LOUANGE A LA NOUVELLE MILICE.
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PROLOGUE
A Hugues, soldat du
Christ, et maître de la milice, Bernard simple abbé de Clairvaux,
combattre le bon combat.
Ce n'est pas une, mais deux, mais trois fois, si je ne me trompe, mon
cher Hugues, que vous m'avez prié de vous écrire, à vous et à vos
compagnons d'armes, quelques paroles d'encouragement, et de tourner ma
plume, à défaut de lance, contre notre tyrannique ennemi, en
m'assurant que je vous rendrais un grand service si j'excitais par mes
paroles ceux que je ne puis exciter les armes à la main. Si j'ai tardé
quelque temps à me rendre à vos désirs, ce n'est pas que je crusse
qu'on ne devait en tenir aucun compte, mais je craignais qu'on ne pût
me reprocher de m'y être légèrement et trop vite rendu et d'avoir,
malgré mon inhabileté, osé entreprendre quelque chose qu'un autre
plus capable que moi aurait pu mener à meilleure fin, et d'avoir empêché
peut-être ainsi que tout le bien possible se fit. Mais en voyant que
ma longue attente ne m'a servi à rien, je me suis enfin décidé à
faire ce que j'ai pu; le lecteur jugera si j'ai réussi, afin de vous
prouver que ma résistance ne venait point de mauvais vouloir de ma
part, mais du sentiment de mon incapacité. Mais après tout, comme ce
n'est que pour vous plaire que j'ai fait tout ce dont je suis capable,
je me mets fort peu en peine que mon livre ne plaise que médiocrement
ou même paraisse insuffisant à ceux qui le liront.
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CHAPITRE 1.
Louange de la nouvelle milice.
Un nouveau genre de
milice est né, dit-on, sur la terre, dans le pays même que le Soleil
levant est venu visiter du haut des cieux, en sorte que là même où
il a dispersé, de son bras puissant, les princes des ténèbres, l'épée
de cette brave milice en exterminera bientôt les satellites, je veux
dire les enfants de l'infidélité. Elle rachètera de nouveau le
peuple de Dieu et fera repousser à nos yeux la corne du salut, dans
la maison de David son fils. Oui, c'est une milice d'un nouveau genre,
inconnue aux siècles passés, destinée à combattre sans relâche un
double combat (1) contre la chair et le sang, et contre les esprits de
malice répandus dans les airs. Il n'est pas assez rare de voir des
hommes combattre un ennemi corporel avec les seules forces du corps
pour que je m'en étonne; d'un autre côté, faire la guerre au vice
et au démon avec les seules forces de l'âme, ce n'est pas non plus
quelque chose d'aussi extraordinaire que louable, le monde est plein
de moines qui livrent ces combats; mais ce qui, pour moi, est aussi
admirable qu'évidemment rare, c'est de voir les deux choses réunies,
un même homme pendre avec courage sa double épée à son côté et
ceindre noblement ses flancs de son double baudrier à la fois. Le
soldat qui revêt en même temps son âme de la cuirasse de la foi et
son corps d'une cuirasse de fer ne peut point ne pas être intrépide
et en sécurité parfaite; car, sous sa double armure, il ne craint ni
homme ni diable. Loin de redouter la mort, il la désire. Que peut-il
craindre, en effet, soit qu'il vive, soit qu'il meure, puisque Jésus-Christ
seul est sa vie et que, pour lui, la mort est un gain ? Sa vie, il la
vit avec confiance et de bon cœur pour le Christ, mais ce qu'il préférerait,
c'est d'être dégagé des liens du corps et d'être avec le Christ;
voilà ce qui lui semble meilleur. Marchez donc au combat, en pleine sécurité,
et chargez les ennemis de la croix de Jésus-Christ avec courage et
intrépidité, puisque vous savez bien que ni la mort, ni la vie ne
pourront vous séparer de l'amour de Dieu qui est fondé sur les
complaisances qu'il prend en Jésus-Christ, et rappelez-vous ces
paroles de l'Apôtres au milieu des périls: "Soit que nous
vivions ou que nous mourrions, nous appartenons au Seigneur".
Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, mais quel
bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! Réjouissez vous, généreux
athlètes, si vous survivez à votre victoire dans le Seigneur, mais
que votre joie et votre allégresse soient doubles si la mort vous
unit à lui: sans doute votre vie est utile et votre victoire
glorieuse; mais c'est avec raison qu'on leur préfère une sainte
mort; car s'il est vrai que ceux qui meurent dans le Seigneur sont
bienheureux, combien plus heureux encore sont ceux qui meurent pour le
Seigneur ?
Il est bien certain que la mort des saints dans leur lit ou sur un
champ de bataille est précieuse aux yeux de Dieu, mais je la trouve
d'autant plus précieuse sur un champ de bataille qu'elle est en même
temps plus glorieuse. Quelle sécurité dans la vie qu'une conscience
pure ! Oui, quelle vie exempte de trouble que celle d'un homme qui
attend la mort sans crainte, qui l'appelle comme un bien, et la reçoit
avec piété. Combien votre milice est sainte et sûre, et combien
exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent
pas pour Jésus-Christ ! En effet, toutes les fois que vous marchez à
l'ennemi, vous qui combattez dans les rangs de la milice séculière,
vous avez à craindre de tuer votre âme du même coup dont vous
donnez la mort à votre adversaire, ou de la recevoir de sa main, dans
le corps et dans l'âme en même temps. Ce n'est point par les résultats
mais par les sentiments du coeur qu'un chrétien juge du péril qu'il
a couru dans une guerre ou de la victoire qu'il y a remportée, car si
la cause qu'il défend est bonne, l'issue de la guerre, quelle qu'elle
soit, ne saurait être mauvaise, de même que, en fin de compte, la
victoire ne saurait être bonne quand la cause de la guerre ne l'est
point et que l'intention de ceux qui la font n'est pas droite. Si vous
avez l'intention de donner la mort, et qu'il arrive que ce soit vous
qui la receviez, vous n'en êtes pas moins un homicide, même en
mourant; si, au contraire, vous échappez à la mort, après avoir tué
un ennemi que vous attaquiez avec la pensée ou de le subjuguer ou de
tirer quelque vengeance de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes
un homicide: or il n'est pas bon d'être homicide, qu'on soit
vainqueur ou vaincu, mort ou vif; c'est toujours une triste victoire
que celle où on ne triomphe de son semblable qu'en étant vaincu par
le péché, et c'est en vain qu'on se glorifie de la victoire qu'on a
remportée sur son ennemi, si on en a laissé remporter une aussi sur
soi à la colère ou à l'orgueil. Il y a des personnes qui ne tuent
ni dans un esprit de vengeance ni pour se donner le vain orgueil de la
victoire, mais uniquement pour échapper eux-mêmes à la mort: eh
bien ! je ne puis dire que cette victoire est bonne, attendu que la
mort du corps est moins terrible que celle de l'âme (2); en effet,
celle-ci ne meurt point du même coup qui tue le corps, mais elle est
frappée à mort dès qu'elle est coupable de péché.
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CHAPITRE II.
De la milice séculière.
Quels seront donc le fruit et l'issue, je ne dis pas de la milice, mais de la malice séculière, si celui qui tue pèche mortellement et celui qui est tué périt éternellement ? Car, pour me servir des propres paroles de l'Apôtre: "Celui qui laboure la terre doit labourer dans l'espérance d'en tirer du fruit, et celui qui bat le grain doit espérer d'en avoir sa part". Combien étrange n'est donc point votre erreur, ou plutôt quelle n'est pas votre insupportable fureur, ô soldats du siècle, de faire la guerre avec tant de peine et de frais, pour n'en être payés que par la mort ou par le péché ? Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous recouvrez vos cuirasses de je ne sais combien de morceaux d'étoffe qui retombent de tous côtés (3); vous peignez vos haches, vos boucliers et vos selles; vous prodiguez l'or, l'argent et les pierreries sur vos mors et vos éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil, avec une impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes de l'état militaire, ne sont-ce pas plutôt des ornements qui conviennent à des femmes ? Est-ce que, par hasard, le glaive de l'ennemi respecte l'or ? Épargne-t-il les pierreries ? Ne saurait-il percer la soie ? Mais ne savons-nous pas, par une expérience de tous les jours, que le soldat qui marche au combat n'a besoin que de trois choses, d'être vif, exercé et habile à parer les coups, alerte à la poursuite et prompt à frapper ? Or on vous voit au contraire nourrir, comme des femmes, une masse de cheveux qui vous offusquent la vue, vous envelopper dans de longues chemises qui vous descendent jusqu'aux pieds et ensevelir vos mains délicates et tendres sous des manches aussi larges que tombantes. Ajoutez à tout cela quelque chose qui est bien fait pour effrayer la conscience du soldat, je veux dire, le motif léger ou frivole pour lequel on a l'imprudence de s'engager dans une milice d'ailleurs si pleine de dangers; car il est bien certain que vos différends et vos guerres ne naissent que de quelques mouvements irréfléchis de colère, d'un vain amour de la gloire, ou du désir de quelque conquête terrestre. Or, assurément, pour de telles causes il n'est prudent ni de tuer, ni de se faire tuer.
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CHAPITRE III.
Des soldats du Christ.
Mais les soldats du
Christ combattent en pleine sécurité (4) les combats de leur
Seigneur, car ils n'ont point à craindre d'offenser Dieu en tuant un
ennemi et ils ne courent aucun danger, s'ils sont tués eux-mêmes,
puisque c'est pour Jésus-Christ qu'il donnent ou reçoivent le coup
de la mort, et que, non seulement ils n'offensent point Dieu, mais
encore ils s'acquièrent une grande gloire: en effet, s'ils tuent,
c'est pour le Seigneur, et s'ils sont tués, le Seigneur est pour eux;
mais si la mort de l'ennemi le venge et lui est agréable, il lui est
bien plus agréable encore de se donner à son soldat pour le
consoler. Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en pleine sécurité
et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce n'est pas en
vain qu'il porte l'épée; il est le ministre de Dieu, et il l'a reçue
pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises
actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc
qu'il tue un malfaiteur, il n'est point homicide mais malicide, si je
puis m'exprimer ainsi; il exécute à la lettre les vengeances du
Christ sur ceux qui font le mal, et s'acquiert le titre de défenseur
des chrétiens. Vient-il à succomber lui-même, on ne peut dire qu'il
a péri, au contraire, il s'est sauvé. La mort qu'il donne est le
profit de Jésus-Christ, et celle qu'il reçoit, le sien propre. Le
chrétien se fait gloire de la mort d'un païen, parce que le Christ
lui-même en est glorifié, mais dans la mort d'un chrétien la libéralité
du Roi du ciel se montre à découvert, puisqu'il ne tire son soldat
de la mêlée que pour le récompenser. Quand le premier succombe, le
juste se réjouit de voir la vengeance qui en a été tirée mais
lorsque c'est le second qui périt "tout le monde s'écrie Le
juste sera-t-il récompensé ? Il le sera sans doute, puisqu'il y a un
Dieu qui juge les hommes sur la terre". Il ne faudrait pourtant
pas tuer les païens même, si on pouvait les empêcher, par quelque
autre moyen que la mort, d'insulter les fidèles ou de les opprimer.
Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les
laisser vivre pour qu'ils portent les mains sur les justes, de peur
que les justes, à leur tour, ne se livrent à l'iniquité.
Mais, dira-t-on, s'il est
absolument défendu à un chrétien de frapper de l'épée, d'où
vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter
de leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur
profession ? Si au contraire cela est permis, comme ce l'est, en
effet, à tous ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but, et ne
sont point engagés dans un état plus parfait, à qui, je vous le
demande, le sera-t-il plus qu'à ceux dont le bras et le courage nous
conservent la forte cité de Sion, comme un rempart protecteur derrière
lequel le peuple saint, gardien de la vérité, peut venir s'abriter
en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi divine en
sont tenus éloignés ? Repoussez donc sans crainte ces nations qui ne
respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la
terreur parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur
tous ces hommes qui commettent l'iniquité et qui brûlent du désir
de s'emparer des inestimables trésors du peuple chrétien qui
reposent dans les murs de Jérusalem, de profaner nos saints mystères
et de se rendre maîtres du sanctuaire de Dieu. Que la double épée
(5) des chrétiens soit tirée sur la tête de nos ennemis, pour détruire
tout ce qui s'élève contre la science de Dieu, c'est-à-dire contre
la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent dire un
jour: Où donc est leur Dieu ?
6. Quand ils seront chassés, il reviendra prendre possession de son
héritage et de sa maison dont il a dit lui-même, dans sa colère:
"Le temps s'approche où votre demeure sera déserte", et
dont le Prophète a dit en gémissant: "J'ai quitté ma propre
maison, j'ai abandonnée mon héritage"; et il accomplira cette
autre parole
prophétique: "Le Seigneur a racheté son peuple et l'a délivré; aussi le verra-t-on plein d'allégresse, sur la montagne de Sion, se réjouir des bienfaits du Seigneur. "Livre-toi donc aux transports de la joie, ô Jérusalem, et reconnais que voici les jours où Dieu te visite. Réjouissez-vous aussi et louez Dieu avec elle, déserts de Jérusalem, car le Seigneur a consolé son peuple, il a racheté la Cité sainte et il a levé son bras saint aux yeux de toutes les nations. Vierge d'Israël, tu étais tombée à terre, et personne ne se trouvait qui te tendît une main secourable; lève-toi maintenant, secoue la poussière de tes vêtements, ô vierge, ô fille captive, ô Sion, lève-toi, dis-je, et même élève-toi bien haut et vois au loin des torrents de joie que ton Dieu fait couler vers toi. On ne t'appellera plus l'abandonnée, et la terre où tu t'élèves ne sera plus une terre désolée, parce que le Seigneur a mis en toi toutes ses complaisances et tes champs vont se repeupler. Jette tes yeux tout autour de toi et regarde; tous ces hommes se sont réunis pour venir à toi; voilà le secours qui t'est envoyé d'en haut. Ce sont ceux qui vont accomplir cette antique promesse: "Je t'établirai dans une gloire qui durera des siècles et ta joie se continuera de génération en génération: tu suceras le lait des nations et tu seras nourrie aux mamelles qu'ont sucées les rois". Et cette autre encore: "De même qu'une mère caresse son petit enfant, ainsi je vous consolerai et vous trouverez votre paix dans Jérusalem" . Voyez-vous quels nombreux témoignages reçut, dès les temps anciens, la milice nouvelle et, comme sous nos yeux s'accomplissent les oracles sacrés, dans la cité du Seigneur des vertus ? Pourvu que maintenant le sens littéral ne nuise point au spirituel, que la manière dont nous entendons, dans le temps, les paroles des prophètes, ne nous empêche pas d'espérer dans l'éternité, que les choses visibles ne nous fassent point perdre de vue celles de la foi, que le dénuement actuel ne porte aucune atteinte à l'abondance de nos espérances et que la certitude du présent ne nous fasse point oublier l'avenir. D'ailleurs la gloire temporelle de la cité de la terre, au lieu de nuire aux biens célestes, ne peut que les assurer davantage, si toutefois nous croyons fermement que la cité d'ici bas est une fidèle image de celle des cieux qui est notre mère.
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CHAPITRE IV.
Vie des soldats du Christ.
Mais pour
l'exemple, ou plutôt, à la confusion de nos soldats qui servent le
diable bien plus que Dieu, disons, en quelques mots, les moeurs et la
vie des chevaliers du Christ; faisons connaître ce qu'ils sont en
temps de paix et en temps de guerre, et on verra clairement quelle
différence il y a entre la milice de Dieu et celle du monde. Et
d'abord, parmi eux, la discipline et l'obéissance sont en honneur;
ils savent, selon les paroles de la Sainte Écriture, "que le
fils indiscipliné est destiné à périr", et que" c'est
une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre, et une sorte
d'idolâtrie de refuser d'obéir" (6). Ils vont et viennent au
commandement de leur chef; c'est de lui qu'ils reçoivent leur vêtement
et, soit dans les habits, soit dans la nourriture, ils évitent toute
superfluité et se bornent au strict nécessaire. Ils vivent
rigoureusement en commun dans une douce mais modeste et frugale société,
sans épouses et sans enfants; bien plus, suivant les conseils de la
perfection évangélique, ils habitent sous un même toit, ne possèdent
rien en propre et ne sont préoccupés que de la pensée de conserver
entre eux l'union et la paix. Aussi dirait-on qu'ils ne font tous
qu'un cœur et qu'une âme, tant ils s'étudient non seulement à ne
suivre en rien leur propre volonté, mais encore à se soumettre en
tout à celle de leur chef. Jamais on ne les voit rester oisifs ou se
répandre ça et là poussés par la curiosité; mais quand ils ne
vont point à la guerre, ce qui est rare, ne voulant point manger leur
pain à ne rien faire, ils emploient leurs loisirs à réparer,
raccommoder et remettre en état leurs armes et leurs vêtements, que
le temps et l'usage ont endommagés et mis en pièces ou en désordre;
ils font tout ce qui leur est commandé par leur supérieur, et ce que
réclame le bien de la communauté. Ils ne font, entre eux, acception
de personne, et sans égard pour le rang et la noblesse, ils ne
rendent honneur qu'au mérite. Pleins de déférence les uns pour les
autres, on les voit porter les fardeaux les uns des autres, et
accomplir ainsi la loi du Christ. On n'entend, parmi eux, ni parole
arrogante, ni éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins
action inutile ; d'ailleurs des murmures, et on n'y voit aucune de ces fautes ne demeurerait impunie. Ils ont
les dés et les échecs (7) en horreur; ils ne se livrent ni au
plaisir de la chasse ni même à celui généralement si goûté de la
fauconnerie (8); ils détestent et7fuient les bateleurs, les magiciens
et les conteurs de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les
spectacles, qu'ils regardent comme autant de vanités et d'objets
pleins d'extravagance et de tromperie. Ils se coupent les cheveux (9),
car ils trouvent avec l'Apôtre que c'est une honte pour un homme de
soigner sa chevelure. Négligés dans leur personne et se baignant
rarement, on les voit avec une barbe inculte et hérissée et des
membres couverts de poussière, noircis par le frottement de la
cuirasse et brûlés par les rayons du soleil.
Mais à l'approche du combat, ils s'arment de foi au dedans et de fer, au lieu d'or, au dehors, afin d'inspirer à l'ennemi plus de crainte que d'avides espérances. Ce qu'ils recherchent dans leurs chevaux, c'est la force et la rapidité, non point la beauté de la robe ou la richesse des harnais, car ils ne songent qu'à vaincre, non à briller, à frapper l'ennemi de terreur, non point d'admiration. Point de turbulence, point d'entraînement inconsidéré, rien de cette ardeur qui sent la précipitation de la légèreté. Quand ils se rangent en bataille, c'est avec toute la prudence et toute la circonspection possibles qu'ils s'avancent au combat tels qu'on représente les anciens. Ce sont de vrais Israélites qui vont livrer bataille, mais en portant la paix au fond de l'âme. A peine le signal d'en venir aux mains est-il donné qu'oubliant tout à coup leur douceur naturelle, ils semblent s'écrier avec le Psalmiste: "Seigneur, n'ai-je pas haï ceux qui vous haïssaient, et n'ai-je pas séché de douleur à la vue de vos ennemis ? puis s'élancent sur leurs adversaires comme sur un troupeau de timides brebis, sans se mettre en peine, malgré leur petit nombre, ni de la cruauté, ni de la multitude infinie de leurs barbares ennemis; car ils mettent toute leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des armées à qui ils savent, comme les Macchabées, qu'il est bien facile de faire tomber une multitude de guerriers dans les mains d'une poignée d'hommes, et qu'il n'en coûte pas plus de faire échapper les siens à un grand qu'à un petit nombre d'ennemis, attendu que la victoire ne dépend pas du nombre et que la force vient d'en haut. Ils en ont souvent fait l'expérience, et bien des fois il leur est arrivé de mettre l'ennemi en fuite presque dans la proportion d'un contre mille et de deux contre dix mille. Il est aussi singulier qu'étonnant de voir comment ils savent se montrer, en même temps, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point qu'on ne sait s'il faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt qu'on ne trouve pas d'autres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là, puisqu'ils savent allier ensemble la douceur des uns à la valeur des autres. Comment à la vue de ces merveilles ne point s'écrier: Tout cela est l'œuvre de Dieu; c'est lui qui a fait ce que nos yeux ne cessent d'admirer ? Voilà les hommes valeureux que le Seigneur a choisis d'un bout du monde à l'autre parmi les plus braves d'Israël pour en faire ses ministres et leur confier la garde du lit du vrai Salomon, c'est-à-dire la garde du Saint-Sépulcre, comme à des sentinelles fidèles et vigilantes, armées du glaive et habiles au métier des armes.
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CHAPITRE V.
Le Temple.
Il y a à Jérusalem
un temple où ils habitent en commun; s'il est bien loin d'égaler par
son architecture l'ancien et fameux temple de Salomon, du moins il ne
lui est pas inférieur en gloire. En effet, toute la magnificence du
premier consistait dans la richesse des matériaux corruptibles d'or
et d'argent et dans l'assemblage des pierres et des bois de toutes
sortes qui entrèrent dans sa construction; le second, au contraire,
doit toute sa beauté, ses ornements les plus riches et les plus agréables,
à la piété, à la religion de ses habitants et à leur vie
parfaitement réglée; l'un charmait les regards par ses peintures,
mais l'autre commande le respect par le spectacle varié des vertus
qui s'y pratiquent et des actes de sainteté qui s'y accomplissent. La
sainteté doit être l'ornement de la maison de Dieu, qui se complaît
bien plus dans des mœurs régulières que dans les pierres les mieux
polies, et préfère beaucoup des cœurs purs à des murailles dorées.
Ce n'est pourtant pas que tout ornement extérieur soit banni de ce
temple, mais ceux qu'on y voit ne consistent pas en pierres précieuses,
ce sont des armures, et au lieu d'antiques couronnes d'or les murs
sont recouverts de boucliers; partout, dans cette demeure, les mors,
les selles et les lances ont pris la place des candélabres, des
encensoirs et des burettes; toutes preuves évidentes que ces soldats
sont animés pour la maison de Dieu du même zèle dont se sentit si
violemment enflammé leur premier Maître lui même lorsque, armant
jadis sa main sacrée, non d'un glaive, mais d'un fouet qu'il avait
composé de petites cordes, il entra dans le temple, en chassa les
marchands, y jeta à terre l'argent des changeurs et y renversa les sièges
de ceux qui y vendaient des colombes, trouvant tout à fait indigne
que la maison de prière fût souillée par la présence de tous ces
trafiquants (Joan, 11, 15). A l'exemple de son chef, cette armée dévouée,
jugeant qu'il est bien plus indigne et bien plus intolérable encore
de voir les saints lieux profanés par la présence des infidèles que
par celle des marchands, a fixé sa propre demeure dans le lieu saint
avec ses chevaux et ses armes, et, après avoir éloigné ainsi que de
tous les autres lieux saints les infidèles dont là présence les
souillait et la rage les tyrannisait, ils s'y livrent maintenant, le
jour et la nuit, à des occupations aussi honnêtes qu'utiles. Ils
honorent à l'envi le temple de Dieu par un culte plein de zèle et de
vérité, et ils y immolent avec une inépuisable dévotion, non pas
des victimes semblables à celles de la loi ancienne, mais de vraies
victimes pacifiques, qui sont la charité fraternelle, une obéissance
absolue et la pauvreté volontaire.
Pendant que ces choses se
passent à Jérusalem, l'univers entier sort de sa léthargie, les îles
écoutent, les peuples les plus lointains prêtent l'oreille, l'Orient
et l'Occident bouillonnent, la gloire que les Nations (10) rendent à
Dieu est comme un torrent qui déborde, comme le courant d'un fleuve
qui remplit de joie la cité de Dieu. Mais ce qu'il y a de plus
consolant et de plus avantageux, c'est que la plupart de ceux qu'on
voit, de tous les pays, accourir chez les Templiers, étaient
auparavant des scélérats et des impies, des ravisseurs et des sacrilèges,
des homicides, des parjures et des adultères, tous hommes dont la
conversion produit un double bien et par conséquent cause une double
joie; en effet pendant que, d'un côté, par leur départ, ils font la
joie et le bonheur de leur propre pays, qu'ils cessent d'opprimer, de
l'autre, ils remplissent d'allégresse, par leur arrivée, ceux à qui
ils courent se réunir, et les contrées qu'ils vont couvrir de leur
protection. Ainsi en même temps que l'Égypte se réjouit de leur départ,
la montagne de Sion est également dans le bonheur et les filles de
Juda se félicitent de leur protection: l'une est heureuse de ne plus
se sentir sous leur bras oppressif et l'autre se félicite de voir son
salut entre leurs mains. Tandis que la première voit avec
satisfaction s'éloigner d'elle ceux qui la dévastaient cruellement,
la seconde accueille en eux, avec empressement, ses plus fidèles défenseurs,
de sorte que ce que l'une perd pour son plus grand bonheur tourne à
la plus grande consolation de l'autre. Voilà comment le Christ sait
se venger de ses ennemis; non seulement il triomphe d'eux mais il se
sert d'eux pour s'assurer un triomphe d'autant plus glorieux qu'il réclame
une plus grande puissance. Quel plaisir et quel bonheur de voir
d'anciens oppresseurs se changer en protecteurs, et celui qui de Saül
persécuteur sut faire un Paul prédicateur de l'Évangile (Act. IX,
15), changer ses ennemis en soldats de sa cause ! Aussi ne suis-je
point étonné que la cour céleste, comme l'affirme le Sauveur lui
même,
ressente plus de joie de la conversion d'un pécheur qui fait pénitence
que la persévérance de plusieurs justes qui n'ont pas besoin de pénitence,
puisque la conversion d'un pécheur et d'un méchant est la source de
biens plus grands que les maux dont son premier genre de vie avait été
la cause.
Salut donc, sainte Cité, dont le Très-Haut s'est fait à lui-même un tabernacle, toi, en qui et par qui une telle génération d'hommes fut sauvée. Salut, Cité du grand Roi, où, depuis les temps les plus reculés, le monde n'a presque jamais cessé de voir se produire de nouvelles et consolantes merveilles. Salut, Maîtresse des nations, Princesse des provinces, Héritage des Patriarches, Mère des Prophètes et des Apôtres, Point de départ de notre foi, Gloire du peuple chrétien; Dieu à permis que dès le principe tu fusses presque constamment assaillie par tes ennemis, afin que les braves trouvassent, à te défendre, une occasion, non seulement de montrer leur courage, mais encore de sauver leurs âmes. Salut, terre de la promesse, où jadis le lait et le miel ne coulaient que pour ceux-là seuls qui habitaient dans ton sein, qui maintenant encore prodigues des remèdes de salut et des aliments de vie à l'univers entier. Salut, dis-je, terre bonne, excellente, toi qui as reçu dans ton sein d'une extrême fécondité une céleste semence de l'Arche du coeur du Père de famille; tu as donné d'abord une moisson de martyrs et tu n'as point laissé ensuite, du reste des fidèles, de faire produire à ton sol fertile jusqu'à trente, soixante et même cent pour un sur la face de la terre entière. Aussi tous ceux qui ont eu le bonheur de se rassasier de tes innombrables douceurs et de s'engraisser de ton opulence s'en vont proclamant partout le souvenir de ton abondance et de tes délices, racontant jusqu'au bout du monde, à tous ceux qui ne t'ont pas vue, ta gloire, ta magnificence et toutes les merveilles que tu renfermes dans ton sein. On rapporte de toi, ô Cité de Dieu, des choses glorieuses. Mais il est temps que moi aussi je redise à ta louange et à la gloire de ton nom quelques-unes des délices dont tu es remplie.
(1) "Pierre le Vénérable
s'exprime à peu près de même, dans la lettre vingt-sixième du
livre VI; il dit en effet: "Qui ne se réjouirait et n'éprouverait
la plus vive allégresse en vous voyant marcher non pas à un simple
mais à un double combat à la fois... Vous êtes des moines par vos
vertus, et des soldats par vos actes."
(2) Saint Bernard pense donc, avec saint Augustin et saint Ambroise,
qu'on ne peut, sans danger pour son propre salut, tuer, en se défendant
un injuste agresseur. Voir à ce sujet le Livre du Précepte et de la
Dispense, § 13. On a aussi sur le même sujet une lettre très
remarquable, c'est la soixantième de Hildebert, évêque du Mans, à.
un prêtre qui avait tué un voleur. Un sentiment de saint Ambroise se
trouve exposé dans son traité des Devoirs, livre 111, chapitre 4, et
celui de saint Augustin dans son traité du Libre Arbitre, livre 1,
chapitre 5, livre XMI, -contre Fauste, chapitre 74, ainsi que dans la
lettre à Publicola.
(3) Cet usage est défendu aux Templiers par leur règle, chapitre
XXXVIII: "Qu'en ne se serve point de couverture pour les
boucliers, ni pour les piques et les lances, etc."l'or et
l'argent sur les mors et sur les éperons leur sont également
interdits par le chapitre 1 de la même règle.
(4) C'est la même pensée que Jean de Salisbury exprime dans son
Polycratique, livre Vu, chapitre 21, en parlant des Templiers. Il n'y
a guère qu'eux, dit-il, dans tout le monde, qui fassent légitimement
la guerre.
(5) Saint Bernard veut parler, en cet endroit, des deux glaives, le
matériel et le spirituel, dont il est question dans la lettre deux
cent cinquante-sixième et au livre IV de la Considération, chapitre
111.
(6) Il s'agit, en réalité, du premier livre de SamueL
(7) Les échecs tirent leur nom de l'arabe ou du persan Scach, roi,
parce que le roi est la principale pièce de ce jeu, ou de l'allemand
Scach, larron, voleur, ce qui l'a fait appeler aussi le jeu des
voleurs. Voir sur ce sujet le dictionnaire de Ducange et le
Polycratique de Jean de Salisbury, livre 1, chapitre V.
(8) Cela leur est défendu par le chapitre quarante-sixième de leur règle;
et la chasse à courre leur est interdite par le chapitre
quarante-septième.
(9) Ce qui concerne la chevelure est réglé par les chapitres
vingt-huitième et vingt-neuvième.
(10)Les Gentils, les Païens...