes, en dépit des difficultés, continue à travailler, avec ce qu'il estime une sage lenteur. Déjà, quelques intellectuels relaient ses efforts et abondent dans le sens de l'émancipation des juifs. Parmi eux, un certain Maximilien de Robespierre, qui ne s'est pas encore fait un nom. La prudence de Malesherbes, qui ne veut pas, par une précipitation maladroite, tout faire échouer, est louable, mais le temps joue contre lui. Alors qu'il vient de remettre au roi son projet de mémoire pour « un règlement général » de la question juive, le ministre est emporté dans la tourmente qui secoue le pouvoir. Lorsqu'il est contraint de démissionner, Guillaume de Malesherbes n'a pas abouti. Le mérite lui demeure d'avoir défriché le terrain. Devant l'échec de ses projets de réforme, le blocage des parlements et le mauvais vouloir des notables, Louis XVI doit finalement, malgré les mises en garde, se résoudre à convoquer les états généraux. S'il en était besoin, les cahiers de doléances en cours de rédaction justifieraient la prudence de Malesherbes, tant est manifeste, dans ceux des bailliages de l'Est, l'hostilité populaire envers les juifs. Les dernières saisons ont été mauvaises, et les paysans, lourdement endettés, en veulent aux prêteurs. Dans ces conditions, quoique rien en principe ne l'interdise, il paraît aventuré d'autoriser la « nation » ashkénaze à rédiger ses propres cahiers de doléances, comme sont en train de le faire les Portugais, d'ores et déjà assimilés par l'impôt et la naturalisation à l'électorat national. C'est injuste et Louis XVI, à défaut d'un cahier propre aux juifs de l'Est, entend recevoir au moins un mémoire faisant état de leurs demandes. Ce mémoire redit, peu ou prou, ce qu'exprimait déjà Cerf-Berr quatre ans plus tôt : il demande pour les Ashkénazes les mêmes droits que pour les Séfarades ou, plutôt, les mêmes privilèges. En cela, les deux communautés sont bien francisées puisque comme toutes les autres, c'est d'abord cela qui les intéresse. Ces demandes ne changent rien à la situation ambiante. Le phénomène de la Grande Peur, qui partout entraîne le saccage des châteaux, se traduit en Alsace par une flambée de violences contre les juifs : toujours l'espoir d'en finir avec les usuriers et d'effacer les dettes... Des centaines de malheureux, affolés, se réfugient en Suisse. Beaucoup renonceront à revenir. La Révolution commence mais elle ne commence pas bien pour les juifs... Alors que le 26 août 1789, est promulguée la Déclaration des droits de l'homme, dont l'article 10 stipule que « nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses », le souci des nouveaux législateurs, et d'abord des députés de l'Est, est d'apaiser la fureur de leurs administrés en ne faisant rien en faveur des Ashkénazes. Les demandes de l'abbé Grégoire, qui siège à la Constituante, réclamant que l'on protège les communautés attaquées, ne sont pas entendues. Le 14 octobre, une délégation ashkénaze qui compte, à l'instar des juifs parisiens, demander le statut de citoyens, est autorisée à s'exprimer devant les députés, mais n'obtient aucune réponse positive. Les débats, relancés le 21 décembre, traînent jusqu'au 24, en dépit des interventions favorables de plusieurs ténors de l'Assemblée, parmi lesquels Robespierre, Mirabeau, Barnave. L'opposition virulente des députés de l'Est, et surtout de l'Alsacien Reubell (ou Rewbell), qui annoncent émeutes et insurrections si jamais on légifère en faveur des juifs, bloque tout débat sensé. A droite, s'élèvent aussi des voix inquiètes, telle celle de l'abbé Maury, qui ne pense pas le judaïsme assimilable dans quelque pays que ce soit. En désespoir de cause, lorsqu'arrive la fin de la session, l'abbé Grégoire préfère jeter l'éponge et demande que « la question des juifs et des comédiens », catégories pareillement réputées infâmes, soit réservée pour un débat ultérieur. Il est vrai qu'un nouveau problème est venu compliquer la situation, déjà tendue, de la communauté alsacienne. En confisquant et en mettant en vente les biens du clergé, la Révolution a provoqué l'appétit féroce de tous ceux qui rêvent de devenir propriétaires. Mais dans l'Est, les paysans, appauvris, n'ont pas les moyens de se porter acquéreurs, et commencent à redouter que les juifs, réputés millionnaires, achètent massivement de la terre et deviennent non seulement leurs créanciers mais leurs propriétaires. On évoque une Alsace possession juive aux trois quarts. Ce fantasme aggrave les antagonismes. L'abbé Grégoire n'a pas tort d'attendre que les esprits se calment. Les Séfarades, eux, ne sont pas concernés et entendent le montrer. Sagement, ils ont patienté, et, lorsque, enfin, en janvier 1790, ils demandent la reconnaissance de leurs droits de citoyens, qui ne ferait qu'entériner la réalité de fait, soutenus par l'évêque d'Autun, Maurice de Talleyrand, ils obtiennent gain de cause sans obstruction réelle. Le 28 janvier 1790, par 374 voix contre 224, les Portugais deviennent citoyens français à part entière. La petite communauté parisienne reçoit le même statut, tout comme les « juifs du pape » après l'annexion du Comtat venaissin, le 14 septembre 1791 ( lire page 46 ). Le sort des Ashkénazes n'en est pas amélioré pour autant, tant s'en faut ! Dans la crainte de leur voir reconnu ces mêmes droits, leurs ennemis se déchaînent, et font campagne dans la presse contre l'assimilation de cette impossible communauté étrangère. On n'hésite pas à ameuter des populations déjà promptes à s'enflammer. Pourtant, comment, après avoir promulgué la Déclaration des droits de l'homme, prétendre écarter de ses bénéfices cette partie de la population ? Il y a là une incohérence que l'abbé Grégoire dénonce et que l'Assemblée constituante ressent. A la veille de se séparer, l'Assemblée vote, enfin, et presque à l'unanimité, le 27 novembre 1791, le texte qui donne aux juifs de l'Est le titre et les devoirs de citoyens français. Voilà les souhaits novateurs de Louis XVI accomplis : c'est une première en Europe. Est-ce la victoire tant attendue ? L'un des principaux amis de l'abbé Grégoire, Berr-Isaac n'hésite pas à s'écrier, en apprenant la nouvelle : « Le jour de gloire est arrivé ! » Peut-être s'avance-t-il. Certes, aucune des nations juives de France n'a mis de mauvaise volonté à abandonner ses privilèges propres au profit du nouveau statut. Certes, il existe une volonté d'assimilation réelle. Cela ne signifie pas que les juifs soient prêts à abandonner leur identité et à se fondre dans la masse, et cela suffit à les maintenir dans une certaine marginalité. Les droits politiques qu'ils viennent d'acquérir les intéressent peu, en général, et ils ne cherchent pas, sauf exception, à s'en servir. Echaudés par les violences dont ils ont fait l'objet, les juifs alsaciens et lorrains voudraient d'abord qu'on les laisse tranquilles profiter d'un quotidien qu'ils espèrent plus facile. Certains Bordelais n'ont pas la même prudence. Les Furtado ou les Raba en particulier, croient pouvoir miser sur le nouveau pouvoir et travailler avec lui comme ils le faisaient sous la monarchie. L'instabilité du système et ses convulsions rendent ce choix dangereux. A Bordeaux, il convient de traiter avec les députés girondins, qui font figure, un temps, d'hommes forts du régime. Les Raba, de leur plein gré sans doute, même s'ils prétendront le contraire ensuite, n'y manquent pas, et vont jusqu'à avancer de l'argent à la Gironde, pour un montant de 20 000 livres, ce qui fait une jolie somme si l'on songe qu'un bon cheval de selle vaut en moyenne 12 livres. Cette générosité va leur coûter très cher. A l'automne 1793, lorsque le parti girondin est proscrit et traqué, le conventionnel montagnard Tallien s'installe à Bordeaux afin d'y mettre la Terreur à l'ordre du jour. Fin octobre, Moïse, Abraham, Gabriel, Jacob et Aaron Raba, cinq frères et associés, d'un âge déjà avancé, sont traduits devant la commission révolutionnaire, pour ce crime de soutien au fédéralisme qui, logiquement, doit les envoyer à l'échafaud. L'on voit alors où se situe précisément, pour le pouvoir, l'intérêt de s'en prendre aux juifs. Tallien s'empresse de les condamner à une amende juteuse de 500 000 livres, payable sous trois mois. A Paris, la Convention, qui n'entre pas dans ces considérations, accusera Tallien de « modérantisme » - ce qui est grave -, pour ne les avoir point tués en plus... Inutile de souligner qu'on ne plaisante pas avec les ennemis de la Révolution, de quelque origine qu'ils soient. La famille Frey va l'expérimenter à ses dépens. Siegmund, Emmanuel et Léopoldine Dobroujka-Schoenfeld, nés dans l'Empire d'Autriche, font partie de ces juifs d'Europe centrale que l'émancipation de leurs frères de France attire en foule vers la patrie de la Révolution. A Strasbourg, ces patriotes purs et durs, qui se font vite naturaliser sous le nom de Frey (libre), obtiennent une recommandation chaleureuse des jacobins leur permettant de s'établir à Paris. Grand défenseur des juifs en général, Robespierre ne les aime pas en particulier. L'énorme fortune des Frey, qui viennent de donner 20 000 livres de dot à leur soeur Léopoldine lors de son mariage avec le conventionnel Chabot, moine défroqué et proche de Danton, irrite. L'Incorruptible n'hésite pas, alors, à les dénoncer comme « agents autrichiens », autrement dit espions d'une puissance étrangère en guerre avec la France. Chabot et ses deux beaux-frères sont guillotinés avec les dantonistes, le 6 avril 1794. Si l'on songe que les biens des condamnés sont confisqués au profit de la République, on peut se demander si l'accusation d'espionnage avait, ici, le moindre fondement. Ce sont, encore et toujours, les mêmes accusations qui accablent les juifs, même émancipés. On les jalouse pour l'argent qu'ils ont ou qu'on leur suppose, on met leur loyauté envers la patrie en doute. Emblématiques s'agissant des Frey ou des Raba, ces reproches s'adressent aussi à l'ensemble de la communauté alsacienne, suspectée tour à tour d'accaparement, de prévarications diverses et d'entente avec l'étranger. Cela justifie les poursuites arbitraires, les violences populaires que nul ne tente d'endiguer, et surtout, sous prétexte de calmer les esprits, l'effacement des créances que les prêteurs ne reverront jamais, puisque Bonaparte, finalement, entérinera de façon définitive cet état de fait révolutionnaire qui ruine des familles entières. Là n'est toutefois pas le pire, et les juifs français expérimentent en parallèle de ces malheurs politiques les affres spirituelles de la persécution religieuse qui frappe alors l'ensemble des croyants, sans distinction de confession. Imprégnés de voltairianisme, les conventionnels tiennent le judaïsme dans un mépris qui dépasse encore celui qu'ils vouent aux chrétiens. Dans l'Encyclopédie , « juif » et « moine » sont des termes équivalents pour décrire des « esprits arriérés englués dans leurs superstitions archaïques ». Les mesures antireligieuses mises en vigueur dans le courant de l'hiver 1793-1794 ne les épargnent donc pas. En septembre 1793, la campagne contre les cultes, qui avait jusque-là frappé seulement les fidèles catholiques, s'étend au clergé assermenté au régime, tenu pour schismatique, aux protestants et aux juifs. Les offices et l'enseignement religieux sont interdits. Tous les sanctuaires, sans exception, sont fermés, et destinés soit à la démolition soit à l'établissement de la nouvelle religion officielle, qui encense la déesse Raison. Il arrive aussi que les édifices religieux, à la grande horreur des fidèles, soient transformés en grange, dépôt de munitions, ou écurie... Ce sort frappe plusieurs synagogues, et bouleverse par conséquent les communautés. Les objets du culte sont confisqués et vendus à l'encan, les livres saints brûlés, des rabbins qui tentaient de s'y opposer arrêtés et jetés en prison. Grâce au nouveau calendrier révolutionnaire, qui régénère le temps, la semaine de sept jours est remplacée par une semaine de dix ; seul ce dixième jour, le décadi, qui doit supplanter le dimanche ou, pour les juifs, le samedi, devant être chômé. Quiconque prétend s'en tenir au vieil usage, s'il est pris en flagrant délit, encourt une peine de prison, voire l'échafaud. Déjà affligeante pour les chrétiens, même pour les incroyants, qui apprécient peu de travailler neuf jours sur dix plutôt que six sur sept, la mesure est intenable pour les juifs religieux, pris entre la violation du sabbat et les foudres de la loi. Alors, comme c'est déjà le cas pour les catholiques, la religion juive se réfugie dans la clandestinité. Le culte se célèbre désormais en pleine nuit dans des maisons sûres. Le rabbin s'y glisse en cachette, prenant à chaque fois le risque d'être arrêté. En fait, eu égard à leur petit nombre, les juifs échappent en général au pire, et comptent peu de victimes. Ils ont, pour une fois, la consolation de penser qu'ils ne sont pas persécutés en tant que juifs, mais en tant que croyants, à ce titre mis sur le même plan que les chrétiens. Cela ne change rien, dans la réalité, à l'angoisse et aux souffrances endurées pendant ces mois de Terreur. Puis survient la journée révolutionnaire du 9 Thermidor qui provoque la chute de Robespierre. Dans le même temps, la première vague de persécution religieuse prend fin. Le judaïsme en ressort, certes, moins frappé et moins ébranlé que le catholicisme, mais il est tout de même entièrement désorganisé. Dans l'Est, la situation promet d'être longue à s'améliorer, car la haine contre les juifs ne s'est pas apaisée, les violences dont ils ont été victimes ayant, au contraire, donné une justification politique, une légalité, aux émeutes populaires. Impossible de compter sur les autorités pour enrayer le mouvement. La mise en place du Directoire conduit aux postes de commande le député Reubell qui s'est tant illustré en 1790-1791 par son refus d'accorder un statut légal aux juifs de France. Et puis, après une apparente accalmie, le Directoire, dès 1797, renoue avec la campagne antireligieuse. Pour être moins visibles que la guillotine, ses méthodes font cependant plus de victimes encore parmi les croyants. Le moment est mal venu pour reconstruire sur les ruines. Tout cela explique pourquoi, malgré les Ashkénazes d'Europe centrale attirés en France par l'émancipation, les communautés juives de France, en 1800, n'ont pas significativement augmenté. Les juifs ne sont, au début du XIXe siècle, que 44 663 sur l'ensemble du territoire, les Séfarades ne représentant plus désormais que 20 % de ce total. En dépit des épreuves traversées, ils espèrent beaucoup du siècle commençant, et plus encore du nouveau Premier consul, Bonaparte. La communauté messine s'en fait l'écho et le porte-parole de cet engouement lui dédie une « ode hébraïque », qui ne paraît pas avoir beaucoup touché le jeune chef de l'Etat. * Spécialiste de l'histoire italienne et du monde romain, de l'Eglise et de la Révolution française, Anne Bernet est l'auteur de Brutus et tout récemment de Gladiateurs , (Librairie académique Perrin). Repères
Discussions houleusesTolérance... zéroL'avènement du culte républicainEn complément
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XVIIIe-XIXe siècle |
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L e 9 février 1797, durant la campagne d'Italie, Napoléon Bonaparte entre pour la première fois en contact avec une communauté juive : celle de la ville d'Ancône. Les juifs vivent confinés dans un ghetto, portent des bonnets jaunes et des brassards avec l'étoile de David. Le conquérant ordonne alors d'y substituer la rosette tricolore. Première décision symbolique suivie d'instructions plus concrètes pour que la communauté accède enfin à la liberté de culte et de circulation. Des mesures qui s'appliqueront par la suite aux juifs de Rome, Venise, Vérone et Padoue. En France, au début du XIXe siècle, Portalis, secrétaire général du ministère des Cultes, pense que « les juifs forment moins une religion qu'un peuple ». A cette époque, les communautés de Bordeaux, de Bayonne, du Comtat venaissin ainsi que certaines en Alsace et en Lorraine sont pourtant complètement assimilées. Dès 1801, le Conseil général du Bas-Rhin réclame que les rabbins se comportent comme les ministres des autres cultes, tel que le définit par exemple le concordat passé entre Rome et le gouvernement français pour le culte catholique. Pour résoudre les différents problèmes liés à la communauté juive, Portalis réunit une Commission des affaires juives. Mais à la fin de 1805, rien n'a encore vu le jour. L'événement déclencheur naît en Alsace, en 1806, d'un mouvement d'hostilité à l'encontre des membres de la communauté juive : on leur reproche des intérêts usuraires exigés par certains prêteurs et le ministre de la Justice réclame même des mesures contre eux. L'Etat va devoir régler un problème qui dépasse de très loin le cadre religieux. Le 30 mai 1806, Napoléon prend un décret prévoyant, dans son article 2, « qu'il sera formé au 15 juillet prochain, dans notre bonne ville de Paris, une assemblée d'individus professant la religion juive et habitant le territoire français ». Un rassemblement qui a pour but d'arrêter les grands thèmes qui seront abordés plus tard par le Grand Sanhédrin [l'assemblée juive]. Dans le même temps, ce décret institue une première mesure d'exception : un sursis d'un an à l'exécution de tous les contrats passés entre juifs et cultivateurs non-négociants dans les quatre départements de la rive gauche du Rhin - les deux départements d'Alsace, la Moselle et les Vosges. Cette décision entraîne les protestations de l'abbé Grégoire. Le 29 novembre 1806, Napoléon écrit au ministre de l'Intérieur : « Le Grand Sanhédrin doit commencer par déclarer qu'il y a dans la loi de Moïse des dispositions religieuses immuables et des dispositions politiques susceptibles de modification. Si l'on peut expliquer que les juifs n'aient pas regardé comme des frères des peuples idolâtres qui avaient juré une haine commune aux enfants d'Israël, il doit en être autrement lorsque cette situation a changé. Ce changement doit les amener à considérer tous les hommes comme frères, quelque religion qu'ils professent ; si, au milieu d'eux, les israélites jouissent des mêmes droits. » La pensée napoléonienne se résume ainsi : « Le Grand Sanhédrin a pour lui des voeux de l'opinion de tout ce qu'il y a d'éclairé parmi les juifs de l'Europe. Avec cet appui il est maître de supprimer de la législation de Moïse les lois qui sont atroces ( sic ) et celles qui n'appartiennent qu'à la situation des juifs de Palestine. » L'assemblée juive réunit 95 députés nommés par les préfets au niveau des départements. Un décret du 10 juillet 1806 adjoint 16 représentants des juifs du royaume d'Italie. Les délibérations commencées le 6 juillet 1806, sous la présidence du Bordelais Furtado, durent jusqu'au 6 avril 1807. Les trois premières questions sont relatives au mariage et au divorce : est-il licite aux juifs d'épouser plusieurs femmes ? Admettent-ils le divorce sans qu'il soit prononcé par les tribunaux ? Sont-ils hostiles aux mariages mixtes ? Après de longues discussions, il en ressort que les juifs doivent se soumettre aux lois de l'Etat telles qu'elles ont été édictées par le Code civil de 1804 ; de plus, « ils doivent défendre la France jusqu'à la mort ». La mesure est votée dans l'enthousiasme par une assemblée unanime. En revanche les députés sont plus divisés au sujet des mariages mixtes. Les rabbins y sont naturellement opposés. Quant à l'usure, elle est répudiée sur le plan dogmatique mais non sur le terrain pratique. Napoléon pense qu'il faut transformer les principes qui se dégagent de ces discussions et de ces votes, en véritables lois religieuses. C'est pourquoi il imagine de ressusciter le Grand Sanhédrin en adjoignant à l'assemblée, des rabbins choisis dans la plupart des communautés. La première séance qui se tient le 9 février 1807 comprend 45 rabbins et 26 laïcs. C'est le rabbin de Strasbourg, David Sintzheim, qui la préside. Napoléon envoie ses instructions de Pologne. Le Grand Sanhédrin doit organiser le culte juif ; fixer les conditions d'exercice du commerce ; prévoir un tiers de mariages mixtes. Cette réunion ne réalise pas tous les voeux de l'Empereur mais elle accomplit l'essentiel de ce que l'on attendait d'elle. La communauté juive de France remercie l'Empereur comme en témoigne ce texte du 7 mars 1807 : « Béni soit à jamais le seigneur Dieu d'Israël, qui a placé, sur le trône de France, un prince selon son coeur. Dieu a vu l'abaissement des descendants de l'antique Jacob et a choisi Napoléon le Grand pour être l'instrument de sa miséricorde. A l'ombre de son nom, la sécurité est rentrée dans nos cœurs et nous pouvons désormais bâtir, ensemencer, moissonner, cultiver les sciences humaines, appartenir à la grande famille de l'Etat, le servir et nous glorifier de ses nobles destinées. » Le règlement du culte juif est publié le 17 mars 1808. Les juifs sont organisés, du point de vue religieux, en circonscriptions territoriales, chacune doté d'un consistoire composé de laïcs « pris parmi les plus imposés et les plus recommandables des israélites ». Ces consistoires doivent dresser la liste des juifs étrangers, surveiller l'application du règlement du culte, exhorter les juifs à l'exercice des professions utiles, faire connaître chaque année aux autorités le nombre des conscrits de la circonscription. Un consistoire central est institué à Paris. A la différence des prêtres et des pasteurs, les rabbins ne sont pas payés par l'Etat. Ils perçoivent une rémunération à partir des cotisations des fidèles. Le ministre de l'Intérieur, Champagny, et les trois commissaires impériaux joignent au règlement du culte un décret destiné « à la réforme sociale des juifs » portant sur une meilleure intégration de la communauté juive dans la population française. Sont plus particulièrement visés les mariages mixtes, la conscription, et la limitation des taux d'usure. Sur ce dernier aspect, la répression est importante. Dans le Haut-Rhin les plaintes diminuent considérablement, ce qui fait dire à Napoléon : « Il y aurait de la faiblesse à chasser les juifs, il y aura de la force à les corriger ». On se rend rapidement compte qu'il manque, dans le décret du 17 mars 1808, des dispositions relatives à l'état civil des juifs. La loi du 20 septembre 1792 les avait déjà obligés à adopter un nom de famille, puisque jusque-là, ils utilisaient l'équivalent du prénom de baptême. Le décret du 20 juillet 1808, les oblige à déclarer leur patronyme à la mairie de leur résidence. La plupart choisissent pour nom de famille, soit leur prénom, soit leur surnom. Comme on le voit, la législation de l'Empire complète l'œuvre de la Révolution en accélérant l'assimilation des juifs. Napoléon leur donne une place dans la société. Et quand il réprime durement l'usure, il élimine un motif de soulèvement populaire. Quant à la religion, sauf en ce qui concerne les frais de culte, il la place sur le même plan que la religion catholique ou protestante. En juin 1816, Napoléon dit à Gourgaud : « Il y avait beaucoup de juifs dans les pays sur lesquels je régnais ; j'espérais, en les rendant libres, et en leur donnant des droits égaux à ceux des catholiques et des protestants, les rendre bons citoyens, et les forcer à renoncer à l'usure, et à se conduire comme le reste de la communauté. Je crois que j'aurais fini par réussir. [...] Outre cela, j'aurais attiré une grande richesse en France, parce que les juifs sont très nombreux, et qu'ils se seraient empressés de venir en foule dans un pays où ils auraient joui des privilèges bien supérieurs à ceux que leur accordent les autres gouvernements. » La volonté de Napoléon est d'assimiler les juifs au sein de l'Empire. Le 29 novembre 1806, il écrit à Champagny : « [...] Lorsqu'on exigera qu'une partie de la jeunesse aille dans les armées, ils cesseront d'avoir des intérêts et des sentiments juifs ; ils prendront des intérêts et des sentiments français. » Dans cet esprit, il demande au Grand Sanhédrin de contraindre les conscrits juifs au service personnel en abolissant pour eux, le remplacement. Le décret du 17 mars 1808 interdit donc le remplacement. Cette disposition sera en partie annulée dans certains départements avec le décret en date du 11 avril 1810. En pratique, à partir de 1812, époque où le besoin en hommes devient important, on autorise les juifs à se faire remplacer par d'autres juifs. Napoléon espère beaucoup de la conscription comme moyen d'assimilation des juifs dans la communauté française ! On trouve peu de renseignements sur les juifs dans l'armée, si ce n'est au travers de certains mémoires de militaires de l'armée napoléonienne. Fantin des Odoards, par exemple, qui s'en plaint : « Il y a peu de juifs dans nos rangs, et en général on n'y est pas content de leur bravoure. » En revanche, l'officier Wolfe-Tone, a une tout autre opinion : « Dans l'espace d'un mois, le département du Bas-Rhin à lui seul arma et organisa 18 000 hommes. A Landau, où nous étions cantonnés, une compagnie de Juifs offrit volontairement ses services au législateur qui avait rendu à leur race les droits d'homme et de citoyen. Soixante-quinze d'entre eux s'armèrent et s'équipèrent à leurs propres frais, et je n'ai jamais vu une plus belle troupe. » Parmi les généraux de Napoléon, signalons par exemple le général Marc-François-Jérôme Wolff, général de cavalerie, né à Strasbourg en 1776, mort à Paris en 1848 ; juif converti au catholicisme, excellent organisateur et qui servit principalement dans l'armée westphalienne du roi Jérôme Bonaparte. * Enseignant, docteur en histoire en Sorbonne et docteur en droit, Alain Pigeard est l'auteur de nombreux ouvrages sur l'armée napoléonienne dont il est un éminent spécialiste. Lauréat de l'Institut, il a obtenu le grand prix de la Fondation Napoléon pour son Dictionnaire de la Grande Armée . Repères
Hommage au protecteurLe Grand Sanhédrin : une première depuis dix-huit siècles |
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Passée la crise révolutionnaire, puis libéré de l'emprise étatique que Napoléon a prétendu étendre à l'ensemble des religions en France, le judaïsme peut enfin, dès la Restauration, bénéficier véritablement des avantages que l'émancipation lui a valus. L'une des conséquences les plus visibles de ce changement est l'apparition, à Paris même, d'une communauté juive nombreuse où se côtoient Séfarades du Midi et Ashkénazes venus de l'Est, voire de l'étranger. Au sein de cette communauté se dessine une nouvelle bourgeoisie souvent attirée par les affaires, florissantes en ce début d'un XIXe siècle épris de progrès. Si la plupart de ses membres ne vivent pas sur un plus grand pied que la majorité des rentiers parisiens, il s'y trouve aussi des familles, souvent issues des traditionnelles élites juives d'Ancien Régime, pour réaliser des ascensions et des fortunes spectaculaires, propres à concentrer sur elle l'attention, pas toujours bienveillante, du public. Une quinzaine de noms émergent dans cette bourgeoisie juive parisienne : Fould, Oppenheim, Furtado, Goudchaux, Eichtal, Rodrigues, Stern, Worms de Romilly, Laurent-Meyer, Dupont, Javal, Halphen, Allegri, Millaud, Maas, Péreire. Il s'agit de familles d'origine française. S'y joignent quelques noms appartenant à l'aristocratie juive européenne ou levantine, anciennement implantée dans les cours italiennes ou germaniques, ou familière de la Sublime Porte : Camondo d'Istanbul, Leonino de Gênes, Rothschild, Koenigswarter, d'Almeida, Menasce, Cahen d'Anvers. Très lancée dans la bonne société, ayant ses entrées dans des milieux aussi fermés que le Jockey Club, cette élite affairiste compte en son sein un nombre important de banquiers et de très hauts financiers. En 1865, sur 300 banquiers français, une cinquantaine est d'origine juive. Ils seront 95 en 1872. Cette évolution est normale, beaucoup de ces familles ayant un passé de financiers, de commerçants, d'assureurs ou, plus simplement, de prêteurs, qui les ont familiarisées avec le monde des affaires et de l'argent, secteurs dont, traditionnellement, les catholiques se méfiaient. L'émancipation, la liberté qui leur a été offerte de se fixer partout en France et de s'y adonner aux professions de leur choix ont fait le reste. L'ennui étant, évidemment, que les griefs anciens concernant les fonds juifs, et l'hostilité des humbles envers les riches vont trouver là un terreau fertile où se développer. Qu'importe alors, face aux fantasmes communs et à l'envie, alors que le système électoral est encore censitaire, que seul 1,3 % des juifs soient assez fortunés pour être électeurs en 1845 ? C'est l'ensemble de la communauté, souvent très modeste, et même pauvre, qui est englobée dans la rancœur commune. Ainsi se dessine une amorce d'antisémitisme que la France ne connaissait pas encore. Cette montée en puissance de la banque juive, la littérature l'observe, avec plus ou moins de sympathie. À côté de personnages balzaciens, tels le baron Nucingen ou l'usurier Gobseck, qui datent des années 1830, apparaissent des textes plus agressifs, d'une valeur littéraire d'ailleurs inexistante, tel, en 1845, l'essai d'Alphonse Toussenel, Les Juifs rois de l'époque, Histoire de la féodalité financière qui attaque violemment le roi Louis-Philippe pour ses liens avec certains banquiers juifs, comme Rothschild, déjà protégé par Louis XVIII et Charles X, ou Achille Fould. Autre exemple, cette pièce en 300 vers d'un certain Barandeguy-Dupont, intitulée La Bourse ou les chercheurs d'or au XIXe siècle qui met en scène le personnage du « juif d'argent ». Ces attaques ne viennent nullement de la droite royaliste et catholique, ni des milieux libéraux. Non, elles sont le fait de certains milieux socialistes avancés et plus spécialement du mouvement phalanstérien de Victor Considérant. Cela pourrait n'être qu'anecdotique et sans conséquence grave si le coup d'Etat du prince-président, Louis Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, ne donnait un coup de pouce prodigieux à quelques-uns de ces financiers d'origine juive. Leur ascension suivie de leur chute, plus spectaculaire encore, focalise bientôt toutes les antipathies (voir dossier Historia n° 683). Financiers des princes |
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L'ascension sociale par l'armée
Dans sa thèse de doctorat sur le corps des officiers français sous la IIe République, soutenue en 1978, Serge William Serman le constate : « Aucune exclusive ne semble avoir été jetée systématiquement contre les juifs (tel n'était pas le cas en Prusse où aucun juif n'est admis dans le corps des officiers d'active avant 1914). Nous avons repéré un minimum de 29 officiers israélites sur un effectif total de 7 137 hommes, soit une proportion de 2 ä qui correspond à l'importance relative des juifs dans la population française des années antérieures à 1870. » Qui plus est, sous la Restauration, comme sous la monarchie de Juillet et sous le Second Empire, l'armée offre aux jeunes juifs la promotion sociale que, parfois, les autres corps de l'Etat ne semblent guère soucieux de leur accorder. Un exemple : en 1827, à 18 ans, le jeune Michel Lévy est reçu au baccalauréat de rhétorique. Sa composition de philosophie est si remarquable que le proviseur du Collège royal et l'inspecteur d'académie de Strasbourg demandent au ministre l'octroi d'une bourse pour que le jeune homme, issu d'une famille très pauvre, puisse préparer l'Ecole normale. Mais leur demande reste sans réponse. Est-ce en raison de la religion du postulant ? Ce n'est pas exclu. Alors, faute de pouvoir intégrer la rue d'Ulm, il s'oriente vers la médecine militaire. En 1837, il est professeur à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce. Il finira sa carrière comblé d'honneurs, inspecteur général des services de santé de l'armée, directeur de l'hôpital du Val-de-Grâce, médecin consultant de l'empereur, grand officier de la Légion d'honneur. Or Michel Lévy n'est pas un cas exceptionnel. Un de ses frères, Benoît, sorti deuxième de l'Ecole de Saint-Cyr où il est entré à 18 ans, puis capitaine d'état-major en 1846 à 33 ans et admis, à sa demande, dans l'intendance militaire, préside, à sa retraite en 1883, le Comité consultatif. Si sous la IIe République un seul officier juif atteint le grade de général - Paul Naquet, devenu plus tard Naquet-Larroque -, les officiers généraux israélites sont nombreux sous le Second Empire : outre Michel et Benoit Lévy qui, dans leurs secteurs, la santé et l'intendance, sont au sommet de la hiérarchie, plusieurs occupent des postes de première importance : le général Abraham Paul Lévy (sans lien de parenté avec Michel Lévy), sorti de l'Ecole polytechnique à 20 ans en 1845, capitaine d'état-major en 1856, inspecteur général du génie, gouverneur de la place de Lille ; le général de division Lambert, commandant les places de Paris et de Tunis ; le général Léopold Sée, proche collaborateur de Napoléon III et commandant par intérim de la place de Paris... Alors, comment cette armée, qui s'est montrée si fidèle durant un siècle à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, a-t-elle pu, aux débuts de la IIIe République, devenir le foyer de l'antisémitisme le plus virulent, dont elle donne l'image lors de l'affaire Dreyfus ? La haine du juif joue un rôle incontestable dans l'acharnement de nombre de responsables militaires à soutenir, envers et contre tout, la culpabilité du capitaine Dreyfus, la réhabilitation de cet innocent étant, pour eux, la preuve de la puissance du « syndicat juif ». L'antisémitisme lors de l'affaire Dreyfus a été si fort, a tant marqué les esprits, qu'il semble, à tort, évident qu'il fut toujours la règle dans l'armée française, que la carrière des armes fut toujours interdite aux Français de religion juive, ce qui est faux. Mais nul n'a encore apporté de réponse à une question qui mériterait une étude approfondie : pourquoi l'armée de la IIIe République a-t-elle été gagnée par l'antisémitisme, comme une grande partie de la société française ? Cette montée de l'antisémitisme n'est-elle pas la conséquence d'une opposition politique au Second Empire, Napoléon III étant profondément philosémite et ne l'ayant jamais caché ? Hypothèse à valider : l'hostilité envers l'empereur aurait encouragé l'émergence d'un nouveau cycle d'antisémitisme. * Conseiller technique à la présidence de la République de 1982 à 1995, Georgette Elgey termine le cinquième et dernier tome de son Histoire de la IVe République , à paraître en 2004 chez Fayard. Elle est membre du Conseil économique et social. La tache de l'affaire Dreyfus
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Paris, 6 juin 1936, un samedi de gloire pour le Front populaire, vainqueur des élections législatives d'avril-mai. Président du Conseil depuis l'avant-veille, Léon Blum, le numéro un du parti socialiste SFIO, vient exposer son programme (nationalisations, semaine de 40 heures, congés payés) à la Chambre des députés. Discours d'investiture gouvernementale sans grande surprise à l'issue duquel le président de la Chambre, Edouard Herriot, vieux radical-socialiste blanchi sous le harnais, ouvre les débats. La parole échoit à Xavier Vallat. Député de l'Ardèche, membre éminent de la Fédération nationale catholique, ce grand mutilé de guerre - officier de chasseurs alpins, il a été amputé de la jambe gauche en 1918 - apparaît comme un des meilleurs orateurs de la droite nationaliste. Aussi guette-t-on avec intérêt sa prestation du jour. Et ils vont en avoir pour leur argent, les élus ! Après quelques piques à propos du droit de vote des femmes (il y est d'autant plus favorable que la majorité des militants socialistes est contre, au motif du conservatisme supposé du sexe féminin), Vallat s'engouffre au pas de chasseur dans le vif du sujet. Le sien, du moins : une sortie particulièrement virulente contre son collègue et ennemi Pierre Cot, haï à droite en raison de sa fermeté face aux émeutes du 6 février 1934. Incident, suspension de séance de 10 minutes. A 18 heures, Herriot, rouvrant les débats, donne à nouveau la parole à Vallat. Lequel annonce qu'il va abréger son discours de façon à rattraper le temps perdu. Volonté d'apaisement ? Ce serait plutôt le contraire... « Il est une raison qui m'interdit de voter pour le ministère de M. Blum, clame le député de l'Ardèche, c'est M. Blum lui-même. Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du Conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné... » « Prenez garde, M. Vallat... », avertit Herriot. Trop tard, l'orateur est lancé : «... par un juif ! » Le Palais-Bourbon s'enflamme. Colère sur les bancs de la gauche, claquements de pupitre, cris, protestations. « A l'ordre, à l'ordre ! », s'exclament les élus Front populaire. Debout, ils applaudissent Blum tandis qu'Herriot s'indigne des paroles « inadmissibles à une tribune française ». Pourtant, le fait est là : à la Chambre, un député vient de puiser dans l'arsenal antisémite pour s'en prendre ouvertement au président du Conseil. Parmi les élus, beaucoup tombent de haut. Antisémite, ce Vallat qu'ils croisent souvent dans la salle des Quatre Colonnes, toujours courtois même avec ses adversaires : qui d'entre eux l'aurait cru ? On savait son amitié avec Léon Daudet, le polémiste le plus débridé des monarchistes maurrassiens de l'Action française, ses sentiments conservateurs, son hostilité au communisme. Mais cette détestation des juifs, l'homme l'a bien dissimulée jusque-là. Quelques écarts de langage pas vraiment exceptionnels dans une classe politique où ils sont monnaie courante. Quelques-uns se rappellent tout de même ce 5 décembre 1935 où Vallat a présenté les créateurs du quotidien L'Humanité comme autant d'« apôtres de diverses tribus ». S'en est-on ému ? Georges Weill oui, mais pour confier à la Chambre sa tristesse « de voir M. Vallat faire usage d'arguments qui le relient davantage à M. Bucard [chef d'un groupuscule ouvertement fasciste et antisémite] et à sa campagne dont il aurait tant voulu se dégager ». Autant dire que cette personnalité de gauche créditait l'élu conservateur d'une sérieuse prise de distance avec les obsédés de la chasse aux juifs. Et là, d'un coup, c'est comme si Vallat venait de tomber le masque. Son aversion pour Blum n'était donc pas seulement celle d'un homme de droite trop fougueux envers un président du Conseil trop à gauche selon lui, mais celle, bien plus inquiétante encore, d'un antisémite à l'encontre d'un juif. Cette haine, Léon Blum la connaît bien : elle lui colle à la peau depuis le début de sa carrière politique. Né en 1872 dans une famille de la bourgeoisie commerçante juive assez peu pratiquante, doué pour la littérature, excellent juriste, le futur chef de gouvernement est entré dès 1894 au Conseil d'Etat. Un itinéraire assez classique sous cette IIIe République où la présence déjà ancienne de nombreux « juifs d'Etat » occupant de hautes fonctions administratives semble attester d'une réduction sensible de l'antisémitisme. Tout change quand Blum entre en lice, au tout début de la campagne pour la défense du capitaine Dreyfus (lire page 64) . Du seul fait de cet engagement et, paradoxalement, de l'origine alsacienne de sa famille (un autre point commun avec l'officier injustement accusé), le haut fonctionnaire se voit transformé illico en « Allemand ». De cette époque datent les attaques, bientôt récurrentes, contre ce « descendant des ghettos d'outre-Rhin ». Au fil des années, Blum va d'ailleurs aller de découverte en découverte. Son statut social lui évite-t-il les fins de mois difficiles ? C'est qu'il mange dans de la « vaisselle d'or ». Est-il svelte, élégant, distingué ? Ses adversaires multiplient les allusions à son supposé manque de virilité. Publie-t-il, en 1907, Du mariage , un ouvrage qui plaide pour une modification des rapports masculin-féminin ? C'est le contraire : Blum devient l'archétype du juif-obsédé- sexuel-qui-ne-rêve-que-de-s'en-prendre-à-la-vertu-de-nos-femmes-et-de-nos-filles. Tout le reste est à l'avenant : insultes et absurdités proférées le plus souvent à l'extrême droite mais à gauche également (lire l'encadré Le florilège de la haine, page ci-contre) . Car il court, il court, dans ces années de l'entre-deux-guerres, le furet de l'antisémitisme. Le serpent, plutôt. Une longue liste de violences verbales, quelquefois physiques. Presque toutes convergent vers Blum, « détritus humain à traiter comme tel » donc « à fusiller, mais dans le dos » (Charles Maurras). Menés par les futurs animateurs de la Cagoule, de jeunes royalistes tenteront d'ailleurs de passer à l'acte le 13 février 1936 : manquant de lyncher Blum, ils vont sérieusement le blesser à la tête. A l'origine de cet antisémitisme militant, une xénophobie quotidienne assez partagée à l'époque. Qui dit juif, dit étranger : l'idée qu'un israélite puisse être patriote au même titre qu'un catholique, un protestant ou un athée échappe à beaucoup. Et peu importe le sang versé pendant la guerre de 14-18. Pas de meilleur exemple de cette dangereuse schizophrénie que Xavier Vallat lui-même. Pendant la Grande Guerre, l'un de ses meilleurs camarades du front, Hubert Walch, de confession israélite, a toujours ignoré l'antisémitisme du chasseur alpin. Lequel vouait par ailleurs une reconnaissance toute personnelle au médecin juif Gaston Nora, son sauveur en mars 1918. Cette occultation du rôle des combattants juifs du premier conflit mondial se double fréquemment d'une assimilation entre israélites et « planqués » de l'arrière. Directeur de cabinet du ministre des Travaux publics, Léon Blum n'a pas porté l'uniforme de « poilu » ? Tant pis pour lui : il subira de plein fouet les conséquences empoisonnées de cette absence au front. Chef de cabinet de Clemenceau en 1917, Georges Mandel, une autre personnalité politique juive, de droite cette fois, connaîtra lui aussi le même genre d'attaques. Pour autant, l'antisémitisme ne concernera jamais le monde des anciens combattants dans sa totalité. Le 14 juin 1936, une semaine à peine après le discours de Vallat à la Chambre, le colonel de La Rocque, chef du puissant rassemblement des Croix-de-Feu, haï tant des monarchistes de l'Action française que des partisans du Front populaire, va présider, ce n'est pas anodin, une cérémonie à la mémoire des juifs morts pour la France au champ d'honneur. L'occasion de paroles sans d'ambiguïté : « Le mouvement Croix-de-Feu affirme ainsi, en même temps que son respect pour toutes les confessions religieuses, son aversion pour les doctrines de haine qui menacent de diviser les Français. » Voilà pour l'antisémitisme quotidien, mais il y a aussi l'idéologique. Celui de l'Action française ne constitue qu'une des facettes de la pensée maurrassienne. Influents au Quartier latin et dans les milieux intellectuels, les « monarchistes intégraux » voient dans les juifs l'un des quatre « Etats confédérés » qui, avec les francs-maçons, les métèques et les protestants, précipitent la décadence du pays. C'est à Blum « ferment de division nationale » qu'ils s'en prendront violemment, laissant les motifs « raciaux » aux nazis. Très antiallemand, Maurras n'éprouve aucune sympathie pour Hitler en qui il verrait volontiers une sorte d'allié objectif des juifs. Si les antisémites « raciaux », qui se désigneront plus tard comme « ethno-racistes », sont encore assez rares en France, l'Occupation et le soutien nazi leur donneront une audience. Ils comptent toutefois déjà quelques alliés de poids dont le médecin et romancier-pamphlétaire Céline, antisémite obsessionnel. qui ne manque aucun prétexte pour proclamer sa haine maladive envers Blum. Non qu'il lui reproche d'être socialiste - l'écrivain fait profession de s'intéresser au sort des couches populaires -, mais parce que le leader de la SFIO symbolise à ses yeux le bourgeois nanti, le juif-riche-suceur-de-sang. D'autres plumes, journalistiques cette fois, feront elles aussi de Blum l'homme à abattre dans les colonnes de Candide (Georges Blond, Lucien Rebatet), de Gringoire (Henri Béraud, Philippe Henriot) et plus tard de Je suis partout (Robert Brasillach, Pierre-Antoine Cousteau). Sans compter les publications au tirage plus modeste : Le Porc-Epic, Le Réveil du peuple, La Libre Parole, Le Franciste, Le Grand Occident et bientôt, L'Antijuif. Tous ces gens tablent sur la persistance d'un sentiment antijuif dans une partie des classes populaires où les mauvaises « blagues » mettant en cause les israélites apparaissent ni plus ni moins comme des constatations de « bon sens ». Et là encore, ces « plaisanteries » pleuvent à verse sur le dos de Blum. Officiellement, les partis de gauche, SFIO en tête, prohibent l'antisémitisme. Cela n'empêche pas certains membres de l'appareil socialiste de décocher en privé des flèches visant l'entourage et la personne même du leader, maniéré, compliqué, « talmudique ». Car tel est bien le paradoxe de cette société française de l'entre-deux-guerres : un intellectuel juif peut certes se hisser à la tête du parti de gauche le plus puissant, mais cela reste à ses risques et périls. *Dernier ouvrage paru, OAS, histoire d'une guerre franco-française (Le Seuil, 2002).
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Jean BoisselNé en 1891, architecte, grand mutilé de 1914-1918. En 1934, crée une groupusculaire Légion frontiste « antimaçonnique, antiparlementaire et antijudéométèque ». Se rend en Allemagne l'année suivante pour participer aux manifestations de la Ligue mondiale antijuive et prendre la parole à deux reprises aux côtés de chefs nazis. Condamné à quatre mois de prison pour menaces de mort contre Léon Blum, président du Conseil, dans son bimensuel, Le Réveil du peuple . Arrêté et emprisonné en 1939 pour intelligence avec l'ennemi, libéré par les Allemands, jouera ensuite les seconds couteaux durant la collaboration. Condamné à mort en 1946, emprisonné, meurt en 1951. Henri CostonNé en 1910, cet antisémite précoce fonde dès 1930 les Jeunesses antijuives. La même année, ressuscite La Libre Parole , l'ancien journal d'Edouard Drumont. Après l'avènement de Hitler, effectue plusieurs voyages outre-Rhin, d'où de violentes attaques dans L'Action française . S'installe en Afrique du Nord en 1936 puis revient en France, créant plusieurs petites maisons d'édition antisémites et antimaçonniques. Vice-président de l'Association des journalistes antijuifs, membre du PPF, le Parti populaire français - collaborationniste - de Jacques Doriot, cofondateur en 1942 de la Commission d'études judéo-maçonniques, président des admissions au Cercle aryen, tient un rôle non négligeable durant l'Occupation. Condamné en 1947 pour intelligence avec l'ennemi, bénéficie en 1951 d'une grâce médicale. Reprend progressivement ses activités éditoriales et de « documentation » antimaçonnique et antisémite de l'extrême droite quasiment jusqu'à sa mort, en 2002. Urbain Degoulet, alias "Urbain Gohier"Né en 1862, monarchiste, dreyfusard, antimilitariste, se rapproche par la suite de Drumont. En 1916, crée une petite revue antimaçonnique et antisémite qui, dès l'année suivante, prendra pour titre La Vieille France avant de disparaître en 1924. Ennemi juré de l'Action française, jugée trop molle, voire quasiment « enjuivée », grand propagateur des Protocoles des sages de Sion , le début des années 1930 le verra porte-plume du grand financier de l'extrême droite profasciste, le parfumeur François Coty. Sous l'Occupation, apparaît surtout comme une sorte de « grand ancêtre ». Décédé en 1951. Georges-Alexis MontandonNé en 1879. Etudes de médecine en Suisse. D'abord sympathisant des bolcheviks, connus lors d'une mission humanitaire pour la Croix-Rouge, s'installe en France, travaille au laboratoire d'anthropologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris et, le 15 décembre 1926 dans L'Humanité, fait paraître sous pseudonyme un article intitulé « L'origine des types juifs ». Ecarté du Muséum, entre en 1931 à l'Ecole d'anthropologie de Paris. Auteur en 1935 d'un ouvrage intitulé L'Ethnie française , il jette en France les bases de « l'ethno-racisme » à prétentions scientifiques. L'Occupation sonne l'heure de gloire de ce soi-disant expert, également membre du PPF. Meurt le 3 août 1944 à Clamart, peut-être abattu par des résistants. Lucien PemjeanNé en 1861. Anarchiste militant, fera ensuite cause antisémite commune avec Drumont. A partir des années 1920, directeur littéraire des éditions Baudinière. En 1933, reparaît sur la scène de l'antisémitisme avec Vers l'invasion . Entre 1934 et 1939, publie un petit mensuel spécialisé dans la dénonciation des juifs et des maçons, Grand Occident . Proche de Jean Boissel. Arrêté en septembre 1944, meurt à l'hôpital en février 1945. |
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La Seconde Guerre mondiale, l'exode et l'Occupation modifient l'implantation traditionnelle des communautés juives de France, déjà affectées de changements culturels et sociaux par les immigrations des années de l'entre-deux-guerres. La prépondérance de la région parisienne s'efface au profit d'un basculement vers le Sud, avec un phénomène d'éparpillement. Les pogroms dans l'Empire russe et les facilités accrues de circulation ont conduit en France, après 1880, un premier flux d'immigrés juifs, originaires pour beaucoup de Pologne et de Roumanie, qui s'intègrent facilement. Un second flux succède aux traités de paix des années 1920 qui règlent le sort de l'Autriche-Hongrie, désormais démantelée et appauvrie. En dépit d'une surveillance des démocraties alliées, les pratiques antisémites, qui se poursuivent en Roumanie, prolongent le mouvement d'immigration. L'émergence en Allemagne de l'hitlérisme et la politique antisémite provoquent à leur tour une immigration de grande ampleur. En 1938, 100 000 juifs allemands arrivent en France après la Nuit de cristal. Déjà au lendemain de l'Anschluss, une vague avait fui l'Autriche. Tous n'aspirent pas à rester en France et certains cherchent à gagner la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Si les professions intellectuelles et libérales sont nombreuses parmi eux, la majorité de ces émigrés est pauvre, à la recherche d'un modeste travail manuel. Les organisations juives de France créent à leur intention des oeuvres d'assistance spécifiques et efficaces. Ces nouveaux immigrés sont particulièrement nombreux à Paris où ils trouvent sans trop de peine un travail, notamment dans les ateliers de confection. Leur intégration aurait dû se réaliser par l'intermédiaire des enfants, dont 98 % sont scolarisés par l'école française. La guerre interrompt ce processus. En 1939, la communauté juive s'élève à environ 330 000 personnes, auxquelles il faut ajouter les 117 000 juifs d'Afrique du Nord, une population en majeure partie installée bien avant la colonisation et qui, en 1870, a obtenu la citoyenneté française grâce au décret Crémieux. Dès l'automne 1939, les populations proches des frontières du Nord-Est sont évacuées vers le Centre et le Sud-Ouest. Environ 15 000 juifs de l'est de la France, dont 10 000 de Strasbourg, se retrouvent en Haute-Vienne et en Dordogne ainsi qu'en Indre, Corrèze, Vienne et Charente. L'adaptation de ces réfugiés dans des régions rurales, au confort élémentaire, est un peu difficile mais Robert Schuman, commissaire aux Réfugiés, veille à améliorer leurs conditions de vie. Cet exode touche toutes les catégories de populations sans qu'il soit toujours possible de distinguer les réfugiés des vacanciers qui gagnent le Centre et les régions méridionales. Ainsi, une centaine de diamantaires d'Anvers s'installent à Marseille. En juillet 1940, 5 000 juifs d'Alsace et de Moselle se retrouvent dans le Jura mais aussi dans un Paris vidé en partie de ses habitants. Le grand rabbinat s'établit à Vichy qu'il quittera quand la nouvelle capitale de l'Etat français et le département de l'Allier seront interdits aux juifs. Il gagne Lyon. Les oeuvres sociales se replient, elles, sur Marseille. Les zones, occupée et non occupée, créées par l'armistice et les violations immédiates de celui-ci par les Allemands - comme l'intégration forcée des départements alsaciens et de la Moselle dans le Reich - renforcent la présence des juifs dans le Sud. Tandis que les sept millions de réfugiés de l'exode regagnent leur foyer, sans pouvoir en principe revenir en zone interdite et dans les trois départements de Moselle, Bas et Haut-Rhin intégrés, une circulaire allemande du 10 septembre 1940 préconise aux patrouilles de la ligne de démarcation de refouler les juifs qui veulent remonter vers le Nord. L'interdiction pour les juifs de revenir en zone occupée est officialisée le 27 septembre 1940. Ce même 27 septembre, le chef de l'administration allemande en France ordonne aux juifs de la zone Nord de se faire inscrire sur un registre spécial à la sous-préfecture de leur département de résidence. Les commerçants disposent d'un mois pour apposer sur leur vitrine une affiche « Entreprise juive-Judisches Geschäft ». Est déclaré juif tout individu qui a plus de deux grands- parents appartenant à cette religion. Dans la région parisienne ils sont écartés discrètement de certaines activités. Au Salon d'automne, qui se tient à Paris à la mi-novembre, les tableaux des peintres juifs sont refusés. Depuis octobre, il est également nécessaire de posséder, pour travailler dans le cinéma, une carte professionnelle dont la demande donne lieu à une enquête administrative qu'il est prudent d'éviter. Au 21 octobre, 149 734 juifs sont recensés à Paris : 86 664 sont français et 63 070 étrangers. Le philosophe Henri Bergson s'est rendu au commissariat de son quartier pour être recensé. 20 000 juifs se sont inscrits dans le reste de la zone occupée, en particulier à Bordeaux (5 722), Nancy, l'Est et la vallée de la Seine. Le régime de Vichy imite les procédés en vigueur chez les Allemands en ordonnant, un peu plus tard, son propre recensement. En septembre 1941, 109 244 juifs sont répertoriés en zone libre, ce qui est inférieur à la population juive qui y vit. Certains ont préféré ne pas se signaler à l'administration. C'est notamment le cas, à Toulouse, du jeune Léo Hamon, futur secrétaire d'Etat entre 1969 et 1972. Vichy a élaboré très tôt une législation sur les juifs. Raphaël Alibert, sous-secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil, déclare le 1er juillet 1940 au ministre du Travail, Charles Pomaret : « Je prépare un texte aux petits oignons. » Mû par la rancune contre son ancien patron, l'homme d'affaires Ernest Mercier - fondateur du Redressement français, un club de réflexion - ou par une idéologie mêlant Action française et catholicisme, obsédé comme légiste par l'affirmation de la souveraineté de Vichy sur tout le territoire français, Alibert, devenu ministre de la Justice dans le gouvernement de juillet 1940, rédige le premier statut des juifs du 3 octobre 1940. C'est une des premières lois de la Révolution nationale. Un second statut, plus dur, voit le jour le 2 juin 1941. L'application en sera faite par les différentes administrations et par le Commissariat général aux questions juives créé par une loi du 23 mars précédent et dont le premier responsable est Xavier Vallat (lire page 66) auquel succédera Louis Darquier de Pellepoix. L'organisme délivre les certificats de non-appartenance au judaïsme, veille à l'aryanisation des entreprises et surveille l'application des mesures antisémites. Propagande et suggestions d'extension des dispositions réglementaires antisémites sont aussi de son ressort. Le premier statut des juifs de 1940 définit la qualité de juif par la filiation avec trois grands-parents de race juive ou avec deux grands-parents si le conjoint est lui-même juif. Mais Alibert se heurte au fait que la notion de « race » ne correspond à aucune catégorie juridique ou administrative en France. La loi du 2 juin 1941 précise les choses : « Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive. » Ce second statut étend le nombre des israélites. Trois grands-parents juifs déterminent toujours l'appartenance d'un individu à cette confession mais il suffit pour celui qui n'a que deux grands-parents d'avoir un conjoint issu de deux grands-parents - contre trois précédemment - pour être considéré juif. Tout individu, issu de deux grands-parents juifs, est désormais regardé comme juif s'il appartient à cette religion ou y a appartenu avant le 25 juin 1940. Cette date vise à déjouer les baptêmes postérieurs. La référence religieuse est à la fois idéologique et pratique. La preuve pour obtenir de l'administration un certificat de non-appartenance à la race juive, sera établie par l'attestation de l'adhésion à l'une des autres confessions reconnues par l'Etat avant la loi du 9 décembre 1905 (sur séparation de l'Eglise et de l'Etat). Il est recommandé aux fonctionnaires zélés d'examiner le patronyme, les prénoms et même de se rendre dans les cimetières pour vérifier la religion des ancêtres. Les juifs sont frappés de mesures d'exclusion et de diverses interdictions. Ils ne peuvent pas être responsables ou élus politiques et n'ont plus le droit d'appartenir à la fonction publique. Un numerus clausus sera fixé pour les professions libérales : 2 % des barreaux d'avocat, 2 % des effectifs départementaux pour les médecins ou les architectes. En conséquence, le nombre d'élèves et d'étudiants juifs est également limité à 3 % des effectifs d'une faculté ou d'une école. A Toulouse, le jeune Léon Schwartzenberg - futur cancérologue, récemment décédé - ne peut s'inscrire en médecine. Les candidats doivent alors changer d'université, ce qui n'est pas facile car elles sont peu nombreuses. Les normaliens juifs, ne pouvant entrer dans la fonction publique - où l'on est en quelque sorte prérecruté -, sont considérés comme auditeurs libres et écartés des agrégations. Le numerus clausus n'est pas appliqué en métropole dans l'enseignement primaire et secondaire mais il joue à plein en Algérie où il est fixé en 1941 à 14 % et en 1942 à 7 % des effectifs. De nombreux enfants sont donc renvoyés des établissements scolaires. Un enseignement privé juif est fondé en Algérie avec des très grandes difficultés pour l'enseignement secondaire. Dans les médias et le spectacle, les métiers sont également interdits aux juifs : directeurs, gérants de publication, journalistes, metteurs en scène, administrateurs d'entreprise cinématographique, scénaristes, directeurs de salle de théâtre, de cinéma ou d'entreprise de radiodiffusion. Aux exclusions s'ajoute l'appauvrissement organisé. En zone occupée, les Allemands interdisent aux juifs, sous prétexte de sécurité publique, les métiers de VRP, colporteurs, marchands des quatre saisons et même vendeurs de billets de loterie. Dans la zone Sud, le statut du 2 juin 1941 les exclut des emplois du secteur tertiaire, ne leur laissant que les emplois manuels ou subalternes. Ils ne peuvent plus travailler dans la banque, la bourse, la publicité, le cinéma, la radiodiffusion. L'immobilier, l'exploitation forestière, leur sont également interdits. En novembre 1941, la liste s'allonge : interdiction du commerce de tableaux et antiquités, des grains et bestiaux, des prêts de capitaux. La loi du 22 juillet 1941, « en vue d'éliminer toute influence juive dans l'économie nationale », permet de nommer un administrateur provisoire dans les entreprises industrielles, commerciales, immobilières et artisanales possédées et exploitées par un juif. Les propriétaires d'un immeuble gardent l'usage d'un logement mais ne touchent plus les loyers, perçus par l'administrateur qui, après prélèvement de ses honoraires, les place à la Caisse des dépôts et consignations. Les propriétaires sans ressources obtiendront cependant qu'une toute petite partie du loyer leur soit versée pour subsister. L'administrateur provisoire peut aussi liquider les biens. Dans des petites villes, les artisans peuvent continuer à travailler dans leurs ateliers à condition qu'ils ne soient plus en contact avec le public. Mais la clientèle devenant rare, et un employé pour les contacts se révélant une trop lourde charge, ces petites entreprises sont liquidées. La communauté commence à s'appauvrir. On estime, en juillet 1941, que la moitié des juifs de France sont en situation de précarité économique. Demander une aide officielle n'est pas sans risque car la préfecture enquête sur la famille, et les services officiels envoient en général les familles juives loin des villes. Dans la Creuse et dans l'Indre, par exemple, elles se retrouvent assignées à résidence dans les bourgs du sud du département, où il n'existe aucun emploi disponible. La loi du 4 octobre 1940 sur les ressortissants étrangers juifs permet à l'Etat français de les interner dans des camps spéciaux sur simple décision du préfet du département. Dès l'automne 1940, la zone non occupée compte sept camps principaux dont plusieurs ont servi à l'accueil des républicains de la guerre d'Espagne, ce qui explique leur implantation dans le Sud-Ouest pyrénéen : les camps d'hébergement de Bram, Argelès et Saint-Cyprien, les camps de femmes du Vernet et de Rieucros, les Milles près de Marseille pour les étrangers en instance d'émigration. Gurs est affecté aux juifs allemands âgés, que les nazis expulsent du Palatinat. Début 1941, sont créés Rivesaltes, Noé et Récébédou pour les ménages âgés et les infirmes, tandis que sont fermés Saint-Cyprien, Argelès et Agde, près de Perpignan. Il existe aussi de nombreux « petits camps ». En décembre 1940, on estime à 35 000 le nombre d'internés juifs étrangers dans les camps administrés par Vichy. Ce chiffre diminue dans les mois suivants. Epouvantées par les conditions d'internement, les assistantes sociales, les bénévoles de la Cimade, font le siège des services préfectoraux pour faire sortir en priorité les enfants. Ils savent convaincre. Après les enfants, les adultes peuvent, au printemps 1941, être libérés s'ils peuvent justifier de ressources. Les hommes se retrouvent dans des groupements de travailleurs étrangers. Les familles (10 000 personnes à l'été 1942) sont assignées à résidence dans des petits centres ruraux. Ce sont elles que les préfets zélés feront arrêter pour rejoindre les victimes des rafles de l'été 1942. Les camps sont peu nombreux en zone occupée. Les deux principaux sont créés dans le Loiret à Beaune-la-Rolande et à Pithiviers. Il en existe aussi à Troyes, à La Lande, près de Tours, à Mérignac près de Bordeaux, et à Poitiers. Les premières vérifications d'identité ont lieu en zone occupée le 14 mai 1941 : 6 694 juifs de Paris sont convoqués au gymnase Japy, à la caserne Napoléon ou à celle des Minimes. Un peu plus de la moitié se présente. Des convois partent pour Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Le 20 août 1941, 4 000 juifs sont envoyés à Drancy, en proche banlieue parisienne, vidé de ses prisonniers britanniques. Le 6 décembre 1941, un millier de notables juifs de Paris sont arrêtés. Les grandes rafles de l'été 1942 vont avoir une tout autre ampleur, témoigner de la collaboration franco-allemande et toucher aussi les femmes et les enfants. En 1943 et 1944, la physionomie de la communauté juive française est bouleversée par rapport au début de la guerre. Les déportations l'ont réduite et les survivants se sont déplacés. En juin 1944, il ne resterait que 60 000 juifs à Paris. La zone Sud est devenue terre de refuge. La population juive y atteint 140 000 individus en 1943 et 150 000 en 1944. En février 1943, on en compte 40 000 dans la région de Lyon, 32 000 à Marseille, 25 000 à Toulouse, 15 000 à Nice, 12 000 à Limoges, 8 000 à Montpellier et autant dans la région de Clermont-Ferrand. Le mouvement incessant de cette population obéit aux injonctions de l'administration et aux rumeurs. La crainte d'une rafle fait fuir un domicile provisoire. L'espoir d'une protection amène un afflux de population. Des expulsions, touchant surtout les juifs étrangers, ont lieu dans le Var, les Pyrénées-Orientales, l'Hérault, l'Aude, la Haute-Garonne, l'Ariège, les Basses-Pyrénées. Les expulsés se retrouvent dans la Creuse, le Gers, le Lot et la Corrèze. Le 31 mai 1943, en prévision des vacances de Pétain à La Bourboule, les juifs en sont chassés. Ils doivent quitter aussi Châtel-Guyon et Aix-les-Bains, où les dirigeants de l'Etat et de la haute administration française envisagent de se reposer. L'occupation d'une partie de la zone libre par les Italiens en novembre 1942 leur offre un répit. Les Italiens n'appliquent pas les dispositions antisémites et protègent les juifs des demandes de l'Etat français : Grenoble, Cannes, Nice sont des refuges sûrs. Mais en juillet 1943, le grand Conseil fasciste démet Mussolini. Pendant les quelques semaines qui séparent cet événement de l'armistice conclu en septembre 1943 entre l'Italie et les Alliés, des personnalités s'efforcent de sauver les juifs de la zone « italienne ». Le banquier Angelo Donati, le père Pierre Marie-Benoît, le grand rabbin de Genève s'adressent aux Alliés et aux Suisses. Mais ils n'obtiennent ni le transfert des juifs en Afrique du Nord, désormais libérée, ni l'ouverture de la frontière helvétique. Après l'armistice italien, les Allemands prennent la relève. Une nouvelle dispersion des juifs commence. Elle est particulièrement bien réussie pour les enfants grâce à la collaboration de l'OSE juive (OEuvre de secours aux enfants) et des chrétiens. A la différence de l'UGIF (Union générale des israélites de France) qui refuse d'évacuer ses foyers d'enfants - ce qui leur sera fatal -, l'OSE comprend le danger que courent les 800 jeunes qui lui sont confiés dans des foyers aux adresses bien connues. Aidée par les oeuvres chrétiennes et parfois par l'administration (Pierre Laval le 5 septembre 1942 a fait prévenir le pasteur Boegner que les Français qui cacheraient des enfants ne seraient pas inquiétés), l'OSE ferme ses centres et disperse les enfants dans des familles d'accueil et dans des pensionnats religieux, où ils changent d'identité. Le bilan en 1945 est terrible pour cette communauté meurtrie mais qui n'a pas été anéantie, contrairement à la volonté des nazis. Au total, 79 500 juifs ne reviendront pas des camps. La mort n'a pas frappé de manière égale : les juifs étrangers, moins bien intégrés dans la société française, ont subi les pertes les plus lourdes : 55 000 morts pour 24 500 chez les juifs français. Pour les survivants, la libération de la France et la victoire sur l'Allemagne nazie a pu être une joie intense mais effacée par une angoisse et des questions que rien ne peut apaiser. *Dernier ouvrage paru : Pétain et les Français (Perrin, 2002). Michèle et Jean-Paul Cointet ont également dirigé le Dictionnaire historique de la France sous l'Occupation (Tallandier/Le Grand Livre du mois, 2000).
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XXIe siècle |
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Historia - Depuis l'automne 2000, les actes antisémites se multiplient en France : incendies de synagogues et d'écoles juives, agressions... Le lien avec la deuxième intifada au Proche-Orient vous paraît-il évident ? Marek Halter - Non. Pas du tout. L'antisémitisme se nourrit des justifications les plus folles. Il n'a pas attendu Gobineau, Maurras, Daudet pour se manifester. Il suffit de relire Apion, le conservateur de la bibliothèque d'Alexandrie, ou Tacite le grand historien romain, pour voir que l'antisémitisme est ancré dans l'Histoire. L'Intifada actuelle ne change pas la donne. La haine de l'autre est le sentiment le mieux partagé parmi les hommes. Il y a quelques semaines, Nicolas Sarkozy rappelait, fort justement, que lorsque Hitler a écrit Mein Kampf et qu'il a commencé à massacrer les juifs, l'Etat d'Israël n'existait pas. Je suis donc intimement convaincu que le problème israélo-palestinien n'est pas un élément déclencheur mais plutôt un prétexte de plus à l'antisémitisme. H. - Être juif et Français, ce n'est pas soutenir de manière inconditionnelle la politique israélienne actuelle. Pourtant certains font l'amalgame. Comment l'expliquez-vous ? M. H. - Là encore, c'est une idée entretenue par les faux penseurs. En écrivant Le Judaïsme raconté à mes filleuls , j'ai essayé de clarifier des notions que l'on emploie à tort et à travers. Il faut distinguer nationalité, religion et culture. Etre Israélien, c'est être membre d'une nation et posséder un passeport israélien : 20 % d'Israéliens sont arabes et 150 000 sont chrétiens. Etre israélite, c'est aller régulièrement à la synagogue, suivre une pratique religieuse. En ce sens, il y a des Français israélites, comme il y a des Français musulmans, catholiques, protestants, bouddhistes, etc. Etre juif, c'est enfin appartenir à un groupe culturel qui se reconnaît dans une mémoire collective. Comme les Bretons, les Alsaciens ou les Occitans. Il est donc indispensable de faire ces distinctions pour ne pas tomber dans l'amalgame. Après la guerre des Six Jours, en octobre 1967, mon coiffeur s'est empressé de me dire : « Bravo M. Halter, vous avez gagné la guerre. » Je pense que l'ai déçu en lui répondant que ce n'était pas moi qui avais gagné la guerre. Je suis Français, je pense, j'écris et je rêve en français. C'est seulement en tant que citoyen français que j'ai le droit de m'identifier ou non avec telle ou telle cause de par le monde. C'est ma liberté de citoyen dans un pays libre. Ce n'est pas parce que je suis juif que je suis condamné à applaudir la politique d'Ariel Sharon. Pour preuve, la plupart des juifs de France sont critiques envers elle. Mais en tant qu'homme attaché à la liberté, il est de mon devoir de défendre l'existence de l'Etat d'Israël. Comme il est de mon devoir de défendre le droit des Palestiniens à un Etat. Il faut bien comprendre que ce n'est pas Israël qui construit un mur pour ostraciser les Palestiniens mais son gouvernement actuel. H. - Selon une enquête d'opinion commandée en 2002 par le Fonds social juif unifié, 65 % des chefs de famille juifs se disaient inquiets : face à la menace terroriste (77 %) et face à l'antisémitisme (76 %). Comment interprétez-vous ces chiffres ? M. H. - Que les juifs soient plus inquiets que d'autres groupes culturels composant la nation française me semble normal. Leur histoire les rappelle à l'ordre. Avant-hier, les croisés brûlaient les juifs à Blois. Hier, la Milice de Vichy les a envoyés à Auschwitz. C'est le privilège de la mémoire sur l'Histoire. L'Histoire il faut l'apprendre, la mémoire s'impose d'elle-même. Dès qu'on désigne les juifs du doigt, tous les juifs, y compris les juifs assimilés, se sentent inquiets. Quand le président de la République parle de la régression de l'antisémitisme en France, il a raison. Il pense à l'antisémitisme classique, chrétien. Les mentalités ont en effet changé. Ce changement est dû avant tout à l'évolution de l'Eglise qui ne désigne plus les juifs comme peuple déicide, et aussi à la plus grande vigilance des intellectuels. L'antisémitisme a trouvé aujourd'hui un nouveau support. Il s'exprime à travers des groupes extrêmes appartenant à la communauté musulmane, qui représente près de 10 % de la population française. Cette communauté vient de découvrir sa force numérique. D'où ses revendications, non pas tant sociales, telles que nous les avons soutenues en créant SOS Racisme, mais religieuses. Ces groupes nous rappellent les extrémistes noirs américains des Black Panthers. Eux aussi imaginaient pouvoir s'affirmer au détriment d'une autre minorité, la minorité juive qui les fascinait par sa réussite au sein de la communauté américaine. Reste le problème des « intermédiaires ». Ceux qui volontairement ou pas nourrissent l'argumentaire des extrémistes musulmans : les nostalgiques de l'antisémitisme classique, et certains intellectuels et médias qui véhiculent une idée restrictive d'Israël et qui présentent le conflit israélo-palestinien comme une « guerre » coloniale. Aussi, il devient valorisant aux yeux de jeunes musulmans de jouer à l'Intifada dans les cités des grandes villes de France. Il reste encore à déterminer le rôle joué par certains imams dans la justification des violences exercées contre les juifs. Cela dit, la France n'a pas su, jusqu'à présent, répondre à la demande sociale des plus défavorisés. Les mosquées ont pris alors le relais. H. - Comment expliquez-vous que lorsqu'on évoque l'histoire du peuple juif, les souffrances soient toujours mises en avant au détriment de son rayonnement culturel ? M. H. - On réduit souvent le judaïsme à une sorte de martyrologe permanent. C'est vrai en partie. Mais c'est ignorer les époques où les juifs jouissaient des mêmes droits que les autres sujets de France. Je pense à l'époque carolingienne dans le sud de la France d'où sont partis les Radanites, ces marchands juifs qui ont pour la première fois atteint la Chine et ont ramené en France des épices et des soies inconnues alors dans notre pays. Je pense aussi à cet Isaac d'Arles que Charlemagne envoie en ambassade auprès de Haroun el-Rachid, le grand calife de Bagdad. Je pense également à ces vignerons champenois des IXe et Xe siècles à qui l'on doit, peut-être, notre champagne d'aujourd'hui et qui, autour du grand Rachi, ont composé les plus savants commentaires du Talmud et du Pentateuque. C'est d'ailleurs à l'époque des foires de Champagne au Xe siècle qu'un synode de rabbins a repris une devise vieille de l'époque babylonienne : « La loi du pays est ta loi. » Je n'oublie pas non plus le XVIe siècle où à l'université de Montpellier, notre cher Rabelais apprenait l'hébreu et la cabale avec les rabbins de province. Ni les frères Frey venus de Hongrie pour participer aux côtés de Danton à la Révolution française... Bref, les juifs font partie de l'environnement historique de la France, et Dieu merci, pas toujours sous les traits des martyrs. H. - Vous êtes un globe-trotter humaniste qui avez rencontré des juifs du monde entier. Comment définiriez-vous la spécificité de la judéité française moderne ? M. H. - Je crois que les juifs de France vivent dans un pays qui est culturellement et politiquement extrêmement centralisé. Ce n'est pas comme le judaïsme américain qui s'inscrit dans une addition de cultures. La France n'aime pas l'idée que le particulier prime sur le général. Par exemple, on accepte les Bretons tant qu'ils ne revendiquent pas trop leur spécificité régionale. Aujourd'hui, il est devenu presque indécent de parler de revendications communautaires. Pour moi, le modèle le plus emblématique des juifs français reste Marc Bloch. Cet historien fondateur des Annales nous a fait comprendre que l'Histoire est toujours contemporaine. Engagé dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, il a été arrêté par les nazis. Au moment où on va le fusiller, il pousse un double cri : « Vive les prophètes d'Israël, vive la France ! » H. - En octobre 1999, dans une interview accordée à l'hebdomadaire Le Point vous déclariez : « On ne naît pas juif, on le devient. » Faut-il comprendre que vous êtes « devenu » juif par choix ? M. H. - Oui, bien sûr. Je suis né juif, mais je ne suis pas responsable de ma naissance. Adulte, je pouvais choisir un autre chemin que celui de mes ancêtres. C'est ce qu'ont fait, par exemple, le cardinal Jean-Marie Lustiger ou soeur Emmanuelle. Moi, je me suis choisi juif parce que j'ai trouvé dans le judaïsme et dans sa mémoire une tradition qui m'émeut et des valeurs qui me nourrissent. H. - Laquelle de ces deux appellations vous apparaît-elle la plus juste : Français juif ou juif de France ? M. H. - Je dirais que je suis Français et juif. Je ne donne pas plus d'importance à l'un ou à l'autre. La France m'ouvre au monde, et je lui fais découvrir, avec d'autres venus à elle, cette parcelle d'humanité qui la rend plus universelle. H. - Certains juifs vivant en Israël perçoivent la diaspora comme un danger réel pour la pérennité du peuple juif. Qu'en pensez-vous ? M. H. - La force du judaïsme, c'est d'avoir su marier le national et l'universel. Cela remonte au Ve siècle avant notre ère quand le scribe Ezra ramène à Jérusalem une poignée de juifs de l'exode babylonien. Il fait reconstruire le Temple et la muraille. Est-ce suffisant pour protéger une civilisation de la disparition se demande-t-il ? Nombreuses sont les civilisations extraordinaires qui ont disparu corps et âme. Pourquoi ? Parce qu'une civilisation est comme une plante. Il suffit de l'arracher à la terre pour qu'elle meure. Ezra a une révélation. Pour que le monothéisme, pour que les valeurs mosaïques restent, il faut enraciner le peuple dans le langage. Il oblige les rescapés de l'exil babylonien à apprendre à lire et à écrire. Il transforme les juifs en un peuple du Livre. Mahomet reprendra l'expression « peuples du Livre » en parlant des juifs, des chrétiens et des musulmans. Chateaubriand dans son ouvrage L'Itinéraire de Paris à Jérusalem s'interroge sur la permanence du peuple juif. Et il découvre que c'est grâce au Livre. N'est-ce pas la raison pour laquelle, tous ceux qui ont voulu la disparition des juifs brûlaient leurs livres ? Cette pratique est ancienne. On l'a fait à Alexandrie, on l'a fait sous les Fatimides, à l'époque des croisades et bien sûr à Auschwitz. Le Livre symbolise la diaspora. La terre renvoie à Israël. Le peuple juif est la combinaison des deux. H. - En octobre dernier, Le Monde 2 titrait : « Qui sont les juifs ? » Pourquoi cette appartenance identitaire - à la fois culturelle et religieuse - revêt-elle toujours autant de mystère aux yeux de l'opinion ? M. H. - Bernanos, dans un article qu'il a publié dans un journal de la Résistance pendant l'Occupation écrit : « Pour les juifs, vaincre c'est durer. » La durée, voilà ce qui fascine. Les juifs sont le seul peuple à avoir connu successivement la civilisation sumérienne, Alexandre le Grand et Aristote son précepteur, la naissance de Bouddha, celles de Confucius et de Mahomet. Ce sont aussi, comme le dit saint Augustin, les seuls témoins du Christ, « les archivistes de la mémoire et de l'histoire de l'humanité ». L'autre raison de cette fascination réside dans l'invention du Dieu unique, dans la lutte permanente contre les idoles. Toutes sortes d'idoles. En me réclamant juif en même temps que français, j'introduis une note subversive. Dans une vraie démocratie, cela ne pose pas de problème. Mais dès que la démocratie commence à se lézarder, l'homme multidimensionnel dérange. Et les juifs se retrouvent en danger. Franz Kafka disait : « Les juifs sont le thermomètre d'humanité de l'humanité. » En complément
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